Que pourrait-on bien faire de l’excédent de l’U.N.E.D.I.C.?

Que pourrait-on bien faire de l’excédent de l’U.N.E.D.I.C.?

Michel Varlot

A l’occasion des négociations sur l’utilisation qui pourrait être faite du confortable excédent de trésorerie de l’U.N.E.D.I.C., la presse commence à s’intéresser à un sujet jusque-là peu abordé : les moyens dont disposent les chômeurs pour vivre. Les chiffres sont clairs et sans appel : un chômeur sur deux n’a droit à aucune indemnisation et la moitié des chômeurs reçoivent une allocation inférieure à 3 000 francs par mois. Certes, il existe le R.M.I. (et d’autres minima sociaux), mais il faut avoir plus de vingt cinq ans pour en bénéficier. Paradoxe suprême : compte tenu des conditions de durée d’affiliation et de temps travaillé, on n’est pas sûr de pouvoir bénéficier un jour de l’U.N.E.D.I.C. même si l’on y a cotisé.
En France, comme ailleurs, depuis douze ans, on a fait le bon choix : réduire les durées d’indemnisation et le montant des allocations au moment où le chômage se développe. En raison du chômage, les dépenses augmentent tandis que les recettes se tassent. Réponse : atteindre l’équilibre en augmentant les cotisations et en faisant des économies au détriment des chômeurs. Logique non ? Les autres déficits sociaux (retraites, santé), eux, réapparaissent périodiquement, l’État en tout temps conserve un bon petit déficit structurel et les régions et départements mettent le turbo sur la dépense. En revanche, l’assurance-chômage, elle, doit à toute force quitter le rouge.
En 1992, on bricole un médiocre replâtrage financier avec l’appui actif du gouvernement socialiste de l’époque , qui veille toutefois à demeurer en retrait d’une question qui n’a vocation à intéresser, c’est bien connu, que les « partenaires sociaux ». L’U.N.E.D.I.C. n’est-elle pas une association ? On instaure une allocation unique dégressive avec le temps, en la justifiant par l’intérêt qu’il y aurait à pousser les chômeurs à s’activer pour (re)trouver un emploi. Le problème, c’est qu’au même moment, la politique économique ne fait rien pour en créer : ce sera la récession de 1993. On « incite » les chômeurs à décrocher rapidement un emploi juste au moment où il va en disparaître par centaines de milliers. Tous les quatre mois, le revenu des chômeurs indemnisés tombe un peu plus bas tandis que le temps pour (re)trouver un emploi s’allonge.
La réforme de 1992 s’inscrit dans le droit fil de celle de 1984, qui a dissocié la « solidarité » de l’« assurance ». En clair et pour faire bref, on conserve une indemnisation par l’U.N.E.D.I.C. pour des montants beaucoup plus faibles qu’avant, en durcissant les conditions de cotisation et en réduisant les durées d’indemnisation, et on met en place une indemnisation au rabais, par le budget de l’État, pour ceux qui, passé un temps rapide, ont la malchance de quitter l’assurance pour la solidarité. Et comme on réduit la durée globale d’indemnisation du chômage, on fait basculer au passage quelques centaines de milliers de personnes dans une absence totale de revenu. Assurance et solidarité tombent à l’eau et font apparaître les « nouveaux pauvres ». Plus tard, en 1988, on instaurera le R.M.I. pour leur fournir un minimum vital.
Comment vivre avec une allocation de solidarité spécifique de 2 200 francs par mois ? Ce devrait être une bonne question, mais lors des réformes successives de l’assurance-chômage, on a beaucoup parlé principes d’organisation, politique contractuelle et négociation sociale ou préservation des équilibres financiers. On a été moins disert sur l’évolution du montant des allocations. Pourquoi ?
2 200 francs, même avec les allocations logement, c’est moins de 100 francs par jour. Avec moins de 100 francs par jour, c’est peu de dire qu’on vit tout juste. Certes, parfois, le travail au noir apporte un complément de revenu indispensable. Au nom de quel principe pourrait-on vraiment le condamner ?
La pauvreté gêne, alors on s’en détourne. Pourtant, la France est un pays riche. On trouve toujours de l’argent pour financer des « éléphants blancs ». On s’apprête à alléger l’impôt sur le revenu, le seul impôt progressif, de 75 milliards en quatre ans. Question de priorité sans doute. Le vernis républicain et social de bon aloi se lézarde. Peut-être le désintérêt pour les conditions d’existence des chômeurs pourrait-il avoir quelque lien avec leur origine sociale ?
L’autonomie de l’U.N.E.D.I.C. est un paravent commode qui permet à l’État de se défausser de sa responsabilité de garant ultime de la solidarité nationale. Assurance, solidarité, R.M.I. L’indemnisation des chômeurs est aujourd’hui compartimentée en trois cases qui renvoient pourtant, s’agissant du chômage de longue durée et de la socialisation qui l’accompagne, à des réalités voisines. Les critères de nature conventionnelle devraient s’effacer pour laisser place à un régime unifié d’indemnisation de l’inactivité forcée, financé en trois tiers : un tiers pour les employeurs, un tiers pour les salariés et un tiers pour le budget de l’État, c’est-à-dire pour le contribuable national. Ainsi, l’excédent de l’U.N.E.D.I.C. ne pourrait coexister avec l’explosion du R.M.I. Chacun verrait l’intégralité du coût du chômage pour la société.
La négociation entre la C.F.D.T. et le C.N.P.F., « partenaires sociaux », comme on les appelle, sur l’utilisation des 11 milliards de l’U.N.E.D.I.C., est sans objet. Il ne devrait pas y avoir de compromis pour le compromis, qui conduise à prolonger une situation inique. Il n’y a qu’une évidence, sociale et humaine : améliorer l’indemnisation des chômeurs.
Ce billet a été rédigé sur un ton non raisonnable. L’indignité nationale faite aux plus faibles, qu’on enfonce dans le néant en prenant bien soin de se fermer les yeux, exclut toute concession à l’égard de ceux qui, par leur rôle actif ou leur indifférence, en portent l’écrasante responsabilité.