La monnaie unique : illusion du passé ?

La monnaie unique : illusion du passé ?

Stéphane Natti

La monnaie unique verra-t-elle le jour ? Les augures sont contradictoires. D’un côté, le gouvernement français applique une politique économique destinée à permettre à la France de satisfaire, au moins d’un point de vue statistique, les critères du traité de Maastricht de déficit et d’endettement publics. Il dit approuver l’objectif d’une maîtrise continue des déficits publics, une fois l’union monétaire réalisée, tel que l’exprime le projet de « pacte de stabilité » demandé par l’Allemagne et en cours de négociation. Si les thèses allemandes l’emportaient, la souveraineté budgétaire des participants à la monnaie unique serait encore plus réduite que ce que prévoit le traité sur l’Union européenne. Autre signe qui ne devrait pas tromper : des dispositions concrètes sont prises par les administrations publiques afin d’adapter à l’introduction de l’euro les procédures qu’elles sont chargées d’appliquer. De l’autre, le débat jamais disparu sur le bien-fondé de la monnaie unique européenne rebondit périodiquement à mesure que se confirme l’anémie prolongée de l’économie française.
Si la plupart des analystes financiers estiment que 1997 sera l’année où le passage à la monnaie unique sera définitivement scellé, ce choix européen n’est pourtant pas irréversible. Les facteurs politiques nationaux jouent contre la monnaie unique. Le scénario le plus vraisemblable n’est pas celui d’un revirement « à froid » de la politique économique, mais d’un « décrochage » du franc par rapport au mark imposé par des attaques sans relâche contre la parité entre le franc et le mark par les opérateurs financiers, mus par l’âpreté du débat politique en France et le maintien de perspectives défavorables de croissance et d’emploi.

La bulle politique va-t-elle enfin éclater ?

Le débat politique sur la monnaie unique ne va pas disparaître. ne serait-ce que pour des raisons de calendrier électoral. A défaut d’une reprise économique aux effets tangibles sur l’emploi, la majorité parlementaire craint une défaite cuisante aux élections législatives de 1998. Trois circonstances poussent l’électorat à sanctionner le pouvoir : le grand écart entre les bonnes paroles de J. Chirac au cours de sa campagne électorale sur la « fracture sociale » et ses actes une fois parvenu au pouvoir qui se glissent dans cette « pensée unique » naguère dénoncée, une tourmente judiciaire que les manœuvres du pouvoir ne parviennent pas à enrayer et qui frappe de discrédit un grand nombre d’élus et la perspective d’une hausse ininterrompue du chômage.
La majorité parlementaire est-elle prête à aller à une défaite annoncée en 1998 sans réagir ? Là est une première question. Elle pourrait tenter de remobiliser son électorat en organisant des opérations de diversion sur des thèmes populistes et à connotation xénophobe, en légitimant encore un peu plus, s’il en était besoin, l’extrême droite (durcissement des lois sur l’immigration et floraison de « débats de société » sur des thèmes fleurant l’ordre moral). Mais elle peut aussi perdre patience à l’égard d’une politique économique dont on voit les coûts, mais non les résultats. La « sortie » de l’ancien Président de la République V. Giscard d’Estaing sur le « saint des saints », la parité entre le franc et le mark, commence à avoir un effet contagieux sur une majorité en désarroi.
De surcroît, alors que les gouvernements successifs ont fait leur cheval de bataille de la baisse des taux d’intérêt, la remontée attendue des taux d’intérêt à court terme et à long terme d’ici à la fin de l’année 1997 aux États-Unis, au Royaume-Uni et peut-être en Allemagne placera le gouvernement et la Banque de France en porte-à-faux par rapport à la justification qu’ils ont constamment donnée au maintien de la parité entre le franc et le mark : des taux d’intérêt plus faibles pour soutenir l’activité. Comment, en effet, justifier une remontée des taux d’intérêt français pour continuer coûte que coûte à défendre la parité entre le franc et le mark, alors que les besoins de l’économie française, qui n’a pas encore bénéficié de la baisse des taux, plaident en faveur de taux durablement faibles ?
La monnaie unique est aussi un sujet délicat pour l’opposition socialiste. Certes, elle devrait logiquement bénéficier de l’impopularité croissante du Président de la République et du gouvernement. Toutefois, elle peut être dépassée par les événements : s’ils ont un effet d’entraînement à droite, les propos de l’ancien Président de la République obligeront les socialistes à prendre une position nécessairement plus critique à l’égard de la monnaie unique que celle qu’ils ont jusqu’à présent tenue. Il faut aussi compter avec des mouvements sociaux qui dénoncent le libéralisme économique et la soumission des gouvernements à l’égard des contraintes financières ou prétendues telles.

