Histoire (9)

Histoire

Nicole LORAUX, Né de la terre. Mythe et politique à Athènes, Seuil, 1996, 252 pages

On sait Nicole Loraux grande historienne de la Grèce antique. Elle l’a prouvé dans ses précédents ouvrages (Les enfants d’Athéna et Les mères en deuil) et le prouve encore avec cet essai consacré au mythe politique de l’autochtonie à Athènes et ailleurs. Bien que constitué en grande partie de textes déjà publiés, cet ouvrage n’en développe pas moins une remarquable unité.
Etre autochtone, au sens propre du mot, c’est être né de la terre, en découler, relever de la souche pure qui a toujours habité les lieux. A Athènes singulièrement, l’autochtonie définit le citoyen, le membre actif de la communauté politique et trace vers l’extérieur la limite qui sépare le Grec par excellence du barbare ou des populations importées (les Doriens, par exemple), à l’intérieur celle qui sépare la fonction politique en deux : ceux qui y sont accès et les autres (les esclaves, les métèques, les femmes).
C’est sur cette réalité paradoxale — le mythe politique — où présent de la cité et mythe se superposent, où l’origine et la suite se confondent que Nicole Loraux conduit son enquête dans une multiplicité de directions : examen du mythe comme terrain de négociation où se concilient originalité démocratique et valeurs traditionnelles, construction politique du mythe, relations ambiguës et tumultueuses sur la terre et au ciel du même et de l’autre, scrutation précise des discours philosophiques (Platon) et historiques (Thucydide), développements sur l’extraordinaire figure de la femme dans une culture qui la craint, la quadrille, l’exclut et ne peut s’en passer.
L’ensemble des analyses est mené de main de maître avec, tout à la fois, une simplicité, une désinvolture et une précision qui rappelle les écrits de Finley : modestie, clarté des hypothèses, hauteur de vue et fulgurance des arguments. Un travail d’historien qui ramène mythes et discours au présent du passé qu’on examine pour les restituer dans leur vie concrète et nous rappeler que les mythes, les croyances et la foi, même fabuleux, ne sont pas que des images figées, mais bien des (re)créations du quotidien des hommes.
Un dernier mot pour saluer les analyses qui distinguent à Athènes la politique de l’autochtonie d’une politique raciale. Nicole Loraux rappelle que, seule, Sparte mena une politique de ce type, la démocratie athénienne jamais et ses adversaires de l’époque le lui reprochaient assez. Il faut impérativement lire le dernier chapitre de l’ouvrage où l’auteur débat, avec la plus grande précision, les arguments du Front national. C’est un bonheur pour l’esprit, pour l’histoire digne de ce nom et pour tout lecteur soucieux de culture, de rigueur et de démocratie. Façon de dire que le livre de Nicole Loraux est aussi un ouvrage sur le présent ; façon de dire aussi que l’histoire, quand elle est effort de compréhension et d’explication du passé, participe intégralement de la formation d’une mémoire indispensable à notre action aujourd’hui et demain. Un livre à lire absolument.


François HARTOG, Mémoires d’Ulysse. Récits sur la frontière en Grèce ancienne, Gallimard, 262 pages

