Le camarade Debray est en congé d’orthodoxie

Le camarade Debray est en congé d’orthodoxie

Marin de Viry

A propos de Régis Debray, Loués soient nos seigneurs, Une éducation politique, Gallimard, 1995, 598 pages

Y aurait-il de la coquetterie dans ce livre, qui se lit d’une traite malgré son poids respectable ?
Ce soupçon nous vient de ce que Régis Debray semble utiliser son brio de narrateur, sa profusion métaphorique, son sens du portrait, et cette allegria conceptuelle qui n’appartiennent qu’à lui, pour se mettre en scène en fétu de paille pensant, emporté par le grand vent de l’histoire. Sa posture de poil de carotte invité en bout de table aux orgies des Minotaure modernes nous semble un artifice. Celui-ci n’est pas désagréable du point de vue littéraire, d’ailleurs. Il offre un angle original sur l’espèce de l’homme d’État, tandis que les mémorialistes médiocres prétendent au point de vue d’initié, et disent avoir dîné plus souvent qu’à leur tour à la droite du seigneur, même si leurs dépositions ultérieures relèvent plutôt de l’esprit du laquais congédié qui produit un mémoire froid comme sa vengeance, que de celui de l’Excellence reconnaissante. Régis Debray se tient artificiellement à distance respectueuse de ses personnages, il se fait lointain pour les envelopper. Cela lui évite la haine de proximité, et son cortège d’hypocrites contorsions littéraires : faire comme si, en étant aux premières loges où l’on n’était pas, on n’avait pas eu part aux monstruosités que l’on dénonce, et dont on ne connaît pas toute la réalité. Ainsi déposerait un énuque au cours d’une enquête de moralité. Debray est de très loin au-dessus des pauvres types qui envahissent ordinairement le genre biographique. On le savait, mais le rappeler fait toujours du bien.
Mais, du coup, un léger agacement surnage de la lecture de Loués soient nos Seigneurs, un peu du même type, qualité littéraire oblige, que celui qui nous embarrasse à la lecture des Mémoires d’outre-tombe, du vicomte de Chateaubriand : l’ostentation qu’il donne à la petitesse de son personnage au regard des événements qu’il relate, est plus mise sur le compte de la fausse modestie supposée de l’auteur que de sa recherche de la vérité. Debray sait le piège (il connaît tous les pièges littéraires dans lesquels il va tomber, il y tombe avec grâce, sans barguigner), et prévient aimablement le lecteur de ce qu’il va ressentir ; mais enfin l’impression n’en est pas moins là pour avoir été annoncée.
Nous retirons donc le mot « coquetterie », car nous pensons plutôt artifice au profit de l’angle littéraire. S’il n’y a donc pas faute sur le plan de l’amour-propre dans cette relégation volontaire aux seconds rôles à Cuba comme à Paris, il y en a peut-être une — et même sûrement — dans l’ordre du militantisme progressiste.