Un propos décalé

Par ailleurs, pas plus que la majorité parlementaire, les socialistes n’ont une position homogène sur la monnaie unique. A part Henri Emmanuelli, les socialistes ne remettent pas en cause le principe même de l’Union économique et monétaire. Ils discutent des conditions de la réalisation de la monnaie unique et critiquent, mais seulement de façon superficielle, la politique budgétaire du gouvernement en faisant comme si elle pouvait être dissociée des critères posés à Maastricht. Si Lionel Jospin affirme : « Le problème de la parité se pose de l’euro par rapport au dollar et non pas du franc par rapport au mark » , il se garde bien de dire comment le franc devrait évoluer par rapport au mark si l’Allemagne devait encore longtemps conserver la parité actuelle entre le mark et le dollar. Dominique Strauss-Kahn estime que l’amélioration de l’emploi ne dépend pas d’une modification des parités monétaires et que « la monnaie unique n’est pas une fin en soi » , mais qu’elle est un instrument au service de la croissance et donc de l’emploi. Toutefois, il n’explique pas ce que devrait faire la France si la future Banque centrale européenne était indifférente à la parité de l’euro avec le dollar, voire considérait qu’un dollar faible était un avantage du point de vue de la stabilité des prix, unique but que lui assigne le traité sur l’Union européenne. Dans leur projet économique et social , les socialistes posent « quatre conditions au passage à la monnaie unique, en fonction desquels [ils arrêteront] le moment venu [leur] position » : une adhésion immédiate de l’Italie et de l’Espagne, ainsi que du Royaume Uni si son futur gouvernement en décide ainsi, la création d’un « véritable gouvernement européen » responsable de la politique économique et de la politique de change, le refus du pacte de stabilité et une dépréciation de l’euro par rapport au dollar. En fait, ces quatre conditions n’ont rien d’original : elles traduisent fidèlement les préoccupations françaises, y compris gouvernementales, sur la monnaie unique. Est-ce que l’Allemagne est susceptible de les accepter aujourd’hui alors qu’elle est en droit d’estimer qu’elle y a déjà répondu, par la négative, au travers du traité sur l’Union européenne et du projet de pacte de stabilité ? Le propos semble quelque peu irréel, tant il apparaît plus tourné vers le passé que vers l’avenir, au regard de l’acception allemande de la monnaie unique. Il évite en tout cas de poser la question de fond : pour ou contre la monnaie unique aux conditions de l’Allemagne ?
Les socialistes les moins éloignés des préoccupations de leur électorat naturel ne se sont jamais sentis à l’aise avec la monnaie unique : ils demeurent attachés à l’idée d’un contrôle par le pouvoir politique, qui — lui — est élu, de l’ensemble des instruments de la politique économique. L’idée de confier à une Banque centrale européenne, politiquement irresponsable, l’un des deux grands leviers de la politique économique est étrangère à leur culture politique. La demande de l’instauration « face à des banques centrales européennes des gouvernements économiques, autrement dit des Conseils des ministres évoquant les problèmes économiques » , traduit la recherche d’un rééquilibrage des pouvoirs. Mais même s’il se produisait, ce qui est pour le moins incertain, on resterait très en deçà d’un contrôle de la politique économique par le politique.

Le malaise des socialistes sur l’Europe

En fait, les socialistes éprouvent une gêne plus générale à l’égard de l’Europe telle qu’elle évolue depuis dix ans, liée à leur action au pouvoir. Ce sont des gouvernements socialistes qui ont négocié l’Acte unique qui engageait explicitement une déréglementation des secteurs sous monopole (transport aérien, télécommunications, courrier, transports et énergie). Ce sont eux, après l’intermède de la cohabitation, qui ont « lâché », en 1988, la suppression totale du contrôle des changes au 1er janvier 1990 sans harmonisation préalable de la fiscalité de l’épargne, une décision qui est intervenue presque subrepticement et qui n’est pas pour rien dans le déséquilibre actuel entre la taxation du travail et celle du capital, C.S.G. ou pas. Ce sont eux, enfin, qui ont négocié, conclu et soumis à référendum le traité de Maastricht.
Aujourd’hui encore, les socialistes demeurent prisonniers de la logique d’auto-limitation dans le maniement des leviers de politique économique, tacitement acceptée à partir de 1988 sur les flux de capitaux, puis des conditions posées à la réalisation de la monnaie unique. Ils ont des doutes croissants sur son bien-fondé, et pas seulement sur le calendrier, les critères ou les contreparties. Mais ils ne sont pas encore prêts à la rejeter en bloc, sauf à se déjuger, tant sont prégnantes les conceptions d’une partie de la haute fonction publique financière au sommet du parti. Se livrer à un examen serré de la monnaie unique et de la parité entre le franc et le mark, c’est aussi revenir de façon nécessairement douloureuse sur les années Mitterrand-Bérégovoy et les causes de l’échec électoral de 1993.
Alors, ils contournent le bilan économique et social de l’intégration européenne en suivant deux lignes de fuite. Tout d’abord, si l’Europe est moins aimée, c’est parce qu’elle est trop abstraite et pas assez « proche des gens ». Des politiques européennes de proximité devraient être engagées pour montrer aux citoyens que l’Europe améliore concrètement leur existence au quotidien. Une telle proposition apparaît totalement illogique : pourquoi décider à Bruxelles de politiques que le niveau national est déjà compétent pour conduire, en les conditionnant à d’improbables accords à 15, et demain à 22, ralentis par des arguties juridiques sur les pouvoirs respectifs des différentes institutions européennes ?
L’autre pirouette est d’affirmer que l’Europe est intrinsèquement bonne car elle protège les sociétés nationales des excès de la mondialisation. Par contraste, des protections purement nationales seraient devenues inopérantes. Une telle affirmation tronque la réalité des choses. Par bien des aspects, l’intégration européenne est une bretelle d’accès direct aux grands courants de l’économie mondiale et donc d’immersion dans les logiques qui l’animent. Lorsqu’on abolit le contrôle des changes, on le supprime non seulement à l’égard des autres pays européens, mais aussi des tiers. Les négociations commerciales multilatérales, où les États s’effacent derrière l’Europe, après avoir confié à la Commission un mandat commun de négociation, n’ont pas conduit à renforcer les protections commerciales, mais au contraire à les démanteler. Loin de s’élever, les murs de la prétendue « forteresse Europe » ont été arasés ou détruits. L’Europe n’a pas obtenu l’insertion de clauses sociales ou environnementales minimales dans les accords commerciaux multilatéraux et n’en a d’ailleurs pas réclamées. Les restrictions apportées aux aides nationales à certains secteurs et la déréglementation des activités sous monopole ne conduisent pas seulement à intensifier la concurrence entre les entreprises européennes. Elles ouvrent aussi les marchés nationaux en Europe aux sociétés américaines et japonaises (ainsi la suppression des régimes nationaux d’importation d’automobiles japonaises rendus inopérants par la disparition des frontières douanières).
Plus on parle d’Europe sociale — d’une Europe dont on ne sait si elle est déjà sociale ou si elle devrait le devenir, tant espoirs, lectures superficielles des faits et rêveries s’entremêlent —, plus on dissimule l’essentiel. L’intégration économique européenne est avant tout un exercice de mise en concurrence des entreprises, mais aussi de leur environnement social. Pourquoi ne pas le reconnaître ? Parce que l’électorat naturel de la gauche n’est pas acquis à l’économie de marché et que le parti socialiste fuit les conséquences négatives que peut comporter le jeu de ses mécanismes. D’où une étrange dyslexie : d’un côté, on ne peut tout de même pas taire le fait que l’Europe est l’agent immédiat de la déréglementation, de l’autre, on affirme que si l’Europe n’existait pas, ce serait pire. En fait, Europe et mondialisation ne sont qu’un seul et même phénomène : l’abandon, parfois pour de bonnes raisons, parfois sans contreparties suffisantes, des instruments de protection de l’économie et donc de la société françaises.

