Politique et actualité (7)

Politique et actualité

Paul THIBAUD, Et maintenant. Contribution à l’après-mitterrandisme, Arléa, 1995, 156 pages

Après la terre brûlée laissée par F. Mitterrand, que faire ? Comment desserrer les contraintes et combattre le sentiment d’impuissance qui pèse sur la politique ? Paul Thibaud propose ici rien de moins que le cadre, certes à compléter, d’un projet politique d’ensemble. L’Etat est au centre de ces prolégomènes à toute réflexion future sur la politique : « L’Etat n’est pas obligé de faire semblant de tout pouvoir et de tout savoir pour être légitime ; en revanche, il ne peut oublier qu’il est responsable, en dernière instance, de la survie des valeurs de la communauté » (p. 123). L’ouvrage plaide pour une « reconstruction civique » (p. 144), dont il reste toutefois à définir les instruments concrets. Des intuitions fortes sur l’Europe dont P. Thibaud dessine le but de manière forte et originale : « Grandir les nations, les ouvrir à de nouvelles responsabilités, surmonter, dans ce continent, la distinction non pas de taille mais de nature qui, traditionnellement, sépare les petites et les grandes nations » (p. 97). Peut-être plus rapide sur les questions économiques et sociales. Des remarques pertinentes sur l’éducation, même si les moyens de la réussite ne sont pas décrits. Une base de départ nécessaire pour tout projet de reconstruction politique — mais il faudrait plus de 156 pages pour l’écrire —, un livre à débattre. Curieusement aujourd’hui le seul de son genre.


Pascal BRUCKNER, La tentation de l’innocence, Grasset, 1995, 313 pages

Pour Pascal Bruckner, l’individu occidental contemporain est engourdi dans deux grands mouvements parallèles : la victimisation et l’infantilisme. Alors qu’il y a une trentaine d’années se développaient les mouvements libertaires de remise en cause, aujourd’hui on a plus souvent recours au psychiatre, à l’avocat et au médicament qu’à la responsabilité et à l’intelligence. Scandalisés par le moindre incident dans notre existence, nous crions à l’obscurité et à la barbarie lorsque nous ne sommes pas immédiatement contentés. Infantilisés, nous voulons garder à jamais la liberté des enfants, que nous avons par ailleurs transformés en « petits rois », sans jamais accepter la maturité. Victimes permanentes, on nous doit toujours plus. Notre rétribution ne sera jamais suffisante pour récompenser notre contribution. Chaque groupe doit s’ériger en victime pour accéder à la récompense ou, au minimum, à la reconnaissance. Voilà pourquoi les antisémites veulent être « juifs », pourquoi les plus privilégiés se découvrent toujours « exclus ». « L’inversion victimaire », telle est la rhétorique qu’utilisent les Serbes pour légitimer leur vengeance et leurs massacres. Tyrannisé, opprimé, persécuté, exploité : sans cela pas de légitimé.
La médicalisation croissante de l’existence est signe de nos frustrations et de notre incapacité à surmonter une existence toujours incertaine et une histoire toujours tragique. Le recours croissant aux antidépresseurs cherche à nous faire rester enfants, puis à nous faire poser comme victimes de ces médicaments. Si Bruckner décrit nos lamentables lamentations, il n’étaye pas suffisamment sa thèse sur des données indiscutables et une analyse assez serrée. On peut s’interroger, en effet, sur la validité d’une thèse, présentée avec aplomb, sur un tel sujet qui n’indique pas sa dimension exacte dans la réalité sociale. Peut-on construire une théorie en partant de faits anecdotiques ? C’est fort douteux.


Jacques ATTALI, Verbatim II 1986—1988 et Verbatim III 1988-1991, Fayard, 1995, 520 et 786 pages

