Staline, le diable et l’homme

Staline, le diable et l’homme

Dominique Franche

A propos de Lilly Marcou, Staline vie privée, Calmann-Lévy, 1996. 342 pages.

Contre la diabolisation des dictateurs

Étudier dans un livre un totalitarisme pour tenter d’expliquer autrement que par la diabolisation du seul dictateur comment il a pu prendre le pouvoir et s’y maintenir peut s’avérer risqué. Si une pensée originale met en cause l’ensemble des comportements individuels ou des structures de pouvoir qui ont rendu possible l’avènement d’un totalitarisme, cette pensée, qui nous inquiète et nous dérange parce qu’elle nous oblige à nous mettre en cause, effraie les bien-pensants, prompts à y voir une tentative de réhabilitation du dictateur, qu’il était plus commode d’identifier à Satan.
Ce livre a fait l’objet de procès en sorcellerie intentés par des critiques dont le conformisme et les a priori n’excusent pas la mauvaise foi. Tel a été le cas, voilà quelques mois, lorsque les participants du Panorama de France-Culture ont littéralement lynché leur invitée, Lilly Marcou, qui n’en pouvait mais. Rien de tel pour inciter à lire un ouvrage. Merci France Cul. Et de profundis morpionibus. Amen.
Après un excellent livre consacré à Elsa Triolet , la soviétologue Lilly Marcou s’attaque cette fois à Iosif Vissarionovitch Djougatchvili. Alias Sosso. Alias Koba. Alias Staline, « l’homme d’acier ». Encore une biographie de Staline ? Celle-ci, qui n’est pas un travail de type proprement universitaire par sa présentation, se différencie aussi des autres par son angle d’attaque : elle étudie qui fut l’homme Staline. Cherche-t-elle à le réhabiliter ? En aucun cas. Nulle ambiguïté dans sa problématique : « Il est certes rassurant de se dire que l’homme sous le régime duquel se sont commises de telles horreurs ne peut être lui-même qu’un démon : manière à la fois de disculper les entourages, de préserver l’optimisme rousseauiste sur l’innocence de la nature humaine et de bannir de cette commune humanité l’unique responsable des crimes perpétrés. Mais cette satanisation de Staline est une paresse de l’esprit, comme l’avait été hier sa divinisation : en le faisant exister en chair et en os, humain, trop humain, il n’en devient que plus vulnérable au jugement de l’histoire » (p. 11). Lilly Marcou cherche à nous déranger, à nous faire renoncer aux explications simplistes. Elle y parvient en nous révélant l’humanité du monstre. Tant pis pour les angélistes qui n’aimeraient pas ce livre.