L’Europe, faux nez d’un projet conservateur

Si l’Europe a mauvaise presse dans une grande partie de l’opinion publique française à l’heure actuelle, c’est parce que, au-delà du démantèlement de protections nationales et d’interférences dans les choix budgétaires et fiscaux, elle apparaît comme le masque d’emprunt d’un projet de conservation sociale inavoué. Parler d’un projet conservateur est à vrai dire inexact puisqu’il n’existe pas de projet théorisé et rassemblant des propositions qui iraient toutes dans le même sens. Il s’agit davantage de présupposés qui guident les discours, mais aussi les actes des politiques, quel que soit leur bord.
Le premier est que la société française paierait aujourd’hui, à travers le chômage et la stagnation des salaires, la rançon des excès des années soixante et soixante-dix ; elle expierait ainsi sa « préférence collective pour le chômage » . Dans sa formulation, cette idée conduit à exonérer, pour le passé, la responsabilité de la politique économique dans la montée du chômage. Pour le présent, elle dispense de s’interroger sur les conséquences de la marche vers la monnaie unique. Le second est que la société française constitue, s’agissant au moins des « inclus », une société de classes moyennes, c’est-à-dire une société dont l’organisation n’est plus dominée, voire simplement traversée, par des conflits de répartition classiques. Cette notion de « classes moyennes » gomme l’importance des écarts de revenus et de patrimoines, le poids prépondérant des ouvriers et employés dans la population active et la dimension particulière, en termes de subordination, du lien salarial. Le troisième présupposé est que les tendances égalitaires de la société française la rendent rétive aux réformes indispensables, ce qui sous-entend que celles-ci passent par une remise en cause de l’égalité de traitement procurée, au moins en théorie, par le service public, la protection sociale et l’impôt. En son for intérieur, elle attendrait un deus ex machina politique qui, tout en affichant haut et fort la nécessité du changement, la dispenserait des efforts concrets à accomplir. Elle se montrerait prête à investir celui qui affirme, contre toute évidence, la primauté de la volonté politique, quitte à subir une cruelle déception par la suite — ainsi F. Mitterrand en 1981, ainsi J. Chirac en 1995. Ce type d’analyse, très « air du temps », néglige les déterminants sociologiques et culturels de l’électorat pour ne retenir que les frémissements à la marge de l’opinion qui font effectivement basculer le vote dans un sens ou dans l’autre. De surcroît, les électeurs semblent moins voter « pour » que « contre » le pouvoir en place, justement parce qu’ils sont déçus par ses résultats. La vraie résistance aux réformes procède peut-être de causes moins sophistiquées, mais aussi plus dérangeantes : le pouvoir en place n’apparaît pas suffisamment juste, impartial et épris, dans le comportement de certains de ses titulaires, par le sens de l’intérêt commun, pour faire accepter des « sacrifices ».
Ces trois présupposés ne sont pas seulement tournés vers l’interprétation du passé récent. Ce sont au contraire des principes actifs. Le politique n’aurait pas à choisir sur l’échelle des possibles, mais à mettre en forme, en les rendant présentables, des évolutions dont le contenu s’impose à lui. Les « élites », qui savent, devraient enseigner quoi penser à une société animée par des élans irrationnels. Les luttes sociales seraient frappées d’illégitimité et seraient irréductiblement corporatistes, la plus grande des inégalités étant entre ceux qui ont la chance d’avoir un travail et ceux qui n’en ont pas. D’ailleurs, compte tenu du chômage, du volume des prestations sociales et de cette immense classe moyenne qui occuperait le centre de la société française, la façon dont les revenus sont distribués à travers la population n’aurait plus la même importance que par le passé. Les besoins seraient largement satisfaits, ce qui réduirait les possibilités de croissance future et obligerait à envisager un partage de la pénurie de travail. Soit dit en passant, compte tenu de l’absence d’investissements de capacité depuis cinq ans, on voit mal, effectivement, comment des revenus supplémentaires pourraient être distribués et des emplois créés. On risque d’aller vers le partage du travail non pas parce que les nouveaux besoins de consommation seraient taris ou parce qu’il existerait une loi d’airain de la réduction des besoins de l’économie en main-d’œuvre sous l’effet du progrès technique, mais en raison d’un appauvrissement collectif lié au sous-investissement.
Quel est le rapport entre l’Europe et ce précipité conservateur ? Il y a tout d’abord une identité de personnes, favorisées par un phénomène de cour qui plonge loin dans le passé monarchique et est conforté par l’étroitesse du cercle des détenteurs du pouvoir réel et par les phénomènes de reconnaissance académique et médiatique. Il y a ensuite un même mode de discours : on assène des arguments d’autorité en cherchant à culpabiliser le point de vue adverse sans répondre aux objections qu’il émet. Sur le fond, on prône une politique de « rigueur » et de « sacrifices » financiers qui permettrait, une fois résorbés les déficits publics, de réduire le chômage. On occulte la part des déficits publics justement liés à l’augmentation du chômage. On fait comme si c’était le besoin d’emprunts publics qui expliquait le niveau des taux d’intérêt alors que la France, malgré l’importance des déficits publics, dégage depuis quatre ans une capacité d’épargne vis-à-vis de l’étranger (113,3 milliards de francs en 1995, soit 1,5% du P.I.B.). On prétend que l’inflation continue encore à rôder, alors qu’il suffit d’aller faire son marché pour s’apercevoir que cette crainte est une rémanence du passé.

