Des autres politiques ?

DES AUTRES POLITIQUES ?

Le Banquet entame ici une réflexion à plusieurs voix sur les autres politiques, qu’il poursuivra, selon sa vocation de revue politique, dans les numéros ultérieurs. Le pluriel est ici essentiel à un double titre. D’abord, il n’est pas question de prétendre qu’il pourrait exister une autre politique au sens où on l’entend dans le débat public, c’est-à-dire essentiellement politique économique, et notamment monétaire, et politique européenne. Dans ces domaines-là, c’est la pluralité qui domine Le choix politique n’est pas entre la politique actuelle et la politique contraire. Ensuite, il nous a paru réducteur de caractériser le débat sur les autres politiques à ces seuls domaines : il existe aussi d’autres politiques possibles dans le domaine social, en matière de logement et de développement des villes, de politique étrangère, de lutte contre la corruption, de politique institutionnelle ou de justice. Nous n’avons pas pu traiter dans ce numéro tous les domaines de l’action publique et nous aurons à compléter notre propos dans d’autres numéros. D’ailleurs, les livraisons précédentes du Banquet contenaient déjà des éléments de débat sur ces questions.
Les contributions ici présentées, de membres du C.E.R.A.P. ou de personnalités extérieures, se caractérisent par leur diversité de points de vue qui n’engagent pas la revue et l’association qui l’édite. Mais nous avons demandé à nos auteurs de faire l’effort de rompre avec la tentation de l’incantation générale. C’est pourquoi les contributions de ce numéro sont précises et opérationnelles. Si le débat sur les autres politiques devaient se caractériser par la présentation d’utopies et des appels à la volonté, elles n’emporteraient que confusion dans l’esprit public, approximation et irresponsabilité dans le propos et, finalement, désespoir des citoyens. C’est la tentation d’enchanter le monde qui est la source la plus sûre de son désenchantement.
En ouverture de ce propos sur les autres politiques, Nicolas Tenzer propose une analyse de la situation de ce débat dans le cadre d’une approche plus globale du fonctionnement de notre démocratie. La question des autres politiques possibles ne peut être formulée que dans une situation historique donnée et non de manière intemporelle. Autrement dit, elle doit être reliée à la question de la légitimité et aux conditions concrètes de l’action, notamment l’état des forces politiques telles qu’elles sont.
Suivent un certain nombre d’articles sur le thème apparemment le plus rebattu de « l’autre politique » : les marges d’action dans le domaine économique. Les propos sont cependant tout sauf incantatoires, réactionnaires et antieuropéens. Stéphane Natti nous montre la voie étroite d’une autre politique monétaire, qui ne peut être découplée d’une réflexion sur les priorités de la politique sociale : ses réticences à l’endroit de la monnaie unique sont une question de réalisme économique, non le résultat d’une vision fermée des réalités financières. Jean-Noël Tronc, en analysant les enjeux de la politique des services publics en réseau, c’est-à-dire de concurrence accrue et de ce qu’on appelle, de manière erronée, la déréglementation, montre que si l’on ne peut aisément infléchir certaines évolutions en cours, la définition d’une politique industrielle pour ces réseaux est une nécessité. Dans un autre registre, Jérôme Ballarin revient, quant à lui, sur la question si débattue de la réduction du temps de travail et fait le point sur ce sujet qui alimente les rêves et les utopies, mais ne paraît pas pouvoir faire l’objet d’une politique maximaliste et encore moins nourrir les espoirs (ou les craintes) d’un changement de société.
La perspective de repérer les marges de manœuvre de l’action économiques ne pouvait nous conduire à explorer les évolutions du droit du travail pour lequel l’opinion commune semble admettre qu’il est condamné. Sur les question des relations de travail et de l’avenir du contrat de travail notamment, Michel Théry expose les voies d’une évolution du droit qui ne sombrerait pas pour autant dans une politique de liquidation de la protection qu’assure la norme juridique. Il montre les catastrophes qu’entraîneraient une dérégulation du droit du travail et une perte de maîtrise du travail au nom de l’emploi. La politique fiscale et des prélèvements obligatoires, autre voie où les évolutions ne sont pas dictées par la fatalité du moins disant fiscal, fait l’objet d’un article de Bernard Plagnet qui nous trace la perspective réaliste d’une réforme fiscale qui, pour ne pas promettre de « grand soir », peut néanmoins être substantielle. Nous ajouterons dans la rubrique du desserrement des contraintes l’article issu de l’entretien que nous a accordé René Bonnell. Son analyse du secteur audiovisuel montre, s’il en était besoin, que pour bien le penser comme enjeu de civilisation, il faut aussi le considérer comme élément d’une politique de rayonnement économique.
On ne saurait desserrer les contraintes pour le plaisir. Le seul objectif qui le justifie est ce que nous appelons une politique d’abaissement des frontières sociales A propos de la ville, Géraud de Vaublanc montre qu’on a pris le problème à l’envers : on s’est focalisé sur la ville, mais on n’a pas défini les critères d’un partage plus général du fardeau. On s’est complu dans l’impuissance pour n’avoir pas rompu les cloisonnements. C’est peut-être en matière d’enseignement que les changements les plus radicaux sont nécessaires. Résolument, Dominique Franche s’engage dans la voie d’une démocratisation de l’enseignement, soit tout le contraire de ce qui est fait depuis vingt ans. Sur le problème spécifique du logement des plus démunis, Julien Damon offre une perspective nouvelle, fût-elle modeste, là aussi loin des illusions et des incantations. Enfin, Michel Varlot, dans une brève mais importante contribution, montre, à partir de l’exemple des excédents de l’U.N.E.D.I.C., ce que pourrait être une politique de prise en compte générale et non cloisonnée de l’inactivité forcée.
Mais la réforme de la démocratie est la clef de voûte de toute réforme future : Le Banquet l’a souvent illustré. Elle est en tout cas préalable à la réforme dite de l’État, qui n’est jamais que celle de quelques procédures administratives. Réforme institutionnelle d’abord, dont Marc de Monsembernard nous présente le canevas, réforme modeste selon lui, mais urgente et indispensable sauf à ce que nous nous préparions à des bouleversements plus grands. Réforme de la justice, ensuite qui est la condition nécessaire d’un retour de la confiance envers le pouvoir politique, dont Justin Lex nous démontre l’urgence à partir de l’exemple spécifique du parquet. Enfin, la question de la corruption fait l’objet d’une analyse de principe de Mathias Emmerich, qui expose ainsi le pourquoi de l’action qu’il a conduite à la tête de l’Association de défense des contribuables parisiens, sans revenir sur le cas de l’espèce. Cette analyse trouve un point d’application particulier, mais ô combien décisif, dans celle des marchés publics dont traite Franck Lorho.
Enfin, en dehors de toute rubrique, car la France ne peut à elle seule bâtir et faire le monde, Philippe Perret analyse avec précision et subtilité les perspectives de redéfinition des alliances de la France. Sans doute ne s’agit-il pas d’une critique de la politique de défense, mais plutôt d’une mise en perspective nouvelle et parfaitement documentée. Le cadrage ici offert est nécessaire pour penser la politique de défense à l’avenir.