L’Union européenne comme mythologie : du bon usage de la critique en politique

L’Union européenne comme mythologie : du bon usage de la critique en politique

Eve Charrin

A propos de Jean-Pierre Chevènement, France-Allemagne : parlons franc, Plon, 1996, 270 pages

Par ce titre, le président du Mouvement des Citoyens assigne à son ouvrage une triple ambition. « Parler franc », c’est tout d’abord parler franchement, c’est-à-dire débusquer les faux-semblants dans le discours de l’autre, en l’occurrence les failles d’un discours pro-européen trop convenu. Il y parvient bien. C’est là, certes, un genre littéraire qu’affectionne une partie de la gauche française : mais au-delà de l’exercice de style, les critiques de l’auteur atteignent souvent leur cible et sa relecture de l’histoire française et allemande, pour être partiale, est d’autant plus utile qu’on ne partage pas les options politiques de J.-P. Chevènement en matière européenne.
Sa critique de « l’Europe de Maastricht » s’appuie sur une analyse historique. « Parler franc », c’est aussi remonter au Haut Moyen Age et au royaume mérovingien. Nécessairement elliptique, sélective et excessivement ambitieuse, cette tentative est cependant intéressante : un raccourci peut être éclairant. « Que l’Allemagne et la France procèdent d’un noyau originel commun, le Regnum Francorum ou Royaume des Francs, […] appartient à l’histoire » (p. 70). J.-P. Chevènement s’attache par là à démontrer l’étroitesse et l’ancienneté du lien franco-allemand, et remonte aux sources de notre imaginaire politique, c’est-à-dire aux origines historiques de notre attachement européen et de la fascination exercée sur la France par son puissant voisin.
Cela fait, il devient possible de jeter sur les enjeux présents de l’Union européenne un regard neuf, critique et démystificateur. « Parler franc », c’est enfin parler franc fort, parité entre le franc et le deutschmark et Union monétaire. Une fois la dimension mythologique de la relation franco-allemande et de l’adhésion européenne préalablement explicitées, l’identité nationale de la France et celle de l’Allemagne apparaissent plus nettement caractérisées, ainsi que leurs intérêts qui, selon J.-P. Chevènement, s’ils ne sont pas inconciliables, n’en demeurent pas moins distincts.

Le couple franco-allemand : à la recherche d’une unité perdue
Cerner l’identité irréductible de la France et celle de l’Allemagne — le génie français et le génie allemand, aurait-on dit au siècle dernier — pour mieux saisir les rapports de forces entre les deux pays pivots de la construction européenne : tel est le propos du président du Mouvement des Citoyens. Pour peu scientifique qu’elle soit, elle est bienvenue tant est idyllique le discours dominant sur l’Europe, qui semble ignorer jusqu’à la notion de rapport de forces et de conflits d’intérêts.
Les caractéristiques de la France et de l’Allemagne sont trop souvent gommées au profit d’une approche quasi fusionnelle de l’Union européenne. En témoignent le succès du concept de « couple franco-allemand » dans l’imaginaire politique français et la consécration de Helmut Kohl comme homme politique français par Jean-Marie Colombani . Cette approche est aussi illusoire : J.-P. Chevènement débusque les mythes et les rêves de la France d’aujourd’hui, en se référant aux propos de l’historien Joseph Rovan : « Il n’est plus possible de maintenir entre la France et l’Allemagne une relation de type traditionnel. […] C’est la fusion de la France et de l’Allemagne que nos dirigeants devraient aujourd’hui proposer à nos peuples, si l’on veut que l’Europe existe » (p. 69). Propos extrêmes, et par là-même représentatifs d’une mythologie franco-allemande. « Allemands et Français, frères d’une même souche ? » A cette question J.-P. Chevènement, répond : « L’Allemagne et la France procèdent d’un noyau originel commun. […] La rupture de l’unité territoriale n’a pas rompu l’unité de civilisation » (p. 71). La nostalgie de l’unité perdue s’est maintenue au cours des siècles : ainsi Drieu La Rochelle, pour ne citer que lui, rêvait à contretemps, dans l’entre-deux-guerres, d’un retour à « une Europe gothique, chrétienne et médiévale, aristocratique et populaire, seule façon pour la France d’échapper à un tête-à-tête mortel avec l’Allemagne » (p. 70). Cette nostalgie perdure aujourd’hui encore, et plus que jamais, insinue J.-P. Chevènement : on en retrouve la trace derrière les procédures apparemment rationnelles de l’Union économique et monétaire, dont elle serait le moteur secret, le sens illisible et brouillé.