Au nom de la monnaie unique

S’ils ne sont pas présentés de façon très différente de ceux d’hier, les sacrifices à consentir pour permettre l’avènement de la monnaie unique s’en éloignent pourtant. D’abord, ils sont requis par un objectif — la monnaie unique — qui relègue au second plan ceux pour lesquels ils étaient jusque là demandés : assurer la pérennité de la sécurité sociale, mettre fin à l’irresponsabilité collective consistant, pour l’État ou pour la nation tout entière, à dépenser plus que ce dont ils disposent (déficit budgétaire et déficit de la balance des paiements) et faire baisser les taux d’intérêt pour réduire le chômage. Ensuite, les sacrifices d’aujourd’hui sont plus douloureux que ceux d’hier, car l’effort de rigueur budgétaire et financière a plus porté sur les recettes que sur les dépenses et, s’agissant des dépenses, sur celles qui pouvaient le plus facilement, à tort ou à raison, être remises en cause. Pour être effective, la rigueur budgétaire doit aujourd’hui toucher les effectifs de la fonction publique et les interventions de l’État pour le logement, l’emploi et les collectivités locales.
Enfin et surtout, il est faux de penser que la politique économique ait été en permanence la même depuis le tournant de 1983, qui a vu la France, sous un gouvernement socialiste, tourner le dos à une relance autonome par la demande, financée en grande partie par l’État, pour engager une politique de réduction de l’inflation destinée à améliorer la compétitivité des entreprises. Cette politique a été crédibilisée par le maintien à un taux inchangé de la parité entre le franc et le mark au sein du système monétaire européen à partir de 1987 : en cas d’excès de consommation et d’inflation, il aurait fallu à nouveau dévaluer, ce qui aurait comporté un coût politique évident. A partir de la seconde moitié des années 1980, la rigueur budgétaire et salariale a toutefois été relâchée pour le plus grand bénéfice de la croissance et de l’emploi, sans faire repartir pour autant l’inflation. Entre 1987 et 1990, on l’oublie trop facilement, 800 000 emplois ont été créés et le chômage a reculé de près de deux points.
Mais dès le second semestre 1990, la croissance a commencé à s’essouffler sous l’effet du ralentissement spontané de la consommation et de l’investissement après trois années de forte activité, des incertitudes nées de l’invasion du Koweït par l’Irak et de l’alourdissement des frais financiers des entreprises imputable à des taux d’intérêt élevés. Mais au lieu de baisser les taux d’intérêt à court terme pour permettre la poursuite de la croissance à un rythme plus ralenti, les gouvernements de l’époque, c’est-à-dire avant tout P. Bérégovoy, ministre de l’économie et des finances, choisirent au contraire de les maintenir à un niveau élevé afin de ne pas compromettre la parité du franc avec le mark. Les taux d’intérêt avaient été relevés à plusieurs reprises au cours de l’année 1989 afin de suivre la Bundesbank, désireuse de marqué sa détermination à lutter contre l’inflation à l’adresse des agents économiques et sociaux. La réunification, quelques mois plus tard, a eu pour effet de renforcer cette orientation, de plus en plus coûteuse pour la France. De stable, la parité de change avec le mark devenait, avec le temps, de plus en plus rigide. Que s’était-il passé ? Conformément aux thèses allemandes, le projet de traité sur l’Union monétaire, alors en cours de négociation, envisageait de couronner la stabilité monétaire acquise dans le cadre du système monétaire européen (S.M.E.) par l’établissement de parités intangibles entre monnaies européennes, préalable à l’introduction d’une monnaie commune qui les remplacerait.

