De la politique contemporaine

De la politique contemporaine

Nicolas Tenzer

Que la France connaisse un malaise politique plus accentué que dans d’autres démocraties fait figure d’évidence. Cet état est la contrepartie de l’attente plus grande qu’ailleurs, souvent soulignée, à l’égard de la politique, c’est-à-dire de son pouvoir transformateur du cours des choses. Chaque démocratie éprouve ses difficultés propres pour entrer dans une modernité politique, caractérisée par une fluidité et une incertitude plus grande des idées directrices. On ne saurait pour autant, sans erreur d’analyse, imaginer un désastre politique français qui s’opposerait à une vertu allemande ou à des États-Unis irréprochables. Ce serait aussi le signe d’une singulière méconnaissance historique de comparer terme à terme la situation présente à un quelconque « glorieux passé ». Personne ne peut regretter les affrontements politiques des années 1930 et les circonstances politiques, idéologiques, économiques et sociales de la période contemporaine ne peuvent être comparées à celles qui prévalaient au début de la IIIe République et même il y a trente ans.
Périodiquement resurgit l’expression « crise de la politique » qui, par sa généralité et son imprécision, dispense d’une analyse rigoureuse. Si crise il y a, elle comporte des composantes si diverses qu’on ne peut voir clair en les mettant toutes sur le même plan. Entre le manque d’enthousiasme pour les figures politiques, les reproches d’intéressement personnel, les échecs concrets dans de nombreux domaines de l’action publique, en particulier la montée de la misère et du chômage, le sentiment d’injustice et l’impression d’insécurité et d’impuissance devant des évolutions inquiétantes présentées comme inéluctables, le dénominateur commun n’apparaît pas immédiatement. Tel ou tel groupement de citoyens, en raison de sa sensibilité politique, de sa position sociale et de sa tradition culturelle, insistera d’ailleurs plus ou moins sur tel aspect ou sur tel autre.
Dans cette perspective, le débat sur « l’autre politique », qu’on pourrait opposer à une orthodoxie révélatrice d’un manque d’imagination, manque l’essentiel. Non seulement, il n’existe pas une autre politique et préconiser, par esprit de système, le symétrique exact de ce qui se fait à un moment donné, ne définit pas a priori une voie politique positive et destinée au succès. Mais surtout, présenter la vie politique comme marquée par le choc de deux projets concurrents ne présente pas une voie de déblocage crédible : que « l’autre » projet soit irréaliste, qu’il échoue, qu’il ne tienne pas ses promesses, qu’il révèle qu’il n’était pas aussi consensuel (entre la droite et la gauche) qu’il le revendiquait, et une absence d’espoir autrement cruelle risquera de s’installer. La politique meurt du simplisme et de l’incantation, des idées générales qui ne s’accompagnent pas d’un changement dans les faits. les généralité sur le « changement de civilisation » ne fait pas avancer le débat politique.
Enfin, le débat classique sur « l’autre politique » fausse d’autant plus la donne qu’il traite peu des conditions institutionnelles et culturelles qui gouvernent la confiance en la politique. Certes, une perspective crédible de diminution importante du chômage, accréditée par de premiers résultats significatifs, constituerait un renversement considérable des données politiques actuelles. Pour autant, outre la lenteur vraisemblable de toute avancée en matière d’emploi, qui ne saurait non plus s’accompagner d’une déliquescence du rapport au travail consacré par cent ans de luttes sociales , la défiance à l’endroit de la politique a des causes plus vastes qu’il faut traiter. Ce sont autant les institutions qui sont en cause que la réforme ponctuelle ou, plutôt, celle-ci ne pourra être ni conçue et formulée, ni approuvée, dans le contexte institutionnel actuel qui mime à l’excès la distance sociale et l’irresponsabilité. Opposer un projet à un autre, aussi nécessaire cela soit-il dans le cadre du jeu démocratique, ne sert à rien en dehors de l’établissement de conditions qui rendent cet autre projet compréhensible, acceptable et crédible.

