Troisième fin de siècle pour la gauche

Troisième fin de siècle pour la gauche

Jean-François Sirinelli

Au commencement était la Révolution française. Le couple droite-gauche apparaît, en effet, durant l’été 1789. Il est même possible d’en préciser la date de naissance : vendredi 28 août 1789. Ce jour-là, l’Assemblée Nationale constituante, toute à sa tâche de forger les nouvelles institutions qui marqueront le passage de la monarchie absolue à la monarchie constitutionnelle, se divise sur la question de l’étendue des pouvoirs dévolus au roi, à propos notamment de son éventuel droit de veto. A cette occasion, les partisans de pouvoirs royaux étendus se regroupent à droite de la salle de réunion, et ceux qui sont hostiles à une telle extension se rassemblent à gauche. A la société en trois ordres de l’Ancien Régime et au protocole qui en découlait — par exemple quelques semaines plus tôt, lors de l’ouverture des états-généraux — succède donc, dans le cadre parlementaire naissant, l’amorce d’un jeu bipolaire.

De la Révolution à la République

Mais le rôle fondateur de la Révolution française ne s’arrête pas à l’apparition d’un tel jeu bipolaire : après elle, et au fil du XIXe siècle, c’est avant tout par rapport à l’héritage révolutionnaire, ses acquis aussi bien que sa mémoire, que s’articuleront les luttes politiques et les enjeux idéologiques. D’autant que, tout au long de ce XIXe siècle, le sillage historique laissé par la Révolution française consistera notamment en un débat permanent sur la nature du régime politique dont il convient de doter la France.
Cette question du régime domine le XIXe siècle et les familles politiques naissantes, fort logiquement, ont alors incarné les différentes réponses possibles. Rapidement, grosso modo, il y a identification entre gauche et République, la première incarnant « Marianne au combat » . Pour cette raison, la fin du XIXe siècle introduit une césure fondamentale. La teneur du clivage droite-gauche va alors se modifier et tout le siècle suivant en sera marqué : la République, en effet, est définitivement victorieuse, Marianne est au pouvoir. Bien plus, dans sa lutte historique contre la monarchie, la République « de fait social partisan et coutumier », se transforme en « fait coutumier » . L’affaire Dreyfus est, à cet égard, révélatrice. A la différence de la crise boulangiste dix ans plus tôt, elle ne porte plus sur la nature du régime : la plupart des antidreyfusards sont, tels Barrès, républicains, même si la République qu’ils appellent de leurs vœux est autoritaire. Il faut garder ce tournant en tête pour réfléchir sur la gauche française contemporaine.