Le gouvernail bloqué de la politique économique

A plusieurs reprises, le projet de monnaie unique européenne aurait pu être abandonné ou mis entre parenthèses au profit d’une politique économique pragmatique encourageant la reprise de l’activité. Quatre occasions se sont présentées, mais aucune n’a été saisie.
La première s’est produite dès 1991 lorsque l’Allemagne a proposé aux autres participants du S.M.E. une réévaluation autonome du mark afin de juguler les tensions inflationnistes apparues avec la réunification : une hausse du mark par rapport au dollar et aux autres monnaies européennes devait permettre à l’Allemagne de réduire son inflation interne en diminuant le prix des produits importés. Malgré l’augmentation des taux à court et long terme liée à la réunification, cette proposition a été repoussée par la France car elle pouvait apparaître comme une manœuvre destinée à renvoyer à un terme indéfini la fixité absolue des parités monétaires précédant l’entrée en vigueur de la monnaie unique européenne. Elle présentait cependant l’intérêt de permettre aux autres pays européens de suivre la dépréciation du dollar et de baisser leurs taux à court terme pour soutenir l’activité.
La seconde et la troisième sont intervenues à l’automne 1992 et à l’été 1993, lorsque des mouvements spéculatifs de grande ampleur ont fait exploser le système monétaire européen, provoquant notamment le départ de la lire, de la livre et de la peseta, ainsi affranchies, au moins temporairement, du coût en pertes de croissance et d’emplois liées à la sauvegarde de leur parité avec le mark. En 1993, le prix d’une politique monétaire monopolisée par la défense de la parité entre le franc et le mark était manifeste : la France subissait une récession qui s’est poursuivie de manière larvée jusqu’à ce jour, notamment sous la forme d’une faiblesse des prix industriels liée à l’insuffisance de demande. D’un point de vue politique, il aurait pourtant été facile de mettre sur le compte de la spéculation des financiers anglo-saxons une dévaluation du franc par rapport au mark, nécessaire à l’économie nationale, mais difficile à assumer devant l’opinion publique : compte tenu des précédents des années 1970 et du début des années 1980, une baisse du franc par rapport au mark est majoritairement interprétée comme un échec de la politique économique, alors qu’au début des années 1990 une dévaluation réussie aurait pu être un succès.
Le projet de monnaie unique a alors commencé pour se mordre la queue. L’absence de répondant de la politique monétaire à la situation économique nationale, liée à la défense coûte que coûte de la parité entre le franc et le mark, a, en effet, singulièrement compliqué le respect des critères de déficit et d’endettement publics posés par le traité de Maastricht. La chute des recettes fiscales et sociales imputable au ralentissement de la croissance, puis à la récession, a provoqué une explosion des déficits publics qui ont atteint, certes dans un contexte électoral, un niveau sans précédent en temps de paix (6% de la richesse nationale en 1993). Au moment où le traité a été négocié, les critères n’étaient pas un problème véritable pour la France. Ils n’en restreignaient la souveraineté budgétaire que sur le papier. Deux ans plus tard, ils étaient devenus l’obstacle le plus important, dans la logique du traité, à la réalisation de la monnaie unique.
Les taux d’intérêt à court terme ont bien baissé à partir de 1993, avant, puis après, la crise monétaire de l’été, mais trop tardivement et lentement pour influencer les comportements de consommation et d’investissement, alléger les charges financières des entreprises et améliorer la rentabilité des banques. Le mal était fait.
En 1995, à la suite de l’élection présidentielle, deux options se présentaient : soit résorber lentement les déficits, en faisant porter l’effort sur la dépense, soit respecter à tout prix l’échéancier normal de la monnaie unique en augmentant les prélèvements au-delà de ce qu’exigeait le rétablissement des comptes de la Sécurité sociale. C’est cette seconde option qui a été retenue. L’augmentation de 120 milliards de francs des prélèvements fiscaux et sociaux en année pleine, du jamais vu, décidée à l’été 1995 a eu pour effet immédiat de casser le mouvement de reprise économique qui s’esquissait depuis l’année précédente. Circonstance aggravante, les choix budgétaires et fiscaux du gouvernement (augmentation du taux de la T.V.A., suppression de la majoration de l’allocation de rentrée scolaire, gel des prestations familiales, etc.) jouent en défaveur des catégories pour lesquelles chaque prélèvement supplémentaire se traduit par une restriction de consommation. Depuis, la consommation et l’investissement sont à nouveau languissants. Pour combien de temps ?
Les années 1990 présentent une situation inédite : l’inflation est vaincue, les entreprises sont compétitives et la France connaît un excédent des paiements courants, le troisième au monde, s’extasie le gouverneur de la Banque de France, c’est-à-dire qu’elle dégage, malgré les déficits publics, un excédent d’épargne vis-à-vis de l’étranger. Mais la croissance est atone, la consommation et l’investissement étales et les déficits publics massifs. Elle souffre d’une insuffisance de demande que la politique économique n’a pas combattue et qu’elle a au contraire entretenue.

