International (7)

International

Pierre HASSNER, La violence et la paix. De la bombe atomique au nettoyage ethnique, Éditions Esprit, 1995, 400 pages

Ce recueil d’articles de Pierre Hassner traduit un parcours qui va de la philosophie politique à son application à des cas concrets d’analyse des relations internationales. Acteur engagé dans les débats internationaux, ces textes — écrits entre 1964 et aujourd’hui — sont guidés, comme il le dit, par un refus de la connivence des bonapartistes et des bolcheviks et une adhésion à une alliance entre les libéraux et les libertaires (p. 12). Exploration rigoureuse de la scène internationale, cet ouvrage se caractérise par une grande modestie de ton, un refus des explications monistes et des grandes perspectives globalisantes, une confrontation perpétuelle entre l’étonnement devant le fait singulier et imprévisible et le souci de comprendre à l’aide d’outils conceptuels rigoureux. En tant que tel, l’ouvrage n’est pas résumable ; il a le grand mérite de n’être pas synthétisable par une idée ou une clef, et de restituer aux choses leur dimension d’ambiguïté. Le plus remarquable de tous ces articles est sans doute celui intitulé « la guerre et la paix », qui figure dans le Dictionnaire de philosophie politique . Ne notons ici que cette réflexion : « La question est de savoir si les peuples peuvent vivre dans ce que Claude Lefort appelle “l’indétermination démocratique”, si une communauté politique peut subsister sans projeter hors d’elle, pour l’adopter, une incarnation sacrée d’elle-même sous la forme du Souverain, et, pour la haïr et la détruire, une incarnation de l’Autre ou du mal sous la forme du bouc émissaire » (p. 60).


Edward N. LUTTWARK, Le rêve américain en danger, Ed. Odile Jacob, 1995, 464 pages

L’expert en stratégie et en économie, consultant de nombreux pouvoirs aux Etats-Unis et en Europe, propose ici une analyse du déclin américain qui est l’un des thèmes de prédilection depuis une dizaine d’années de nombreux analystes d’outre-Atlantique. Son constat de départ, qu’il restitue dans une introduction destinée aux lecteurs français soucieux de tirer les leçons de l’éclatement décrit de la société américaine, est replacé dans la perspective plus générale d’évolution de ce qu’il appelle le « turbocapitalisme » : « la tendance lourde à l’égalisation des revenus s’est donc inversée » (p. II), et cela notamment en raison de la concurrence accrue qu’impose la mondialisation. La nouvelle société est aussi une société de contrôle — des échelons supérieurs de l’entreprise sur les plus bas — et d’insécurité plus grande, et ce de manière concomitante à une diminution du contrôle public. Luttwark estime qu’on ne peut ni ne doit résister à ce « turbocapitalisme » mais en comprendre les conséquences, en particulier l’« insécurité matérielle » (p. XIV) qui menace la stabilité politique. C’est donc dans le contexte nouveau qu’il faut comprendre le caractère inacceptable de la « flexibilité absolue de la société » (p. XVI).
Son analyse du désastre que connaît le système éducatif américain est fort intéressante et débouche sur des propositions consistant notamment à limiter les pouvoirs des 15 376 districts scolaires et à prévoir des « interventions fédérales spécifiques pour élever le niveau dans tout le pays » (p. 372). Il imagine ainsi un système où les enseignants passant « des examens écrits nationaux identiques […] toujours avec un haut niveau d’exigence » (p. 373) seraient récompensés sur le plan pécuniaire, une partie du salaire étant pris en charge pas l’Etat fédéral. Il se prononce aussi pour l’institution de diplômes fédéraux de fin d’étude afin d’« établir des critères nationaux de niveau pour les établissements scolaires » (p. 375). Il ne propose certes pas la création aux Etats-Unis d’un baccalauréat, mais d’examens nationaux ciblés sur des disciplines de base et des formations professionnelles aux différents stades du parcours éducatif, et ce essentiellement afin de rehausser la formation des plus démunis. La leçon doit être entendue de tous ceux qui, en France, imaginent que la solution aux maux de l’éducation réside dans la décentralisation du système. On lira aussi, sans nécessairement les approuver, ses propositions fiscales — plaidoyer pour la création d’une T.V.A. et pour la suppression des déductions fiscales et crédits d’impôt qui compliquent l’impôt sur le revenu — destinées à lutter contre le sous-investissement public aux Etats-Unis, lié en grande partie à la faiblesse de l’épargne, et à l’endettement de l’Etat fédéral. On notera aussi le plaidoyer de l’auteur pour la définition d’une politique industrielle aux Etats-Unis et la création d’un M.I.T.I. à l’américaine ainsi que pour un « désarmement économique général et total » (p. 423). A noter aussi sa critique du juridisme américain et ces remarques en passant : « Ce ne sont pas les émeutes de Los Angeles, en 1992, qui sont une surprise, c’est plutôt l’apparente tranquillité qui règne, la plupart du temps, un peu partout » (p. 270) et « On ne peut imaginer que le régime démocratique survivrait longtemps à l’appauvrissement de tous les Américains » (p. 157). Une belle leçon sur les conditions d’établissement de la puissance d’un Etat.


