Politique et actualité (9)

Politique et actualité

Philippe SÉGUIN, En attendant l’emploi…, Seuil, 1996, 178 pages

En attendant Séguin, plutôt. Après ce livre, on l’attendra toujours. Comme toujours, chez le président de l’Assemblée Nationale, le propos a de l’ampleur, les critiques sont bien ajustées, le style frappe par son élégance, malgré certaines facilités. Les chapitres consacrés au constat sont intéressants et largement fondés, même si l’invocation au politique, qui découle du constat de son manque, pour fondée qu’elle soit, manque de points d’application précis, de même que son pronostic d’une « société post-marchande » (p. 118). On notera notamment la dénonciation des plans successifs pour l’emploi dont le succès est limité (il y a une part d’autocritique dans ce propos) et des idéologies approximatives de ceux qui veulent, par résignation et utopie, enterrer le travail. Le constat sur la précarisation de la relation au travail et sur le fait que les emplois créés sont différents de ceux qui sont supprimés est également juste, de même sur la crise de l’intégration et sur celle de l’école. Séguin note avec pertinence que « l’école n’est pas devenue par elle-même impuissante. La vérité est qu’on lui demande, tout d’un bloc, beaucoup trop, notamment de résoudre d’un trait de plume toutes les difficultés d’une société désarmée par un chômage sans précédent » (p. 55), ce qui n’exonère en rien les responsabilités propres de l’éducation nationale.
Mais les propositions, placées sous le signe de la critique de la fameuse phrase de François Mitterrand selon laquelle « on a tout essayé contre le chômage », restent, de l’aveu même du maire d’Épinal, pour le moins impressionnistes. Certes, Séguin en profite pour montrer les limites de la notion d’« entreprise citoyenne » et de la politique de réduction du temps de travail. Il reprend, en revanche, à son compte la notion de « contrat d’activité » dégagée par la commission du Commissariat général du plan présidée par Jean Boissonnat et y voit une manière de lutter contre le « dualisme du marché du travail » (p. 125). Il rappelle aussi à bon droit, contre les billevesées des tenants de la « société postindustrielle » ou de « l’économie de l’immatériel », que « l’industrie reste le socle de notre économie » (p. 127). Toutefois, l’invocation des « gisements d’emplois » dans de nouveaux secteurs, pour fondée qu’elle soit, reste insuffisante, faute de préciser les conditions de la solvabilisation de ces nouvelles activités. Les quelques paragraphes sur les nouvelles modalités d’allocation des revenus sont assez obscurs et rapides. Sur l’Europe, il est demandé « un minimum de préférence communautaire et des mécanismes de solidarité financière entre les pays membres » (p. 154). Mais comment le faire valoir à nos partenaires ?
Enfin, on relèvera les propositions fiscales, intéressantes, mais aussi trop peu détaillées : transférer sur l’impôt des pans entiers des financements sociaux, taxer davantage les revenus mobiliers par rapport aux autres revenus et le capital financier que le capital physique, transférer certaines cotisations sociales sur la T.V.A., alléger la fiscalité sur certains salaires et augmenter celle sur les ménages, toutes catégories de revenus confondues. Mais, comme le reconnaît justement Séguin, « il y a des intérêts en jeu, certains gagneront, d’autres perdront » (p. 157). Sur ce plan-là aussi, il faudra bien qu’en établissant un programme de gouvernement précis, le leader de « l’autre politique » se déclare totalement.