Le leurre de l’identité postnationale
Autre mythe fondateur de notre imaginaire politique : celui de « l’Europe postnationale » (chap. III). « Le projet européen, tel qu’il se développe depuis un demi-siècle, est incompréhensible en dehors d’une certaine lecture de l’histoire qui considère les nations comme désormais périmées » (p. 52). Pour le président du Mouvement des Citoyens, la nation a été, bien à tort, rendue responsable des catastrophes, hontes et déroutes du XXe siècle, qui ont légitimé une adhésion enthousiaste ou une résignation fataliste à l’évolution actuelle vers l’ère du postnational. Mais le sentiment national ne peut être confondu avec le nationalisme qui en est une pathologie, et non l’essence.
Le discours postnational est, comme le nationalisme, d’ordre idéologique, voire mythologique. Le présenter comme une construction logique, justifiée par ses avantages techniques , est fallacieux. L’État-nation ne serait tout simplement plus adapté aux impératifs modernes de prise de décision, simultanément concurrencé par l’échelon régional et communautaire. Derrière cette argumentation technicienne, J.-P. Chevènement décèle des caractéristiques de notre imaginaire politique marqué par les expériences pénibles du nationalisme : « Ce rêve océanique d’une fusion dans le grand tout planétaire ne doit-il pas plus aux traumatismes, à vrai dire sans précédent, endurés par les peuples, qu’à l’observation des réalités ? »
Aussi un chapitre est-il consacré à l’expérience de Vichy — « Le traumatisme français : 1940 » (chap. V) — dont les répercussions expliquent, selon l’auteur, le succès et l’écho du discours postnational. Vu comme un avatar du nationalisme français (ce qui est peu contestable) et du sentiment national (ce qui l’est davantage), le régime de Vichy a suscité rétrospectivement (après que se sont estompés les effets du contrepoison gaullien) une profonde méfiance française à l’encontre de l’idée nationale, un désir de fuite dans le « postnational », susceptible de libérer la France de ses démons. Le même raisonnement s’applique, avec une portée accrue, au cas allemand : les méfaits de l’État français vichyssois, les crimes de l’État nazi auraient durablement affaibli la croyance des Français et des Allemands dans la légitimité de l’État-nation. D’où un sentiment de désarroi, dont la fuite dans « l’Europe de Maastricht » constituerait à la fois un symptôme et une aggravation.
« La déconstruction du mythe national et de la synthèse républicaine qui lui était associée a été l’œuvre d’une intelligentsia ralliée à l’idéologie postnationale au nom de l’universalisme traditionnel, et d’une classe politique qui dissimule ses faillites et ses renoncements en professant à la fois scepticisme à l’égard de la nation et mystique européenne » (p. 56). Nous sommes ici à l’opposé de l’Europe des nations prônée jadis par le parti gaulliste, et aujourd’hui, entre autres, par les chevènementistes. Quelques extraits des Mémoires de J. Monnet rendent transparent l’idéal sous-jacent à la construction européenne : ainsi, pour son père fondateur, il s’agit, dès le traité sur la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier de 1951, de « substituer aux rivalités séculaires une fusion des intérêts essentiels des pays signataires », de « fonder par l’instauration d’une Communauté économique les premières assises d’une Communauté plus large », et de « jeter les bases d’institutions capables d’orienter un destin désormais partagé » . On reconnaît là la méthode du détour, qui consiste à dissimuler une volonté politique en contraintes économiques et solidarités de fait.
Au « postnational » comme utopie fondatrice, Jean-Pierre Chevènement oppose des arguments souvent partagés par les partisans lucides de la construction européenne. Argument républicain par excellence, et malaisé à éluder : il est indispensable que le sens civique — le sens de la responsabilité de chacun vis-à-vis des autres, fondement du lien social — soit enraciné dans un espace-temps défini et (dé)limité. Cet espace-temps n’est autre en Europe que celui de la nation et sa mémoire. L’identité nationale est une identité concrètement vécue (un espace parcouru, ou identifié comme sien par chaque ressortissant et une histoire nationale). La citoyenneté dans le cadre national apparaît donc comme une forme irremplaçable d’exercice du lien social. Conclusion peu surprenante de la part du leader du Mouvement des Citoyens, mais convaincante, tant paraît difficile, en dépit de la possibilité technique d’une communication instantanée, l’appartenance directe, et non médiate, au genre humain . L’identité européenne ne saurait se substituer à un sentiment national fragilisé — du moins pas aujourd’hui, pas l’Europe telle qu’on nous la propose, veut montrer J.-P. Chevènement.
Bien que victime d’une crise de confiance, le sentiment national en France comme en Allemagne demeure puissant, et les identités nationales irréductibles, non fongibles dans un ensemble plus vaste. Or, soutient J.-P. Chevènement, l’identité européenne proposée par les partisans de l’Union européenne n’en est pas une : espace de libre circulation des biens, des services, des hommes, des informations et des capitaux, « l’Europe de Maastricht » ne constitue pas un espace proprement politique dans lequel le citoyen puisse se reconnaître. Il ne suffit pas de construire une Europe monétaire et institutionnelle pour créer un sentiment d’appartenance : « On a considéré le problème comme résolu. On a fait comme si, en l’absence d’identité européenne constituée, on pouvait dégager à travers le Parlement européen une volonté générale s’imposant à la minorité » (p. 175). La « méthode Monnet » a atteint ses limites.