Notre culture politique

La dénonciation de notre culture politique est fréquente. Encore s’agit-il de ne pas se tromper de cible et de ne pas s’adonner à des reproches dont le caractère unilatéral ne peut qu’engendrer la suspicion. On entend ainsi vitupérés pêle-mêle la propension au conflit plutôt qu’à la négociation, le poids excessif de l’État central, la centralisation des décisions et l’étroitesse du petit monde des élites. Rien de cela n’est a priori inexact, mais n’explique à soi seul le malaise politique contemporain. Le conflit plutôt que la négociation ? Il est inévitable lorsque la négociation est biaisée dans son contenu et dans ses modalités et surtout que les perspectives qu’elle paraît ouvrir paraissent simultanément prédéterminées et vagues. Elle l’est encore plus lorsqu’elle est arbitrairement absente. Le poids excessif de l’État central ? Certes, lorsqu’il se traduit par un interventionnisme brouillon dans les petites affaires, mais il n’est pas exclusif d’une grande faiblesse lorsque, dans certaines collectivités, il s’agit de faire respecter la loi commune et que l’État ne garantit plus l’application de la loi et est perçu comme injuste. La centralisation des décisions ? Le reproche est fondé, lorsqu’elle désigne le secret qui entoure l’action du sommet de l’État et l’irresponsabilité de corps et d’institutions intermédiaires impotents, mais son contraire serait terrifiant s’il signifiait la diminution d’un socle minimum de règles de protection sociale et la prégnance d’un droit national. L’étroitesse du petit monde des élites ? L’analyse est cent fois fondée si elle désigne les jeux dérisoires des cercles parisiens, l’impuissance des universités à sécréter des élites, le renfermement, le népotisme et, finalement, l’irresponsabilité des (grands) corps de l’État. Mais la réaction anti-élitaires de principe n’a aucun sens. Il n’y a pas de raison que les élites ne puissent être justes et efficaces.
Il convient donc d’articuler ces blâmes en une analyse opérationnelle. Sont en cause en même temps le mode de gouvernement, le recrutement des dirigeants et les institutions dans leur ensemble. Il ne sert à rien de déplorer que la France ne soit pas l’Allemagne, avec sa structure fédérale, ses syndicats puissants et l’étrange précipité de démocratie et de hiérarchie qui la caractérise. Il existe un mode de gestion politique spécifique à la France, fait de passion révolutionnaire le plus souvent impuissante, de conservatisme foncier et d’attente d’un rôle actif, et surtout visible, de l’État. Encore faut-il que ces traits nationaux, en eux-mêmes ni pires ni meilleurs que ceux des autres nations, ne conduisent pas à la paralysie, à un amour d’autant plus injustifié de la rhétorique qu’elle n’est plus crue et, finalement, à la perpétuation d’institutions en trompe-l’œil, témoins décatis d’une ancienne grandeur. Le risque que crée un mauvais génie français n’est pas tant l’amour de la révolution que l’incapacité de la faire là où il le faudrait ; ce n’est pas la permanence de la tradition, mais l’incapacité à lui faire jouer un rôle dynamique dans le présent et à se la réapproprier dans une histoire politique simultanément reprise et critiquée ; ce n’est pas la révérence envers l’État, mais le fait qu’il soit loin d’être exemplaire et qu’il n’y ait plus tellement lieu de révérer ce qu’il est devenu ou ceux qui prétendent l’incarner.
Ces éléments font que la priorité n’est pas, comme une certaine mode néo-libérale conduisait jadis à le proclamer, la disparition ou l’amoindrissement de l’État, mais son efficacité. Ce terme signifie à la fois la fin de l’amateurisme qui s’y est installé et l’institution de contrôles qui l’empêchent de tourner à vide, dans l’indifférence absolue des résultats concrets. « État » donc, est un mot qui signifie pouvoir politique et non administration. Quand une administration tourne mal, c’est d’abord au politique qu’il faut en imputer la faute (le plus souvent indifférent à l’administration que, comme ministre, il a à diriger). La décision est d’ordre politique et non administratif et l’administration ne fait qu’exécuter des directives, souvent vagues et conservatoires, qu’on lui donne. Son rôle de proposition est lui-même trop cantonné, en tout cas parcellisé pour des raisons de découpages administratifs. Il fluctue entre la continuité de pratiques immuables et la propension à devancer les lubies ministérielles.
Or, ce changement de l’État n’est pas une opération qui concerne la seul sphère publique ou, plus exactement. Elle a trait aux conséquences qu’une certaine conception du pouvoir fait subir aux cercles qui gravitent autour de lui. Les phénomènes connus de corps, qui dégénèrent en pratiques de cour, conduisent, par un effet en retour, à entraver souvent tout sérieux dans la conduite des affaires publiques. Non seulement les critères de bonne gestion, en l’absence de responsabilité sanctionnée et en raison de privilèges d’une autre ère, ne sont pas toujours les critères déterminants d’une carrière. Et cela concerne non seulement les administrations, les cabinets et les entreprises publiques, mais aussi certaines grandes entreprises privées. Mais le réseau l’emporte aussi sur la critique, voire la révolte, et l’apparence sur l’action. Il suffit de considérer la manière dont se préparent, à gauche comme à droite, les programmes des partis politiques, en vase clos et dans l’amateurisme le plus effréné, pour s’en convaincre. La faiblesse des liens entre le monde politique et celui de l’université en est un autre signe. A cela rien d’étonnant non plus lorsqu’on considère qu’une bonne partie de l’université française fonctionne selon le mode du clientélisme, du service rendu et du clan, et non sur celui de l’excellence académique, internationalement reconnue et sanctionnée .