Une histoire de cure

Car l’erreur volontaire commise, dans la déformation du rapport à l’histoire du personnage-narrateur, n’a pas le même poids chez le vicomte et chez notre internationaliste national. Le premier, de droite, n’était pas tenu à des égards particuliers pour l’histoire, Le second, de gauche, devrait avoir vis-à-vis de l’histoire (ses lois, ses principes moteurs, l’interaction de ses acteurs et des structures), une prudente circonspection, un self control de révolutionnaire, voire une stratégie épistémologique. Pas du tout. Notre homme a décidé de se mettre en congé d’orthodoxie depuis longtemps (depuis plus longtemps qu’il ne le croit peut-être), et son livre échevelé sent le fagot, pour un marxiste, de la première à la dernière ligne.
Un marxiste conséquent n’aurait, en effet, jamais commencé un livre de souvenirs et d’édification par la méditation rétrospective sur son destin, exercice sentimental et petit-bourgeois par excellence, dont Régis Debray nous gratifie, à notre bonheur d’ailleurs. Ce même marxiste aurait sans doute inscrit le camarade Régis sur la liste des prochaines autocritiques à grand spectacle, en constatant que cette exploration intérieure initiale le conduit à énoncer à peu près ceci : « A normale sup, j’étais doté d’un complexe d’infériorité qui m’obligeait à rechercher une situation compatible avec mes capacités d’adaptation. Résultat de l’équation : j’ai choisi, adolescent, d’être un révolutionnaire professionnel en terre de mission, pour le reste de mon âge ». On s’en gratte le menton, et on imagine qu’un Che se serait tapé sur les cuisses, à l’idée du gringo farci de culture classique, fendant l’océan pour apporter le secours de son faible bras au prolétariat sub-continental, et atténuant au passage sa tension identitaire. Dans ces conditions, son espérance de vie au feu était proche de zéro, et c’est bien un dessein providentiel qui nous a ramené Debray vivant.
L’ironie n’a pas sa place ici. Car c’est justement cette tempête sous un crâne de chrysalide, depuis l’origine et tout au long de son histoire personnelle, qui approvisionne en énergie son livre, et lui fournit une sorte de grille de lecture secrète, en apparence de second rang. Ce qui est officiellement un livre d’histoire devient le roman picaresque du subconscient de l’auteur. Subconscient qui enverrait le signal d’angoisse suivant : je n’arrive pas à embrayer sur l’histoire en marche. Sous l’ouvrage d’édification, le verbatim de la cure analytique. Il y a quelque chose de la mouche qui tape sur une vitre, chez notre french thinker de la révolution mondiale, mais aussi quelque chose de l’homme qui s’en remet sincèrement à ses lecteurs, en disant tout, l’honorable comme le cuisant, à charge pour eux de démêler l’admirable humanité des buts progressistes, de la banale équation personnelle de celui qui les sert. Aussi nous fait-il confidence, par une candeur rare et remarquable, de ses symptômes « d’important », qui gueule comme un putois parce qu’il n’y a pas assez de nègres pour porter ses valises dans un aéroport du tiers-monde qu’il honore de sa visite (nous inventons, mais il y a des confessions de cette nature, notamment quand il débarque à Cuba nanti d’une lettre de Fidel le réclamant personnellement). « Je reconnais devant mes frères que j’ai péché… ». Sans la confession, pas de communion possible, c’est l’ordre de la messe.
Toujours au chapitre de l’anti-marxisme de notre auteur, disons que lorsque nous refermons le livre, nous sommes tout à fait persuadés que l’Histoire est soit providentielle, soit chaotique, tant nous sommes convaincus qu’un homme qui voudrait passionnément en être acteur et qui est muni de tout ce qu’il faut pour parvenir à ses fins, n’arrivera jamais à devenir la petite goutte d’huile qui viendrait aider l’engrenage à tourner plus vite, dans le sens qu’ont repéré les autorités philosophiques hégéliennes et marxistes. L’impossibilité de choisir un destin personnel qui respecte les lois de l’histoire, voilà l’enseignement de portée générale qui nous est donné par cette vie politique. Pourtant, c’est peu dire que Debray avait les moyens de se glisser dans l’interstice entre l’infra et la superstructure, muni de sa burette à huile. Jamais intellectuel n’a été si finement préparé pour servir l’histoire selon Marx : il a tout lu, il a tout compris, et il a commencé sous les auspices de Fidel lui-même.
Mais voilà. Ce complexe d’infériorité qu’il avoue au début de son récit, lui donne la clairvoyance extra-intellectuelle des humbles. Son capital culturel marxiste est constamment sublimé par sa part naïve, tandis qu’il accuse cette part naïve de l’empêcher d’être à la hauteur de l’histoire. Ce qui est au-dessus est vu comme la cause de ce qui l’empêche de grimper.

