Le Banquet a cinq ans

Le Banquet a cinq ans

Nicolas Tenzer

Cinq ans pour une revue, c’est plus qu’un anniversaire : un signe de longévité. Beaucoup de nos consœurs n’ont malheureusement pas atteint cette durée de vie, tant l’économie du secteur de la revue est fragile et menacé. Cinq ans, c’est aussi un gage de maturité, qui permet l’installation d’une publication dans le paysage intellectuel, ce que nous pensons avoir réussi au même titre que les trois autres revues amies qui occupent le même créneau que nous : Le Débat, Commentaire et Esprit.
Je ne ferai pas un bilan de ces quelques années d’existence : c’est à nos lecteurs de le dresser. Les articles du Banquet sont souvent repris, copiés, développés, cités. Au moins puis-je, sans les citer tous, relever certains moments qui furent, à mes yeux, particulièrement marquants : notre réflexion sur la philosophie politique engagée dans le numéro 3 et poursuivie dans les numéros 4 et 7 avec l’examen de la philosophie communautariennne, nos prises de position sur la question de l’immigration (numéros 1 et 4), notre examen critique de la vie politique française, conduite notamment dans le numéro 6 avant l’élection présidentielle de 1995 et illustrée par une interrogation spécifique sur la gauche (numéro 7), notre état des lieux de la situation de l’Europe (numéro 8), enfin notre souci d’engager, de manière réaliste et en refusant toute incantation, l’examen des autres politiques possibles (numéro 9). Le document d’histoire, révélateur de l’attitude des hauts fonctionnaires de Vichy à l’égard des juifs, participe, quant à lui, de notre volonté d’illustrer la vérité historique, aussi accablante soit-elle.
Il reste que l’équilibre de la revue est fragile : le nombre d’abonnés est très nettement insuffisant pour faire du Banquet une entreprise rentable. Quant au nombre d’exemplaires vendus en librairie, malgré les efforts de notre diffuseur Dif’Pop’, il ne peut aujourd’hui espérer dépasser les trois cents, en raison des difficultés de mise en place de toute revue. Trop nombreuses restent les librairies qui n’en accueillent pas, voire, lorsque l’intérêt d’un lecteur potentiel se manifeste, ne prennent pas la peine de la commander. A ces facteurs, que nous entendons corriger progressivement, s’en ajoutent deux autres. D’une part, de nombreuses institutions publiques, et même privées, et notamment les bibliothèques et les centres de documentation, sont soumises à des contraintes budgétaires qui entravent la souscription de nouveaux abonnements. D’autre part, la presse ne joue que trop rarement son rôle : à savoir rendre compte, fût-ce de manière critique, des articles que contiennent les revues. C’est la raison pour laquelle nous lançons un appel pressant à nos lecteurs pour qu’ils fassent connaître Le Banquet et sollicitent autour d’eux la souscription d’abonnements. Qu’ils se rassurent toutefois : la survie de notre revue n’est pas en cause, dans la mesure où les fonds du C.E.R.A.P., association éditrice, permettent encore de financer Le Banquet pendant au moins cinq années supplémentaires.
Mais continuer n’est pas en soi un but. Il est légitime que nous nous posions la question : pourquoi poursuivons-nous l’entreprise ? Quel message, si message il y a, la revue entend-elle défendre ? Ne pouvons-nous nous dispenser d’exister devant la présence d’autres revues plus anciennes dont nous ne disputons pas la qualité et l’intérêt ? D’abord, il me semble que Le Banquet occupe une place spécifique au sein du « groupe des quatre », au moins sur trois points. C’est d’abord une revue plus jeune : la moyenne d’âge du comité de rédaction est plus proche de trente ans que de quarante ou de cinquante. Ensuite, il s’agit d’une revue qui, résolument, ne se situe dans aucune tradition intellectuelle établie et n’a, en quelque sorte, aucune filiation, ce qui n’est pas le cas d’au moins deux de nos trois consœurs — même s’il s’agit aussi de revues ouvertes, libres d’esprit et qui savent évoluer. Enfin, Le Banquet est une revue que nous espérons plus politique, non pas que les autres ne parlent pas de politique et que nous-mêmes nous ne faisions qu’en traiter, mais nous cherchons plus manifestement les solutions concrètes aux problèmes que rencontre la société et nous nous efforçons de tracer peut-être plus résolument des voies nouvelles.
A cela s’ajoute le fait que nous avons développé une rubrique de critique d’ouvrages de plus en plus nourrie dont nous espérons le ton plus conforme à ce qu’on peut attendre d’une recension libre et sans complaisance. Nous la croyons importante car il n’est pas, pour nous, de séparation entre la critique intellectuelle et le travail politique — ce qui s’entend de l’ensemble des articles de la revue. Si, par cette critique, comme par les articles que nous sollicitons (et dont le contenu n’est pas nécessairement conforme à ce que nous pensons — et parfois, malheureusement, attendons… —), nous contribuons à faire connaître de nouvelles pensées originales, notre travail n’aura pas été vain.
Il reste enfin l’interrogation, souvent émise, sur l’orientation politique de notre revue. Nos lecteurs auront sans doute constaté qu’elle était diverse et que certains points de vue s’opposaient. Nous avons aussi fait appel à des auteurs dont l’expression nous paraissait en elle-même intéressante car révélatrice d’un point de vue. Parfois même, les limites de celui-ci étaient aussi importantes sur le plan politique que ses apports — certains l’auront peut-être constaté en lisant certains des articles du numéro 7 consacré en partie à l’avenir de la gauche. Si spécificité politique du Banquet il y a, elle se résumerait à ces quelques propositions : nous privilégierons toujours le changement par rapport à la défense de ce qui existe, lorsque la situation actuelle nous déplaît, nous préférerons toujours la transparence des institutions à la confusion des genres et des intérêts, nous défendrons toujours ce qui favorise la stabilité de la société et son harmonie et nous élèverons contre ce qui la mine et la démoralise, nous entretiendrons toujours la critique au détriment de la satisfaction satisfaite, nous placerons toujours les exigences politiques plus haut que la protection de la situation de quelques-uns. J’ajouterai que notre réflexion nous conduit à penser qu’il n’est pas de bonne politique qui ne sache construire les voies de son acceptation et de bon gouvernement qui ne se donne les moyens de paraître légitime aux yeux des citoyens, qu’il n’est pas de raison ou de vérité en politique qui ne doive nous dispenser de chercher les autres voies possibles et, enfin, que l’une des pires perversions politiques réside dans l’incantation vaine, la généralité creuse, la moralité satisfaite ou, pire encore, l’utopie et la recherche d’un enchantement. Notre exigence politique a comme contrepartie un pragmatisme absolu. Si, avec toujours plus de précision et de souci opérationnel, nous parvenions, de temps en temps, à formuler des propositions intéressantes, applicables dans les faits et non vouées à rester dans le domaine des pures idées, nous n’aurions ni perdu notre temps ni trahi notre vocation.

N.T.