L’homme Staline, responsable de ses crimes

Inutile d’en résumer les huit chapitres chronologiques. On y apprend beaucoup sur la vie privée de Staline, mais aussi sur sa vie publique. Lilly Marcou prend position sur de nombreux points controversés, tel son appétit de pouvoir. Pour elle, comme pour R. Tucker, le culte de la personnalité fut développé par Staline, non par intérêt personnel, mais parce que, ayant compris « la place du tsar dans l’imaginaire collectif du peuple » (p. 136), il comptait utiliser sa renommée comme un « paratonnerre pour les tempêtes » (p. 137) que déclencherait sa politique. Avec Adam Ulam , elle pense qu’un homme qui ne se serait soucié que de son pouvoir personnel n’aurait jamais collectivisé les terres et dékoulakisé (p. 165). Dans l’affaire Kirov, elle retient la version d’un Staline croyant à un complot dirigé contre lui (p. 185), et rejette la thèse khrouchtchevienne d’un Staline commanditant le meurtre de son ami. En 1939, Staline sachant la guerre inévitable, la signature du pacte germano-soviétique aurait été le seul moyen trouvé pour gagner du temps (p. 235), et Lilly Marcou récuse la légende du Staline naïf comme celle d’un Staline effondré après l’invasion de 1941. On peut ne pas être d’accord, mais il faut alors apporter des preuves, car l’ouvrage repose sur un considérable travail utilisant une bibliographie en quatre langues, des archives inédites récemment ouvertes et les témoignages des survivants de la famille de Staline. De plus, et contrairement à ce que pourrait laisser croire ma présentation, forcément simplifiée, chacun de ces points est traité de manière très nuancée, avec le pour et le contre — par exemple, les différentes versions du suicide de sa seconde femme (pp. 151-158), ou l’affaire du « testament de Lénine », qui avait recommandé d’écarter du Comité central à la fois Staline et Trotski (pp. 113-114 et 134-135). Enfin, l’auteur n’exonère jamais Staline de ses responsabilités. Ainsi, tout en le dégageant des classiques accusations d’antisémitisme primaire, elle n’en conclut pas moins : « ce qui compte face au jugement de l’Histoire, c’est sa responsabilité » (p. 287). Elle s’en tient aux faits.
Des faits, et non pas des interprétations psychologiques de bazar, défaut classique des biographies. L’intervention de la psychologie reste limitée, sauf sur un point, fort plausible : les rapports de Staline avec un père alcoolique et violent, l’atmosphère oppressive du séminaire, puis sa vie clandestine de révolutionnaire pourchassé par la police auraient fait du doute, du soupçon et de la trahison des menaces obsessionnelles. La pénible vie menée lors de ses diverses relégations en Sibérie, la guerre civile et la collectivisation l’auraient endurci au point d’en faire le Staline répressif, qui, selon Lilly Marcou, croyait réellement dans les complots qu’il dénonçait, même si les procès, eux, étaient tous fondés sur des faux (p. 209). Pour qui a vu agir certains hommes politiques, tout cela est vraisemblable.
Mais y a-t-il un intérêt à savoir que Staline aimait la confiture de noix fabriquée par sa mère, et qu’il lui envoyait de son côté pêches et grenades ? y a-t-il un intérêt à lire les mots tendres qu’il adressait à sa fille ou à sa femme, d’apprendre ses querelles avec ses enfants, ses problèmes conjugaux, sa tristesse après les deuils ? Oui. Car Lilly Marcou, en bonne historienne, dégonfle ainsi la baudruche diabolique pour nous restituer la complexité d’une personnalité. D’un côté, intelligence, force de travail, simplicité de l’autodidacte ; homme de terrain qui connut les privations en Sibérie, dur avec lui-même comme avec son entourage, seul des premiers bolcheviks à « être imprégné de manière intime, quotidienne, du malheur des pauvres gens » (p. 54), au contraire des intellectuels confortablement exilés en Europe ; il n’est pas intéressé par l’argent : il distribue ses salaires de député à ses amis. Par des faits, Lilly Marcou décrit tout simplement un homme, et l’on se surprendrait à l’admirer si elle ne montrait simultanément la violence, la grossièreté, les caprices, la rancune, les contradictions, et, bien sûr, l’autoritarisme et la cruauté d’un personnage qui « ne savait gouverner que par la force, manifestement convaincu que seules la tension et la peur étaient efficaces » (pp. 276-277). Il en résulte de terrifiants contrastes, comme entre la correspondance qu’il adresse à sa femme, correspondance « imprégnée de banalités parce que leur relation est banale » (p. 142), et l’atrocité de la collectivisation forcée qui se déroule en même temps. De ce livre, Staline ressort donc plus humain, plus proche de tout un chacun, ce qui doit nous inquiéter, mais nullement blanchi des crimes du stalinisme, dont il est responsable.

