Histoire (7)

Histoire

Pierre MIQUEL, Les quatre-vingts, Fayard, 1995, 322 pages

Quatre-vingts députés et sénateurs ont voté « non », le 10 juillet 1940, à Laval et à Pétain qui demandaient les pleins pouvoirs pour changer de régime. Cinq cent soixante-neuf parlementaires avaient dit « oui ». La plupart des contestataires, qui avaient marqué leur refus de l’indignité nationale, ont sombré dans l’oubli . Certains avaient été arrêtés, déportés — sur dix, cinq moururent dans les camps (Jordery, Thivrier, Rambaud, Malroux et le marquis de Moustier) — ou assassinés (Dormoy, Camel et Pézières) après s’être engagés dans la Résistance ou avoir couvert des activités de réseau. P. Miquel fait revivre dans ce beau livre leur mémoire et explore, en analysant avec minutie les coulisses du vote, le sens de leur engagement. Il rappelle aussi les conséquences de cet acte inaugural du régime de Vichy : « Le vote du 10 juillet avait rendu parfaitement légales toutes les mesures, les actions, voire les coups bas d’un régime, d’une administration, d’une justice et d’une police, qui, sans ce texte préalable, inattaquable en droit, eussent fait figure d’exactions d’un pouvoir de fait, d’un pouvoir usurpé, qui n’aurait pas représenté la France. […] Le vote du 10 juillet était l’acte décisif qui avait rendu possible de bâillonner les libertés, et de livrer le pays à la discrétion de l’occupant » (p. 264). Ce n’est pas un hasard s’ils furent reconnus par le général de Gaulle comme les premiers résistants et reçurent mission, le 11 octobre 1944, de constituer le comité de désignation des parlementaires à l’Assemblée consultative provisoire (p. 251). Son analyse des motivations des « non » est extrêmement fine. On notera en particulier l’importance du facteur municipal (voir notamment le groupe des cinq maires parlementaires finistériens) et géographique (façades maritimes et régions montagneuses) dans le vote. Une vraie leçon d’histoire.


Stéphane COURTOIS, Marc LAZAR, Histoire du Parti communiste français, P.U.F., 1995, 440 pages

Rares sont les histoires du P.C.F. Encore plus les histoires rigoureuses, qui ne sombrent ni dans la défense officielle — voir notamment le Manuel d’histoire du P.C.F. de 1964 expliquant à ses historiens comment il convient de l’écrire — ni dans l’acte d’accusation qui n’explique rien. Tirant parti des recherches menées aussi bien du côté des historiens — dans la lignée d’Annie Kriegel — que des politologues — à la suite de Georges Lavau —, s’appuyant sur les archives soviétiques et est-européennes ouvertes après l’effondrement du bloc communiste — l’histoire nationale du Parti est inséparable de son histoire internationale —, S. Courtois et M. Lazar renouvellent l’appréhension du communisme français, tant dans sa dimension politique et idéologique que sociale. Ils décrivent aussi son inclusion dans la réalité nationale, sa capacité « à s’insérer dans des continuités » (p. 20) et à structurer des appartenances. Ils s’inscrivent ainsi en faux contre une idée reçue : le P.C.F. n’a pas, selon eux, été « la force, archaïque en France, opposée durablement et systématiquement à toute évolution » (p. 420). Il a au contraire « contribué à transformer la civilisation industrielle en valeur positive et à la rendre acceptable », ce qui a d’ailleurs conduit à son déclin et à un divorce d’avec la société française. Pour l’avenir, ils en restent aux interrogations : quelle « identité communiste et révolutionnaire » (p. 414), pour autant qu’elle puisse encore exister, pourra structurer son projet pour l’an 2000 ? Autrement dit, sera-ce à lui d’incarner à l’avenir, comme il le fait encore, et avec quel succès possible, la contestation de la « démocratie représentative » au nom d’une « démocratie incarnative » animée par la passion révolutionnaire qui a permis au P.C.F. d’acquérir, à partir du Front populaire, une place essentielle dans la vie politique française ?


Bertrand LEVERGEOIS, Giordano Bruno, Fayard, 1995, 572 pages

Un très beau livre par le spécialiste de Giordano Bruno, mort sur le bûcher de l’Inquisition en 1600 après avoir refusé de revenir sur ses positions. Comme le rappelle l’auteur, Bruno ne bénéficie pas de l’indulgence actuelle de l’Eglise catholique à l’endroit de Galilée : sa condamnation est reconnue, « indépendamment du jugement qu’on veuille porter sur la peine capitale qui lui fut imposée » comme « pleinement motivée ». Ses thèses font d’ailleurs l’objet de réprobations identiques chez les luthériens et les calvinistes. La vie de ce dominicain ayant rompu avec son ordre est inséparable de sa pensée dont B. Levergeois retrace les cheminements au fil des pérégrinations du philosophe. Quelle fut son ambition ultime ? « Passer au crible tous les domaines de la réalité, y compris celui de la religion » (p. 285). Bruno n’aurait pas supporté la « brunomanie », justement dénoncée par l’auteur, qui associe les républicains , le marxiste Labriola, le fasciste Gentile et le théologien Drewermann. C’est, au contraire, la vérité de Bruno qui est présentée ici, dans le cadre inquiétant des troubles du XVIe siècle finissant marquant le reflux de l’esprit de la Renaissance.