La géopolitique comme idéologie

La géopolitique comme idéologie

Dominique Franche

A propos de Claude Raffestin, Géopolitique et histoire, Payot, 1995, 330 p.

La géographie fut autrefois une discipline fort en vogue dans notre pays, et une discipline fort influente, qui inspira leurs meilleurs travaux à des historiens comme Fernand Braudel ou Georges Duby. Confortablement assis sur leur branche du savoir, les géographes eux-mêmes s’employèrent à la scier consciencieusement après la seconde guerre mondiale, jusqu’à la réduire à ses copeaux actuels. L’obstination, exclusivement française, des mandarins à maintenir une nuisible et fictive unité entre géographie physique et géographie humaine, puis, par réaction, le rejet tout aussi nuisible des références au cadre physique des activités humaines, enfin le refus d’une réflexion digne de ce nom sur la nature exacte de leur discipline — faute de compétence —, ont fait sombrer les géographes dans un anonymat presque complet. Le « public cultivé » ne sait plus trop aujourd’hui ce qu’est la géographie, dont les cours ennuyeux dispensés dans l’enseignement secondaire ne peuvent donner qu’un très pâle reflet, malgré l’intérêt que ce savoir devrait susciter chez n’importe quel citoyen désireux de comprendre les enjeux du monde actuel et passé.
On ne saurait donc trop se réjouir de la récente publication de trois ouvrages qui tranchent par rapport à la médiocrité ambiante, à la fois par l’ampleur de leur documentation et la rigueur de leur pensée. Avec Les raisons du paysage (Hazan, 1995), Augustin Berque, spécialiste du Japon, nous donne de nouvelles clefs pour comprendre cette relation à l’environnement qu’est le paysage. Dans L’eau de neige (Fayard, 1995), Xavier de Planhol dessine une étonnante, érudite et passionnante géographie historique et culturelle « du rafraîchissement des boissons », à consommer sans modération. Surtout, Claude Raffestin, un géographe genevois trop peu connu en France, nous a livré il y a quelques mois un ouvrage que devrait lire toute personne intéressée par la géopolitique, la géographie ou les sciences politiques : Géopolitique et histoire (écrit en collaboration avec Dario Lopreno et Yvan Pasteur), un livre dont le contenu polémique, le sujet et la qualité intrinsèque méritent un examen attentif.

Enfin une controverse !