Un renfort de gauche à Tintin chez les Soviets

Nous avons beaucoup aimé — là encore sans ironie — ces allers et retours perpétuels entre le regard d’un enfant pauvre et l’œil d’un démiurge professionnel, et nous pensons qu’il y a là-dessous — c’est-à-dire dans cet aveu d’ambivalence — beaucoup de simplicité d’âme, fût-elle servie par un style nécessairement écartelé entre le pôle naïf et le pôle du normalien marxiste aux avant-postes. C’est cette promenade d’un extrême à l’autre qui donne à ce livre un air sauvé : un marxiste conséquent écrit comme une pierre, et les naïfs tout court ont l’émotion inconséquente. Marier les deux est une vraie trouvaille, c’est la trouvaille de l’année, c’est la pierre de gauche apportée à Tintin chez les Soviets. Les travailleurs n’apprécieront peut-être pas au sens de Georges Marchais, mais l’humanité en nous est reconnaissante à l’auteur de sa sincérité un peu paradoxale, si on la ramène à ses buts.
Ayant dit cela, nous n’avons fait que rendre hommage à ce qui, dans ce livre, relève d’un écheveau inextricable — un palimpseste, osons le mot — où se mêlent, d’une part, la recherche d’un débouché à des tensions internes de l’auteur, et, de l’autre, l’explication de l’histoire politique, mais nous n’avons pas encore parlé du contenu. Lequel est composé de deux éléments : les portraits, et l’histoire en marche.
Soyons modeste, nous n’avons pas compris grand-chose à l’histoire politique en marche vue par Debray, ou plutôt nous n’en avons compris que des bribes, des fragments, des morceaux, des éclats, et si nous devions tirer de notre impression de lecture ce qu’est l’histoire pour l’auteur, nous dirions qu’elle est pour Debray une abstraction volage, un concept de petite vertu, de la confiture d’idéal livré aux cochons : bref, que les hommes qui la font, fussent-ils les plus avertis de ses préceptes et les plus dévoués à sa cause, ne tardent pas à délaisser le mouvement pour s’y faire un nid, y abritant leur grossièreté habituelle, et y dérobant à la vue des masses la satisfaction de leurs appétits particuliers. L’important, pour Debray, est d’avoir au moins sacrifié une part de son temps à ce mouvement, s’ouvrant ainsi des droits à la retraite progressiste (littérature, amitié, gastronomie). A moins que quelque chose de majeur nous ait échappé, ce qui est possible, rien de bouleversant dans cette conception de l’histoire. L’histoire n’est d’ailleurs pas le but du livre, comme nous croyons l’avoir montré ; le but est bien plutôt de se servir de l’histoire pour aider le travail de la mémoire.

Un Antéchrist et un provincial de surface

En revanche, splendides portraits, où se réalise particulièrement ce que nous disions plus haut de l’impossible fusion du style normalien et du style enfant. Les meilleurs sont, selon nous, ceux du Che et de Mitterrand. Le Che, en Christ forcément raté, est un chef-d’œuvre qui fait froid dans le dos. A ce degré de fusion entre la tension sacrificielle et l’orgueil prolétarien, on ne sait plus très bien où sont ses repères, on préfère s’esquiver poliment, en s’accrochant à la fameuse phrase de Chesterton sur le monde moderne rempli d’idées chrétiennes devenues folles.
Mitterrand ensuite : Régis Debray a su sortir du portrait intérieur habituel des biographes poussifs, dont la synthèse donne à peu près ceci : Mitterrand est le curé qui n’y croit plus, le personnage de L’imposture de Bernanos, qui terminerait sa carrière en pharisien démagogue, logé dans un sépulcre blanchi, perdu pour la foi et rongé de haine. Debray ne tricote pas sur ce patron-là, qui permet les effets de contraste facile entre la crédulité de ceux qui suivent le grand homme au nom d’une croyance autrefois partagée, et le cynisme mortifère de celui qui les mène. Ce qui distingue le Mitterrand de Debray, c’est qu’il n’a jamais cru à rien, ce qui, logiquement, évacue le procès en tartuferie et permet d’aller à l’essentiel : l’origine et les fruits de ce rien. Il appelle drôlement l’origine de ce rien « un certain défaut de radicalité », c’est-à-dire une culture d’avocat, faite de compromis hâtifs, et une méfiance maladive à l’égard des systèmes de pensée, qui confine au refus des principes par glissement de sens, et paresse morale. Quant à ses fruits, ils sont connus : camarilla, confusion, mélange des genres, clientélisme. Dire que c’est amusant serait déplacé (à part ce passage désopilant et candide, encore une fois intelligemment candide, où Debray explique qu’il a rejoint Mitterrand pour l’instrumentaliser au profit de la guerre des classes, en bon gauchiste tapi dans l’ombre. Mitterrand instrumentalisé par Debray !), dire que c’est fascinant serait exagéré, car Debray, en restant sur une ligne de sympathie, montre un Mitterrand banalisé, dans son costume de provincial lettré, mais superficiel, et refuse son admiration comme sa détestation, en ne tombant pas dans la description des abîmes auxquels la personnalité du Président est supposée suspendue, chez les biographes à effets de manche. Pour Debray, l’abîme mitterrandien est une flaque un peu boueuse dont la surface miroite de mille pépites d’égoïsme ordinaire : à verser au dossier.