Jeremy RIFKIN, La fin du travail, La Découverte, 1996, 436 pages

Cet ouvrage appartient indiscutablement aux ouvrages qui comptent. Non point qu’on soit forcément d’accord avec sa thèse, non point aussi que l’utopie qui se dessine ne provoque pas au mieux scepticisme, au pire agacement (comme le dit d’ailleurs Michel Rocard dans sa préface à l’édition française), mais parce qu’il impressionne par la masse d’informations qu’il traite et des arguments qu’il développe. Un sérieux tout américain, comme l’est le « nouveau monde » qu’il dessine. On peut craindre qu’en France des esprits moins brillants aient tôt fait de prendre pour argent comptant les prévisions qu’il dessine et d’instrumentaliser, au service de leur idéologie, l’espoir que met l’auteur dans le développement d’une société post-marchande.
Au centre de cet ouvrage, la fin du travail classique et la perspective du développement de communautés, baptisées « tiers secteur ». On aura du mal à comprendre la notion de nouveau contrat social que développe l’auteur et encore plus sa perspective de mondialisation de l’économie sociale. Encore moins ne sera-t-on convaincu par son chapitre intitulé « requiem pour la classe ouvrière ». Si ce ouvrage vaut, c’est plus pour des tendances qu’il voit à l’œuvre, non par l’exacerbation de celles-ci, comme si celles-ci devaient être, sans discernement, l’objet d’un accompagnement politique. Cet ouvrage cède ainsi souvent à l’historicisme et à la fatalité. On attendrait maintenant de Rifkin un autre ouvrage, sur le pouvoir politique cette fois et les conditions concrètes du changement.


Guy KONOPNICKI, Les Filières Noires, Paris, Denoël, 1996, 351 pages

Filières Noires, comme F.N. Qui sont les hommes du Front national ? que pensent-ils ? comment sont-ils organisés ? On en apprend beaucoup sur Le Pen et son entourage, comportant anciens nazis et collaborateurs, mais qui a aussi été fréquenté par des hommes devenus « respectables » — la soupe de l’U.D.F. ou du R.P.R. est bonne. Si l’on aurait aimé en savoir plus sur ses sources de financement, dont certaines sont des hypothèses plausibles (filières proche-orientales) et d’autres déjà connues (secte de Moon), on découvre comment le F.N. s’est structuré grâce à Victor Barthélemy, condamné pour haute trahison et intelligence avec l’ennemi, ancien bras droit de Jacques Doriot au Parti populaire français, devenu secrétaire général du F.N. en 1975.
Grand plaisir : l’auteur appelle un chat un chat, ce qui lui vaut quelques ennuis judiciaires dans le cadre de la purification linguistique entreprise par Le Pen. Et il pose des questions auxquelles on aimerait que répondent les personnes responsables. Comment a-t-on pu laisser un collabo comme Barthélemy devenir secrétaire général d’un parti ? Comment la classe politique accepte-t-elle les leçons de morale de Le Pen ? Un chapitre consacré à l’héritage Lambert, qui a fait de lui un homme très riche, anéantit pourtant le slogan « Mains propres, tête haute ». Pourquoi ne mène-t-on pas d’enquête sérieuse sur le financement du F.N.? Pourquoi ne contrôle-t-on pas ses services d’ordre ? Du côté des médias, pourquoi une telle disproportion entre l’affaire du logement d’Alain Juppé et le traitement réservé à certains scandales du F.N.?
Un point de désaccord. Guy Konopnicki affirme à plusieurs reprises (en particulier pp. 58 et 153) que le F.N. est un enfant lointain du stalinisme, avec des arguments. Mais la flamme tricolore est un insigne fasciste, et les caractéristiques citées par l’auteur se trouvent aussi dans les partis fasciste et nazi. Ne s’agit-il pas plutôt de techniques de pouvoir qui ont fait leurs preuves, à l’extrême droite comme chez les staliniens ? Et le stalinisme n’était pas raciste, à la différence du nazisme et du lepénisme.
En revanche, il montre bien que l’expansion du F.N. a été rendue possible par des complaisances et des complicités, à gauche comme à droite. On ne peut que l’approuver quand il met en cause le mépris du militantisme et du terrain affiché par les grands partis politiques, ou leur folie médiatique : « La transformation du langage politique en babil pour primates sous-développés profite forcément à une formation prénéandertalienne » (p. 340).
Parfois mal construit, ce livre n’apporte pas de grandes révélations à un lecteur régulier du Canard enchaîné. Pourtant, en dépit d’agaçantes facilités, il provoque un saisissant effet de masse en récapitulant ce que l’on sait du F.N. et mérite donc d’être lu.