Le premier intérêt qu’offre Géopolitique et histoire est de secouer la géographie, cette belle endormie. Depuis trente ans, les géographes ont en effet fondé diverses chapelles qui s’ignorent superbement : chacune d’entre elles possède sa propre revue, et toute esquisse de controverse, fort rare au demeurant, se voit aussitôt taxée de « règlement de compte » — ce qu’elle est souvent — avant de se heurter à un silence méprisant. On voit mal comment une discipline, quelle qu’elle fût, pourrait progresser en l’absence de toute polémique, et l’on comprend donc mieux les raisons de l’actuelle perte d’influence de la géographie française : elle n’avancera que lorsque ses auteurs sauront accepter les controverses scientifiques.
Il y a vingt ans, Yves Lacoste avait eu le mérite de secouer publiquement le cocotier de la « géographie des professeurs », dans un pamphlet resté célèbre (La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, Maspéro, 1976). Un pamphlet au contenu d’ailleurs souvent injuste et, fait beaucoup plus grave, peu rigoureux et très mal informé sur plus d’un point, ce qui n’a nullement empêché son auteur d’effectuer une belle carrière et de gagner une notoriété exceptionnelle pour un géographe, grâce aux coups qu’il avait assénés au pauvre Vidal de La Blache, qui n’était plus là pour se défendre. Tant mieux pour Yves Lacoste, tant pis pour Vidal, dont l’oeuvre méritait beaucoup mieux, comme son agresseur l’a reconnu par la suite. La revue Hérodote fut l’autre instrument d’une réussite qui, en apparence, contribua quelque peu à sortir la géographie de son ghetto universitaire. Mais à quel prix ? Au lieu de tenter de redorer le blason de sa discipline, Yves Lacoste a plutôt surfé sur la vague de la géopolitique, de plus en plus à la mode. Réflexe de publicitaire plus que de scientifique, cette attitude, certes couronnée de succès, a mené la revue à de dangereuses dérives épistémologiques, voire nationalistes.
Et c’est un intérêt de Géopolitique et histoire que de le prouver (pp. 290-296), en termes d’autant plus efficaces qu’ils sont posés et précis. Claude Raffestin et ses collaborateurs montrent sans peine l’absence de véritable définition du mot « géopolitique » dans Hérodote, pourtant rebaptisée « Revue de géographie et de géopolitique » à partir de 1982. Faute d’une indispensable réflexion sur l’objet et les méthodes de la géopolitique, Yves Lacoste a fini par se laisser prendre à son propre piège publicitaire. Au lieu de continuer à raisonner en géographe, il lui est arrivé de déraper vers les propos nationalistes souvent associés à la géopolitique — pour sa part, le directeur d’Hérodote parle de patriotisme, qu’il revendique. Claude Raffestin en cite des extraits fort convainquants, qui vont encore plus loin que le simple nationalisme : ainsi, à propos du drame yougoslave, Yves Lacoste n’a pas craint d’écrire en 1992 que la « seule solution réaliste » lui paraissait être « celle du transfert de population d’une ville à l’autre, d’une région à une autre, de façon que chaque nationalité puisse disposer d’un territoire cohérent et économiquement viable ». On reste pantois devant l’aberration de tels écrits chez un géographe. Et Claude Raffestin de commenter cruellement, mais à juste titre : « Cela bien évidemment après avoir condamné les solutions que Staline apportait aux problèmes des nationalités… »
On aurait pu se montrer beaucoup plus cruel. Par exemple, en citant certains appels à la « guérilla épistémologique » formulés par Yves Lacoste il y a vingt ans, du temps où il s’affirmait révolutionnaire. Mais les auteurs de Géopolitique et histoire ont su rester dans le cadre strict d’une controverse scientifique, sans se laisser aller aux facilités du jeu de massacre, ce qui est tout à leur honneur. On regrette un peu, cependant, qu’ils n’aient pas repris quelques passages à peine croyables du Dictionnaire de géopolitique, rédigé, pour l’essentiel, par des géographes, et dirigé par le même Yves Lacoste (Flammarion, 1993, 1679 pages).Un long préambule y a pour but proclamé d’exposer « une conception nouvelle et globale de la géopolitique », dont l’objet serait « l’étude des rivalités territoriales de pouvoirs et leurs répercussions dans l’opinion » (p. 30). Pourquoi pas ? Mais une belle définition ne suffit pas pour constituer un nouveau savoir. Une phrase formulée dans la page précédent prouve d’ailleurs à l’envi le manque de rigueur dans lequel baigne cette « conception nouvelle » : « La géopolitique peut être envisagée comme démarche scientifique […] dès le moment où l’une et l’autre des thèses rivales [concernant les conflits territoriaux] sont présentées de bonne foi et si l’on cherche à comprendre chacun d’elles et les raisons profondes comme les causes indirectes ou accidentelles de leur affrontement ». Que vient faire ici la bonne foi comme preuve de sérieux épistémologique ? Indépendamment de la difficulté qu’il y aurait à juger de la « bonne foi » de tel ou tel auteur, Yves Lacoste, qui se réclamait pourtant autrefois du marxisme, semble avoir oublié que toute personne qui défend une idéologie, qu sens marxien, agit « de bonne foi ». C’est justement là où réside la force de l’idéologie, qui n’a rien à voir avec un simple conflit. Tout cela serait simplement ridicule d’ignorance et d’incapacité à raisonner si l’on ne relevait pas des faits plus gênants dans ce dictionnaire : Yves Lacoste s’y attribue la paternité du concept de « géographicité » (l’équivalent, pour la géographie, de l’historicité), alors que ce mot existe au moins depuis 1952, date à laquelle il semble apparaître sous la plume d’Eric Dardel, dans L’homme et la terre (réédité au C.T.H.S. en 1990). Beaucoup plus grave encore : si l’on consulte l’article « Ruanda ou Rwanda » (sic), on apprend que les Tutsi seraient des pasteurs venus du nord de la vallée du Nil et qu’ils auraient dominé « une majorité d’agriculteurs hutu, de souche bantoue » ; à aucun moment cet article n’explique qu’il ne s’agit là que d’une simple hypothèse, que rien ne prouve, qui fut inventée par les explorateurs et anthropologues racistes du siècle dernier, et qui a été utilisée par les auteurs du génocide de 1994 (cinq cent mille à un million de morts, rappelons-le) : adoptant cette hypothèse comme une certitude — tout comme le fait ce dictionnaire —, les dirigeants hutu du régime Habyalimana ont massacré les « immigrés » tutsi en « renvoyant » leurs cadres vers leur Egypte « natale », au fil de la rivière Nyabarongo. Qu’un régime en difficulté utilise ce type de propagande raciste pour tenter de se sauver, voilà qui pose un tout autre problème : celui des graves responsabilités que prennent certains chercheurs en reprenant, par manque de sérieux, des discours purement idéologiques.
Laissons-là ces involontaires complices du génocide et revenons à l’ouvrage de Claude Raffestin. Géopolitique et histoire présente le grand intérêt d’éveiller l’attention du lecteur (pp. 287-304) sur les nationalismes, les propagandes, et les réhabilitations parfois inconscientes d’idéologies dangereuses, qui se cachent à peine dans la vague des revues et ouvrages de géopolitique ayant déferlé en librairie depuis le début des années 1980, de Géopolitique à Limes en passant par Quand l’Allemagne pensait le monde, de Michel Korinman. Mais, encore une fois, tout cela demeure dans le ton d’une controverse de haute tenue et l’on attend avec impatience la réponse que ne manqueront pas d’apporter Yves Lacoste et ses collaborateurs.

