La connaissance de l’horreur : anatomie du pouvoir absolu dans les camps nazis

La connaissance de l’horreur : anatomie du pouvoir absolu dans les camps nazis

Marthe Tenzer

A propos de Wolfgang Sofsky, L’organisation de la terreur, Calmann-Lévy, 1995, 436 pages

C’est sous le signe de Primo Lévi qu’est placé l’ouvrage de Wolfgang Sofsky , portant en épigraphe cette phrase de l’auteur de Si c’est un homme : « C’est arrivé et cela peut donc arriver de nouveau. Cela peut arriver partout ». Il ne saurait y avoir trop de mises en garde sur les dangers — toujours potentiels — du pouvoir absolu. Tout ce qui aidera à mieux comprendre comment le pouvoir absolu sécrète le mal absolu pourra contribuer à s’en prémunir. Wolfgang Sofsky fournit dans ce sens un apport original et important à notre connaissance du pouvoir concentrationnaire.
Né après la guerre, l’auteur s’est appuyé sur de très nombreuses sources, comme l’atteste sa bibliographie : enquêtes, documentation historiographique, dossiers des administrations des camps, minutes des procès de Nuremberg et surtout récits d’anciens détenus. Sur ce dernier point, il souligne que ces récits proviennent essentiellement des détenus politiques — qui, rappelons-le, ne formaient pendant la guerre qu’une minorité de la population des camps. « C’est de leurs rangs que sortent la plupart de ceux qui étaient capables de faire un récit écrit de leur expérience » (p. 27) . Cette thèse se présente donc comme une mine de renseignements — jusqu’à présent fragmentés — qui permettent à l’auteur de décortiquer de manière scientifique le fonctionnement du système des camps de concentration , démontrant les mécanismes du pouvoir absolu qui imprègnent toutes les facettes de la vie (si l’on peut dire !) de cette société particulière.

Des différentes manières d’assumer le passé

Dans son introduction, Sofsky se livre à une analyse sévère des attitudes adoptées en Allemagne par rapport à ce passé effroyable : « La réalité des camps semble dépasser l’imagination. Elle continue à provoquer une réaction de dénégation qui, sous ses formes multiples, vise toujours à ôter le poids de la faute, à éliminer le souvenir. […] Les gens ne sont pas très regardants sur les moyens quand ils poursuivent de tels objectifs. Ces moyens vont de la simple négation des faits aux techniques intellectuellement plus subtiles de la réinterprétation […] en passant par la comparaison et la banalisation qu’elle entraîne » (pp. 14-15). Et il poursuit : « D’autres encore n’hésitent pas à nier qu’ils aient été au courant de quoi que ce soit, alors même que le régime avait consciemment utilisé les camps de concentration pour intimider la population. […] Le nombre des collaborateurs actifs du régime s’élève à plusieurs dizaines de milliers, celui de ceux qui savaient se chiffre en millions » (pp. 15-17). Ni le discours public, ni les « formules indiciblement creuses des discours dominicaux, [ni] l’intelligentsia scientifique » (p. 17) n’échappent à sa critique. Par ailleurs, il souligne que limiter l’analyse aux criminels, « point de vue honteusement réducteur […] ne donne aucune espèce d’indication sur les processus de la violence et de la terreur organisées » (p. 18). Il exprime enfin son amertume et son découragement : « Ceux qui demandent que l’on s’attelle au “travail de maîtrise du passé” sont depuis longtemps à bout de forces. Toute notre expérience nous interdit d’attendre que l’on comprenne ce qui, dans le contexte de l’époque, a poussé les gens à agir, à s’abstenir ou à tolérer » (p. 17).
A partir de ce constat, il s’interroge sur sa propre démarche : « Peut-on vraiment faire comprendre le camp de concentration par des moyens scientifiques, le décrire et le concevoir comme la forme extrême du pouvoir ? » (p. 18). Selon lui, « le lieu commun selon lequel le phénomène est incompréhensible par principe [sert] à justifier l’existence d’une barrière bloquant l’analyse. […] Si l’on interprète le terme d’“incompréhension” dans un sens théorique, toute démarche qui tente de comprendre des faits étrangers ou singuliers est d’emblée condamnée à l’échec ». Sofsky affirme au contraire que « tout ce que font et souffrent les hommes est par principe compréhensible. […] Dès lors que les camps étaient le résultat d’une action humaine, ils sont par principe accessibles à une compréhension rationnelle » (p. 19).
Il précise ainsi le champ de son étude et par là même de sa thèse : « Une fois les camps créés, on a vu s’y développer un pouvoir dont la dynamique n’était ni planifiée ni prévisible. Nous tenterons ici de reconstituer les pratiques, les structures et les processus de ce pouvoir » (p. 19). Il montrera que ce pouvoir est absolu, s’exerçant en vase clos : « Notre but est d’étudier le camp comme une forme spécifique de société […] L’un des traits essentiels du pouvoir absolu est de passer arbitrairement de la socialisation à la dissociation, de la formation totale du social à sa décomposition absolue » (p. 19). Pour cette analyse sociologique, il estime fondamental d’opérer une distinction entre les camps de concentration et les camps d’extermination. « Les “usines de mort”, Chelmno, Belzec, Sobibor et Treblinka formaient, administrativement, une institution séparée. Leur seule fonction était l’extermination des Juifs qui étaient abattus ou attirés dans les chambres à gaz dès leur arrivée ». Cela signifie qu’« on ne trouvait pas dans ces camps une société de prisonniers relativement durable. Dans les camps de concentration, les gens étaient enregistrés, on leur attribuait une place dans les baraques ». Par ailleurs, contrairement aux usines de mort, « sur lesquelles on garda un silence rigoureux, les KZ étaient des institutions publiques, chargées de multiples fonctions : lieux de détention, de production et d’exécution, de centres de formation pour les unités à tête de mort de la SS et d’instrument de terreur sociale. Auschwitz et Maidanek étaient à la fois des KZ et des camps d’extermination »(p. 23).