« Une très douce mort t’abattra. […] [Elle] viendra te chercher ex halos ». Voilà l’oracle de Tirésias à Ulysse pour le moment où, devenu très vieux et revenu à Ithaque, il devra repartir pour son dernier voyage. Ex halos, c’est-à-dire « venu de la mer » ou « loin de la mer », les deux sens sont possibles. Et voilà déployé toute l’ambiguïté du voyage vers la frontière, à travers la mer qui revient tout à la fois et nous mène aux confins, aux limites où l’on bascule dans la barbarie. La frontière, c’est l’autre et nous-mêmes, lieu étrange, paradoxal qui fait coexister le même et le différent, nous aspire vers l’altérité et la fait habiter en nous quand nous revenons à notre centre.
En ce sens, Ulysse devient emblématique d’un certain regard grec sur l’autre et d’une certaine pratique de l’étranger que François Hartog fait revivre, circuler à travers les auteurs grecs (Hérodote, Thucydide), latins ou romanisés (Strabon, Polybe), à travers les cultures et les siècles. De l’anthropologie fondatrice du récit homérique à Bossuet ou Flaubert, du peuple d’Israël à Platon, de la vision hérodotéenne de l’Égypte à l’invention du Barbare, ce livre constitue lui-même un extraordinaire voyage au pays de l’hétérologie et, comme tous les très bons livres d’histoire, il nous parle autant du présent que du passé.
De ce point de vue, il représente un volet parfaitement complémentaire à la lecture de l’ouvrage de Nicole Loraux (cf. supra) sur l’autochtonie, et vice versa. Mais n’est-ce pas le propre des grands travaux de dégager — à partir de prémisses différentes — des continents communs d’intérêts et de recherche ?
Sagesse grecque, bêtise grecque, humanité, animalité, polis et barbaroi, François Hartog n’élude aucune des questions, aucun des termes qui nous permettent de penser la question de l’autre, de cet autre qui est à la fois au-delà des frontières tracées et menaçant en nous-mêmes, contestant nos plus fortes certitudes, comme cette Égypte — le pays de Misraïm — que le peuple élu a quittée et qu’il risque à tout moment de reconstruire en lui dans la conduite de sa vie et jusqu’au sein de la Terre promise. Un beau livre sur l’altérité et donc sur les illusions de l’identité, un livre sur les « moments » de cette dualité et ses logiques historiques, culturelles et politiques.
« J’ai devisé avec les Samaréens du Gange, avec les astrologues de Chaldée, avec les mages de Babylone, avec les druides gaulois, avec les sacerdotes des nègres ! J’ai gravi les quatorze Olympes, j’ai sondé les lacs de Scythie, j’ai mesuré la grandeur du désert ! » Voilà comment Flaubert dresse Apollonios de Tyane devant les tourments de saint Antoine. Superbe image du voyageur infatigable, nouvel Ulysse itinérant de la sagesse pour qui voir, connaître et philosopher vont de pair. La marche de Socrate était-elle l’illustration de ce voyage qui est aussi voyage en nous-mêmes ? Le véritable Apollonios avait aussi écrit : « Pour le sage, la Grèce est partout ». Dans ce livre, François Hartog en fait une fulgurante démonstration.


Robert O. PAXTON, Le temps des chemises vertes. Révoltes paysannes et fascisme rural 1929-1939, Seuil, 1996, 316 pages

