Philosophie et lettres (9)

Philosophie et lettres

Corinne HOOGAERT (sous la direction de), Argumentation et questionnement, P.U.F., 1996, 145 pages

Cet ouvrage est le résultat d’un séminaire du Centre européen pour l’étude de l’argumentation qui s’est tenu à l’université de Bruxelles en 1994. Le centre du débat est la rhétorique. Non pas la discipline décrite par Aristote — et si décriée comme art sophistique —, mais la rhétorique conçue comme champ de l’argumentation et abordée ici du point de vue du questionnement.
Huit contributions, équilibrées et fouillées, apportent leur obole à l’élaboration d’un modèle philosophique renouvelé de l’argumentation. On retiendra ici particulièrement les articles de Michel Meyer, de Corinne Hoogaert et de Jean-Pierre Cometti. Non que les autres soient sans intérêt, au contraire, mais parce que ces trois-là constituent une armature théorique qui permet de mieux comprendre les buts et le propos de tous les auteurs réunis ici autour de l’argumentation.
Avec « les fondements de l’argumentation », Michel Meyer pose les bases d’une nouvelle vision large de la rhétorique et de ses rapports au langage. Jean-Pierre Cometti (« questionnement, langage et signification ») et Corinne Hoogaert (« persuasion, communication et questionnement ») précisent, chacun à sa manière, et à travers des voies originales, ce que la problématique du questionnement peut apporter dans ce champ par l’interrogation et la remise en cause des modèles propositionnalistes.
Un ouvrage certes spécialisé, mais qui mérite d’être lu et médité par des publics divers : linguistes, philosophes, praticiens de l’enseignement, historiens et, pourquoi pas, hommes politiques…


Allan BLOOM, L’amour et l’amitié, Éditions de Fallois, 1996, 576 pages

Cet ouvrage posthume d’Allan Bloom (1931-1992) est un des plus beaux et émouvants que nous avons pu découvrir cet automne et la très belle traduction de Pierre Manent, hommage à un maître disparu, nous y aide grandement. Le disciple de Leo Strauss qu’était Bloom fait figure, aux États-Unis comme en France (cf. l’accueil réservé à L’âme désarmée, Julliard, 1987 consacré au déclin de la culture générale), de réactionnaire patenté, d’homme plongé dans ses livres plus que dans la vie, de pourfendeur des mœurs contemporaines et de l’esprit du temps. Dans cet ouvrage aussi, bien sûr, figure une condamnation de la vulgarité de l’époque au profit de la recherche d’une vérité qu’il puise dans les ouvrages littéraires et philosophiques (Rousseau, Shakespeare, Platon, mais aussi Tolstoï, Stendhal, Austen, Montaigne et Flaubert). Comme l’écrit Bloom malicieusement en réponse à des étudiants qui avaient déployé une banderole accusatrice : « Great Sex is better than Great Books », « C’est vrai, mais on ne peut avoir l’un si l’on n’a pas l’autre » (p. 557).
Mais ce grand livre est celui d’une vie, non d’une vie dans les livres. Il n’a pas l’impudeur de la confession, mais la grandeur de la beauté. Cette conception de l’amour tournée vers ce qu’après Platon il appelle l’âme n’est pas déprise de la vérité d’Éros. Le chapitre le plus fort, le plus dramatique aussi, est celui consacré au Banquet de Platon ; c’est celui où l’auteur, à travers l’analyse d’une sensibilité déchirée de l’amour entre deux garçons, nous offre une philosophie de l’amour, qui n’est pas apprentissage d’un amour platonique, mais ouverture à Éros. C’est par la lenteur de cet avènement de l’amour que le lecteur doit se laisser guider ; il ne saurait faire de cet ouvrage un livre à thèse. Loin des analyses pseudo-didactiques d’un Comte-Sponville (Cf. son chapitre sur l’amour dans l’inénarrable Petit traité des grandes vertus) et des leçons sentencieuses sur la vertu, l’abstinence ou la jouissance éclatée, ce livre est le récit d’une vie, peut-être un roman d’amour.


