Philosophie politique (7)

Philosophie politique

Michel SENELLART, Les arts de gouverner. Du regimen médiéval au concept de gouvernement, Le Seuil, 1995, 316 pages

Comprendre la naissance de l’Etat moderne ne peut se faire seulement à l’aide des grands concepts que nous ont légués notre tradition philosophique : souveraineté, contrat social, démocratie. Il convient aussi de comprendre comment s’est formalisée — et ce dès le Moyen Age — une conception de l’art de gouverner. Inspiré par la méthode de Michel Foucault, M. Senellart n’entreprend pas de chercher une essence intemporelle de la politique mais de repérer les figures historiques du gouvernement à travers les théories, notamment de la raison d’Etat, qui ont prospéré dès le Moyen Age. Ce parcours passionnant le conduit non seulement à étudier les discours du pouvoir sur lui-même mais également les conceptions de la société et du monde qu’ils véhiculent. Se dessinent à travers ces pages les différentes figures du prince, les diverses conceptions des finalités assignées au pouvoir et les règles présidant à la direction de l’Etat. Guidées par une dialectique du visible et du secret, d’une confrontation permanente entre le gouvernement et la société qu’elle régit, ses analyses érudites, qu’il faut prendre davantage comme des hypothèses devant féconder la recherche que comme des vérités incontestables, permettent de relire saint Thomas, Bodin, Machiavel et tant d’autres avec un œil neuf. Un ouvrage sur lequel il est indispensable de travailler — parfois peut-être pour invalider certaines des hypothèses auxquelles le projet même de l’auteur a donné un tour volontiers systématique.


Marcel GAUCHET, La Révolution des pouvoirs. La souveraineté, le peuple et la représentation, 1789-1799, Gallimard, 1995, 288 pages

Probablement le plus remarquable ouvrage d’histoire et de philosophie politiques de la rentrée ou, plutôt, très exactement, une histoire philosophique poursuivant et amplifiant le travail engagé avec La Révolution des droits de l’homme . Un renouvellement considérable de la connaissance de la pensée révolutionnaire, fondé sur des documents inédits ; un travail d’« archéologie » qui donne à comprendre la question centrale de la démocratie moderne : celle des rapports de « semblance » entre pouvoir et société. Au départ, la question perçue comme essentielle par tous ceux qui ont réfléchi sur la Révolution : pourquoi l’affirmation rigoureuse des principes de la politique moderne ne conduit pas à établir de manière durable des institutions ? Toute l’analyse est guidée par l’intuition qu’ont eue de nombreux révolutionnaires de l’insuffisance du « jeu » d’échanges entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif pour assurer la représentation ou, plus précisément, la « prise du corps politique sur lui-même » (p. 17) qu’on appelle souveraineté du peuple. Il montre ainsi de manière novatrice comment les révolutionnaires ont cherché à découvrir un troisième pouvoir — certainement pas judiciaire —, méta-pouvoir ou pouvoir de contrôle de la délégation davantage que super-pouvoir, pour établir un système institutionnel cohérent. C’est toute la question de la représentation qui se trouve ainsi ouverte de manière complètement originale et dépassant les catégories classiques dans lesquelles nous sommes enfermés — nous aurons l’occasion d’y revenir. Le plaisir de lire cet ouvrage est celui d’une découverte de terres jusque ici inexplorées par la pensée.


Myriam REVAULT D’ALLONNES, Ce que l’homme fait à l’homme. Essai sur le mal politique, Le Seuil, 1996, 168 pages

Une exploration systématique de la question ouverte par Hannah Arendt de la banalité du mal et de la liberté. L’ouvrage, très bien rédigé — quoique parfois un peu lyrique —, décrit le milieu politique dans lequel s’inscrit l’action humaine. Une relecture d’Aristote, de Kant et de Schmitt notamment et une réappréciation utile de H. Arendt permettant de combattre les contresens dont sa pensée a parfois été l’objet. Aux antipodes de la naïveté anthropologique et de l’angélisme qui animent trop souvent une certaine « philosophie » contemporaine et un refus tout aussi conséquent d’une prétendue malédiction métaphysique de l’humanité. Un ouvrage tout à fait éclairant.


Albert O. HIRSCHMAN, Défection et prise de parole, et Un certain penchant à l’autosubversion, Fayard, 1995, 214 et 368 pages

Paraissent simultanément en français deux ouvrages fondamentaux d’Albert Hirschman (né en 1915). Le premier, écrit en 1970, sur le fondement d’une analyse économique, explique les deux formes de mécontentement que sont la défection et la prise de parole. Le second est un recueil d’articles qui sont à la fois des commentaires sur l’actualité, des réponses aux critiques et des repères biographiques. Que le premier paraisse en 1995 n’est pas fortuit : l’analyse de Hirschman paraît rendre compte d’attitudes contemporaines, en France comme ailleurs, devant l’insatisfaction envers l’offre politique — qui n’est d’ailleurs pas l’objet de l’étude de l’auteur : le retrait, y compris vers le nulle part de l’abstention, ou la protestation, purement critique, devant le système et en marge de celui-ci. Comme tout modèle, la théorie d’Hirschman comporte un risque : celui d’enfermer les réactions des citoyens dans des cadres prédéterminés, mais on ne peut désormais se passer des idéaux-types qu’il présente. Toute la question est bien, en effet, de savoir comment créer les conditions où, la défection devenant impossible, la prise de parole devient inévitable.
Le second ouvrage, placé sous le signe de son cinquième chapitre, est, par définition plus divers. Il tend notamment à montrer, à travers des analyses concrètes — l’exportation de la révolution keynésienne aux Etats-Unis, le développement économique de l’Amérique latine, les problèmes de l’industrialisation, les conséquences des révolutions de l’Est sur les pays du Sud, etc. — qu’il faut résister « au chant séduisant du paradigme unique » (p. 172). Il commence par une application — autocritique — des concepts de défection et de prise de parole au destin de la R.D.A. et s’achève par une analyse des conflits sociaux qui accorde une place importante à la querelle entre libéraux et communautariens. Se demander, avec Hirschman, « s’il est utile d’être en permanence pourvu d’un ensemble complet d’opinions bien tranchées » (p. 164) et se refuser à avoir une Weltanschauung — ce qui n’empêche ni l’indignation, ni l’action —, n’est-ce pas la marque d’une grande sagesse, intellectuelle et politique.