Société, sociologie, politique sociale (7)

Société, sociologie, politique sociale

Roland CASTRO, Civilisation urbaine ou barbarie, Plon, 1994, pages

L’histoire actuelle des villes est, selon l’architecte de Banlieues 89, celle d’une inversion de l’esprit humain. Auparavant, avant qu’on les construise, elles étaient préalablement pensées : « Le logos fabriquait le topos ». Aujourd’hui, les villes sont un phénomène topologique avant d’être un phénomène logique. Les villes, autrefois hauts lieux d’intégration par une « topologie rassembleuse en sont aujourd’hui réduites à une politique spécifique qui cherche à produire un espoir de rassemblement et à contenir des forces de déchirement ». La poétique de l’architecture dont Castro fait l’apologie est originale au regard d’un Etat qui se veut « animateur » dans le cadre de la politique de la ville. La énième reconstruction du politique qu’appelle Castro passe par une politique urbaine du beau. Construire des palais en banlieue n’est pas une rêverie pour l’architecte, mais une nécessité. Devant le caractère pour partie fictif du volet insertion du R.M.I., la proximité toujours plus tenace des « exclus » et la singerie médiatique de quelques mesures, certaines fictions sont plus réalistes.
C’est un témoignage d’acteur engagé qui souligne le « désastre idéologique du P.S. ». L’urbaniste soutient que les risques d’exclusion ne seront évités que par l’avènement d’une civilisation urbaine liée à une refondation républicaine intransigeante à partir des principes de droit et de laïcité. Castro affirme par ailleurs le caractère inopérant de l’idée de Nation dans un contexte où la citoyenneté devient postnationale. Cette proposition, comme d’autres, n’est toutefois pas étayée par des définitions précises.


François ASCHER, Métapolis ou l’avenir des villes, Odile Jacob, 1995, 346 pages

Les villes étant aujourd’hui au cœur des interrogations sur l’avenir des sociétés industrialisées et urbanisées, François Ascher, professeur à l’Institut français d’urbanisme, veut revenir sur quelques idées reçues et tenter de mesurer la dynamique actuelle de concentration des hommes, des activités et des richesses dans les grandes villes. Il propose l’appellation de « métapole » pour rendre compte de la nouvelle forme urbaine produite par les évolutions du processus de métropolisation. La métapole n’est plus structurée ni comme la ville industrielle fordienne ni a fortiori comme la ville préindustrielle. « La métropolisation, apparaît comme une étape ou une phase dans un processus d’urbanisation supra-historique, et la métapole comme une forme urbaine co-structurée par l’usage des nouvelles techniques de communication, de conservation et de déplacement des biens, des personnes et des informations ».
Ascher s’intéresse à la question de l’éventuelle dissolution des villes par le progrès des techniques de transport et de communication. Les villes ont tendance à être à la fois attractives et répulsives. On y prédit, avec enthousiasme ou terreur, l’avènement de transformations majeures qu’on imagine parfois radicales pour les villes. Ascher montre que les villes ne sont solubles ni dans les télécommunications ni dans les transports. Il est plus exact d’observer des interactions entre la société et les télécommunications que de chercher à mesurer des impacts. Il faut plus s’inquiéter des interdépendances que de se forcer à trouver des causes aux changements, insiste Ascher. S’il est difficile, voire impossible, de vouloir faire obstacle à la « métapolisation » ou à la globalisation, il est possible et nécessaire de la gérer. Devant la précarisation croissante, il est nécessaire d’agir vite et fortement. « Les principales difficultés ne sont ni techniques ni économiques : elles sont politiques et sociales ». L’enjeu est de « revitaliser voire de reconstituer le système politique et institutionnel tout entier ». Mais Ascher n’est pas très optimiste quant à la volonté des élites de traiter ces dossiers. Selon lui, les « décideurs » ne considèrent pas ces questions comme des questions clefs pour leur avenir, même s’ils lui accordent plus d’importance en période électorale. Aussi, avec d’autres, il s’interroge : « Ne risque-t-on pas de voir s’établir une zone de relégation ou de disqualification, subventionnée et plus ou moins autogérée, de telle manière que la situation n’y soit pas trop explosive et ne vienne pas perturber le reste de la métapole » ?


