Philosophie politique (9)

Philosophie politique

Alexandre KOYRÉ, Réflexions sur le mensonge, Éditions Allia, 1996, 55 pages

Ce beau petit livre reproduit un texte de 1943. Le mensonge analysé ici est celui des régimes totalitaires, fondés sur sa primauté. Daté, ce livre reste un bon outil, avec ses concepts de « conspiration en plein jour » et d’anthropologie totalitaire, pour comprendre le fonctionnement de certains partis politiques.
Koyré part d’un constat : « On n’a jamais menti autant que de nos jours. Ni menti d’une manière aussi éhontée, systématique et constante » (p. 9). Condamné par les monothéismes, le mensonge est toléré par les philosophies et la morale sociale. Supporté tant qu’il ne déchire pas le lien social, il reste toujours une exception, sauf pendant la guerre. Si celle-ci devient perpétuelle, si le monde extérieur est hostile, comme le rabâchent les totalitarismes, si l’inimitié est essentielle — cas du racisme —, il devient vertu et condition d’existence.
Certes, les partis totalitaires ne sont pas des groupes secrets, et Hitler a toujours annoncé ce qu’il allait faire . Pour Koyré, ces objections ne sont qu’en partie recevables : « c’était justement parce qu’il savait qu’il ne serait pas cru par les “autres” » (p. 36) que Hitler n’hésitait pas à livrer son programme. Le philosophe développe donc le concept de « conspiration en plein jour », qui, « si elle n’est pas une société secrète, est tout de même une société à secret » (p. 39) : les partis totalitaires ont besoin de paraître publiquement pour gagner les masses, mais ils gardent une distance par des signes extérieurs, et leurs membres, militairement hiérarchisés, sont d’abord fidèles au groupe. Tous traits caractéristiques des sociétés secrètes. Seuls leurs chefs connaissent les buts réels de la conspiration. Ce qui est dit publiquement ? « cryptogramme et mensonge » (p. 42) à l’intention des adversaires, et des masses assez bêtes pour croire ce qu’on leur dit.
Cette attitude implique une anthropologie. L’anthropologie nazie donne la primauté à l’action, sans pour autant mépriser la raison en général : elle ne méprise que ses formes les plus hautes, pas la « raison ratiocinante et calculatrice », propre à « l’homme supérieur ». Car cette anthropologie nie l’unité de l’homme en instaurant une différence de nature et non de degré entre les hommes. Seule l’élite pense, alors que la masse ne sait que croire et obéir, « pourvu qu’on le dise avec assez d’insistance. Pourvu aussi que l’on flatte ses passions, ses haines, ses frayeurs » (p. 47). Tous les moyens sont bons avec elle, masse méprisable. Koyré conclut que les pays où un totalitarisme s’est imposé ont prouvé que les masses y étaient dignes de ce jugement, alors que, dans les démocraties jugées dégénérées par Hitler, les masses ont prouvé qu’elles appartenaient à la catégorie supérieure de l’humanité, puisqu’elles pensent. Bel optimisme ! Mais Koyré écrit en 1943, et ne peut pas aller publiquement jusqu’au bout de sa logique. Pourtant, l’anthropologie « normale » implique que nous sommes tous capables d’être dupes, ou de ne pas l’être, que nous appartenions à l’« élite » ou non. Précisément parce que n’existe aucune différence de nature entre les hommes.


Abbé Grégoire, De la noblesse de la peau, Jérôme Millon Éditions, 1996, 118 pages