Une forme de pouvoir vain a ainsi supplanté le professionnalisme. La disparition des tâches évidentes à accomplir et d’une certaine mystique du service de l’État, qui n’allait d’ailleurs pas jadis sans illusions, voire perversions , n’a pu qu’accroître ce phénomène. Devant la difficulté d’inventer des réponses radicalement nouvelles à une situation inédite et le fait qu’on ne puisse appliquer, sans risque d’errements, un programme politique clefs en main dicté par une idéologie, une sorte de compulsion à l’échec domine. La parole incantatoire, l’amusement de la galerie qui ne trompe personne et quelques moulinets de bras lors d’occasions solennelles, deviennent les substituts à la volonté de se colleter la réalité. Cela vaut pour la classe politique, comme pour la caste intellectuelle qui n’aime jamais tant dénoncer ce qu’elle est incapable d’accomplir et exerce avec d’autant plus d’emphase le ministère de la parole qu’elle se refuse à penser ce qu’il faut faire au jour le jour.
On pourra certes admettre que ces travers obéissent à des données anthropologiques fondamentales et que la France n’est pas le seul pays à les subir. Pour autant, la situation politique française en accuse les traits. L’incapacité de la gauche comme de la droite à mobiliser sur des mots d’ordre clairs donnent prise à la surenchère verbale et au jeu stérile des places. La situation dans tel ou tel dans un réseau de gauche ou de droite définit mieux l’appartenance politique que sa conviction propre. Non pas certes que toute sensibilité soit bannie, mais celle-ci ne s’incarne pas aisément dans des mesures précises, surtout à gauche, et une vision du monde. La gauche n’a pas encore opéré son aggiornamento sur les inégalités et surtout le rôle, la place et la définition de l’État . Faute peut-être d’échec électoral suffisamment sanglant, elle n’a pas su opérer de rupture avec ses anciens tics, ni d’ailleurs su accomplir un retour fécond, critique et constructif, sur sa tradition. La droite, quant à elle, ne peut penser de manière positive, au-delà de valeurs gestionnaires dont la traduction est, dans les faits, suspectée par le citoyen, les changements qu’elle promeut . Elle est sur une case impossible, trop à gauche pour ce qu’elle est de droite et trop à droite pour convaincre la gauche.
Pour la gauche, la situation pourra s’arranger, le jour où elle aura su faire prévaloir la conviction et la responsabilité sur les camarillas et l’intéressement personnel. Pour la droite, la difficulté est autrement difficile et tient au problème central du gaullisme et de son incapacité à fonder une nouvelle tradition. Entre l’obligation heureuse de composer avec les thèmes défendus par la social-démocratie, qui l’empêche de s’adonner aux surenchères ultralibérales ou réactionnaires, la pression de clientèles obligées, la nécessité de laisser place à l’internationalisation de l’économie et la permanence d’aspirations qui s’incarnent dans la nation, la droite est structurellement divisée. Elle ne peut établir une synthèse compréhensible des éléments disparates, légués par l’histoire, qui constituent son fonds. Dès lors, elle est conduite à épouser tour à tour ou simultanément des contradictions que seule la personnalité du général de Gaulle avait permis, un temps, de dépasser. Peut-être aussi, parce que l’homme du 18 juin ne faisait pas de politique pour les temps courants et que, d’ailleurs, le jour où il lui en eût fallu faire, il se vit signifier que sa mission était terminée. La référence pour les uns au gaullisme, pour les autres à l’Europe, constitue une manière de dissimuler les contradictions tout en laissant libre cours aux multiples pressions des groupes les plus hétérogènes qui profitent de l’incapacité à déterminer un cap clair.

Les aventures de la légitimité

La crise majeure de notre temps, celle de la légitimité, n’est pas extérieure à ce problème politique très trivial. La légitimité ne peut provenir seulement de l’élection, mais d’éléments plus volatiles et composites, dont les deux représentations essentielles sont la justice et l’efficacité. Qu’un gouvernement cesse d’être perçu comme juste, et chacun de ses décisions sera entachée de partialité. Qu’il paraisse inefficace, c’est-à-dire incapable de répondre aux demandes des citoyens en termes de résolution des maux qui les affectent, et ce qu’il accomplira sera voué à la suspicion. Or, le fonctionnement des institutions françaises paraît injuste et il n’est que de considérer l’impuissance à résoudre les problèmes les plus cruciaux, pour constater l’inefficacité de l’État. Les difficultés réelles de l’action publique ne constituent pas une excuse sérieuse. Nous sommes, lorsque nous évoquons la question de la légitimité, dans le domaine des perceptions, et ce sont ces perceptions qui gouvernent la politique, qu’elles soient ou non fondées.
