Brèves (9)

Brèves I (à recommander)

Philippe RAYNAUD, Max Weber et les dilemmes de la raison moderne, P.U.F., coll. « Quadrige », 1996, 218 pages.

Il s’agit de la réédition en format de poche de l’ouvrage issu de sa thèse, paru originellement en 1987 dans la collection « Recherches politiques ». Un classique lumineux et subtil, indispensable à tous ceux qui s’intéressent à Weber et, plus généralement, aux conditions de la politique moderne.


Monique CANTO-SPERBER (dir.), Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, P.U.F., 1996, 1720 pages.

Un ouvrage unique et remarquable, appelé à devenir une référence irremplaçable. 293 articles, 250 collaborateurs aussi bien français qu’américains, anglais, italiens ou allemands. Sont passés en revue des auteurs, des concepts, des traditions et des problèmes contemporains. Chaque entrée est un article à soi seul. De nombreux index en font un instrument de travail d’accès aisé. M. Canto-Sperber dirige aussi la remarquable collection « Philosophie morale » aux P.U.F. Nous y reviendrons longuement dans le prochain numéro du Banquet.


Philippe RAYNAUD, Stéphane RIALS (dir.), Dictionnaire de philosophique politique, P.U.F., 1996, 776 pages.

Ce dictionnaire est une réussite absolue. On entre dans la quasi-totalité des articles qui le composent avec allégresse et on en sort avec le sentiment d’avoir mieux appris à penser. Une rigueur le plus souvent totale, des perspectives constamment originales. Quatorze articles notamment de Philippe Raynaud qui dessinent une philosophie personnelle et constituent des éléments d’une œuvre. Jamais, de manière générale, le didactisme nécessaire ne se fait pesant. Chaque thèse y est argumentée, mise en perspective, renvoyée à des problématiques voisines. Dans la plupart des cas, un travail de philosophes beaucoup plus que d’historiens de la philosophie. Ce Dictionnaire mérite beaucoup de lecteurs, au-delà des cercles restreints des enseignants et des étudiants en philosophie.


Georg Wilhelm Friedrich HEGEL, Cours d’esthétique II, Aubier, 1996, 444 pages (trad. J.P. Lefebvre et V. von Schenck).

Deuxième volume de la traduction des notes de cours prises par son étudiant W. von Aschenberg. Une mine de renseignements sur une pensée en cours d’élaboration, dont les variantes éclairent l’édition posthume de l’Esthétique réalisée par G. Hotho sur la base des notes de Hegel lui-même.


Vincent DESCOMBES, Les institutions du sens, Éd. de Minuit, 1996, 350 pages.

Après La denrée mentale (Éd. de Minuit, 1995, 352 pages), Les institutions du sens poursuivent le travail pionnier et d’une rigueur absolue de Descombes sur la philosophie de l’esprit. Qu’on se rassure : l’un des plus importants philosophes français d’aujourd’hui n’entonne pas les antiennes débilitantes des quêteurs de sens. Il s’agit d’une réinterprétation originale des philosophies de l’esprit contemporaines : phénoménologie, individualisme, structuralisme et pragmatisme. Le Banquet aura l’occasion d’y revenir .


Hans-Georg GADAMER, Vérité et méthode, Seuil, 1996, 540 pages.

Vingt ans après l’édition abrégée de l’ouvrage paraît enfin la version intégrale de l’exposé méticuleux de la philosophie herméneutique du philosophe, né avec le siècle. Fondée sur l’examen des conditions de la compréhension, ce grand ouvrage commence avec l’examen de l’art et de son rapport avec la question de la vérité. Il se poursuit à travers l’application de la philosophie herméneutique aux sciences de l’esprit et se conclut sur une théorie du langage. Un texte difficile qui rend caduque la croyance en la fin d’une philosophie de la connaissance aujourd’hui.


Denis ROBERT, La justice ou le chaos, Stock, 1996, 352 pages.

Une série d’entretiens avec deux magistrats italiens et espagnols et un magistrat suisse, belge et français (Renaud van Ruymbeke). Le texte se conclut par l’appel de Genève signé par les sept magistrats demandant un renforcement de la coopération judiciaire en Europe pour lutter contre toutes les formes de la corruption. Un appel nécessaire à la vigilance et à l’action. Le livre a fait quelque bruit, à juste titre. Il est des ouvrages médiatiques utiles.