Et victime d’un système dont il n’était pas le seul responsable

Responsable, et pris à son propre piège. A force de cultiver les rivalités entre ses collaborateurs, de se débarrasser par des complots de ceux qu’il ne savait pas mettre à la retraite, de faire preuve d’une irrationalité et d’une paranoïa croissantes, il devint victime de son système de pouvoir qui acquit sa propre dynamique. De ce point de vue, les passages les plus passionnants, les plus effrayants, sont les chapitres consacrés aux années trente et à l’après-guerre. On y voit les procès de Moscou, la folle terreur qui n’épargne ni ses amis les plus fidèles, qui l’avaient aidé pendant sa période de clandestinité, ni sa propre famille. Lilly Marcou montre ici comment « le système qu’il avait construit et mis en marche avait décimé les siens, et d’une certaine manière l’avait annihilé en tant qu’être humain » (p. 227). Après la guerre, le tyran pourtant aimé par son peuple, car victorieux, est de plus en plus isolé par une seconde purge familiale, alors que Beria tisse sa toile en faisant arrêter ses proches. La solitude de Staline devient absolue, et il ne peut plus rien « contre un système qu’il avait forgé lui-même et qui l’isolait de plus en plus de tout contact humain » (p. 298), jusqu’à sa mort : frappé par une hémorragie cérébrale, il reste dans cet état pendant de longues heures, car personne n’ose le déranger, puis parce que Beria empêche que l’on prévienne un médecin compétent.
Victime, donc, de son système. Mais d’un système dont il n’était pas le seul responsable. Et c’est là que Lilly Marcou remplit pleinement son contrat. Certes, on s’attendait à voir mis en cause le sinistre Beria, ou ce bon Khrouchtchev, l’ordonnateur de la terreur des années trente à Moscou. Lilly Marcou se demande d’ailleurs, avec prudence, s’il ne maintint pas le plus longtemps possible en prison les juifs victimes de la purge d’après-guerre par intérêt politique — et par antisémitisme foncier. Mais la responsabilité collective est également mise au jour. Dans les années vingt, responsabilité des bolcheviks qui soutiennent Staline car ils se reconnaissent en lui. Pendant la grande terreur des années trente, responsabilité d’une partie du peuple : plus de la moitié des personnes arrêtées ou fusillées furent victimes de la délation. Responsabilité de ses proches, avec leur dévotion aveugle : Molotov accepte tout, même le divorce auquel Staline le contraint, et l’arrestation de sa femme. Arrivisme de Molotov ? Son épouse, libérée le lendemain de l’enterrement du dictateur, s’enquiert, dans la première question qu’elle pose à son mari, de la santé du dictateur ! Et que penser de ces deux belles-sœurs de Staline, détruites par leur emprisonnement ? l’une d’elles dit de son bourreau : « Combien d’années a-t-il lui-même passées en déportation, on ne peut pas l’oublier ! On ne peut pas oublier ses mérites ! » (p. 275) ; l’autre ne se remit pas de la mort de Staline ; l’une et l’autre furent scandalisées par le rapport Khrouchtchev, car elles continuent à admirer la cause de leur malheur ! Aucun régime ne peut s’installer et tenir par la seule violence : il lui faut une part de servitude volontaire, et une part d’adhésion active, que la propagande n’explique pas à elle seule.

Un livre qui dérange

On comprend que ce livre sulfureux dérange. Comment ? Staline n’était pas le Diable incarné ? Non. S’il trompa et fit souffrir on ne peut plus cruellement, il aima, il se trompa, souffrit lui-même, et fut réellement aimé des peuples. Cela ne l’excuse pas, cela donne à penser. Staline était tellement plus commode en unique bouc émissaire, lui à qui sa mère disait : « Tout compte fait, tu aurais mieux fait de devenir prêtre » !
Malgré un désagréable usage du futur historique et de nombreuses coquilles, ce livre doit être lu. Il n’a que le défaut de sa qualité : d’un côté, il est lisible par tous, car son érudition n’est jamais pesante, mais on souhaiterait justement en savoir davantage. Cela résulte d’un choix, comme l’absence de conclusion : la fin abrupte incite à réfléchir par soi-même sur les Staline au petit pied qui nous entourent, ou que nous pouvons devenir, et sur ce qui mène aux totalitarismes. Si Staline fut un diable, ce fut seulement un diable d’homme.