Or, une démocratie a besoin de légitimité. Lorsqu’elle fait défaut, le malaise de l’esprit public est tel, singulièrement en France, que tout dynamisme et toute espérance seront impossibles. Il n’y a pas de bon gouvernement qui n’apparaisse d’abord légitime aux yeux des gouvernés. Il ne s’agit pas de dire qu’un gouvernement est ou n’est pas légitime. Importe en premier lieu qu’il apparaisse tel. La légitimité est une croyance et la politique est composée de croyances et de passions. Vouloir s’en affranchir au nom d’une prétendue rationalité peut conduire à la catastrophe.
On entend ainsi beaucoup gloser sur le thème de l’impopularité. C’est la nature de l’impopularité qui explique sa durée, sa réversibilité ou son installation. Elle peut être limitée à quelques groupes ou peut être généralisée. Que des mesures ponctuelles soient impopulaires n’est pas grave, ni inquiétant, ni anormal. Tout gouvernement doit pouvoir affronter cette impopularité-là qui n’a jamais fait perdre les élections. Mais quand l’impopularité touche au sentiment de justice, qu’elle a une cause globale, la mesure impopulaire participe d’une impopularité qui touche le fonctionnement de la société dans sa globalité, c’est-à-dire l’ensemble des institutions.
Si ce manque de légitimité ne se passait que dans les têtes, ce ne serait pas inquiétant. Or, ses effets ne sont pas essentiellement psychologiques et n’ont pas trait qu’aux représentations, mais ils concernent l’action. Précisément, le déficit de légitimité contribue à l’affaiblissement du pouvoir et à l’incapacité à décider. Affirmer son pouvoir et décider suppose simultanément être capable de mettre en cause ses propres privilèges et avoir suffisamment de convictions pour agir. Or, au-delà même de l’aspect psychologique de cette sûreté, la très heureuse déliquescence des idéologies globales et eschatologiques a ôté tout confort à l’expression d’un projet politique. Le dirigeant politique, privé en droit du secours des « grandes idées », se retrouve en face de lui-même et devant le peuple. A l’autre bout de la chaîne de la décision, ensuite, les citoyens doivent être capables d’accepter une décision. En effet, sans exemplarité du pouvoir et compréhension du projet d’ensemble dans lequel la décision prend place, ne dominent, dans l’acceptation ou le rejet, que des raisons personnelles ou catégorielles. L’impression de technocratisme comme de favoritisme de la décision, c’est-à-dire son vide politique, tient à la suspicion première à l’égard du pouvoir.
Devant cette réalité par nature présente dans les démocraties modernes, la tentation apparaît de se passer du pouvoir et de dénier toute pertinence « démocratique » au concept de souveraineté qui conditionne son exercice. La gauche social-démocrate comme la droite libérale ont souvent cédé à ce penchant. Elles ont inféré implicitement de la crise de légitimité propre à la modernité politique un dépassement de celle-ci dans l’affaiblissement du pouvoir et la dilution du concept de souveraineté. Autrement dit, pour elles, si la légitimité des gouvernants est si difficile à obtenir, si contestée et si précaire, rabattons-en avec la prétention des dirigeants, voire ôtons-leur, dans certains domaines, la possibilité de régenter les affaires publiques. Autant sont ineptes, car impuissantes, les rodomontades sur le thème de la volonté politique, autant il ne saurait y avoir de fuite par le bas. La crise contemporaine de légitimité ne suppose pas l’amoindrissement du pouvoir, mais son affirmation, non pas le retrait ou le désengagement de l’État, mais sa capacité à corriger dans la situation présente ce dont les citoyens veulent la modification.