Question au judaïsme, Entretiens avec Élisabeth WEBER, Desclée de Brouwer, 1996, 238 pages.

Une série d’entretiens avec Pierre Vidal-Naquet, Jacques Derrida, Rita Thalmann, Emmanuel Levinas, Léon Poliakov, Jean-François Lyotard et Luc Rosenzweig. Le judaïsme est le lien entre ces entretiens, mais un lien assez ténu, puisque les propos des uns et des autres tournent autant autour du thème de l’antisémitisme que de celui du judaïsme en tant que tel, de l’existence de l’État d’Israël que de la mémoire. Cette absence d’unité n’ôte en rien l’intérêt à ces témoignages et à ces réflexions.


Ernst TROELTSCH, Œuvres III, Histoire des religions et destin de la théologie, Le Cerf et Labor et Fides, 1996, 673 pages.

Avec ce volume, les éditions du Cerf et Labor et Fides entreprennent un vaste travail d’édition critique de l’œuvre de Troeltsch (1865-1923), philosophe, sociologue des religions, théologien des religions, professeur à Heildelberg en 1894, puis à Berlin de 1915 à sa mort. Le présent volume rassemble huit essais où Troeltsch propose un programme théologique, récusant l’affirmation du christianisme comme religion absolue et la détermination anhistorique de son essence. Dix volumes sont annoncés : de la modernité aux doctrines sociales des Églises, en passant par des études sur la philosophie de l’histoire et des écrits politiques sur la Première Guerre mondiale, la révolution et la République de Weimar, le spectre couvert par Troeltsch est large. Cette édition viendra opportunément combler un vide.


Henri VACQUIN, Yvon MINVIELLE, Le sens d’une colère. Chances et perspectives novembre-décembre 1995, Stock, 1996, 296 pages.

Sans doute le meilleur ouvrage sociologique sur la crise de novembre-décembre 1995. Des analyses constamment précises, un utile film des événements, une analyse modeste et toujours fondée, une connaissance du terrain mise au service de la vérité des faits et non de la confirmation d’une idéologie.


Brèves II (à déconseiller)

Pierre BONCENNE, Les belles âmes de la culture, Seuil, 1996, 222 pages.

Le projet était intéressant : dénoncer le discours larmoyant de ceux qui se lamentent du déclin culturel lié aux médias. En contrepoint, il eût été intéressant de faire des propositions, pour limiter les dérives les plus insensées. L’ensemble est superficiel, descriptif, jamais argumenté et mal écrit.


André COMTE-SPONVILLE, Impromptus, P.U.F., 1996, 192 pages.

Une série d’articles dont les titres sont « Bonjour l’angoisse ! », « L’argent », « La correspondance », « Le goût de vivre », « Mourir guéri ? », « Le suicide », « Le deuil », « Le nihilisme et son contraire », auxquels sont ajoutés quatre « études » sur Mozart, Schubert, Schumann et Jésus. Les études sur les musiciens sont moins catastrophiques que les autres où la platitude le dispute au propos sentencieux. Quelques florilèges de ces écrits pour midinettes : « Vivre est une tragédie, vivre est une comédie, et c’est la même pièce, et elle est belle et bonne, en tout cas elle peut l’être, si nous savons l’aimer comme elle est, et d’ailleurs nous n’avons pas le choix. Il faut aimer la vie comme elle est, ou ne l’aimer pas » (p. 70). On attend avec impatience le prochain, et espérons-nous, le dernier livre de Comte-Sponville : Pourquoi je n’écrirai plus. Philosophique, forcément philosophique, comme aurait dit Duras.


Luc FERRY, L’homme-Dieu ou le sens de la vie, Grasset, 1996, 250 pages.

Cet ouvrage relève de la supercherie et parfois de la loufoquerie philosophiques. De concepts improbables en conclusions hâtives, d’inférences gratuites en déductions superficielles, un ouvrage purement commercial. De ce point de vue, c’est une réussite. Comte-Sponville, Kouchner et le Dalaï Lama sont abondamment appelés au secours de l’auteur. Le sens, la transcendance, la spiritualité, l’individualisme et l’humanitaire comme stades suprêmes de la pensée. Misère de la philosophie !