Retour sur les justifications économiques de la monnaie unique

Si la perspective de la monnaie unique a comporté tant d’effets négatifs sur l’économie française, pourquoi ne pas abandonner un projet qui s’est révélé aussi néfaste ?
Le problème est qu’il n’est pas évident qu’une dépréciation du franc par rapport au mark, si elle survenait aujourd’hui, compenserait les dégâts du passé immédiat. En économie, il n’y a pas de retour au point initial. Des erreurs successives de sens opposé ne se retranchent pas, mais voient leurs effets se cumuler. De surcroît, il est possible que la plus grande partie des sacrifices nécessaires à la monnaie unique aient déjà été consentis. A quelques encablures du point d’arrivée, il serait stupide de renoncer aux gains qu’elle peut procurer : des taux d’intérêt plus faibles, car alignés sur les taux allemands, qui fixent le plancher de la baisse des taux en Europe, la disparition des dévaluations compétitives au sein du marché unique et une monnaie qui contrebalancerait la puissance du dollar et du yen. Mais tous ces bienfaits supposés de la monnaie unique ne sont nullement démontrés. Ils ne sont pas exclus, mais présentent un caractère fondamentalement incertain.
Des taux d’intérêt plus faibles ? A condition que soient seulement admis des pays ayant une faible inflation et que la Banque centrale européenne ne réagisse pas à une augmentation localisée et ponctuelle de l’inflation par un relèvement trop important des taux d’intérêt, un tel relèvement affectant par définition l’Union dans son ensemble. La disparition des dévaluations compétitives ? Oui, à l’intérieur de l’Union, puisque la monnaie unique suppose des parités irrévocables, mais les pays qui en demeureraient extérieurs seraient libres de modifier leur taux de change à leur guise et les marchés financiers pourraient provoquer des modifications non souhaitées. Il est à peu près certain que le premier cercle de la monnaie unique exclura des économies importantes : l’Espagne, l’Italie et le Royaume-Uni (par auto-exclusion de ce dernier, sous un gouvernement conservateur).
L’euro, une monnaie de référence ? Tout d’abord, ce n’est pas par le fait de sa création que l’euro deviendrait une monnaie mondiale rivalisant avec le dollar et le yen, mais parce qu’il se substituerait au mark qui est, d’ores et déjà, un actif de réserve international. La devise allemande ne se borne pas à subir l’évolution du dollar, mais provoque parfois celle-ci. Ensuite, les Allemands ne partagent pas la conception française selon laquelle un « bon » euro serait un euro faible par rapport au dollar, permettant de stimuler la croissance et l’emploi. Pour la Bundesbank, le seul objectif de la monnaie unique doit être de préserver la valeur interne de celle-ci, en acceptant, si besoin est, une surévaluation par rapport au dollar. Pour cette raison, les vœux que forment nombre d’hommes politiques français pour la parité future de l’euro avec le dollar, qui sont en fait des critiques à l’encontre de la parité actuelle entre le mark et le dollar, sont peu susceptibles d’être agréées à Francfort. Cette divergence de fond sur les objectifs de la monnaie unique, amène en retour à se demander s’il est bien justifié de continuer à arrimer le franc au mark, alors que l’Allemagne ne voudrait pas baisser le mark par rapport au dollar.
Les coûts subis pour passer à la monnaie unique sont connus tandis que ses gains apparaissent aléatoires et dépendants de facteurs que le niveau national ne sera plus à même de commander, ni même peut-être d’influencer de manière significative. Qui peut dire quelle sera l’opinion majoritaire au sein du futur conseil de la politique monétaire européenne sur le rôle de la parité entre l’euro et le dollar pour la réalisation des objectifs d’inflation internes à l’Union ou sur la pondération des circonstances économiques nationales dans la détermination des objectifs de la politique monétaire ? Quelle sera l’incidence du choix de Francfort pour siège de la Banque centrale européenne sur sa perception de la situation économique de l’Union ? Le degré inégal de visibilité des faits sociaux inhérent aux structures des marchés nationaux du travail et aux différences de taux de syndicalisation auront aussi une influence importante sur les choix de politique monétaire et sur les réactions des marchés. Comment ne pas voir que les augmentations de rémunération obtenues par IGMetall auront toujours plus de poids dans les décisions de la Banque centrale européenne que la stagnation prolongée des salaires des ouvriers agricoles espagnols ? L’Union économique et monétaire est souvent présentée comme un moyen de rééquilibrer le pouvoir monétaire au sein de l’Europe. Mais par la disproportion des économies nationales, les caractéristiques des rapports sociaux, la constance, au moins apparente, des principes qui gouvernent la politique monétaire allemande depuis la création du Deutsche Mark en 1948, sans oublier la localisation du siège de la Banque centrale européenne, les considérations propres à l’Allemagne demeureront largement prépondérantes.
On rejoint ici une critique déjà entendue au moment de la négociation du traité : l’hétérogénéité des participants, jusque et y compris à l’intérieur du premier cercle. Au regard de la théorie économique, l’Europe ne constitue pas une zone monétaire optimale. La liberté de circulation des capitaux y est totale, mais la main-d’œuvre demeure compartimentée par pays, ne serait-ce qu’en raison de l’obstacle de la langue et du caractère essentiellement national des systèmes éducatifs et de formation. Facteur aggravant, contrairement aux États fédéraux, le budget européen n’opère qu’une redistribution limitée des richesses entre les différentes parties de l’Union (1,3% du P.I.B. européen au total). Si les régions et pays en retard de développement bénéficient de transferts conséquents (4% du P.I.B. pour la Grèce), les États importants ne sont que marginalement affectés par les recettes et dépenses du budget européen. En cas de crise, la variation de leur contribution à ce même budget et des dépenses dont ils bénéficient ne déplacerait qu’une masse financière trop limitée pour adoucir l’incidence de la conjoncture.
En somme, ce n’est pas parce qu’une économie nationale, même importante, est en crise que la Banque centrale européenne va baisser ses taux en en faisant bénéficier toute l’Union, dont ceux qui n’en auraient pas besoin. Une crise économique nationale n’est pas amortie par le budget européen, dont un accroissement du poids financier exigerait, en fait, soit de transférer à Bruxelles des fonctions lourdes aujourd’hui assurées par le budgets nationaux (transferts sociaux, interventions économiques et sociales, enseignement), soit de mettre en place un mécanisme permanent de redistribution des richesses entre États nationaux obéissant à des critères automatiques (nombre d’habitants, par exemple), libre à eux de les consacrer aux dépenses de leur choix. On peut déjà deviner que les opinions publiques nationales n’accepteraient pas la mise en commun d’une partie des recettes fiscales des budgets nationaux sans qu’il y ait décision commune sur leur emploi. Quel que soit le rôle redistributif dévolu au budget européen, contrairement au passé, la monnaie ne pourrait plus être dépréciée pour réduire le coût de la crise en croissance et en emplois : avec la monnaie unique, les parités entre les anciennes devises nationales seraient définitivement figées.
Une expression savante est utilisée pour décrire une situation dans laquelle un bouleversement de la conjoncture économique n’affecte qu’une seule économie nationale ou n’affecte pas aussi intensément les différentes économies nationales qui composent l’Union : celle de « choc asymétrique ». Dans pareil cas, l’impossibilité de faire varier la devise nationale par rapport aux autres conduit à des pertes d’activité et d’emplois. Comment ne pas voir que la réunification allemande, la baisse du dollar et les dévaluations des devises italienne, espagnole et britannique et scandinave (Suède et Finlande) de 1992 ont été autant de chocs asymétriques pour l’économie française ? En raison de la fixité absolue du franc par rapport au mark, et sous réserve de la gestion encore nationale des taux d’intérêt et du solde des finances publiques, la France a en quelque sorte déjà fait l’expérience d’une situation qu’elle pourrait à nouveau connaître une fois l’Union monétaire réalisée. Les inconvénients en sont-ils à ce point réduits qu’une telle situation serait à nouveau acceptable ?