Quelques caractéristiques du pouvoir absolu

Le concept du pouvoir absolu est le fil conducteur de l’enquête de Sofsky. Il va donc examiner en détail les domaines où il s’exerce dans des chapitres intitulés « L’espace et le temps », « Structures sociales », « Le travail », « La violence et la mort ». Mais d’abord, en quoi le pouvoir absolu, tel qu’il s’est exercé dans le KZ se distingue-t-il d’autres formes de pouvoir tels le despotisme ou le pouvoir disciplinaire ? Écoutons Sofsky : « Il ne se déchaîne réellement qu’au moment où tous ses adversaires sont à genoux depuis longtemps. […] Il se déchaîne à chaque fois que l’envie lui prend de le faire. Il ne veut pas restreindre la liberté, mais l’anéantir. Le pouvoir absolu est un pouvoir organisé. […] Les sources du pouvoir, au sein des camps, n’étaient pas la légitimité mais la terreur et l’organisation. […] Les règles formelles ne limitaient pas le pouvoir : elles fournissaient à la liberté de la terreur son infrastructure institutionnelle » (pp. 30-32).
Qu’en est-il de l’idéologie ? « Le pouvoir absolu rejette toute contrainte liée à la légitimation idéologique ». Sofsky s’en explique par cette constatation qui laisse entendre la quasi-autonomie des commandants de KZ par rapport même à la direction centrale de la SS : « En édifiant les camps, la direction de la SS poursuivait aussi des objectifs fondés sur l’idéologie raciale. […] mais elle accordait tout autant d’importance à des objectifs liés, pour l’essentiel, à la préservation et à l’augmentation du pouvoir. Pour expliquer ce qui s’est produit au sein du système, pour analyser la motivation des criminels et la dynamique de la violence extrême, la référence aux idéologies n’est de toute façon guère convaincante ». Ainsi Sofsky montre-t-il que, contrairement à l’idéologique pour qui le pouvoir n’est qu’un moyen pour parvenir à des objectif déterminés, « le pouvoir absolu ne respecte pas le schéma d’une activité orientée à un résultat. C’est une pratique négative dépourvue d’objectifs » (p. 35). Et il constate : « La SS de camps n’avait rien à voir avec une union de militants idéologiques. […] Les commandants étaient des carriéristes, des technocrates, des criminels corrompus. […] La plupart des surveillants n’étaient ni des fanatiques racistes ni des monstres sadiques. Ils profitaient simplement de cette occasion d’occuper un poste sûr, d’être reconnus dans une communauté sociale ou d’échapper au front ».
Ce qui, de l’avis de Sofsky, distingue le pouvoir absolu des systèmes de domination classiques est la violence,« qui prouve […] le pouvoir de destruction parfait qu’il détient sur les hommes. Le camp était une sorte de laboratoire de la violence. Le pouvoir absolu d’agir libère de toutes les inhibitions et supprime les frontières de la cruauté. […] Il produit une impuissance absolue » (p. 38).