Si vous ressentez le besoin de vous rafraîchir au souffle vivifiant d’un homme libre, lisez l’abbé Grégoire (1750-1831). S’il est mieux connu depuis le transfert de ses cendres au Panthéon, en 1989, restent pourtant délaissés les écrits de ce grand militant de la liberté et de l’égalité, qui lutta contre la royauté et pour l’émancipation des juifs et des noirs, de cet ecclésiastique trop généreux et trop tolérant pour ne pas être chassé de l’Église.
Saluons donc ce livre. Outre une notice résumant la vie de l’abbé, il reproduit un essai paru en 1826, dont le titre complet était : De la noblesse de la peau ou Du préjugé des blancs contre la couleur des Africains et celle de leurs descendants noirs et sang-mêlé. Cent soixante-dix ans plus tard, le texte reste d’actualité. Par la plume de l’abbé, toute la générosité de la Révolution, dans ce qu’elle eut de meilleur, nous rappelle qu’il n’y a jamais d’acquis dans le domaine social, et qu’il faudra sans cesse combattre les préjugés. La vieille idée selon laquelle la peau noire serait signe d’une malédiction divine, idée qui permettait de justifier l’esclavage, n’a pas disparu aujourd’hui, même si elle s’exprime différemment. Pour lutter contre le racisme, il faut en connaître l’histoire. Aussi n’est-il pas inutile de lire la description des mesures discriminatoires adoptées à l’encontre des noirs et des métis au XVIIIe siècle, celle des comportements racistes de la même époque, les arguments de l’abbé contre de tels comportements, ou la volée de bois vert qu’il assène aux élites de son temps, en particulier à ceux qui ne se nommaient pas encore les « intellectuels », modernes Esaü se traînant aux pieds des potentats contre le plat de lentilles d’une décoration.
Outre son talent littéraire, on retiendra la force de son plaidoyer pour les droits et devoirs de chacun, et davantage encore la jeunesse de cet homme de soixante-seize ans qui n’abandonne pas le combat malgré sa lucidité sur les faiblesses humaines. « Étudier les hommes, ce n’est pas communément le moyen de les estimer. Lorsqu’après une longue expérience, avec ce triste résultat, on arrive au soir de la vie, la certitude de la quitter bientôt et d’échapper à ce monde est consolante », écrit-il (p. 115), mais il n’abandonne pas son combat antiraciste. C’est là sa grandeur et celle des hommes qui résistent quand tout est désespéré.


Guy LAVAL, Malaise dans la pensée. Essai sur la pensée totalitaire, Publisud, 1995, 303 pages

Guy Laval rejette la satanisation ou la bestialisation des totalitarismes. L’ouvrage de ce psychiatre et psychanalyste, lisible par des non-spécialistes, apporte beaucoup malgré ses faiblesses : parce qu’il fouille au plus profond des individus sans réductionnisme psychanalytique de bas étage, parce qu’il essaie de comprendre comment nous pouvons tous déraper, parce qu’il montre qu’un totalitarisme peut toujours naître dans une démocratie.
Ainsi, dans la première partie, l’auteur constate que, depuis presque trente ans, s’affaiblit le rationalisme humaniste critique, avec une accélération dans la dernière décennie, au moment même où le lepénisme s’affirme. Le développement d’une rhétorique obscurcissant la pensée par la cassure des liaisons logiques, par le jargon, par l’abstraction absolue rejetant l’affect, par des formulations théoriques réductionnistes, a débouché sur une coupure culturelle entre les « élites » et le reste de la population. L’intelligentsia française a fonctionné selon le conformisme terroriste d’une radicalité rejetant les « tièdes ». L’élitisme culturel et politique qui en est issu ne pouvait apporter aucune réponse aux questions des citoyens confrontés aux bouleversements de la société. Devant ce vide, seuls Le Pen et les intellectuels d’extrême droite se sont montrés capables de leur apporter un moule identificatoire.
Guy Laval montre comment l’aspiration à l’idéal peut mener aux pires atrocités, au déchaînement de la violence contenue en chaque individu en mettant « hors-jeu » le surmoi et les idéaux personnels du militant au profit d’un idéal collectif devenu piège grâce à une théorie : il faut une pensée du rejet pour qu’advienne un totalitarisme, « il faut de la théorie pour faire un camp de concentration » (p. 76). Ceci n’est possible que si la critique démissionne. La raison dérape alors vers le délire en ne raisonnant plus que sur des symboles et non sur des êtres humains, elle habille la pulsion de destruction et présente la mort sous ses aspects les plus séducteurs.
Est aussi très éclairant le chapitre traitant du racisme. Au lieu de démonter les raisonnements viciés des racistes, on a fabriqué de l’exclusion au nom du droit à la différence. Les partisans du multiculturalisme n’en sont guère affectés, puisque leurs enfants vont dans d’autres écoles que ceux des immigrés, qui continuent d’ailleurs à s’intégrer malgré ce que l’on braie partout. Pour Guy Laval, il n’y a rien de raciste à lutter contre la vision théocratique du monde véhiculée par l’Islam, et l’on souscrit lorsqu’il épingle les « progressistes » qui ont osé dire que nous étions tous racistes, rendant ainsi difficile la lutte contre la montée de l’intolérable. Sont d’ailleurs spécialement bien démontés les ressorts psychologiques à l’œuvre dans le racisme, et les conditions nécessaires pour qu’il se développe.
Ce livre apporte bien d’autres choses. Sur la séduction du mal. Sur l’hypnotisme que peut avoir un chef en disant que le mal est bien. Sur la responsabilité des intellectuels. Sur l’ambivalence de tout un chacun. Sur la démocratie, qui n’est ni un absolu, ni un acquis définitif. Cela impose un État assez fort pour faire respecter la loi par les plus puissants, et la participation active des citoyens : « A partir d’un certain moment il est trop tard. Mais avant, il est encore temps » (p. 284).