Henri Dorgères (de son vrai nom d’Halluin), vous connaissez ? Peut-être pas. Pourtant, cet homme fut, de 1932 à 1937, un des agitateurs les plus virulents des campagnes françaises. « Activiste dangereux » pour tous les gouvernements, « fasciste » pour la gauche, trublion non maîtrisable pour la droite classique, il créa le mouvement des « chemises vertes » et le courant « Défense paysanne » à l’origine des violents attaques contre l’État et la République, appuyés par son petit empire de presse et une stratégie à la fois tribunicienne et d’actions violentes sur le terrain.
C’est ce « moment Dorgères » que Paxton restitue dans toute sa complexité, ce détail « qui nous fait découvrir un peu plus que le détail ». L’historien américain poursuit ici le patient sillon que le public français avait découvert avec une certaine stupeur dans sa France de Vichy. Cette fois, c’est la relation dynamique d’un tribun fasciste « paysan » et de son milieu qu’il explore (Dorgères d’ailleurs par hanter les couloirs de Vichy, mais dans un tel mal-être qu’on ne pourra — malgré une condamnation à dix ans d’indignité nationale à la Libération — jamais le prendre pour un collaborateur de l’ennemi).
La puissance de Dorgères dure seulement deux ans : c’est en 1935 qu’il est au faîte de sa puissance au travers du Front paysan, crée en 1934, et qui réunissait trois blocs : le bloc « agraire » du parti agraire et paysan français (P.A.P.F.), le bloc « professionnel » de l’Union nationale des syndicats agricoles (U.N.S.A.), ancêtre de la F.N.S.E.A. et le bloc de « défense paysanne » de Dorgères voué l’action directe. A travers ses journaux, ses meetings enflammés, ses procès, ses actions-coups de poing, Dorgères est vite devenu une figure nationale qui mène la lutte contre l’État républicain, contre sa fiscalité, contre ses assurances sociales à cotisations, contre sa politique de prix agricoles, contre le drainage de l’épargne paysanne.
Le « moment Dorgères » explique Paxton, c’est la catalyse convulsée d’un monde agricole français touché de plein fouet par la crise de 1929, l’extinction de son mode traditionnel de vie et une crise terrible de représentation. C’est de ce terreau où ruissellent les poisons que Dorgères émerge, figure atypique (il n’est pas paysan), énergique (c’est une force de la nature) et déjà décalée dans les rapports de forces (il y a là quelque étrange rapport avec Roehm). Il n’est pas avec les ligues du 6 février 1934, il n’aime pas le côté administratif de ses alliés de l’U.N.S.A., il n’est pas financé par les deux cents familles, il est pour les paysans, de leur côté, pour leurs seuls intérêts immédiats. Vision unilatérale, étroite et pauvre (mais sincère !) du terrain politique qui le mène peu à peu à un isolement imprécateur et farouche de pantin sans base de masse. Dès mars 1939, les ministères — inquiets depuis tant d’années — constatent que les articles de Dorgères et son action « n’ont plus grand intérêt ». Que s’est-il passé ? La remontée des prix agricoles depuis 1936, le redéploiement des grandes institutions paysannes (l’U.N.S.A., la J.A.C.) et surtout l’impossibilité de constituer un mouvement politique « seulement paysan », encadré, formé et permanent.
La suite est banale et d’autres « monstruosités » (plus noires que vertes) de l’histoire se chargent de reléguer Dorgères au rang de menu fretin du mandarinat vichyste. Francisque 153, général de la Corporation paysanne, chargé de la propagande au sein de la Commission d’organisation corporative (C.O.C.), Dorgères traîne ses désillusions et ses amertumes jusqu’à la Libération qui le condamne assez petitement.
Dans les années 1950, le dorgérisme fait résurgence au travers d’actions violentes en milieu rural : Dorgères est élu député le 2 janvier 1956, mais est balayé par le raz de marée gaulliste de 1958. Après, on le retrouve dans une manifestation pro-O.A.S. en 1960 et c’est à peu près tout… Henri Dorgères disparaît de l’histoire petite et grande, emportant avec lui cette haine tenace de la République qu’il n’est jamais arrivé à détruire.
C’est l’ensemble de ce parcours que R.O. Paxton ressuscite dans un livre passionnant et agréable à lire. C’est tout un pan de l’entre-deux-guerres et de la montée des fascismes qui est évoqué, décrit, analysé avec la minutie et la hauteur qu’on connaît à cet historien. C’est aussi une histoire obscure qui vient à la lumière. Un dernier détail : Henri Dorgères est mort à Antony le 22 janvier 1985 à l’âge de 88 ans. Comme on ne savait plus qui avait été ce malheureux vieillard sans famille, tous ses papiers personnels furent détruits. Les historiens y ont perdu un précieux matériau.