Bref rappel historique

Il est souvent ignoré que les camps de concentration en Allemagne datent de bien avant la guerre et que de nombreux Allemands opposants au régime nazi y furent enfermés. Sofsky en retrace l’évolution au cours des années et leur progressive prise en main par la SS. Nous en extrayons ce qui est le moins connu : dès 1933, des pouvoirs de police avaient été conférés aux groupes paramilitaires nazis et les opposants placés en « détention préventive ». C’est ainsi que le 22 mars 1933, les premiers prisonniers arrivèrent à Dachau (Bavière), premier camp placé sous la seule surveillance de la SS puisque c’est Himmler qui avait le commandement des autorités policières et des unités de garde du camp. Ailleurs, comme en Prusse par exemple, la rivalité des instances empêcha tout d’abord une planification unitaire du système des camps . En 1934, Himmler chargea le commandant de Dachau, Eicke, de réorganiser et d’étendre le système. Ainsi, comme l’écrit Sofsky, « un instrument de répression provisoire destiné à établir un nouveau régime allait devenir une institution durable permettant d’assurer la détention “préventive” de tous ceux que les hommes au pouvoir allaient à l’avenir définir comme des opposants » (p. 46). Dachau devint le modèle de la réorganisation des camps, avec un catalogue de règles qui restèrent identiques, pour l’essentiel, jusqu’à la fin de la guerre. Elles donnaient un cadre écrit à la terreur tout en laissant libre cours à l’arbitraire. A partir de 1936, la SS commença à ouvrir de nouveaux camps, parmi lesquels Sachsenhausen en 1936, Buchenwald en 1937, le camp de femmes de Ravensbrück en 1939. La terreur s’étendit à d’autres groupes : à la catégorie de l’opposant politique, s’ajoute celle de « l’individu nuisible au peuple ». La SS y reléguait ceux qu’elle considérait comme superflus, nuisibles (criminels professionnels, réfractaires au travail, homosexuels) et tous ceux qu’elle étiquetait « asociaux » : mendiants, vagabonds, prostituées, alcooliques, etc. et enfin les Tziganes. En octobre 1938, les effectifs des camps se chiffraient déjà à 24 000 et les prisonniers politiques devinrent minoritaires. Au milieu de la guerre, deux tiers environ des détenus allemands non juifs relevaient de la catégorie des « asociaux ». Quand survint la guerre, les conditions se durcirent et les camps se remplirent de détenus étrangers provenant pour la plupart de Pologne et d’U.R.S.S. « Pour les pays d’Europe du Nord et de l’Ouest, Hitler ordonne en septembre 1941 de capturer les suspects de sabotages et de Résistance, de les faire entrer en Allemagne “dans la nuit et le brouillard” (N.N.) et de les faire disparaître sans laisser de trace » (p. 51). En août 1942, le nombre des détenus s’élevait à 115.000 et le camp de concentration se transforma en une société de masse. Devant cette surpopulation, la SS fonda d’autres camps dès 1940. Quant aux usines de mort, elles furent mises en service au premier semestre de 1943. Sofsky montre la difficulté d’établir un bilan statistique de ces années de terreur en raison notamment de nombreuses lacunes dans les recensements opérés par l’administration des camps. Il estime qu’on peut toutefois, en comparant entrées et décès pour certains camps où les chiffres sont à peu près établis de manière fiable, retenir qu’environ deux tiers des détenus n’ont pas survécu à leur passage en camp de concentration.