Au-delà des lieux communs sur la difficulté contemporaine de l’action, l’attente à l’égard du pouvoir reste forte. La démocratie n’a jamais voulu dire la négociation permanente, la concertation tous azimuts ou l’affaiblissement de la puissance de l’État ; elle s’exprime uniquement dans la nécessité, encore plus forte, mais aussi plus incertaine que dans les autres régimes, de la légitimité des gouvernants et, au-delà, de l’ensemble des institutions qui composent l’État. La politique restera toujours la politique du Prince, c’est-à-dire d’un pouvoir qui affirme, qui tranche et qui brusque certains intérêts. Prenons la politique du logement social ou la politique fiscale : vouloir une répartition plus équilibrée de la population sur le territoire, moins de zones de relégation et une distribution plus égale des ressources suppose de brusquer certains groupes, certains clans et certains élus. La négociation et la concertation resteront toujours inadaptées pour résoudre les maux les plus graves. Pour qu’un pouvoir soit efficace, il faut souvent qu’il soit fort, mais pour qu’il soit fort, il faut qu’il apparaisse comme juste.
Devant ce qui s’exprime comme une exigence de justice, la tentation du pouvoir peut être aussi de récuser toute responsabilité. Ce qui est jugé comme injustice serait le résultat de mouvements spontanés du monde, d’une fatalité du sort ou des mœurs. En affinant l’analyse, on s’aperçoit que la faiblesse de la légitimité tient autant au sentiment d’injustice protégée ou créée par les gouvernants, que de leur refus de se présenter comme en charge de la justice d’une société. Or, il n’y a pas de légitimité possible de celui qui ne se veut pas responsable, alors même qu’on le tient pour responsable. Dans une démocratie, par principe, il convient de refuser d’imputer une responsabilité à d’autres qu’aux gouvernants, ceux qu’on appelle justement les « responsables ». Par construction, ce sont eux qui ont à répondre de ce qu’est le pays et de son esprit public. Et ce, au nom d’un principe démocratique fondateur : il n’est d’institutions légitimes que représentatives. Or, la représentativité moderne, aussi imparfaite et bancale soit-elle, est d’abord la responsabilité. C’est pourquoi le sentiment d’impunité de ce qui est perçu comme la classe dirigeante est dramatique pour la démocratie, et pas seulement ni essentiellement pour des raisons de corruption. On ne peut prétendre diriger si l’on n’accepte pas, même si elle paraît injuste, l’entière responsabilité de ce qu’on fait, tout le contraire de l’exonération de toute imputation en raison de ce qu’on est. La prise de responsabilité est le corollaire nécessaire de la prise de pouvoir. Aucun pouvoir ne peut partir du présupposé que sa responsabilité est bornée ; il doit prendre pour lui les échecs, même ceux pour lesquels il pourrait estimer n’avoir joué aucun rôle.
Mais deux autres écueils limitent cet exercice du pouvoir, d’abord le contournement des institutions par la rue, ensuite, singulièrement en France, la prégnance d’une conception « incarnative » du pouvoir. Ces deux facteurs se conjuguent pour affaiblir le pouvoir spécifique du gouvernement.

De la rue au sommet de l’État : les points aveugles de la démocratie

La démocratie repose sur des institutions politiques dont les décisions, légales, doivent nécessairement prévaloir sur toute autre expression politique provenant du corps social. Pour autant, dans les faits et conformément à la logique démocratique elle-même, elles ne constituent pas le seul lieu où se réalise la démocratie. Celle-ci est également conduite à faire droit à une multitude de revendications, désordonnées et exprimées sporadiquement, qui contestent la décision légale. La réalité démocratique, qu’on la condamne ou l’approuve, est que la rue aura toujours raison contre les urnes ou, plus exactement, que les urnes ne constituent pas, en dehors des moments d’élection, des garanties contre la force de la rue et, surtout, ne la remplacent pas comme mesure de la légitimité. L’instabilité de la légitimité, qui résulte de la concurrence entre les expressions politiques de la démocratie et ses manifestations sociales, traduit cette réalité qui ne peut être formalisée en des règles constitutionnelles.
Elle exprime le paradoxe sans solution de la représentation. Le pouvoir central ne peut saisir la diversité du corps social et ses aspirations changeantes en une représentation unifiée, et ce d’autant moins qu’il n’est pas à l’époque contemporaine de correspondance entre ce pouvoir, un ordre social réglé et une idéologie unique. Mais inversement, les mouvements dits sociaux ne sont que partiellement représentatifs, et encore de manière aléatoire et changeante, et ils ne participent pas à une représentation unifiée du corps social, c’est-à-dire à une représentation politique. Pour autant, il faudrait être aveugle pour ne pas constater les effets directement politiques de leur action. Paradoxe constitutif de la démocratie donc, mais qui s’accroît dans les périodes de tourmente ou, pour le moins, d’insatisfaction politique. La prolifération de lieux antagonistes où s’exprime tant la demande que la revendication de légitimité, dont aucun ne peut prétendre représenter l’ensemble, aboutit à une course sans fin et à une remise en cause drastique des positions sans qu’aucune ne possède la capacité d’un triomphe politique.