Pour en finir avec le complexe allemand de la France

Abandonner le projet de monnaie unique européenne aujourd’hui serait pourtant extraordinairement difficile. La raison en est que la France et l’Allemagne ne sont jamais allées aussi loin dans cette voie. A la suite du traité de Rome et de l’Acte unique, le traité sur l’Union européenne assigne pour objectif à celle-ci une union toujours plus étroite entre les peuples qui la composent. Mais cette union, s’agissant de la monnaie, comporte un point d’arrivée à la fois clairement énoncé et définitif : le remplacement des monnaies nationales par une monnaie européenne. L’idée européenne ne vit donc plus uniquement par une aspiration générale et des avancées successives, mais comporte un état définitif qui doit en assurer la concrétisation. Supprimer demain la perspective de cet état définitif, c’est assurément creuser un trou énorme dans la construction européenne. La monnaie unique est un saut dans l’inconnu dont certains traits négatifs peuvent déjà être décelés à travers les conséquences du manque de flexibilité monétaire en Europe au cours de la première moitié des années 1990. Un abandon brutal de la monnaie unique serait un autre saut dans l’inconnu, tout particulièrement dans la relation complexe de la France et de l’Allemagne.
En cas d’échec de la monnaie unique, il faudrait s’attendre à une guerre de symboles exacerbant les clichés qu’entretiennent les deux pays l’un sur l’autre : l’Allemagne propose à la France, certes à ses conditions, la monnaie unique, c’est-à-dire, en fait, le bénéfice d’une monnaie qui posséderait les qualités du mark sans en avoir formellement la dénomination et la France, au dernier moment, après l’avoir réclamée sur tous les tons n’en voudrait plus. L’Allemagne a mené une politique arrogante, faite de diktats successifs, et a hypocritement fait mine de prendre en compte les préoccupations françaises tout en ne bougeant pas d’un pouce. On ne peut faire confiance à la France, qui a démontré une fois de plus son inconséquence et sa fierté un peu vaine en voulant jouer sur plusieurs tableaux à la fois sans rien obtenir en définitive.
Il faut se rappeler, en effet, les origines du projet de monnaie unique. Du côté français, il s’agissait d’obtenir une gestion monétaire plus équilibrée en Europe, c’est-à-dire moins centrée sur les seules préoccupations allemandes en capturant au passage l’écart entre les taux d’intérêt français à court terme et à long terme et les taux d’intérêt allemands, qui sont les plus bas en Europe. Une considération stratégique est venu s’adjoindre à cette revendication de nature économique avec la réunification. Il fallait ancrer l’Allemagne à l’Ouest, en limitant, voire en lui ôtant, certains éléments de sa souveraineté afin de contenir sa puissance retrouvée. Du côté allemand, il y avait la crainte que le marché unique succombe à des dévaluations compétitives qui fausseraient le jeu normal de la concurrence. A partir de la réunification, est apparue une autre visée, étroitement politique : donner des gages de bonne volonté aux voisins de l’Allemagne, au premier rang desquels la France, pour faciliter l’acceptation du retour du pays à sa véritable dimension humaine, économique et politique au niveau européen, montrer que l’Allemagne n’était pas tentée par un jeu, ambigu et dangereux, de bascule entre la Russie et l’Occident et, surtout, ancrer la société allemande dans les valeurs occidentales de démocratie et de marché pour éviter que l’Allemagne ne renoue avec cette voie particulière de son histoire (Sonderweg) qui a causé tant de catastrophes à travers ce siècle. L’Allemagne devait être européenne pour qu’un jour l’Europe ne devienne pas allemande. L’unité de l’Europe devait être le pendant de l’unité de l’Allemagne.
Du côté français, la monnaie unique constitue le point d’orgue de l’obsession allemande de notre pays. Quel que soit le domaine considéré, les officiels français comparent systématiquement les résultats de notre pays à ceux de l’Allemagne. Paradoxalement, les « élites » n’auront jamais autant porté aux nues le modèle allemand, ce fameux « capitalisme rhénan », qu’au cours de la première moitié des années 1990, qui l’a pourtant vu évoluer dans un sens plus capitaliste et moins social sous l’effet du fardeau financier de la réunification, de l’intensification de la concurrence mondiale et du dumping social lié à l’ouverture à des économies contiguës dont le niveau de développement est moindre. Par un phénomène de mimétisme décalé, on a célébré à l’envi, de ce côté-ci du Rhin, une Allemagne des années 1970 et 1980, celle de l’actionnaire acceptant de renoncer aux profits immédiats pour investir à long terme, de l’intimité des relations capitalistiques entre banque et industrie et d’homogénéité des évolutions salariales au niveau des branches, au moment où les dérogations aux accords salariaux de branche se multiplient dans un contexte de lente désyndicalisation, où des banques découvrent qu’elles ont été abusées par des partenaires peu scrupuleux et cèdent une partie de leurs participations, où les dirigeants d’entreprise conditionnent le maintien d’une activité ou d’une participation à un seuil minimal de rentabilité.
La France vit dans l’obsession de se comparer en permanence avec l’Allemagne, qui n’en a cure. Mais les évocations emphatiques et souvent mal informées du modèle allemand ne contribuent en rien à la résolution de ses propres problèmes. Ils ont masqué le coût économique et social de l’alignement sur la politique monétaire allemande. De surcroît, chacun semble penser implicitement que la politique économique suivie par l’Allemagne est la bonne, sinon pour l’Europe, du moins pour ce pays. Pourtant, il n’est pas sûr que la parité actuelle entre le mark et le dollar dont semblent s’accommoder tant le gouvernement fédéral que la Bundesbank soit favorable aux industries de pointe sur lesquelles repose la prospérité future de l’Allemagne. Des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent en Allemagne pour contester le rigorisme monétaire . Et si l’Allemagne se trompait ? Et si en la suivant, nous nous étions trompés ?