« Ô terre de détresse… »

Pour Sofsky, il faut voir dans l’organisation de l’espace et du temps des KZ une des étapes du pouvoir absolu vers la destruction de l’être humain. « Le pouvoir étend son emprise depuis les frontières du camp jusqu’aux micro-espaces, celui de la couchette. Il domine l’espace social du camp et l’espace personnel » (p. 94). En outre le pouvoir absolu « ne veut pas seulement diriger le temps externe des corps, […] il veut déformer ou éliminer toute espèce de temps personnel, le temps de l’activité, de l’esprit et de l’âme. […] Il intervient dans la conception mentale […] que l’être humain a de lui-même » (p. 106). A l’appui de sa thèse, Sofsky examine entre autres les procédures d’admission au camp qui, déjà, visaient « l’effondrement de l’intégrité personnelle et morale » (p. 107). Il lui arrive à cet égard de faire preuve d’un point de vue de sociologue parfois trop théorique, ainsi, lorsqu’il évoque l’attribution aux nouveaux venus d’un numéro et qu’il voit dans cet acte « l’une des mutilations les plus profondes de la personnalité » (p. 109). Je doute fort que la plupart des détenus aient ressenti qu’ils subissaient là une atteinte traumatisante . Sofsky a bien compris en revanche le terrible choc moral que représentait pour les détenus l’évidence d’une impuissance totale devant les pires exactions commises contre d’autres codétenus. Ce chapitre suscite d’autres remarques — qui, bien entendu, n’enlèvent rien à l’immense mérite de cet ouvrage. Si l’on peut souscrire au constat de Sofsky selon lequel « la terreur fait passer le présent avant le passé et le futur » et que les dangers imprévisibles « exigeaient une vigilance constante » (p. 113), nous ne saurions être d’accord lorsqu’il ajoute que ce n’était pas « l’espoir » qui était nécessaire (il est juste de dire qu’un peu plus loin il souligne au contraire l’importance de ce facteur). Tout me fait dire que si l’espoir n’était de loin pas suffisant pour survivre, il en était une condition indispensable. Cet espoir, c’était évidemment l’effondrement militaire de l’Allemagne, espoir qu’entretenaient (parfois aussi minaient) les bribes de nouvelles qui finissaient par circuler dans le camp. Il s’agissait d’essayer de tenir jusqu’à la victoire finale des alliés qui paraissait inéluctable. Par ailleurs, Sofsky me paraît trop restrictif en ne prêtant qu’aux détenus ayant « une croyance religieuse ou politique l’avantage d’une ressource décisive pour la vie : le sens et l’avenir » (p. 119) ; des agnostiques aussi pouvaient disposer de cette capacité de « dépasser l’existence de l’instant et de prendre de la distance sur l’actualité de la terreur » (p. 119). Cette capacité de résistance étant liée à une certaine vision du monde.
Le chapitre sur les structures sociales apporte un éclairage particulièrement intéressant sur le système d’administration des KZ, la psychologie de leurs auxiliaires et l’hétérogénéité de la société des détenus. Tout est à lire dans ce chapitre (pp. 121-204). Nous nous bornerons à en souligner quelques points forts. D’abord sur la SS des camps : « Les valeurs selon lesquelles on dressait cette garde composée de brutes n’était pas le respect et la distance hiérarchique mais l’esprit de caste liant des membres du parti qui partageaient les mêmes opinions ; non pas l’obéissance critique, mais l’acceptation instantanée et sans réserve, […] la dureté sans scrupule contre les autres. […] Quiconque transgressait la morale de groupe et ne manifestait pas la brutalité requise courait le risque d’être dégradé » (p. 132). Malgré le flot d’instructions, directives, émanant de la direction centrale de la SS, en réalité « la SS des camps avait sur les lieux d’action une indépendance considérable » (p. 133). Mis à part les « quelques centaines de fonctionnaires des camps bien installés dans leur poste, la SS des camps était […] un conglomérat fortuit qui n’avait rien à voir avec une quelconque “élite” » (p. 139). D’où venaient-ils ? Malgré l’insuffisance des données sur l’origine sociale, « on peut supposer que la plupart provenaient des classes moyennes inférieures, des familles de petits artisans ou d’employés commerciaux. […] Le pouvoir absolu offre à des personnes tout à fait médiocres [“ordinaires”, disait déjà Germaine Tillion ] la possibilité de devenir des criminels » (p. 377). Sofsky constate que « la SS des camps offrait donc pendant la guerre un tableau