Emmanuel SIVAN, Mythes politiques arabes, Fayard, 1995, 296 pages

On ne peut comprendre la politique sans percevoir les mythes — notamment celui de l’unification arabe — qui la structurent. L’auteur, professeur à l’université hébraïque de Jérusalem, entreprend une descente dans la profondeur de l’imaginaire politique arabe et les confronte à la réalité la plus contemporaine. Son analyse, d’une érudition éblouissante, repose sur l’examen non seulement des mythes eux-mêmes, mais aussi des « médiateurs », notamment les historiens. Son analyse du passé médiéval tient une place importante en raison de sa présence dans la conscience collective forgée notamment par les intellectuels arabes. Sivan rappelle ainsi que 43% des thèses soutenues dans les universités égyptiennes entre 1933 et 1975 portaient sur une période comprise entre le VIIe et le XVe siècle. Tout un chapitre, intitulé « les révisionnistes », est consacré au réexamen de la tradition islamique par une certaine gauche arabe, soucieuse dans un premier temps surtout de dénoncer les supercheries des régimes « révolutionnaires » et « progressistes » et, par la suite, « l’incapacité des sociétés arabes à s’adapter à une démocratie et à une laïcité dignes de ce nom » (p. 142). L’établissement d’un contre-mythe, produit de l’analyse critique du passé, est le résultat de ce travail, à but politique, accompli par sociologues, philosophes et surtout historiens dans des conditions précaires. Il tend à montrer notamment le caractère exceptionnel de Mahomet par rapport à son temps et la dilapidation de son héritage, l’incapacité des grands savants et philosophes — Avicenne, al-Farabi, Averroès, Ibn Khaldun notamment — à créer une « tradition continuée » (p. 173) et à façonner les mentalités comme le cartésianisme en France. C’est ainsi que ces historiens expliquent, qu’en raison de l’obscurantisme dominant et du consensus pour la répression de la moindre déviance, « la pensée scientifique et philosophique s’est éteinte prématurément » (p. 174). Sivan cite ainsi le Libanais Zaynati : « Bagdad n’a pas succombé en tant que capitale culturelle en 1258 [quand elle a été conquise par les Mongols], mais en 1150, quand le calife al-Mustanjid a donné l’ordre de brûler tous les livres scientifiques. La civilisation arabe en Espagne n’a pas péri en 1492 [avec la prise de Grenade], mais dès la fin du XIIe siècle, quand le calife al-Mansur a brûlé les livres d’Averroès » (p. 175). Mais, étant donné la prégnance de l’histoire sur les mentalités, on ne peut imaginer bâtir brutalement une société nouvelle, laïque et progressiste. C’est tout l’enjeu de la modernisation des pays arabes dans les circonstances actuelles : l’intelligentsia arabe éclairée ne peut nier les mythes qui les structurent ni accepter le détournement de l’histoire au profit de l’islamisme radical.