Gérard NOIRIEL, Sur la « crise » de l’histoire, Belin, 1996, 348 pages

Voici un ouvrage d’histoire destiné explicitement aux historiens professionnels. Il est important de le préciser, car ce livre contient des analyses précieuses, détaillées et solidement construites, sur ce qu’il faut appeler un « métier », décrit ici dans ses dimensions universitaires, de travail et de communication. Les aspects pratiques de l’ouvrage constituent des rappels salutaires pour l’esprit et fourmillent d’informations intéressantes pour le spécialiste et le néophyte cultivé.
On remerciera l’auteur d’avoir fait justice de la notion de « crise » en histoire, de l’avoir ramenée à la notion plus juste de débat dans l’évolution de la discipline et de montrer que les historiens continuent à penser et à travailler au travers même des « impérialismes » théoriques et pratiques. Une grande figure émerge dans ce livre, celle de Marc Bloch, dont l’Apologie pour l’histoire fait fonction de programme pour G. Noiriel qui s’inscrit dans le champ ouvert par l’école des Annales. Au-delà du respect dû à Marc Bloch, on peut regretter que le statut d’idéal qui lui est ici conféré, mais cela fait partie du débat naturel et l’auteur le comprendra qui est, par ailleurs, lucide sur les idées de parti-pris et de présupposés.
En revanche, on souscrira volontiers à trois affirmations essentielles. D’abord, l’histoire est une discipline fondée sur la division du travail et la spécialisation. Ensuite, défendre le caractère scientifique de l’histoire, c’est défendre une pratique collective de recherche (p. 67). Enfin, la spécificité de l’histoire réside dans l’effort de compréhension de mondes passés (p. 206). On regrettera cependant que l’auteur, partisan d’une « histoire pragmatiste » la définisse beaucoup plus par ce qu’elle n’est pas et par les obstacles qu’elle rencontre que positivement, mais sans doute est-ce là un travers de l’exposition théorique : il est souvent plus important de considérer ce que les historiens font que de les écouter dire comment ils le font. A ce propos, on lira avec fruit les quatre contributions que G. Noiriel a placées en deuxième partie de son ouvrage (Naissance du métier d’historien, le jugement des pairs, les Annales, l’« Univers historique ») et qui, toutes, participent de cette clarification des pratiques que l’auteur appelle de ses vœux.
Trois reproches, dans l’ordre croissant, à un livre sérieux par ailleurs. En premier lieu, le débat avec la philosophie n’est pas clair, ni le problème du langage. On ne comprend pas bien la position, sur ces questions, d’un auteur qui s’intéresse tant à la réception sociale et à la communication de l’histoire. Habermas, ce n’est pas suffisant. Ensuite, les travaux de T.S. Kuhn sont trop tirés dans le sens sociologique. Cela n’est pas sans fondement mais fait bon marché d’une série d’indications sur le caractère tortueux et paradoxal du mouvement des connaissances qui auraient permis à l’auteur de ne pas de débarrasser aussi brutalement des positions de Carlo Ginzburg dans un ouvrage où les notions de signes, de symptômes, de points de vue et d’a priori sont, par ailleurs, très correctement utilisées. Enfin, on est surpris de l’absence de référence à des historiens, différents certes l’un de l’autre, comme Mosès Finley et G.E.R. Lloyd. Tous deux représentent, en effet, une production où le travail concret, la rigueur historienne et l’effort épistémologique sont au coude à coude pour créer un « métier » d’historien loin des dictatures du positivisme, des délires interprétatifs et des modes. La notion d’explication en histoire chez Finley rejoint d’ailleurs le souci de Noiriel de comprendre le passé, tout comme ses développements su les modèles en histoire convoquent aussi bien Max Weber que Fernand Braudel ou Marc Bloch.


Georges CANGUILHEM, Vie et mort de Jean Cavaillès, Éditions Allia, 1996, 63 pages

Encore un beau livre des Éditions Allia. Une plaquette plutôt qu’un livre. A méditer, à offrir aux amis. Cette réédition rassemble trois magnifiques hommages prononcés par le grand philosophe et historien des sciences Georges Canguilhem, récemment disparu, à la mémoire de Jean Cavaillès (1903-1944).
Cavaillès. Universitaire bardé de tous les diplômes, philosophe spécialiste des mathématiques, que rien ne destinait à devenir un homme d’action. Et pourtant, les faits : deux fois évadé, fondateur des réseaux Libération Sud et Cohors, révoqué par le gouvernement de Vichy, fusillé par les Allemands en 1944. Canguilhem nous en brosse le portrait en quelques phrases lumineuses, nous le montre à l’action en quelques paragraphes à couper le souffle. Et il revit devant nous. Ce qui est remarquable dans cet opuscule valant toutes les encyclopédies de la résistance, ce n’est pas tant l’exemple héroïque de lutte antifasciste du « philosophe mathématicien bourré d’explosifs » (p. 37) que la logique qui l’anime. De la défaite de 1940, Cavaillès ne retire en effet qu’une raison de continuer la lutte.
Pourquoi ? Parce que cet homme qui se savait « en sursis d’arrestation » (p. 22) a « mené son action comme un devoir, sans ambition politique — ce qui ne veut pas dire sans conscience politique » (p. 23). Parce que ce spinoziste voyait la nécessité aussi bien dans les enchaînements mathématiques que dans la lutte qu’il menait, lutte qui avait un sens profondément philosophique. Canguilhem lance au passage quelques phrases acérées contre les existentialistes, qui reprochaient alors à ceux qu’ils nommaient structuralistes de renoncer à l’action : convaincu du primat du concept, du système ou de la structure sur la conscience vécue, Cavaillès, ce philosophe qui ne croyait pas à l’histoire, a pourtant charnellement participé à l’histoire quand tant d’autres parlaient, « ces intellectuels résistants qui ne parlent tant d’eux-mêmes que parce qu’eux seuls peuvent parler de leur Résistance, tellement elle fut discrète » (p. 38).
Philosophe de la rigueur — « avant d’être la sœur du rêve, l’action doit être la fille de la rigueur » (p. 32), en conclut Canguilhem —, Cavaillès fut résistant par logique : parce que le nazisme était la négation de l’universalité, il était inacceptable. Dès lors, la lutte contre « la haine et le refus absolu de l’universel » était inéluctable. Pour pouvoir penser, il fallait lutter. Un livre beau à pleurer.