qui contredisait radicalement l’idéal du recrutement ». Cela nécessitait des programmes de conditionnement et, notamment, d’endoctrinement : « L’endoctrinement […] crée un monde imaginaire, refermé sur lui-même. […] Les stéréotypes empêchent la perception individuelle de l’autre et créent une haine abstraite à l’égard de tous ceux qui sont différents. […] L’objectif de la violence n’est plus alors la soumission d’êtres humains, mais l’extermination de créatures d’une autre espèce. […] Les clichés sur l’ennemi créent l’angoisse qui s’épanche dans la violence » (p. 139). Cette violence pouvait d’autant mieux se débrider que « les mécanismes de contrôle bureaucratique » étaient déconnectés par la décentralisation, les recoupements de compétences, l’indépendance locale et l’esprit de caste. […] Les surveillants dans le camp avaient les mains entièrement libres. […] L’organisation était faite de telle sorte qu’elle ne limitait pas le pouvoir mais le libérait et le transformait ainsi en terreur absolue » (p. 146).
« La société du camp était un système fondé sur des différences criantes et une inégalité extrême » (p. 147). L’analyse sociologique de Sofsky permet de mieux saisir la raison d’être et le fonctionnement du système de classification des détenus : « Le système des catégories était moins un moyen de reconnaître les détenus qu’un instrument de pouvoir. Il servait surtout à la discrimination et à la dissociation » (p. 149). En outre, « les catégories ne reflétaient pas l’inégalité : elles l’engendraient » (p. 154). En effet, le système des triangles de couleur caractérisant les groupes de détenus « guidait le jugement social en renforçant la perception des différences » (p. 154). C’est aussi le système des catégories qui déterminait l’accès aux fonctions de l’auto-administration des détenus, aux privilèges matériels aux Kommandos de travail. Sofsky analyse bien comment la délégation de pouvoir (l’auto-administration des détenus) déchargeait la SS d’une partie de ses tâches et l’aidait dans le maintien de la discipline et du contrôle social. Tout est dit sur ces détenus faisant office de Kapos, souvent des criminels de droit commun, dont tous les récits de rescapés rapportent les exactions dépassant parfois celles des maîtres dont ils se voulaient les zélés serviteurs : « En faisant de quelques victimes ses complices, le régime effaçait la ligne de démarcation entre le personnel et les détenus. […] Ces auxiliaires assumaient à sa place le travail de fourmi de la terreur, obtenant en contrepartie une protection provisoire contre la persécution. La configuration du pouvoir dans les KZ devait avant tout sa durée et sa solidité à cette équipe de petits satrapes auxiliaires dont le pouvoir, quand il s’exerçait vers le bas, était absolu » (p. 163). Tout en rendant hommage à cette minorité de prisonniers « chargés de fonctions », qui avaient le courage d’utiliser cette dangereuse possibilité pour aider leurs codétenus, Sofsky souligne « qu’eux non plus n’étaient pas en mesure de résoudre le dilemme structurel du système de pouvoir stratifié. […] Il était dans la logique fonctionnelle du système d’établir un lien obligatoire entre la solidarité et la collaboration forcée » (pp. 180-181).
Sous l’œil du sociologue, on voit bien pourquoi la société du camp — société de masse — ne pouvait être une « communauté » (p. 195). C’était un « milieu fait de peur mutuelle […] où la misère, la toute-puissance du pouvoir sapaient la base du commerce interpersonnel » (p. 199). La faim, l’exposition aux risques d’extermination « détruisaient les relations sociales et dressaient les gens contre les autres » (p. 205). De nombreux témoignages permettent à Sofsky d’écrire qu’il ne « faut pas surestimer la dimension de la fraternité et de la camaraderie ». Cependant il serait aussi faux d’en minimiser la portée ; la solidarité a pu s’exercer même dans les pires conditions, dépasser les frontières nationales ou d’appartenance à un groupe. Ainsi que l’écrit Germaine Tillion, « si j’ai survécu je le dois […] à une coalition de l’amitié. Ces fils ténus de l’amitié étaient comme submergés sous la brutalité nue de l’égoïsme bouillonnant, mais tout le camp en était invisiblement tissé » . C’est grâce à ces chaînes d’entraide que de nombreux détenus doivent non seulement leur survie mais aussi leur possibilité de se réinsérer sans amertume destructrice dans la société des hommes.