Michel CROZIER (avec Bruno Tilliette), La crise de l’intelligence. Essai sur l’impuissance des élites à se réformer, InterEditions, 1995, 200 pages

Parce que nous avons de moins en moins confiance en nos élites, mais aussi en nous-mêmes, nous connaissons aujourd’hui un large désarroi. Pour Crozier, ce n’est plus la société qui est bloquée, mais l’intelligence. En France, des élites crispées passées par le système grippé des grandes écoles gaspillent les compétences et empêchent toute réussite dans les réformes. Le constat est clair : les dirigeants et les élites « sont ainsi suroccupés et n’ont pas la moindre disponibilité pour travailler à transformer les systèmes dont ils ont la charge » (p. 10). Ils manquent de distance et de temps critiques. Crozier qui, comme il le note lui-même, a été un certain moment le « sociologue de service », observe avec un regard désabusé une intelligence qu’il est compliqué de faire changer. A-t-il cependant lui-même su résister aux modes et aux simplifications ? L’un de ses précédents ouvrages Etat moderne, Etat modeste n’en témoigne pas avec évidence. Il est un peu facile et rapide de prôner l’écoute contre l’arrogance ou les palabres technocraticos-syndicales traditionnelles. Comment, dans le concret, faire évoluer les pratiques ? Par quels instruments ? Il plaide pour un retour du courage et du changement accompagné. Il faut en revenir à des élites capables de compréhension, habiles à se pencher sur la définition d’un problème avant de courir après des solutions, bien trop souvent inadaptées.
Il remet en cause le système des grandes écoles responsable d’une stérilisation des ressources. Partisan de la suppression des « prépas », de l’E.N.A., des grands corps, des concours (remplacés par une sélection sur dossier), Crozier prend la posture de l’extrémiste. Ses propositions n’ont cependant pas eu beaucoup d’échos. Quant à celles de Jean-Gustave Padioleau, qui ont été entendues, elles ont conduit au renvoi de son auteur de l’école où il enseignait… La guerre de l’intelligence n’est pas la moins meurtrière. Il reste que ce plaidoyer pour l’initiative et contre l’« effrayant gaspillage des talents » (p. 12), auquel on peut souscrire dans l’abstrait, suppose une décision politique et des moyens concrets d’action. C’est désormais un ouvrage politique qu’on est en droit d’attendre.


Abram DE SWAAN, Sous l’aile protectrice de l’Etat, P.U.F., 1995, 377 pages

Dans une perspective de sociologie historique comparative et de théorie de l’action collective, Abram de Swaan, professeur de sociologie à l’université d’Amsterdam, s’est intéressé à la dynamique du processus de collectivisation qui a conduit à la réalisation de l’Etat-providence contemporain. En étudiant le développement de plusieurs institutions dans cinq pays et pendant un demi-millénaire, tâche gigantesque, l’auteur s’est intéressé aux évolutions des interdépendances entre les riches et les pauvres. Celles-ci sont fondamentales pour comprendre le processus de collectivisation qui sous-tend le processus de réalisation de l’Etat moderne. Comme Norbert Elias s’attachait à observer et décrire le processus civilisateur, Swaan traite du processus de collectivisation qui est directement rattaché à l’interdépendance croissante des êtres humains.
L’Etat-providence est aujourd’hui atteint dans sa dimension technique, politique et philosophique. Mais ces atteintes ne sont, pour Swaan, que superficielles dans la mesure où la modernité est toujours ancrée dans le processus continu de collectivisation des soins médicaux, de l’enseignement et du maintien des revenus. Ce qui est le plus préoccupant n’est pas, pour l’auteur, la crise du mode de financement des protections collectives mais le « contrôle toujours croissant de l’Etat central et de son conglomérat de bureaucraties sur des aspects de la vie de plus en plus intimes ». Swaan donne les raisons pour lesquelles les hommes ont élaboré des systèmes collectifs pour répondre à des difficultés dans les domaines de la santé, de l’éducation et de l’assistance. Swaan conclut son analyse en observant qu’à l’échelle mondiale, Etats occidentaux et Nations du Tiers-monde se retrouvent dans une dynamique d’interdépendance, comme les riches et les pauvres de la fin du Moyen Age. Les dilemmes d’action collective se répètent à l’échelle internationale, et ce sont de nouveaux modes de régulations et de coopération qui sont à attendre.