Ainsi, la capacité même d’orienter le changement devient douteuse et la légitimité momentanée, toujours en tant que croyance, de certains mouvements sociaux ne pallie pas la faiblesse de la légitimité centrale. Ce qu’on appelle périodiquement le vide du pouvoir ne résulte pas d’une vacuité idéologique, mais d’une impossibilité à l’occuper durablement pour agir. Il ne provient pas d’une compétition et d’une lutte pour le gagner, qui entraînerait une instabilité politique et des alternances fréquentes, avec les changements d’orientation qu’elles induiraient, mais d’une incapacité à percevoir les raisons de la décision. C’est une autre règle bien connue : pour qu’un pouvoir puisse être considéré par les citoyens comme légitime, il faut d’abord qu’il y ait pouvoir. Lorsqu’il est faible, ce qui ne l’empêche pas d’être autoritaire, il perd tout répondant, et la présomption de légitimité se transfère sur des institutions non politiques.
Il est une difficulté symétrique au sommet de l’État dans les institutions françaises issues de la Constitution du 4 octobre 1958. Le personnage du Président de la République n’est pas en mesure d’attacher à sa personne une légitimité proprement politique. Soit il le fait trop bien, dans les moments tragiques de notre histoire et lorsque l’homme incarne à la fois le pays et une grande politique. En ces périodes-là, la légitimité qui lui est accordée dépasse de très loin ce qu’une démocratie classique devrait normalement pouvoir tolérer. Soit il n’y parvient pas en raison d’une ambiguïté de nature dans son rapport à la politique concrète. En effet, d’un côté, il « incarne », comme on dit, l’État, voire la nation, et en cela il est légitime, mais seulement dans ce qu’il est et non dans ce qu’il fait, du moins s’il est accrédité qu’il garantit effectivement le bon fonctionnement des pouvoirs publics. D’un autre côté, il oriente la politique du gouvernement, fixe un cap, définit de grandes orientations et, souvent, descend dans les détails de l’action concrète. Il pourrait, en raison de cette dernière prérogative, être le centre d’un débat sur sa légitimité. Il n’en est rien : c’est d’abord au gouvernement que la demande de légitimité est adressée, pour le meilleur et pour le pire.
De ce fait, en dehors de moments exceptionnels où la politique concrète se confond avec l’implication de l’essence de l’État lui-même, le sommet de l’État se trouve en dehors de la politique alors même qu’il y participe, serait-ce négativement en entravant, voire en empêchant le gouvernement de remplir les conditions qui lui auraient permis d’être légitime. Le problème dramatique de l’institution présidentielle en France, si l’on excepte les circonstances où la survie de la République est en jeu, n’est pas sa force, mais sa faiblesse, non pas son interventionnisme, mais son irresponsabilité, non pas la passion politique qui lui est attachée, mais son incapacité à être totalement politique, en dehors en tout cas des domaines particuliers que sont la politique étrangère et la défense.
Que le pouvoir-source soit un pouvoir irresponsable est éminemment problématique. Qu’il ne détienne pas intégralement les leviers de l’action publique, comme on le voit encore plus en période de cohabitation, l’est même davantage. De fait, imaginer un pouvoir présidentiel qui à la fois détienne la puissance incarnative et possède l’intégralité des leviers d’action propres à un exécutif moderne, qui plus est dans un contexte d’asthénie parlementaire, nous ferait peut-être quitter le domaine des pays démocratiques. On peut toutefois se demander si la balance est bien équilibrée et si, pour ramener la légitimité où elle doit être, c’est-à-dire au plus haut niveau de la décision politique, et pour donner à celui-ci la plénitude de l’action et de la responsabilité, il ne faut pas larguer définitivement le mythe, ou la prétention, d’une incarnation du pays. La question décisive aujourd’hui est une question de pouvoir, c’est-à-dire d’action, et non de symbole. Non point certes que le maniement de symboles soit sans importance dans la conquête de la légitimité, mais parce que, dans l’action quotidienne, ils révèlent leur nudité.
