Fin de Banquet (9)

FIN DE BANQUET

Le texte qu’on va lire est terrible. On y voit des hauts fonctionnaires, dès 1940, y discuter froidement de l’application de celles des dispositions de la loi sur le statut des juifs relatives à la fonction publique. L’antisémitisme de certains de ces serviteurs de l’État est évident, même s’il ne s’exprime pas sous la forme emphatique et brutale des écrits de Drumont ou de Rosenberg. Tout argument y est méticuleusement pesé et rationalisé sous le masque d’une neutralité technique plus dévastatrice peut-être que l’antisémitisme outrancier d’un Darquier de Pellepoix et des plumitifs de la collaboration parisienne. On a ici le témoignage implacable et nauséeux d’une dérive de la responsabilité personnelle d’administrateurs, dérive dont nul ne peut garantir que la modernité démocratique l’ait rendue impossible.
Alors qu’on a longtemps voulu croire que le racisme et l’antisémitisme de Vichy lui avaient été imposés par l’occupant et que cette théorie, sous couvert du mythe du double jeu de Pétain, refait aujourd’hui surface, ce texte souligne à quel point l’exclusion faisait partie des choix idéologiques du régime. En promulguant le statut des juifs, Vichy a devancé les désirs des nazis et non répondu à leurs injonctions. Quels qu’aient été les parcours personnels de nombre de serviteurs du premier Vichy, puisque quelques-uns peuvent à juste titre se prévaloir d’un engagement résistant, le malaise subsiste et justifie, au-delà d’une condamnation globale et sans appel du régime et de son idéologie, une interrogation inquiète sur le comportement de ses élites administratives. Celles-ci n’éprouvèrent, en effet, aucune difficulté à faire leur en quelques semaines la volonté de ségrégation qui animait l’esprit de la Révolution national. Leur carrière à la Libération fut également rarement compromise. Des crimes de l’État français, ses serviteurs furent, dès le début, et pas seulement en 1942, les complices. Ils n’élevèrent pas le moindre scrupule de conscience quant à la fin de ce à quoi qu’ils participaient. Comment cet enchaînement fut possible, voilà ce que nous montre ce document irremplaçable et sans lyrisme qui se devait d’être publié. Il n’y a pas de fonction publique digne de ce nom sans capacité de révolte chez ceux qui y appartiennent.

N.T.