Un livre qui grandira tout seul

Terminons : malgré les réserves que nous venons de justifier, et qui ne sont au fond que des agacements qui n’auraient pu disparaître qu’au profit d’autres agacements, ce livre a la force de grandir tout seul. Nous tenterons un deuxième parallèle avec le vicomte breton. Ce qui nous semble rapprocher ces deux écrivains irréductiblement français, c’est la discussion permanente qu’ils entretiennent tous les deux avec un petit nombre de principes qui ne les quittent jamais, au milieu de circonstances les plus éloignées en apparence de confirmer ou d’infirmer ces principes. La nature de ces principes n’est évidemment pas tout à fait la même, c’est le moins que l’on puisse dire, dans les deux cas : l’un porte sa croix et l’autre illumine son humanité ; question d’option d’enfance. Mais promenant tous les deux ce trésor enfantin au travers des temps et des turpitudes, il semble que leur vie est fidèle à la mémoire ; c’est fort utile en littérature — et même au-delà, bien sûr — car cette mémoire rend toujours présentes les émotions décisives qui ont rivé l’un à son roi légitime et l’autre à sa révolution. Elle imprime un caractère d’agonie à leur œuvre, s’il est vrai que l’agonie est une sélection de l’essentiel, en préparation de son explication. Nous ne voudrions pas faire triste en disant cela, car rien n’est moins triste que de revisiter son existence à la lumière de ce qui paraît digne de l’avoir tentée, de l’avoir voulue.
Cette clarté efface même le ridicule, pourtant réputé indélébile en France. Voyez vous-même : le vicomte avait traîné sa rapière au milieu des débris de l’Ancien Régime, dans l’armée des princes, qui avait l’air, à en croire Chateaubriand, de tenir absolument à susciter l’hilarité de la postérité, de vouloir faire condamner le principe de légitimité pour cause de forclusion comique. De son côté, Debray nous avoue à moitié que pas un tir de son AK 47 n’a fait beaucoup mieux pour la Cause que d’interrompre la sieste d’un iguane ou de troubler le flirt d’un tapir (là encore nous inventons, mais c’est l’idée) : ces circonstances cocasses ne seraient que ridicules pour l’un comme pour l’autre, s’ils n’avaient le secret de les éclairer de cette belle lumière intérieure qui nous fait atteindre, constamment, ce qui les rend aimables et les recommandent à notre intention : l’idée qui les tient tous deux que leur vie est un perfectionnement de l’intuition initiale, ou du pari initial, si l’on préfère. Le vicomte et Debray savent bien que personne en ce monde n’a le pouvoir de leur donner raison ou tort sur la vérité de l’option qu’ils ont prise et entretenue de leurs espoirs. Les mémoires qu’ils écrivent mettent en état de préparation le procès de ce qui sera accepté ou rejeté dans leur existence, si procès il y a. Messe de fiançailles avec l’éternité, il est naturel que des mémoires enterrent une vie de patachon, et se concentrent sur ce qui est sauvable au titre du sublime dans nos pauvres vies. On s’en doutait : le royaume de Régis Debray n’est pas de ce monde.