Mille objections surviennent tant ce domaine est incertain, mais au moins une doit être levée, qui consiste à affirmer que le pays a besoin d’un garant supérieur de son unité. C’est possible à certaines époques de notre histoire et inévitable, de manière générale, pour certaines phases particulières de l’histoire de notre société. Mais on ne saurait a priori y voir ni une nécessité, ni même un facteur susceptible d’accroître l’unité réelle du pays. On peut même faire l’hypothèse inverse que la symbolisation de l’unité en un homme va à l’encontre de la recherche de l’unité réelle de la nation, voire même que la polarisation vaine des passions politiques sur le chef de l’État lors de l’élection présidentielle constitue un élément de vide politique. Le garant politique substitut à une unité qu’on se refuse de construire politiquement finit par ne plus rien garantir. Il est débordé de toutes parts et la vie politique prend l’eau. Ce n’est pas par des symboles politiques qu’on résoudra la question de l’organisation sociale, mais par la capacité à lui donner une matérialisation dans la perception des citoyens. Autrement dit, la symbolique de l’unité nationale est peut-être nécessaire à la constitution d’un État, elle s’accommode aussi d’une société dont la dynamique ne paraît pas poser avec la même urgence la question de la justice et de la redistribution et où les passions républicaines tiennent lieu de ciment. Elle n’est tout simplement pas opérante aujourd’hui.

Organiser la société ?

La question de l’organisation sociale se pose à nouveaux frais. Non pas qu’elle ne se posait pas jadis, mais la croyance, fondée ou non, en un mouvement continu de la société l’emportait sur les difficultés concrètes du moment. Les citations apaisantes et iréniques des sociologues sont légion qui, dans les années 1980 et même au début des années 1990, imaginaient une société pacifiée, sans conflits lourds, globalement heureuse et, lieu commun rarement précisé et jamais démontré, individualiste. Dans un tel type de société, il n’est pas a priori besoin de définir les principes politiques de l’organisation sociale, car le mouvement et l’espoir en tiennent lieu. Aujourd’hui, les évolutions possibles ou probables deviennent plus incertaines et, dans un contexte apparent de raréfaction, au moins momentanée, des ressources, il n’est pas avéré que la situation soit suffisamment satisfaisante pour le plus grand nombre pour que la question de l’organisation d’ensemble, qui distribue places et richesses, ne se pose pas.
La question simple est : le résultat de l’organisation sociale implicite est-il considéré comme juste par le plus grand nombre ? Question qui fait intervenir une dimension supplémentaire au problème de la légitimité tel que nous l’avons formulé : ce ne sont pas seulement les institutions, le gouvernement et ses décisions qui doivent paraître légitimes, mais surtout l’organisation sociale dans son ensemble. Ou, pour dire les choses autrement, les institutions et le pouvoir politique ne peuvent suppléer l’insuffisante légitimité de l’ordre social. La question sociale déborde la question politique, sans possibilité de récupération, lorsque le politique n’a pas su anticiper le problème social tel qu’il se posait.
Pour autant, poser la question de l’organisation de la société relève peut-être d’une tâche impossible ou, en tout cas, excessivement périlleuse. Quelles figures, en effet, peut-on donner de l’organisation de la société ? Deux grandes s’opposent : celle de la hiérarchie, propre aux sociétés d’ordres, et celle de l’égalité, inhérente aux idéologies communistes. Entre les deux, il n’est quasiment pas de conception qu’on puisse formuler. Cela explique d’ailleurs le progrès économique partagé ait les effets les plus apaisants sur la vie politique, au-delà des multiples luttes, et que son lien avec la démocratie, qui joue aussi dans l’autre sens, soit historiquement avéré. Pour se sortir de cette situation, certains évoquent, en s’inspirant des thèses vulgarisées de Rawls, des procédures, autrement dit une conception de la justice déconnectée de la représentation d’une société plus substantiellement définie . Quelles que soient les résonances fortes de cette théorie avec l’indétermination démocratique et pour inacceptable que soit la prétention de définir un ordre social rigide et fermé, il n’est pas avéré que des procédures, des règles et des mécanismes, à eux seuls, puissent provoquer l’adhésion et susciter la légitimité. Si les règles et, plus généralement, le droit sont nécessaires à l’existence d’un État démocratique, et si les mouvements de déréglementation, qui renforcent l’incertitude de la règle, sont, en eux-mêmes, créateurs d’un affaiblissement du lien politique et de l’attachement aux institutions, droits et procédures ne suffisent pas à assurer la légitimité. A moins bien sûr, et par là se retrouve posée la question de l’organisation sociale, que le droit soit suffisamment riche en règles d’organisation, notamment le droit du travail et le droit fiscal, pour que leur visée de la société qu’ils promeuvent soit suffisamment explicite. C’est d’ailleurs tout le dilemme de l’Europe, dont les règles sont fortes lorsqu’elles défont et empêchent et faibles dans ce qu’elles promeuvent et suscitent.