François BAYROU, Le droit au sens, Flammarion, 1996, 286 pages.

Le sens, encore le sens. Espérons que l’overdose finira par nous en garder définitivement. On cherchera en vain dans cet ouvrage des propositions concrètes susceptibles de guérir la crise matérielle que nous traversons. Les généralités bien pensantes sont légion sur la « crise de l’âme » et la « démocratie de participation », « l’espérance » et même la « République ». Quant au « droit au sens » proprement dit, devenu nouveau « droit de l’homme » (après sont évoqués le « droit à la société », « à l’identité », « à l’autorité » et, plus heureusement, mais sans qu’on sache comment y parvenir, « au travail »), il aboutit à la nécessité « de dépasser le libéralisme individualiste, en intégrant ses acquis, en lui rendant justice » (qui ne serait d’accord), mais aussi « de proposer dans l’ordre moral (sic), dans l’ordre de la civilisation, un projet où notre temps puisse reconnaître son attente et son besoin » (p. 45). On n’en saura pas beaucoup plus. Quand donc les politiques apprendront-ils à être précis ? C’est au sens du concret qu’on reconnaît les hommes d’action.


Gérard LECLERC, Pourquoi veut-on tuer l’Église ?, Fayard, 1996, 445 pages.

Le propos est clair : on veut tuer l’Église. A travers quatre « instructions », uniquement à charge, conduites contre Eugen Drewermann, Jacques Duquesne, Jacques Gaillot et les critiques des positions du pape en matière d’éthique, cela va nous être démontré. Le « on », c’est tout le monde et personne, c’est un processus sans responsable. Leclerc nous donne ainsi une nouvelle figure du mythe du complot, dont Raoul Girardet nous avait montré qu’il est une des formes les plus primitives de la mythologie politique.
Ce livre n’est pas un pamphlet : l’auteur, qui cultive un penchant trop fort pour les facilités de style et les propos de mauvais goût, n’en a pas le talent. On hésite à le qualifier d’essai : le texte, assénant assertions péremptoires, affirmations non discutées et arguments d’autorité n’en a pas la rigueur. Livre d’édification ? Peut-être, tant la virulence de l’auteur dénote cette incapacité de certains catholiques à prendre en compte la laïcisation : l’anticléricalisme n’a jamais de meilleurs propagandistes que ce genre d’auteurs qui ne pourront concevoir la discussion autrement que sur le mode de la disqualification des adversaires. Non, il faut en fait s’y résoudre : ce n’est qu’un livre inutile.


Alain TOURAINE, François DUBET, Didier LAPEYRONNIE, Farhad KHOSROKHAVAR, Michel WIEVIORKA, Le grand refus. Réflexions sur la grève de décembre 1995, Fayard, 1996, 320 pages.

Tout le contraire de l’ouvrage de Vacquin et Minvielle. Un parti-pris idéologique constant, un mélange de l’analyse des faits et de justification de modèles sociologiques (ainsi que de la prise de position de certains auteurs pendant les événements). Sur le fond, rien de nouveau, et toujours la sous-estimation des facteurs politiques de la crise. C’est assez médiocre dans l’ensemble et trop vite écrit. Quand des sociologues se mettent des œillères pour décrire la société qu’ils sont censés analyser.


La rentrée de l’automne 1996 ayant été particulièrement riche, nous reviendrons dans la prochaine livraison du Banquet sur nombre d’ouvrages parus sur lesquels nous n’avons pu consacrer de « miettes » dans ce numéro, notamment le monumental Diplomatie de Henry KISSINGER (Fayard), la captivante autobiographie de Paul FEYERABEND (Tuer le temps, Seuil), le très profond et caustique ouvrage de Clifford GEERTZ (Ici et là-bas, Métailié), le remarquable ouvrage de Silvana SEIDEL MENCHI sur Érasme hérétique (Gallimard-Le Seuil), l’ouvrage fondateur de Hans KELSEN (Théorie générale des normes, P.U.F.), l’événement que représente la traduction de La critique de la religion chez Spinoza de Leo STRAUSS (Cerf) et, pour ceux qui s’intéressent à la philosophie juive, la somme d’Ephraïm URBACH sur Les sages d’Israël (Cerf et Verdier).