Carlo GUARNIERI, Patrizia PEDERZOLI, La puissance de juger, Éd. Michalon, 1996, 208 pages

Les études comparatistes sont rares et c’est le mérite de l’ouvrage de ces deux enseignants de l’université de Bologne que de souligner les convergences de l’évolution de la place du judiciaire dans les démocraties occidentales à travers l’analyse des systèmes américains, britanniques, allemands, français, italiens et espagnols.
Le juge n’est plus cette bouche de la loi, fidèle exécutant d’une volonté législative présumée parfaite. Le « noyau politique » de la fonction judiciaire apparaît clairement, sous l’influence de trois évolutions : l’accroissement du rôle de l’État, au terme duquel plus rien n’échappe à la puissance publique et, partant, au juge ; l’évolution de la conception de la loi qui, d’une conception normative, évolue vers une logique instrumentale et prospective dans laquelle le juge agit en fonction des buts assignés aux textes ; la judiciarisation du politique, entendu comme la diffusion de la méthode judiciaire à la décision politique et administrative.
Les auteurs analysent la judiciarisation des systèmes politique comme un complément nécessaire du développement des démocraties constitutionnelles dans lesquelles se mêlent deux principes, « le démocratique, c’est-à-dire celui de la souveraineté du peuple, et le libéral, à savoir la défense et la protection des droits de l’individus » (p. 178). S’ils soulignent les risques d’une évolution vers un « populisme judiciaire », notamment dans les régimes qui privilégient les juges bureaucrates (c’est-à-dire, recrutés par concours), on demeure cependant déçu par les conclusions qu’ils tirent de leur constat : la nécessité de contrebalancer le pouvoir judiciaire, par une limitation interne, mais aussi par l’intervention du politique couplée à des exigences professionnelles dans les procédures de recrutement. On ne voit guère concrètement ce que cela signifie, ou on le voit trop bien, et cela inquiète. La précision de l’analyse des système judiciaires donnera toutefois matière à réflexion.


Guy HAARSCHER, La Laïcité, P.U.F, coll. « Que sais-je ? », 1996, 126 pages

Dans ce petit livre bref et concis, Guy Haarscher apporte sa contribution aux débats sur la laïcité. A partir d’une définition extensive du concept, entendu comme le principe politique au nom duquel l’État est illégitime à imposer par la contrainte une conception de la vie bonne, l’auteur développe une triple approche, historique, comparatiste et philosophique du phénomène.
La laïcité française plonge ses racines dans une évolution qui, du gallicanisme, aboutit, en passant par la constitution civile du clergé, une première séparation de l’Église et de l’État en 1795 et le régime concordataire, à la séparation définitive de 1905 (la République ne reconnaît et ne salarie aucun culte) et à la constitutionnalisation du principe en 1946. La conception française résulte sans doute d’une histoire particulière, mais la France n’est pas le seul pays laïque perdu dans une Europe livrée aux communautés. Haarscher distingue quatre voies de modernisation des relations entre l’État et la religion : d’une part, deux modèles, la laïcisation, résultant du « combat de force sociales “libérales” contre une Église perçue comme conservatrice » propre aux pays catholiques, et la sécularisation, définie avec Françoise Champion comme « la transformation conjointe et progressive de la religion et des différents sphères de l’activité sociale », dominante dans les pays protestants ; d’autre part, des processus particuliers, dans les petits États multiconfessionaux, où la combat n’a pas concerné un unique adversaire, et dans les pays où la religion devient le fondement de l’identité nationale face à un ennemi extérieur (Irlande, Grèce).
Loin d’être purement descriptif, Guy Haarscher en appelle au franchissement d’une nouvelle étape : la « laïcisation de la laïcité » qui doit en finir avec une conception antireligieuse du monde pour refuser tant une « laïcité assimilation » qu’une « laïcité coexistence » favorable au renouveau des communautés et déboucher sur une laïcité d’intégration permettant « la création d’une communauté de citoyens non ethnique, [fondée] sur l’éthique du débat, se nourrissant des différences […] sans surtout se laisser “coloniser” par elles » (p. 123). Un ouvrage à lire alors que l’on reparle de la préparation d’un projet de loi visant à faire échec à la jurisprudence de la juridiction administrative sur le port du voile.