Cette réalité nouvelle fait qu’on ne peut sérieusement définir un projet politique qui définisse trop précisément la société qu’on vise ni, au contraire, refuser de peindre avec tant soit peu de précision l’avenir. Dilemme apparemment sans solution, puisqu’en s’engageant dans une politique trop coercitive, on éroderait les fondements de la société libérale et, plus généralement, tout dynamisme et qu’en ne le faisant pas, on risquerait d’abolir toute perspective de stabilité de la société et que la sphère politique serait conduite à affronter, peut-être douloureusement, désordres et convulsions. Faut-il vraiment choisir entre la vision catastrophique d’une société étouffante qui, sous prétexte d’une organisation sociale plus juste, risquerait d’emporter dans sa besace la perspective haïssable d’un ordre moral, et la tentation suicidaire d’une adaptation spontanée qui ne s’adapterait à rien ?
C’est la portée du terme « coercition », lié à celui de « pouvoir », qui constitue la pierre d’achoppement de toute réflexion sérieuse sur l’action politique contemporaine. Les grandes avancées sociales sont toujours passées par une certaine dose de contraintes explicites. Or, il semble parfois aujourd’hui que ces contraintes ne fonctionnent plus que de manière implicite, comme si l’accompagnement de tendances inéluctables, lieu commun du discours politique contemporain, était le meilleur moyen de résoudre, dans une douleur cachée, les conflits et les antagonismes que le politique ne se sent plus en mesure d’affronter de manière directe. On a même vu ainsi une partie de la gauche récuser l’existence de conflits de répartition et adopter, par une crainte panique des heurts et des rivalités, une vision caritative de l’action sociale. C’est pourtant en les acceptant comme réalité indépassable de la politique, et sans pour autant se complaire dans une vision guerrière, la seule manière d’avancer. Certes, le « consensus », issu de la concertation et d’une négociation encadrée sur les évolutions à promouvoir, doit être recherché autant qu’il est possible. Mais il est un moment où il ne suffit pas et où il faut trancher. Mais dans une société dont, aujourd’hui autant que hier, les conceptions du monde ne sont pas unifiées, l’état inquiétant de la légitimité de l’État et des forces politiques rend la capacité à heurter hautement problématique. Et il n’est pas avéré que le citoyen perçoive le facteur qui permettrait de sortir de la circularité entropique contemporaine de la politique.

L’illusoire recomposition

Il n’est donc pas a priori de sortie simple de la crise politique. Au-delà des considérations relatives à l’érosion des conceptions englobantes du monde, la première réponse viendra des faits et de leur évolution dans un sens favorable, c’est-à-dire de l’action. La seule question qui compte est de savoir ce qui fera que le gouvernement pourra agir, le voudra, c’est-à-dire saura devancer les attentes de manière crédible. Par hypothèse, il faut considérer que les Français ne sont pas, pas plus que n’importe quel autre peuple, par nature hostile à la « réforme », mais que tout dépend ce qu’elle est et ce qu’elle annonce comme transformations majeures. La croyance en l’impopularité nécessaire des bouleversements est une facilité de l’esprit.
Devant la gravité du constat sur notre situation économique et sociale, et même si ceux qui s’en font les apôtres n’annoncent pas de solution crédible, un courant de pensée préconise une recomposition, variante moderne de l’union nationale. Que l’idée soit séduisante n’implique pas qu’elle soit juste en pratique. Au-delà de l’objection réaliste de la permanence des appareils et de leur fonction de distribution des investitures et, somme toute, de la réalité des sociologies, des cultures et des sensibilités, le thème de la recomposition est plus une manière de dissimuler l’effort que les partis de chaque camp doivent accomplir d’interrogation sur leurs soubassements doctrinaux qu’une promesse d’avancées politiques. Adaptation de la thématique du discours, dont l’expression de « fracture sociale » du candidat Jacques Chirac fut l’expression emblématique, la « recomposition » n’implique pourtant que des changements marginaux dans la pratique politique. Plus précisément, elle est une manière de dissimuler les conflits au nom du « rassemblement » et de « l’union », et non de trancher : on attend de voir concrètement les programmes fiscaux et sociaux, les propositions en matière d’évolution du droit du travail et d’école pour en juger.
C’est peut-être dommage, et certainement pas pire que les rodomontades ultralibérales ou réactionnaires d’une certaine droite, mais les apôtres de la recomposition finiront par tomber à gauche ou à droite. Le thème de la recomposition introduit certes un ferment critique indispensable dans chacun des camps, et plus encore à droite. Mais il ne dessine pas une politique. Peut-être est-ce la une perspective sombre et peu encourageante, mais il n’est aujourd’hui pas d’autre solution qu’à l’intérieur des partis classiques. Vouloir rassembler « deux Français sur trois » ne sera sans doute jamais une manière de faire de la politique.