Après Verbatim I , voici le paysage tracé par J. Attali de la première cohabitation puis de la période du gouvernement Rocard. L’avertissement est clair : « Les éventuels démentis à venir ne signifieront pas que j’ai altéré la teneur de ces propos ou en aie inventé certains, mais que leur publication est jugée inopportune par ceux qui les tinrent » (Verbatim II, p. 7 ). Cela autorise l’auteur à dévoiler beaucoup de choses. On notera aussi la précaution qui lui permet de brosser le portrait de l’homme d’Etat — distingué du politicien — : « Un homme d’Etat sait fort bien que toute son action est faite pour être un jour connue de tous. Il parle donc en conséquence, même en privé » (Verbatim II, p. 8). Cela précède un éloge de la transparence démocratique… Quant à « l’horizon réservé » (Idem, p. 10), qui caractérise selon lui le Président de la République, ce temps long de l’histoire, justifie-t-il la préoccupation davantage du court terme que du long qui transparaît dans ces pages, à moins qu’il ne s’agisse que d’un effet du genre choisi ? Bien sûr, on « apprend » beaucoup sur les hommes, les raisons des décisions et les jeux d’apparence, et l’on s’amusera — ou s’attristera — de telle ou telle maxime du Président ou de tel autre. Ne citons ici que la phrase présidentielle du 8 mai 1988 : « L’important n’est pas que je sois Président de la République, cela, je le suis depuis sept ans. C’est que j’aie été réélu. Cela va forcément transformer le paysage politique » (Verbatim II, p. 504). Jamais le pays n’a été autant absent qu’au fil de ces pages.
Verbatim III rend compte d’une histoire plus proche et plus actuelle. L’opposition entre le chef de l’Etat et son Premier ministre occupe, sur le plan intérieur, une part prépondérante. En raison d’une distance plus grande entre le « mémorialiste » et l’ancien Président, le propos de J. Attali paraît plus cru. Ainsi, il n’hésite pas à affirmer qu’« en se faisant réélire, François Mitterrand ne paraît pas habité par une ambition particulière. […] Il ne s’agit plus pour lui de changer la vie, mais, au mieux, d’accompagner les énormes transformations à l’œuvre de par le monde et, par contrecoup, dans le tissu social français ; au pire, de garder jalousement le pouvoir dans une ambiance qu’empoisonne dès le début la multiplication des “affaires” et les circonvolutions de l’“auto-amnistie” » (p. 10). Lorsqu’il entreprend néanmoins de qualifier ces années de « créatives », c’est pour souligner le bilan « qui est loin d’être dérisoire » du gouvernement de Michel Rocard et défendre « l’ambition unique : la construction européenne » du Président en matière de politique étrangère. Parlant des quatre dernières années du second septennat — celles qu’il ne raconte pas, faute d’en avoir été le témoin —, il peut même écrire que « rien d’essentiel, vraiment rien, ni en politique intérieure ni en politique étrangère, ne marque la conduite des affaires de la France par François Mitterrand » (p. 761). L’ouvrage se termine par un appel à une révolution fondée sur la réduction drastique de la durée du travail, la redistribution massive des revenus — « sans pénaliser les créateurs qui font avancer la société » et l’emploi « d’énormes ressources budgétaires à l’intégration des minorités, richesse de la France de demain » (p. 767), la création d’une nouvelle Union européenne continentale et la défense par la France d’un projet pour le monde. Il n’apparaît pas avec évidence dans le livre — fort intéressant pour les détails de négociation qu’il donne — que cela ait été entrepris.


Jean-François KAHN, La pensée unique, Fayard, 1995, 300 pages

Le père de L’Événement du jeudi écrit comme son journal : il utilise 100 pages là où une idée pourrait être développée en deux, il assène des vérités là où serait nécessaire une argumentation détaillée, et tout cela dans un style qui emprunte davantage à la rhétorique du spaghetti qu’à la pensée cartésienne. Tout n’est pas sans pertinence pourtant dans cet ouvrage : critique des illusions des sondages d’avant l’élection présidentielle, description de l’attitude de certains journaux pendant la campagne, dénonciation de la confusion entre populisme, anticonformisme et lepénisme, mouvement de va-et-vient des propositions politiques entre les facilités de pensée les plus rapides — sur la monnaie, l’Europe, les salaires et l’emploi, etc. — et l’utopie la plus inopérante. Pour donner quelque crédit à son plaidoyer contre la pensée unique, les deux tiers du livre sont consacrés à la reprise de ses éditoriaux de L’Événement. Au moins, Kahn a-t-il l’honnêteté de reconnaître qu’il participe du système, et son indépendance dans ses critiques — la ligne rouge n’est jamais dépassée à l’égard de ce qu’il appelle « le système intello-médiatique » — comme dans ses éloges est fort douteuse. Ce ne sont pas seulement ses écrits mais surtout ses actes qui manquent sérieusement de crédibilité. J.-F. Kahn conforte le système davantage qu’il ne le met en cause. L’intuition suffit-elle sans la rigueur, intellectuelle et comportementale ?


Guy COQ, Laïcité et République. Le lien nécessaire, Ed. Du Félin, 1995, 336 pages

Le plaidoyer de Guy Coq, chrétien engagé et républicain de gauche, n’est pas abstrait ni incantatoire. Il repose sur des analyses précises tant des missions de l’école que des conditions de stabilité de la société — ainsi que, de manière apparemment plus périphérique au sujet principal du livre, sur un plaidoyer pour « que recule en l’Eglise la logique du pouvoir » (p. 326). Ouvrage de passion — en même temps que d’espoir, malgré le plus probable —, il opère un réexamen à la fois des grandes missions de l’éducation, des débats pédagogiques les plus récents et de leurs déterminants historiques, des politiques suivies et des grandes querelles ayant secoué l’école et la société ces dernières années (1984 et 1994 et querelle du foulard notamment). On notera tout particulièrement son analyse fondamentale, reprenant ses interventions publiques de ce moment-là, notamment dans Esprit , des projets inaboutis du gouvernement Balladur de 1993, resitués dans la perspective d’un projet porté par une partie de la droite (notamment Guy Bourgeois) : délégitimer l’école publique, critiquer l’intervention de l’Etat dans l’organisation de l’école « à l’aide d’une idéologie pédagogiste à la mode » (p. 71) aboutissant à faire de l’école non « une affaire d’Etat » mais « un problème local », l’école devenant un produit soumis aux lois du marché. Derrière ce projet, apparaissaient la consécration de la disparition de la fonction de l’école de « préparer l’unité du corps social » (p. 72) et des risques considérables de ségrégation. Comme le rappelle Guy Coq, reprenant le texte d’un numéro spécial d’Esprit d’octobre 1949, « il n’est pas absolument vrai de dire que les parents ont droit de choisir l’école de leurs enfants » (p. 73). Mais il est vrai aussi, comme l’analyse Guy Coq de manière rigoureuse et fine, que l’érosion de l’idéal de justice sociale et le recul de la responsabilité politique dans la définition des missions de l’école avaient été préparés par une partie de la gauche au pouvoir et de ses idéologues.