Raymond AUBRAC, Où la mémoire s’attarde, Odile Jacob, 1996, 378 pages

Voilà un ouvrage passionnant, qui est un document d’histoire où l’on retrouve de Gaulle, Ho Chi Minh, Kissinger, Waldheim, Mgr Casaroli et tant d’autres, et d’abord les héros de la Résistance dont sa femme et lui font partie. Ce qui guida Aubrac est la permanence de ses convictions. Sa vie est marquée du signe de la cohérence, malgré des activités multiples. Son orgueil et son sens évident de sa valeur l’évitèrent de sombrer dans les luttes mesquines pour des postes à l’aura artificielle et à sacrifier ses engagements à une carrière.
Engagement bien sûr, aux côtés des communistes, et pour qui a participé à la Résistance, ceux-ci ne peuvent être des « chiens ». Aubrac le reconnaît, considère qu’il n’a pas à s’en défendre et précise qu’il n’a jamais été membre du Parti. Fut-il trop complaisant envers les crimes des États communistes, comme par une polémique orchestrée certains l’en accusèrent ? Il est vrai que ce livre ne permet pas d’en juger, puisqu’il se veut livre d’histoire et de témoignage et non ouvrage d’expression politique, et que s’il reconnaît n’avoir été réellement ébranlé qu’à l’occasion du procès d’Arthur London et l’exécution de Margolius, sa critique (p. 204) des sociétés communistes est un peu pauvre. Mais tel n’est pas l’intérêt essentiel de cet ouvrage passionnant : l’histoire de la Résistance, les petites intrigues d’Alger (il est raconté comment Frenay et René Mayer s’opposèrent à sa nomination comme directeur des affaires politiques auprès du commissaire à l’Intérieur au prétexte qu’il y avait déjà « trop d’israélites » (p. 120) et dépeint ses entretiens avec de Gaulle), sa mission de commissaire de la République à Marseille et l’action de déminage à laquelle est consacrée un chapitre, et bien sûr la question vietnamienne dans laquelle Aubrac joua le rôle d’intermédiaire privilégié de 1967 à 1975 (ses premiers contacts avec l’oncle Ho remontent à 1946).
C’est évidemment la période « américaine » qui est la partie du livre la plus riche en informations, désormais nécessaires pour notre compréhension du jeu en coulisse qui entoura le conflit américano-vietnamien. La pusillanimité de Waldheim est bien mise en valeur, ainsi que le double jeu constant et subtil de Kissinger. L’intervention couronnée de succès d’Aubrac auprès de Mgr Casaroli pour que le pape Paul VI intervienne pour empêcher le bombardement atrocement meurtrier de digues au Vietnam est un morceau d’anthologie de la diplomatie secrète. Moins spectaculaire, mais non moins passionnant, est le récit de sa période marocaine (1958-1963). Peut-être certes, les historiens auront-ils un jour à rectifier ou à relativiser certains propos, et c’est normal. Mais une vie exceptionnelle méritait d’être racontée sans attendre, pour que les plus anciens se souviennent et que les plus jeunes se gardent de jugements trop hâtifs.