Ras l’front, La résistible ascension du F. Haine, Éditions Syllepse, 1996. 255 pages

Il faut des outils pour lutter contre l’ascension du Front national. En voici une caisse ! On y trouve des adresses utiles, et une bibliographie bien faite pour qui veut comprendre afin de mieux chasser la clique frontiste. Mais c’est d’abord une anthologie de la revue Ras l’front , une mine d’informations, à la fois sur le lepénisme et sur ses adversaires. Illustrée de dessins satiriques (Cabu, Willem, Siné, etc.), elle présente plus d’une facette. Des appels contre la banalisation de certains discours, repris par des personnalités démocrates qui se laissent piéger et tombent dans des complicités involontaires. Des actions menées : fondation d’une université antifasciste, ou, plus savoureux, récit du déploiement de banderoles anti-F.N. pendant le discours de Le Pen devant l’Opéra, le 1er mai 1995. De nombreuses informations sur les activités et les réseaux néo-nazis : ceux de certains membres de l’Église catholique, ceux des associations proches du F.N. Des analyses des « incidents », c’est-à-dire des assassinats causés par des nazillons qui, bien sûr, n’avaient rien à voir avec le F.N. Des informations sur l’infiltration de la télévision au nom de l’audimat, sur les commandos anti-I.V.G., ou encore un sondage mené auprès des cadres F.N. : 88% d’entre eux affirment que les juifs ont trop de pouvoir en France, 68% veulent rendre plus difficile l’avortement, 60% veulent une loi réprimant l’homosexualité — chacun sait qu’il n’y a pas d’homosexuels au Front ! —, mais seulement 3,9% citent le 14 juillet comme fête importante pour eux. Français d’abord ?
Si certaines pages donnent la nausée, d’autres sont hilarantes. Comme ce jugement rendu par la Cour d’appel de Chambéry : après avoir constaté que « nazillon », « défenseur de la race blanche » ou « nostalgique des chambres à gaz » constituent de graves invectives, le juge observe que « toutefois celles-ci s’adressaient à des membres d’une association et à leur président dont nous avons vu qu’ils étaient antisémites, racistes, anti-immigrés, favorables à un apartheid à la française : qu’ainsi les termes vexatoires prononcés ne devaient pas être trop outrageants pour eux et ne les ont certainement pas choqués, voire pour certains pas du tout » (p. 182). Des articles plaisants montrent l’action anti-F.N. d’auteurs de bandes dessinées, de musiciens, de troupes de théâtre. On y lit encore des nouvelles, telle Kinsankimpur, de Didier Daeninckx : le comte Deunoyes Haymeries de Saint-Eustache, élu F.N., découvre que son aïeule s’appelait Yamina Lââbi-Chamnar’el Anaza… On trouve surtout des analyses et des réflexions approfondies. Beaux textes de Lucie Aubrac ou de Maurice Rajsfus, démontage du « ni droite ni gauche » ou de la « préférence nationale », études des conséquences du nouveau code de la nationalité et des lois Pasqua, du GRECE, de la nouvelle stratégie du F.N., etc.
Lisez ce livre de préférence aux mièvreries de Martine Aubry et Olivier Duhamel . Et relisez-le. C’est une bible pour mener un combat argumenté. D’autant plus que Ras l’front ne tombe pas dans le panneau d’une lutte focalisée sur le seul antiracisme. Il montre que le F.N. nous menace dans d’autres secteurs, spécialement dans celui des droits des femmes.


Pierre FAVIER et Michel MARTIN-ROLLAND, La Décennie Mitterrand, Tome 3, Les Défis, Seuil, 1996, 590 pages