Pour une Europe monétaire limitée au système monétaire européen

Entre le tout, impraticable et néfaste, et le rien, opportuniste mais dangereux, il existe une demi-mesure qui a fait ses preuves : le système monétaire européen (S.M.E.) C’est un accord de change qui vise à promouvoir des changes stables, mais ajustables en cas de nécessité. Autrement dit, les parités sont en principe fixes, mais elles peuvent être modifiées pour prendre en compte des divergences dans les situations économiques nationales. La monnaie unique consiste précisément à retirer cet élément d’ajustement des économiques nationales entre elles. Ce n’est pas parce la parité entre le franc et le mark est demeurée inchangée depuis 1987, qu’en aucune circonstance, la France n’aura besoin de l’abaisser ou, plutôt, que cette parité doit avoir un caractère définitif.
Un retour au S.M.E. présenterait l’immense avantage de conforter le marché unique, puisque les changements de parité sont exceptionnels et, pour l’essentiel, limités aux écarts apparus dans l’évolution des prix et des coûts. En rester au S.M.E. ne ferait pas avancer la construction européenne, mais ne la ferait pas non plus reculer. Il autoriserait les ajustements nécessaires en cas de besoin, tout en maintenant une règle du jeu admise et comprise par tous.
La politique économique doit répondre aux situations concrètes. En économie, il n’y a pas ou il ne devrait jamais y avoir de « jamais » ou de « en aucune circonstance ». On a beaucoup glosé sur l’irrationalité des marchés financiers. Mais force est de constater qu’en mettant en cause à plusieurs reprises au cours des années récentes la parité entre le franc et le mark, les marchés financiers ont beaucoup mieux compris la situation et les besoins de l’économie française que les autorités monétaires et politiques.
Contrairement à une opinion couramment répandue, une dépréciation du franc n’impliquerait pas nécessairement une hausse des taux d’intérêt, dès lors que les marchés financiers estimeraient celle-ci suffisante pour ne pas avoir à être rééditée et que l’inflation interne demeurerait jugulée. Une politique de change flexible peut être conduite sans mettre en cause l’objectif d’une réduction du coût de financement de l’économie.
Il n’est que temps de réexaminer le projet de monnaie unique européenne au regard de ses avantages et inconvénients intrinsèques et non d’arrière-pensées de l’Allemagne et de la France l’une sur l’autre et sur chacun d’entre elles : risque d’un niveau Sonderweg, d’un côté, incapacité à définir et appliquer des règles du « jeu » de la politique macro-économique sans la statue du commandeur du maintien de la parité entre le franc et le mark, de l’autre. On ne doit pas non plus oublier que, quels que soient les efforts de présentation de la monnaie unique et les garanties fournies par ses participants, l’opinion publique allemande demeure contre l’abandon du mark. Est-il souhaitable de le lui imposer ? A la fin des années 1980, mue par une volonté d’aller de l’avant, l’Allemagne — et le reste de l’Europe avec elle — s’est engagée dans des avancées dont le cumul est impressionnant : marché unique, réunification, monnaie unique, élargissement à l’est et rénovation de l’Alliance atlantique. Peuvent-elles être toutes menées de front ou bien ne faut-il pas établir une hiérarchie ? Ne faut-il pas choisir ?
La poursuite d’une croissance ralentie et la montée continue du chômage, récemment portée par des destructions d’emplois, attestent la nécessité d’une respiration pour l’économie française. Un changement de parité ne réglera évidemment pas à lui seul tous les problèmes de fond de l’économie et de la société françaises. Mais il peut favoriser un redémarrage rapide de l’activité. Si la baisse des taux d’intérêt ne produit pas d’effets sur l’investissement ou si les ménages n’augmentent pas leur consommation, alors il ne sera que temps de s’y résoudre.