Rare !

Rare !

Marin de Viry

Christine CLERC, Journal intime de Jacques Chirac, Albin Michel, 1995, 434 pages

Ça recommence. Après la biographie de Balladur par Claire Chazal, voilà la vie intérieure de Jacques Chirac par Christine Clerc. Le premier ouvrage était une passion de jeune fille pour une victoire à venir. Le second, la tendresse d’une mère pour un succès advenu. Mais la différence a des racines plus profondes que celle qui distingue la précipitation de la prudence. L’attelage Balladur-Chazal avait quelque chose de très convenable : cheval anglais pommelé, sellerie Hermès, sabots vernis, ramasse-crottes intégré. La collision de Chirac et de Christine Clerc, dans un genre moins discret, produit un bruit de choc entre une dame patronnesse et un danseur de tango.
Rappelons au lecteur progressiste qui est Christine Clerc. Il s’agit d’un monsieur Hulot de genre féminin qui aurait reçu l’autorisation de passer ses vacances dans les allées du pouvoir, armé d’un instamatic, et qui ferait des collages de clichés pour un journal conservateur. Dotée d’un sourire désarmant de bonté et d’un talent de parfaite maîtresse de maison, elle excelle à mettre en exergue le moindre des aphorismes du député le plus plat et le plus justement obscur qu’une conjoncture mystérieuse met à la mode. C’est le type même de l’hôtesse déliée que tous les hommes à surface sociale rêveraient d’avoir pour épouse. On imagine qu’elle vous meuble un blanc dans la conversation en vous amenant un sujet vaguement joyeux et consensuel, d’une voix de soprano qui tinte comme le cristal, qu’elle vous fleurit un trotskiste méphistophélien en lui posant une question tellement insignifiante qu’il en omet de paraître féroce dans sa réponse, qu’elle vous ornemente si bien un imbécile, qu’on en oublie son infirmité.
Las, plutôt que d’approfondir un vrai talent mondain de conversation, Christine Clerc a choisi de s’affranchir, ce qui en France, et chez les femmes de condition, passe par l’écriture d’un livre. Cet affranchissement n’est pas anecdotique : il relègue les œuvres d’Elsa Triolet et de Simone de Beauvoir au rang de timides sommations respectueuses à l’adresse des mâles. Car Christine Clerc fait un ouvrage où la conscience de l’homme, c’est elle. Après la revendication de l’égalité des sexes, elle inaugure l’ère de la fusion-acquisition. Et quel homme fusionne-t-elle ! Non pas le poète social-démocrate longiligne et sirupeux, le harpiste timide au regard velouté que madame Badinter appelle de ses vœux, mais l’illustrissime Jacques Chirac.
Cet homme, nous vous le disons gratuitement, a une pensée intime. Pour le prix d’une entrée à Disneyland-Paris, vous connaîtrez les blessures morales du fauve invaincu, vous tremblerez au contact des pulsions enténébrées de l’infatigable challenger, vous rêverez devant le château mental de son subconscient, ses mâchicoulis, son belvédère sur Balladur, son élection suprême au bois dormant.
Le lecteur rentre dans le livre par une porte molle et n’a qu’à se laisser glisser le long d’un boyau de 434 pages. Il y a comme une expérience esthétique extrême dans ce Journal intime. Cette esthétique extrême ne peut être supportée que par des être étonnamment charpentés ; la folie guette en effet le lecteur, quand le rien enfle jusqu’à former quatre cent trente-quatre pages. La panique saisit la victime lancée dans le vide : « Et si c’était le vrai, ce rien ? », se dit-on, quand, entre mille exemples, Clerc fait dire à Chirac : « Je ne suis pas loin d’avoir envie de scander Arlette, Arlette ! » (p. 399), ou encore, ce jaillissement identitaire : « Au fond, je suis un animal ; un animal politique », et enfin, ce trait qui vaut tout Flaubert : « Dommage, c’est si beau la grâce », dit Jacques Chirac à propos de François Léotard qui vient à en manquer. Cela rappelle cruellement une scène où tel personnage de Flaubert pleurniche au théâtre, en voyant les malheurs s’accumuler sur une héroïne postromantique : « pauvre femme ! » On a l’impression de se vider de son entendement, lorsque l’auteur prête au chef de l’Etat des pensées simiesques de cette nature, et cette impression prévaut interminablement.
De la première page à la dernière, le lecteur tombe lentement, comme une feuille morte dans un courant d’air, et désespérant de toucher la fin du récit, d’aphorismes (« Autrefois, c’était facile, nous n’avions qu’à mobiliser contre le socialo-communisme ») en chiens écrasés du R.P.R. (« Fragile Edouard ! », page 308), de rodomontades in petto en portraits psychologiques du type de ceux qui sont accessibles par Minitel (« Edouard est-il sincère ? », p. 97), d’obscurs slogans d’hyposomniaques en proverbes d’alcoolique mondain, et de vannes d’adjudant en déclarations d’enthousiasme d’une collégienne pour la Création et l’Amour. Bref, si l’on mettait tous les Tex Avery dans le crâne d’un aborigène, que l’on secouait, et qu’on appelait le résultat Jacques Chirac, on aurait plus de chances d’approcher la vie intérieure du Président — réduite à un écorché de sa caricature — qu’en confiant ce soin à Christine Clerc.