Le communautarisme au péril du contrat républicain ?

LE COMMUNAUTARISME AU PERIL DU CONTRAT REPUBLICAIN ?

Le Banquet

Le débat sur le communautarisme a déjà été ouvert par Le Banquet . Il est, dans ce numéro 7, reposé de manière frontale pour plusieurs raisons. La première, qui paraîtra conjoncturelle, est qu’on peut s’attendre à ce que la question communautarienne devienne prochainement une de ces nouvelles modes dont la France a la spécialité : il a fallu être structuraliste, libéral, rawlsien ; demain, il faudra être communautarien. Un nouveau mot pourrait ainsi remplacer les systèmes idéologiques traditionnels défaillants. Avant que cette vague — née outre-Atlantique — ne déferle, nécessairement vulgarisée, simplifiée, déformée — et, bien sûr, instrumentalisée —, dans ses louanges comme ses anathèmes, il paraît utile de préciser les différences entre communautariens, de mettre au jour ses enjeux, d’éclairer ses présupposés, de comprendre les questions qu’il pose avant même les réponses qu’il tente d’apporter. Entreprendre cette analyse, c’est d’abord écouter ce que disent les communautariens de toute obédience, le comprendre et lui donner droit de cité. C’est ensuite le critiquer, le juger et en mesurer les implications concrètes dans la vie politique et dans la société.
La deuxième raison de ce numéro est de fond. Quelle que soit l’appréciation portée sur les différentes branches du communautarisme, il se singularise, du moins chez les auteurs sérieux qui participent de ce mouvement, par la qualité et le caractère central de leurs interrogations . Certes, dans une large mesure, leurs intuitions ou leurs inquiétudes ne sont pas nouvelles : on les trouve chez Tönnies, Durkheim, Weber et… Aristote — dont se réclame Alasdair MacIntyre . Pour dire les choses simplement, qu’est ce qui nous réunit au sein d’un groupe social donné à partir du moment où il n’est plus, de manière évidente, de communauté naturelle et de conception du bien partagée par tous ? Une des spécificités de l’approche communautarienne est sa volonté de réalisme : il s’agit de partir des faits, de la réalité de la société et des conceptions et aspirations dominantes — notamment la recherche d’identité du sujet et la pluralité des cultures. Celle-ci n’exclut pas un objectif lié à une crainte : le refus d’une certaine anarchie et, plus encore, d’un accroissement du processus de déliaison qui paraît tarauder notre société. L’observation des communautariens est que l’individualisme autant que l’universalisme ne forment pas société, ne permettent pas, autrement dit, de faire en sorte que les hommes se lient les uns avec les autres dans une forme de société acceptée par tous. Derrière ce constat, une raison : l’abstraction ne forme pas sens — or c’est d’abstraction que se nourrit le libéralisme moderne, d’une abstraction équarrisseuse des différences et des identités qui sont méprisées, bafouées, présentées comme le relief malodorant d’une barbarie primitive.
A la raison politique fondamentale qui nous a conduit à élaborer ce numéro, il s’en ajoute une troisième : derrière cette conception d’ordre politique qui amène à recréer quelque chose comme une communauté, apparaît une réflexion philosophique fondamentale qui touche à la théorie de la connaissance, à celle du langage, à la philosophie des sciences ainsi qu’à ce qu’on pourrait appeler la « philosophie morale ». La question de la rationalité est ainsi posée en première ligne : existe-t-il une rationalité unique ? Plusieurs rationalités ? Peut-on parler de vérité ? Existe-t-il une compréhension possible entre les individus et, partant, une communication « rationnelle » ? Peut-on imaginer qu’il existe un « sens commun » ? Ces questions, parmi d’autres, montrent combien le mouvement communautarien, par les interrogations qu’il suscite, n’appartient pas à un champ isolé de la philosophie mais a une vocation totalisante, voire « refondationnaire » — encore qu’il soit tout sauf métaphysique et davantage marqué par le pragmatisme —, au sens trivial de ce terme, et qu’il s’inscrit au centre des querelles sur le relativisme, la déconstruction et la nature du langage.
Devant ce faisceau de pistes, il était difficile de choisir un seul angle d’attaque, philosophiquement et politiquement pertinent. A ne considérer que le communautarisme vulgarisé — qui se traduit par l’appel à la recréation, aux connotations passéistes, de communautés de nature du reste diverse —, on manque les débats sérieux posés par les philosophes communautariens. A éliminer comme spécieux et « idéologiques » les acceptions vulgaires du communautarisme, on se condamne à ne pas en percevoir les effets concrets les plus forts pour la politique et la vie en société. Il s’agissait donc d’opérer une critique philosophique de la non-philosophie et d’une critique « naïve » de la philosophie la plus rigoureuse.
Quatre contributions figurent dans ce numéro. Nicolas Tenzer, tout d’abord, tente de repréciser les enjeux à proprement parler politiques de la question communautarienne aujourd’hui. Il montre notamment la nécessité de comprendre la motivation profonde de l’émergence des différentes formes de communautarisme et explique en quoi les questions qu’il ouvre conduisent, dans leur formulation même, à une nécessaire réévaluation — non certes à leur disparition — des concepts classiques de la philosophie politique. Steven Lukes resitue notamment le communautarisme dans la lignée de l’analyse de la communauté chez Tönnies et Durkheim et établit une typologie des différents communautarismes. Il montre que la question de l’attachement social, au centre des théories communautariennes, ne peut être abordée de manière simple et que le lieu de l’appartenance, qui n’est pas naturelle, n’est jamais discernable de manière évidente — le principal défaut des communautariens étant de ce point de vue leur « holisme culturel ». Michael Walzer, davantage républicaniste pluraliste et progressiste que communautarien, explore, quant à lui, les différentes facettes du débat entre communautariens et libéraux et renvoie ses protagonistes dos à dos tout en montrant la pertinence à la fois des questions posées par les communautariens et de critiques libérales pointant les contradictions logiques de ceux-ci. Il prône en quelque sorte une rectification communautarienne périodique du libéralisme ; mais celle-ci ne doit jamais aller jusqu’à son terme, sauf à briser la liberté elle-même. Jean-Fabien Spitz, pour sa part, appelle à un dépassement du débat entre communautariens et libéraux par le républicanisme. Si ce dernier présuppose que les membres d’une société adhèrent à une certaine conception de la « vie bonne », cela ne signifie pas pour autant qu’y souscrire suppose d’adhérer aux « engagements ontologiques du communautarisme ». La subtilité de son analyse prouve, s’il en était besoin, que la compréhension suppose une distinction des arguments de nature politique et « métaphysique ».