La géopolitique, un « discours propagandiste inféodé à un pouvoir »

L’ouvrage de Claude Raffestin ne saurait être réduit, bien loin de là, à une controverse, certes importante au plan épistémologique, mais qui n’occupe que quelques-unes de ses pages. L’intérêt majeur de ce livre, qui se lit véritablement comme un roman, vient de ce qu’il montre en quoi la géopolitique est, et a toujours été, un « discours propagandiste inféodé à un pouvoir » (p. 299), « une idéologie foncièrement nationaliste, qui tente de se projeter sur un discours à consonances géographiques et sur une géométrie à consonances politiques » (p. 304). Indispensable entreprise de démystification, menée aussi bien dans les textes allemands, italiens, espagnols ou anglo-américains, généralement peu connus des lecteurs français. On ne peut que féliciter, à ce propos, les auteurs de nous donner toutes les citations à la fois en français et en langue originale. Cette honnêteté constitue une preuve de rigueur suffisamment rare pour être soulignée. Mais il en est bien d’autres dans ce livre.
D’abord la façon dont est analysée la naissance de la géopolitique, selon une méthode inspirée des travaux de Michel Foucault. On croyait savoir l’essentiel sur ce point, mais Claude Raffestin a su trouver de nouvelles références et dissiper certaines idées fausses. Il suit d’une façon remarquable le cheminement des pensées, et les influences des auteurs les uns sur les autres. Le premier projet de géographie politique, celui de Turgot, se trouve ainsi replacé dans le contexte de la pensée libérale. Une petite réserve « foucaldienne » sur ce point : l’audition de certains cours donnés par Foucault au Collège de France aurait peut-être permis d’affiner l’analyse, tels celui de 1976 (Il faut défendre la société), qui étudiait la façon dont les luttes sociales sont conçues sur le modèle de la guerre depuis le XVIIIe siècle, et surtout celui de 1979 (Naissance de la biopolitique), qui montrait comment étaient pensée le concept de « population » et ses rapports avec l’Etat dans la pensée libérale. Il est vrai que ces cours demeurent inédits et ne peuvent être consultés qu’à la bibliothèque du Saulchoir, en attendant leur parution chez Gallimard d’ici quelques années. On ne saurait donc faire grief à Claude Raffestin de ne les avoir point utilisés.
C’est surtout la géographie politique de Friedrich Ratzel qui donne lieu à une analyse extrêmement fouillée, et largement neuve (pp. 15-75). Géopolitique et histoire montre de façon nuancée comment la pensée de Ratzel constitue « une sorte de combinaison d’éléments divers » (p. 22), qui a emprunté certains de ses constituants à l’hégélianisme, au romantisme, ainsi qu’à une transposition fautive, parce que mécanique, de certains concepts darwiniens : la « naturalisation des phénomènes sociaux », erreur méthodologique — malheureusement toujours aussi répandue de nos jours — qui consiste à assimiler le comportement des sociétés humaines à celui des animaux ou des plantes. Claude Raffestin établit que, contrairement à ce que l’on écrivait jusqu’alors, la funeste notion de « Lebensraum » (mot généralement traduit par « espace vital », bien que son sens soit plus ambigu en allemand) n’a pas été inventée par Ratzel, mais probablement par Oscar Peschel en 1872. Une découverte qui n’est pas purement anecdotique : chez Peschel comme ensuite chez Ratzel, la notion de « Lebensraum » baigne dans un flou théorique dont les dangers sont bien mis en évidence. Jamais Peschel et Ratzel n’ont défini le « Lebensraum » de façon explicite : « La seule définition pour le moins vague, […] c’est que le Lebensraum est l’espace que s’approprie une espèce et qui lui correspond » (p. 33). Dès lors, faute de définition précise, le mot allait pouvoir être repris par les pires nationalistes, pour justifier des annexions territoriales au nom de « l’espace vital » dont les habitants d’un Etat avaient « besoin ». On ne résumera pas ici le considérable travail d’érudition de ces pages, qui méritent d’autant plus d’être lues que les travaux cités, en particulier ceux de Ratzel, ne sont pas accessibles en français. Un reproche cependant : la généalogie de la géographie de Ratzel, et donc de la géopolitique, serait à mon avis plus solide si avait été abordée l’histoire de la biologie à la fin du XIXe siècle. Certes, l’organicisme de Ratzel, emprunté à Spencer, est analysé. Il aurait cependant été plus aisément compréhensible grâce à un tableau des progrès et des thèses de la biologie à cette