Maastricht et les dérives de la construction européenne
On ne s’en étonnera pas : J.-P. Chevènement est de ceux qui voient dans le processus d’intégration européenne un engrenage, non un cercle vertueux. Pour lui, une véritable identité européenne ne verra le jour que par une « confluence des identités nationales des États membres » — dont il a précédemment démontré qu’elles étaient irréductibles… Dans cette perspective, « le projet de monnaie unique, conçu au lendemain de la réunification allemande, apparaît comme une brutale solution d’en haut aux délicats problèmes des identités nationales » (p. 162). On regrettera cependant que le contenu des identités nationales française et allemande, qui fonde l’argumentation de l’auteur, fasse l’objet d’un traitement convenu. Il est assez longuement question d’universalisme et de rationalisme français, de romantisme politique et de mysticisme allemand : tout cela n’est pas faux, mais manque d’acuité. Plus pertinente apparaît la critique de la vacuité profonde du thème européen tel qu’il est invoqué par ses partisans : un objectif européen (encore) dépourvu de contenu démocratique est mis en avant, occultant le manque de « grand dessein », l’absence de projet politique à l’échelon national.
Quant à « l’impasse de Maastricht », à laquelle arrivent parallèlement la construction européenne et le lecteur (au chapitre IX), elle fait l’objet d’une critique d’ordre économique autant que politique. Partisan d’une « autre politique », J.-P. Chevènement dénonce les critères de convergence du Traité de l’Union européenne et les perspectives de l’entrée en phase III, qui imposent « une rigueur à perpétuité » (p. 163) et enclenchent un cercle vicieux déflation-récession. Si la dénonciation d’une Europe devenue « une zone de basse pression économique dans le monde » (p. 165) est juste, l’analyse économique et monétaire qui la sous-tend manque de finesse et de rigueur : il est question d’un deutschmark surévalué de 25% par rapport au franc, alors que c’est au contraire à une durable sous-évaluation de la devise allemande que sont peuvent être attribués les dysfonctionnements du S.M.E. et le niveau longtemps excessif des taux d’intérêt français.
Le risque d’une Europe à deux vitesses est mis en relief, alimentant ainsi le fantasme d’une nouvelle sphère d’influence germanique sur la partie prospère de l’Europe. Une vieille peur française resurgit, dont le M.D.C. se fait l’écho. « Pour les Allemands, il s’agit d’arrimer la France à une petite fédération ouest-européenne dont l’Allemagne constituerait par la force des choses le centre de gravité »(p. 170). Lucidité ou paranoïa ? Le lecteur est seul juge.
Surtout, le caractère salvateur de l’échéance de 1999 est un mythe : ériger la monnaie unique en solution ultime aux problèmes européens en général — et français en particulier — relève du tour de passe-passe politique et de la mystification. C’est donc à une démystification efficace que tend cet essai. En se livrant à une étude de la mythologie politique européenne, qui sous-tend le processus technique, rationnel en apparence, de l’unification monétaire et de la mise en œuvre des deuxième et troisième piliers, J.-P. Chevènement renverse les rôles : les partisans de « l’Europe de Maastricht », et non ses adversaires, se retrouvent du côté du rêve (fusionnel), de la nostalgie (de l’unité perdue) et de l’irrationalité, alors qu’ils tirent une grande part de leur légitimité d’un réalisme érigé en valeur politique.