Philippe VAN PARIJS, Sauver la solidarité, Cerf, 1995, 100 pages

L’ouvrage est dédié à « John Rawls, incontournable allié pour penser la gauche de notre temps ». Comme Van Parijs le dit aussi, « la pensée de gauche de notre temps sera rawlsienne ou ne sera pas » en ce qu’elle doit être à la fois libérale et solidariste. Pour autant, il s’agit aussi de penser « contre Rawls » lui-même, tant il est vrai qu’il existe un « rawlsisme de droite » inhérent à la pensée de l’auteur de la Théorie de la justice lui-même : par souci d’efficacité, il faudrait moins taxer les riches. L’auteur se prononce au contraire pour le maintien et le dépassement de l’Etat-providence dans une allocation universelle consacrant le « droit au non-travail », pour un patriotisme solidariste — il faut « commencer par lutter pour préserver les espaces de distribution existants, contre le morcellement territorial de la solidarité » (p. 20) et empêcher les membres d’une société de profiter de l’internationalisation des marchés pour chercher à l’étranger le « rendement le plus lucratif […] pour les facteurs de production que l’on détient » (p. 24) — et, en même temps, la mise « en place de mécanismes de redistribution interpersonnelle massive au niveau européen » (p. 21) en attendant la réalisation « d’une démocratie dilatée à l’échelle de la planète entière » (p. 23). L’emboîtement des différents niveaux serait réalisé grâce à l’application du principe de subsidiarité. Il s’agit là d’un projet radical de transformation à l’échelle des Etats et du monde, de la défense de ce que Van Parijs appelle « l’éthique sociale » — il n’est pourtant pas sûr que nos sociétés aient un ethos unique. N’est-il pas illusoire toutefois de penser, par exemple, que « l’instauration d’un marché mondial constitue peu à peu l’humanité en un seul peuple » et qu’il s’agit d’« une chance inouïe à saisir, la possibilité de réaliser l’exigence éthique exaltante de non-discrimination, de solidarité mondiale apparue dans nos cultures avec les grandes religions universelles » ? (p. 85)


Albert OGIEN, L’esprit gestionnaire. Une analyse de l’air du temps, Ed. de l’E.H.E.S.S., 1995, 226 pages

Une analyse curieuse et un peu désordonnée, pas inintéressante pour autant. On ne lira pas ici une énième critique de la technocratie, ni un traité de gestion publique, mais une analyse, inspirée par les schémas wébériens, du processus de rationalisation dans l’administration. Il vise à saisir l’« état de rationalisation » actuel et situé auquel correspond ce qu’Ogien appelle l’esprit gestionnaire. L’aspect le plus original de cet ouvrage réside dans son analyse de la connaissance des faits économiques et sociaux. Des exemples concrets au milieu de l’ouvrage, liés notamment à une analyse assez fine du R.M.I., mais perçus de manière assez abstraite et parfois schématique. L’intérêt de l’ouvrage réside davantage dans des remarques ponctuelles au fil des pages que dans son projet global, dont on saisit encore mal la portée et la pertinence. A la fin de l’ouvrage, on continue à se poser la question — pas vraiment abordée — : pourquoi avons-nous souvent des gestionnaires si médiocres, une si forte indifférence des politiques à la gestion concrète de l’Etat — ceci expliquant cela — et que faire pour changer cet état de fait ?