Extermination et exploitation économique

Parmi les interrogations que continue de susciter l’univers concentrationnaire, il y a celle que pose l’importance respective de la fonction d’extermination ou la fonction d’exploitation économique . Il n’y a pas de réponse tranchée à cette question comme le démontre Sofsky dans un chapitre consacré au travail sous trois rubriques : « travail et esclavage », « les profiteurs », « les situations de travail ». Il nous permet de mieux apprécier la diversité des situations et la manière dont se traduisait dans la réalité l’application de directives des autorités supérieures. Commençons par cette constatation fondamentale qui explique bien des choses : « On ne peut assimiler la réalité sociale des camps avec les objectifs que s’était donnés la SS à sa tête ou qu’elle proclamait de temps à autre. Le système des camps était un point de focalisation d’intérêts différents, parfois opposés, un objet de querelles et de négociations entre de nombreuses autorités et instances du pouvoir » (pp. 24-25). Reprenons les faits. Sous la pression de la guerre, « Himmler annonçait le 25 janvier 1942 : “de grandes missions économiques seront confiées aux camps de concentration dans les semaines qui viennent”. Cet ordre constitua la base de la sélection des juifs “aptes au travail” sur la rampe d’Auschwitz » (p. 391). Ce même Himmler, en septembre 1942, « décida de livrer au camp une série de prisonniers du système judiciaire en vue d’une “extermination par le travail” » (p. 55). Fin avril 1942, « Pohl indiqua à tous les commandants [de camps] que l’engagement au travail devenait la mission principale. […] Il informait Himmler : “La détention pour des motifs uniquement liés à la sécurité […] n’est plus prioritaire. Le centre de gravité s’est déplacé vers l’aspect économique” » (p. 391). Quoiqu’il en soit des instructions visant à intensifier l’engagement au travail des camps, « ni la nourriture, ni l’habillement, ni l’assistance médicale ne furent transformés de telle sorte que l’on ait pu efficacement préserver la force de travail » (p. 213). Comme le remarque Sofsky, « aussi contradictoires que puissent d’abord paraître les mesures destinées à augmenter l’engagement au travail, l’opposition entre le travail et l’extermination, entre l’économie, l’idéologie raciste et le pouvoir de la terreur, n’existait pas du tout dans la réalité. L’intensification du travail des détenus était uniquement un changement de moyen de terreur » (p. 214). Et il ajoute : « En perfectionnant et en centralisant ses entreprises économiques, la SS cherchait à renforcer sa puissance financière et donc à conforter son champ de manœuvre politique. […] Le travail des détenus lui permettait d’étendre sa zone de pouvoir. […] D’une certaine manière, le lien entre le travail et l’extermination était inhérent au régime » (p. 221). En effet, comme l’indique Sofsky au travers de nombreux exemples, le travail était une forme de la terreur ; en quelques semaines, le travail exténuant transformait en épave le plus fort des détenus. Pendant longtemps, les réserves des SS à l’égard des organisations étrangères au système limitèrent le travail des détenus dans l’industrie privée. Celui-ci ne connut une véritable expansion qu’au cours du seconde semestre 1944. « La liste des profiteurs se lit comme un annuaire des entreprises de l’industrie allemande » (p. 228). Mais dans les entreprises aussi, les gens mouraient au travail : « l’économie privée ne se souciait pas non plus de la vie » (p. 231).
On peut conclure avec Sofsky que « la controverse sur le primat de l’économie et de la politique est affectée par les conceptions conventionnelles du pouvoir et de l’économie. […] L’économie des camps a tout aussi peu de rapports avec la rationalité de l’accumulation capitaliste qu’avec les formes habituelles du pouvoir politique » (p. 393).