L’impensé chevènementiste
Sans doute, l’ouvrage de J.-P. Chevènement vaut-il moins pour la pertinence de ses analyses, plus polémiques que subtiles, que pour la représentativité politique de ses dénonciations et exhortations. Il constitue, à ce titre, un échantillon éminent du discours européen de gauche, et au-delà d’une idéologie républicaine et nationaliste. Il n’échappe à l’écueil des idées reçues : « L’amour légitime de la paix enrôlé au service de la banque » (p. 16) ou « la loi de fer des oligarchies qui s’avancent pour remettre en cause les conquêtes du mouvement démocratique en Europe » (p. 17). Il n’évite pas davantage celui, redoutable, de la banalité : « Pour parler à l’autre, il faut être soi-même » ou « il y a beaucoup à attendre d’une dialectique de l’identité allemande ou de l’identité française » (p. 269). Mettant en lumière les failles d’un certain discours européen, le leader du M.D.C. révèle bien involontairement les mythes et les peurs de son propre parti.
On admirera l’ingéniosité rhétorique de « l’animal politique ». Ingéniosité relative cependant, car la ficelle est grosse : J.-P. Chevènement aime sincèrement la République et la nation, mais uniquement pour ce qu’elles ont de holiste et d’anti-individualiste. Tout ce qu’il touche, il le sclérose : après le socialisme dans les années 1970, la République et la nation, dont il donne, à tort, une vision ringarde et autoritaire. La démocratie lui semble étrangère : le débat, il le revendique, mais ne l’apprécie pas. La discipline et l’ordre, telles sont les deux valeurs qui l’attirent, et c’est ce qui le fascine dans l’Allemagne : « Si l’Allemagne est devenue une société de consommation hédoniste, elle a gardé un sens de la discipline collective que ses voisins, à bon droit, lui envient souvent » (p. 88). Plus que des convictions, ce sont des certitudes qui l’animent et qu’il défend plus par l’anathème que par l’argumentation raisonnée. Affirmer, de manière sous-entendue, l’existence d’un lien entre le vichysme et l’idéologie supranationale (cf. p. 98) relève plus d’une pensée obtuse, mais péremptoire, que du débat citoyen que notre auteur appelle de ses vœux. J.-P. Chevènement a autrefois prétendu incarner l’avant-garde du socialisme ; il représente aujourd’hui une arrière-garde républicaine : décidément, il n’aimera jamais assez le présent pour prétendre y agir avec efficacité.
Les partisans lucides de l’Europe de Maastricht pourront cependant lire l’ouvrage avec profit. Chevènement le rappelle : l’Europe est un choix politique avant d’être une contrainte technique. Aux partisans de la construction européen de l’assumer et de l’expliquer. Répondre au défi de Chevènement en développant, non une pensée de l’Europe contre la nation, mais une pensée de l’Europe et de la nation. Paradoxal complément : cette lecture sera plus stimulante pour les adversaires politiques de l’auteur que pour ses partisans, dont elle ne fera que conforter plaisamment les certitudes.