Jean-Pierre VERNANT, Entre mythe et politique, Seuil, 1996, 644 pages

Un livre de J.P. Vernant est toujours un événement, mais celui-ci est un événement étrange. Il s’agit d’un recueil de textes qui touchent pratiquement à tous les domaines que l’historien a étudiés au cours de sa vie de chercheur et de sa vie tout court. Voici donc Vernant qui nous parle tout à la fois de Homère et de son engagement politique, d’Athènes et de la Résistance, de Platon et de Meyerson. Le livre, d’ailleurs, a failli d’intituler Parcours tant il est vrai que Vernant n’a jamais séparé sa vie de militant de sa vie d’historien. Ouvrage foisonnant où la biographie intellectuelle et politique se mêle à l’étude de la raison grecque, de la cité grecque, du regard grec.
Du héros homérique, du laboureur d’Hésiode au citoyen de l’Athènes démocratique, que s’est-il passé ? Des temps obscurs et des âges héroïques à l’effondrement des cités libres, quelles mutations ont affecté l’animal politique ? Pour le comprendre, la tâche est immense et il faut explorer tout ce que l’homme antique « a produit dans les divers secteurs de la vie collective, depuis ses outils, ses techniques, jusqu’à ses mythes et ses dieux, en passant par les institutions de la cité, le droit, les grandes créations littéraires et plastiques, les ouvrages scientifiques ». Entreprise infinie, éternellement sur le métier et qui s’incarne ici dans des études sur les liens entre rationalité et politique, dans de belles pages sur la spécificité du religieux grec antique, sur l’incroyable distance (par rapport à nous) du « regard » grec porté sur le monde. Un regard où il n’est pas de place pour l’introspection, où l’homme est un morceau du monde dans une relation de réciprocité fondamentale : on est ce que les autres voient de nous et l’on sait ce qu’on est dans le regard des autres. Dans cette « organisation » mentale, et bien qu’il n’ignore pas les formes d’altérité radical qu’il a installées (femmes, esclaves, barbares), l’homme grec ignore et la glorification de soi et la haine de l’autre.
Alors tous ces textes sur lui-même, sa vie, ses maîtres, ses luttes et ses mutations propres, pourquoi ? Parce que « en réfléchissant sur l’Antiquité, c’est nous-mêmes que j’interrogeais, c’est notre monde que je mettais en question », et J.P. Vernant est un morceau de ce monde. Interroger le mythe, y déceler la politique, cerner les mythes produits par la politique, est un travail de mise à distance et, paradoxalement, impossible sans une pratique politico-intellectuelle authentique. Ce que veut dire Vernant, c’est que l’historien pose au passé des questions du présent. Lorsque, dans sa rigueur, il définit l’étrangeté des mondes passés, celle-ci fait retour dans l’actuel pour mieux le comprendre. Façon de dire aussi que penser, c’est être vivant, ici et maintenant. Livre étrange, donc, c’est vrai, à condition d’ajouter, étrange comme la vie elle-même.


Jean-Paul PICAPER et Karl Hugo PRUYS, Helmut Kohl, Fayard, 1996, 510 pages

Sauf à mettre en lumière, les relations entre l’action d’un homme d’État l’esprit de son époque, la vie d’une nation et les mécanismes de l’action politique, une biographie n’a, en soi, que peu d’intérêt. Faute de le faire, cette vie d’Helmut Kohl ne mérite guère de retenir l’attention. La description de l’ascension d’Helmut Kohl jusqu’à la chancellerie et de son action depuis 1982 y est très conventionnelle, plate et complaisante : la sympathie que les auteurs nourrissent pour leur sujet devient contrariante quand elle débouche sur un récit hagiographie.
Tout l’ouvrage tend vers une double conclusion, la première de Karl Hugo Pruys, la seconde de Jean-Paul Picaper, où le poncif le dispute au péremptoire. On passera sur des expressions et des phrases aussi profondes que « En politique, on n’a pas que des amis » (p. 460) ou « …on se sépare à la croisée des chemins, comme c’est souvent le cas en politique » (p. 461). On ne s’attardera pas plus sur les images d’Épinal sur Kohl, « dernier monstre sacré », ou l’insistance mise sur la taille du chancelier — un mètre quatre-vingt-treize —, détail sans doute essentiel à l’histoire contemporaine, ni sur les mots d’esprit hilarants, tel que « le chancelier cool » (p. 476). La profondeur de l’analyse psychologique frappe en revanche : « Au cours des années, il a accumulé des kilos, comme pour s’entourer d’une cuirasse impénétrable qui le protégerait symboliquement de toute attaque » (p. 461). La psychanalyse de bazar ne rebute pas nos auteurs : « D’après l’opinion la plus répandue, le Palatin est assez réservé vis-à-vis de l’autre sexe, un peu comme un enfant de chœur. D’autres croient avoir observé chez lui une préférence pour les femmes à la poitrine forte. L’idéal maternel s’est certainement maintenu chez l’homme mûr. » (p. 463).
Mais, comme l’on traite quand même d’un homme d’État, il faut bien en terminer par une incantation du type « Il [Kohl] doit garder la force de mener à bien la grande réforme indispensable au salut de son pays et de l’Europe avant de se retirer dans son cher Palatinat pour prendre un repos bien mérité » (p. 492). Quelle grande réforme ? Pourquoi indispensable ? On ne nous le dira pas. Mais peu importe : nous étions si hâtifs d’achever la lecture de ce livre.