Descente aux enfers

C’est aussi par l’analyse sociologique que Sofsky tente de comprendre le déchaînement de la cruauté qui fait l’objet de son dernier chapitre intitulé « la violence et la mort » : « L’analyse sociologique doit partir de l’idée que la cruauté a une signification sociale et qu’elle a lieu dans un contexte social » (p. 281). « La première condition était l’institutionnalisation de la terreur qui, dès le début, fut considérée dans les camps comme un moyen de répression et de discipline. […] Aussi, quand dans un conglomérat social, la violence passe pour normale, elle devient peu à peu une norme de comportement obligatoire » (p. 285). Il voit aussi une explication dans le fait que « les membres de la SS des camps étaient en bonne partie coupés de leurs relations sociales civiles et transportés dans un milieu qui échappait au contrôle extérieur et dans lequel pouvait se développer un univers de normes autonomes » (pp. 285-286). Bien vue aussi cette constatation : « Les prisonniers n’étaient pas seulement définis comme des sous-hommes ; on les transformait aussi en sous-hommes » (p. 295).
Sofsky démonte le système des « sélections » qui eurent lieu dans les KZ tout au long des années de guerre. Il y voit une « représentation du pouvoir absolu qui examine ses victimes les unes après les autres avant de les condamner » (p. 306). Il porte enfin son attention sur les usines de mort et, plus spécialement, sur « les souffrances indescriptibles qu’enduraient les membres des Sonderkommandos, cette forme la plus extrême de la collaboration forcée » (p. 337). Il décrit aussi les épisodes — trop peu connus — de l’insurrection de Treblinka et de la révolte de Sobibor.
Le catalogue quasi statistique par Sofsky des abominations perpétrées dans les camps, et dont des témoignages figurent dans les récits des témoins qui ne pouvaient évidemment n’en avoir qu’une vue parcellaire, rend la lecture de ce dernier chapitre particulièrement éprouvante. Mais cet effort doit être fait ; on n’a pas le droit de se voiler la face. Chacun se doit de méditer ces paroles de l’épilogue de l’ouvrage du sociologue allemand : « Les crimes du national-socialisme, entend-on parfois, ne seraient qu’un épisode historique. […] Leurs actes, dit-on, correspondent aux vestiges d’un irrationalisme obtus et aux traditions spécifiquement allemandes de l’autorité et de l’obéissance. Dès lors, Dachau et Mauthausen ne représenteraient qu’un singulier “retour à la barbarie” qui ne pourrait se produire dans d’autres circonstances. Ce genre d’explications apporte une certaine consolation. Elles nous permettent de ne pas voir que des événements analogues pourraient se reproduire. […] Elles préservent de l’idée inquiétante que la civilisation n’est qu’un mince vernis » (p. 346). Nous savons, depuis Hannah Arendt, la « banalité du mal ». Sachons gré à Sofsky de nous le rappeler et de démontrer que « l’inhumanité est toujours une possibilité ouverte à l’être humain. Pour qu’elle soit susceptible de se manifester, il suffit que l’on dispose d’une liberté absolue sur les autres » (p. 300).