Déjà si loin, pourtant si proche. Pierre Favier et Michel Martin-Rolland, poursuivant, avec ce troisième volume, leur récit des deux septennats de François Mitterrand, nous parle d’un temps où l’on pouvait croire que la France sortait de quinze ans de crise économique, que le recul du chômage était enfin sérieusement amorcé, que la nomination de M. Rocard à Matignon conduirait à une réconciliation des deux gauches et à une conversion du Parti socialiste à une culture de gouvernement autre que gestionnaire, que les affaires, loin de révéler un monde politique vérolé, n’était le fait que de quelques brebis galeuses. que la chute du communisme faciliterait l’édification d’un nouvel ordre mondial fondé sur le droit, que les négociations d’un approfondissement de la construction européenne apporterait stabilité monétaire et prospérité. Ce livre nous rajeunit et nous renvoie à notre insouciante naïveté d’alors. Il fallut bien se réveiller. Ralentissement de la croissance, prise de conscience des leurres de la guerre du Golfe, congrès de Rennes, révélations sur l’ampleur de la corruption, nomination d’Édith Cresson… : la liste des épreuves est longue, et l’on pourra utiliser cet ouvrage comme un roman d’éducation politique.
Le récit de Favier et de Martin-Rolland se veut exhaustif : témoignages puisés aux meilleures sources, consultation de nombreux documents d’archives, description par le menu des événements qui ont jalonné ces trois années. Une somme. On y apprend beaucoup. On reste pourtant sur sa faim. Ce livre en forme de chronique n’est pas l’ouvrage d’historiens, même de l’immédiat. Le recours à des sources auxquelles nous n’avons pas accès, pour cause de confidentialité, et l’utilisation excessive des récits des acteurs, dont nous ne pouvons naturellement pas vérifier l’exactitude, nous laisse hors de la partie. Nous sommes priés de croire, ou de rester perplexes, dans cette position désagréable de ceux, non initiés, à qui l’on veut bien raconter des histoires, mais à condition qu’ils les écoutent sagement. La louable intention de tendre à l’objectivité débouche sur une neutralité énervée — au sens propre du terme. La narration manque de relief, et la description d’esprit d’analyse. Le livre ne fâchera pas, mais suffit-il de juxtaposer les témoignages pour satisfaire le jugement ?


Ghislaine OTTENHEIMER, Le fiasco, Albin Michel, 1996, 338 pages

Nous avions déjà dit tout le bien que nous pensions des Deux Nicolas , consacré à la machine de guerre balladurienne, ouvrage engagé contre l’ancien ministre d’État devenu Premier ministre par la grâce de son ami de trente ans. On retrouve la même rigueur dans cet ouvrage, assez bien écrit — qualité rare pour un journaliste —, bien documenté et argumenté avec précision. Cet ouvrage nous fait revivre un peu plus d’un an de gouvernement Juppé, nous en décrit les méandres et nous expose de manière impitoyable le mécanisme de l’échec. Le ton n’est jamais agressif, malgré une déception évidente de l’auteur de L’impossible victoire (Laffont, 1995). Peut-être conserve-t-elle aussi trop de sympathie personnelle à l’endroit du Président de la République pour s’interroger, au-delà du jeu des entourages et notamment du secrétaire général de l’Élysée, sur la part qui revient au Président dans le désarroi contemporain.
Cet ouvrage vaut pour sa compréhension immédiate de l’accumulation des erreurs et des biais multiples qui l’ont rendue possible (erreurs de communication, décisions hasardeuses, ultra-rationalisme du pouvoir) et l’on y apprend des renseignements inédits. Le grand public doit le lire pour comprendre et les dirigeants y voir une sorte de leçon de l’histoire à méditer continuellement. Maintenant, que faire ? Ghislaine Ottenheimer n’avait pas à se substituer au politique et n’y répond pas. En France, le principal responsable, par définition, se trouve à l’Élysée. Or que veut-il faire ? Pourra-t-il offrir un cap, comme le souhaite l’auteur, sans remettre en cause la politique suivie ? Avons-nous des institutions adaptées à la situation politique contemporaine ? Sur un plan plus politique, les orientations de Jacques Chirac pendant la campagne n’appelaient-elles pas un tel désaveu ? Telles sont les questions que nous devons poser, mais aussi résoudre. Les Français croient-ils que c’est possible ? On peut en doute. D’où viendra le renversement du cours des choses ? Aujourd’hui, nulle réponse réaliste ne paraît se dessiner sur ce plan.