époque, avec, entre autres, l’accent qu’elle mettait sur la notion de « milieu » et sur l’étude des cellules. Les travaux du grand philosophe Georges Canguilhem, qui vient malheureusement de nous quitter, pouvaient être utilisés pour cette indispensable peinture du pont reliant la géographie moderne — y compris celle de Vidal de La Blache, très vitaliste — à la biologie, un pont dont l’existence n’est pas toujours connue. Que ce soit dans La connaissance de la vie (Vrin, 1971), dans Etudes d’histoire et de philosophie des sciences (Vrin, 1975) ou dans Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie (Vrin, 1977), Canguilhem a montré les rapports entre économie, sociologie, technologie et biologie à cette époque, et la façon dont certains concepts — la lutte pour l’existence, la théorie cellulaire — ont fourni des modèles pour telle ou telle discipline, voire des justifications théoriques à une philosophie politique totalitaire. Reprendre certaines de ses conclusions aurait probablement permis de mieux faire comprendre la logique vitaliste de la notion de « Lebensraum ».
Géopolitique et histoire analyse ensuite la géopolitique proprement dite (pp. 77-102), telle que l’inventa le Suédois Rudolf Kjellen, pour qui elle était une théorie « appliquée à l’art de la guerre », puis les systèmes de l’Américain Mahan et du Britannique Mackinder (pp. 102-116), qui légitimèrent « des politiques étatiques de puissance à partir de nécessités dites naturelles ». Après tout ce travail généalogique vient une deuxième partie, la plus volumineuse (pp. 117-276), qui traite de l’utilisation du discours géopolitique par le nazisme, le fascisme et le franquisme. Et l’on mesure le danger de cette prétendue science au long d’une implacable démonstration historique : dans les mains des nationalistes, le « Lebensraum » devint outil de lutte idéologique, la géopolitique, instrument de propagande sans aucun contenu et sans aucune méthode scientifiques. Une nouvelle fois, je ne peux qu’insister sur la qualité de ce travail et me contenter d’en recommander la lecture à tout esprit critique, mais je tiens à souligner plus spécialement l’importance d’un chapitre (pp. 243-276) qui montre comment les géopoliticiens, en particulier Karl Haushofer, utilisèrent les représentations cartographiques afin de diffuser une propagande guerrière : cartes — surtout à petite échelle — abusivement simplifiées, amalgames de différents phénomènes sur un même document, dessins de force supposées menaçantes qui encercleraient l’Allemagne, géométries d’autant plus efficaces qu’elles sont plus simples et qu’elles délaissent toute la profondeur historique des phénomènes cartographiques. A l’heure où presse écrite et télévision recourent de plus en plus à des cartes simplistes pour nous faire comprendre « scientifiquement » les conflits qui secouent la planète, une telle lecture ne peut qu’être salutaire, tant elle met en évidence les manipulations que permet une certaine cartographie, cette « manière de faire une image de la réalité la réalité elle-même et de cette dernière l’instrument d’un projet d’essence nationaliste » (p. 248).
Je ne peux résister au désir de citer le dernier paragraphe de ce livre rare parce qu’à la fois savant, aisément lisible, et profondément humaniste : « Apparemment, personne n’échappe à la contamination de la géopolitique qui véhicule une barbarie nouvelle dont la guerre du Golfe a donné l’un des exemples les plus achevés. La guerre en temps réel des media a usé et abusé de la géopolitique : guerre apparemment sans victimes, « propre », « rapide », « claire » et « définitive ». Présentée comme un jeu sur de grandes tables ou de grandes cartes à grand renfort de modèles réduits, la guerre a été apprivoisée pour que la société civile ne s’y oppose pas, davantage même, pour qu’elle y adhère et la regarde comme un spectacle nécessaire. »
C’est bien de lecture salutaire qu’il faut parler : Géopolitique et histoire constitue un redoutable réquisitoire, une indispensable entreprise de démolition scientifique de toutes ces géopolitiques et autres géostratégies qui fleurissent actuellement un peu partout, depuis les discours paranoïaques de cette chère Marie-France Garaud, pour qui « il importe surtout d’éveiller les consciences et de susciter un esprit de défense dans les sociétés démocratiques où les valeurs se délitent et où la recherche du confort énerve les énergies » (cité p. 107) jusqu’aux dérapages déjà mentionnés de certains universitaires comme Yves Lacoste .