Pierre-Yves BOURDIL, Faire la philosophie, Cerf, 1996, 1002 pages

Curieux ouvrage que ce traité. On reste au début déconcerté par sa prétention autant que par son ampleur. Structuré autour de trois parties, divisées au total en dix chapitres et en quatre cents interrogations répertoriées à la fin de l’ouvrage en quatre cents propos, il se prétend apprentissage du gouvernement de la pensée à partir de questions éternelles de la philosophie. Il est égarement au lieu d’être discours dogmatique — du moins en apparence. En fait, il soutient une multitude de thèses qu’il serait impossible de résumer ici, puisque chacun mériterait d’être discutée, commentée et parfois récusée. Ainsi notamment de la conception de la morale et de l’éthique de l’auteur, qui procède d’affirmations insuffisamment critiques.
Les passages sur la justice et sur le langage sont les plus intéressants et les plus originaux de l’ouvrage. Le souci philosophique de « déconstruction » — terme que Bourdil récuserait — lui permet de décomposer mieux ses arguments que lors de ses passages sur l’homme, la politique et l’universel. S’il fait peu de référence à la philosophie analytique (Wittgenstein excepté), les derniers passages en sont fortement inspirés. Les propos sur la religion sont malheureusement plus faibles, de même sur le travail et sur l’histoire. Peut-être aussi le propos linéaire de Bourdil nous offre-t-il qu’incomplètement une vision de ce que peut encore aujourd’hui la philosophie, qui possède chez l’auteur une portée axiomatique. Au total, il faut lire cet ouvrage, surtout si l’on est déjà philosophe (au sens de familier avec l’exercice philosophique). Si l’on ne l’est pas, il conviendra de se forcer à une lecture au deuxième degré de ce que nous dit Bourdil, c’est-à-dire à un regard irrévérencieux sur ses certitudes. Ce livre ne philosophera pas pour nous. Mais n’est-ce pas la leçon essentielle qu’il voulait nous donner ?


Louis Massignon et le dialogue des cultures (actes de colloque), Cerf, 1996, 372 pages

A l’occasion du trentième anniversaire de la mort du grand islamologue Louis Massignon (1883-1962), s’est tenu en décembre 1992 à l’U.N.E.S.C.O. un colloque scientifique comportant d’intéressantes analyses de son œuvre. Les textes sur Massignon, mystique chrétien, nous ont à vrai dire peu arrêté. Les contributions érudites sur ses analyse linguistiques concernent, quant à elles, les spécialistes. Mais l’ensemble des textes se remarque par leur haute tenue. Celui de Jacques Berque, récemment disparu, sur la vision de l’Islam de Massignon est particulièrement remarquable et d’une sensibilité aiguisée. On retiendra aussi la contribution passionnante de Jacques Waardenburg intitulée « L’approche dialogique de Louis Massignon » où il montre comment sa conception du dialogue s’inscrit dans une histoire politique.
Un des exposés les plus passionnants et actuels fut celui de Dominique Bourel sur les rapports qu’entretenait Massignon et Israël. Il rappelle notamment ses relations privilégiées avec Martin Buber, en citant longuement leur échange épistolaire, même si le mysticisme de ce dernier s’accompagnait d’un laïcisme politique absolu et d’une conception précoce des droits des Palestiniens . Pour autant, sa croyance que la religion, c’est-à-dire pour Massignon, leur dialogue à l’intérieur d’un cadre spirituel pourra parvenir à la paix témoigne d’une vision irréelle de la politique, comme le montrent les dérives théologiques inquiétantes de l’État d’Israël. Le texte d’Anne-Marie Delcambre sur « Louis Massignon et le droit musulman » est également bien documenté, malgré une vision un peu irénique de ce droit. Au total, un très beau recueil, le « tombeau » de cet homme exceptionnel dans sa vie comme dans son œuvre.