La modification du clivage gauche-droite

La mise en perspective historique s’impose d’autant plus que le paysage ainsi mis en place en cette fin du XIXe siècle va longtemps conserver — au moins dans ses grandes masses — le profil acquis à cette date. Si le clivage droite-gauche s’est nourri jusque-là, prioritairement, de la question du régime politique à donner à la France, désormais ce sont les données économiques et sociales qui constitueront le principal paramètre de différenciation : la question du rôle de l’Etat dans le régime de la propriété et dans les mécanismes de prélèvement et d’éventuelle redistribution et les problèmes de l’inégalité sociale et de l’exploitation économique s’installent au cœur du débat politique.
Et la République, bientôt, n’est plus le facteur discriminant. A droite, la fin du XIXe siècle et les débuts du siècle suivant voient le ralliement au régime victorieux de larges pans des anciens monarchistes et bonapartistes. A gauche, pour cette force montante qu’est alors le socialisme, la Marianne des républicains victorieux n’est pas « la Sociale », et les socialistes ne voient d’abord dans l’ordre républicain que le paravent de l’ordre bourgeois et de l’injustice sociale. En ces années 1890 et 1900, gauche et République cessent d’être automatiquement synonymes. Jusqu’à ce moment, « Bleus » et « Rouges » étaient du même côté de la grande faille franco-française. La faille, désormais, passera entre eux.
Surtout, la question du rôle de l’Etat dans le régime de la propriété et dans l’organisation sociale s’installe pour longtemps comme élément central du clivage droite-gauche. Il faudra attendre quasiment une autre fin de siècle, au fil des années 1980, pour que le ralliement du socialisme français à l’économie de marché puis la disparition, après l’implosion des régimes communistes à l’Etat, d’un « mouvement de l’histoire » au sens marxiste-léniniste de l’expression, ouvrent une nouvelle configuration idéologique, elle-même porteuse d’un changement — en cours — de la teneur du clivage droites-gauches.
Mais revenons à la fin du XIXe siècle. Dans la culture politique de la droite, « l’adversaire type » va alors changer d’identité : l’épouvantail n’est plus le républicain mais le socialiste, et bientôt le communiste, l’un et l’autre agents présumés de subversion sociale et de déstabilisation économique. Or ces changements sont d’autant plus importants qu’à l’orée du XXe siècle vont apparaître en France, à droite comme à gauche, ces structures stables que sont les partis politiques. Ce moment joue donc, en quelque sorte, le rôle d’une plaque photographique sur laquelle les forces politiques déjà existantes prennent la pose.
Cette fonction fondatrice assurée par la fin du XIXe siècle confirme bien que le rôle de l’histoire — entendue ici au sens de l’histoire-se-faisant — dans la cristallisation des traditions politiques peut s’exercer dans plusieurs cas de figure qui ont en commun d’être des moments où se profilent de grands enjeux pour la communauté nationale mais qui revêtent aussi des faciès bien différents. Ce sont parfois des phases de fractures révolutionnaires : ainsi 1789 et ce qui s’ensuivit. Ce sont aussi, en d’autres cas, de façon moins spectaculaire mais tout aussi profonde, des phases de mutation du corps social ou de transformation du cadre politique : précisément, la fin du XIXe siècle fut tout à la fois une période d’ascension sociologique et politique des « couches nouvelles » et d’acculturation de nouvelles institutions politiques.
Une fois admis que certaines périodes de l’histoire nationale engendrent ainsi des traditions politiques nouvelles ou, en d’autres cas, accélèrent la mutation de certaines de ces traditions, peut-on considérer que la gauche française a connu récemment de tels effets ? A nouveau, en fait, on ne peut répondre à une telle question qu’en examinant l’ensemble du couple droite-gauche. Celui-ci, en effet, après les grands affrontements de la fin du XIXe siècle, était devenu dépositaire, en copropriété entre ses membres, du « modèle républicain ». Entendons ainsi non seulement l’attachement à des rouages institutionnels relevant de l’esprit républicain mais aussi, de surcroît, la défense et illustration de valeurs communes qui fondaient et cimentaient la communauté nationale et qui constituaient ce qu’il est convenu, depuis, d’appeler la « morale républicain ». Or si les rouages institutionnels ont connu, après plusieurs décennies de tangage, la mutation de 1958, refondation républicaine pour les uns, trahison de l’esprit des origines pour d’autres, mais en tout cas indéniable mutation, la morale républicaine a connu en revanche une crise qui dure encore et dont l’analyse est ici essentielle pour notre sujet.

Le choc de plusieurs cultures de gauche

Il y eut d’abord, au moment de la guerre d’Algérie, un véritable choc de cultures politiques au sein même de la gauche française. Guy Mollet et nombre d’hommes de gauche, purs produits de la République des professeurs, considéraient que la résolution des problèmes coloniaux passait par le moyen terme de la promotion individuelle et de l’égalité progressive des droits. Consciemment ou pas, ils reproduisaient ainsi, à l’échelle de la question coloniale, la méritocratie tertio-républicaine. En face d’eux, des intellectuels de gauche plus jeunes puisèrent, dans leur combat anticolonialiste, aux sources d’une protestation morale, dont ils avaient le sentiment qu’elle renouait avec le dreyfusisme. Postérité du dreyfusisme contre héritage de la République des professeurs, le choc des identités culturelles revendiquées donne la mesure de la fêlure à gauche.
Cela étant, celle-ci, même si elle a laissé son empreinte sur une génération d’intellectuels maintenant quinquagénaires, a été, par essence, conjoncturelle. En outre, Pierre Mendès France, respecté par ces jeunes gens en colère et lui-même relié par des multiples adhérences à la culture tertio-républicaine, est resté une passerelle entre les deux bords du fossé. En revanche, tout au long des années 1960, une véritable faille commença à courir au sein de la morale républicaine et elle devint vite quasiment structurelle. Cette morale, en effet, se trouva bientôt décalée par rapport à une société en pleine mutation, avec notamment en son sein un changement rapide des points de repère éthiques.
Le mécanisme d’apparition et d’élargissement de cette faille a été souvent analysé. A partir du milieu des années 1960 — le « tournant de 1965 » pointé par les sociologues —, « l’endurance, la frugalité et la prévoyance, bref le report de la satisfaction » (Jean-Daniel Reynaud) ont laissé la place à des valeurs individualistes et hédonistes. Dans la France enrichie des Trente Glorieuses, le desserrement des contraintes économiques a entraîné celui des contrôles sociaux : la « crise des régulations traditionnelles » qui étaient liées à une civilisation de relative pénurie économique et d’insécurité sociale a entraîné des attitudes collectives nouvelles, et notamment face à l’autorité — et donc aux normes — et face aux tabous — et donc aux valeurs.
Dès lors — l’observation en est devenue un pont-aux-ânes de l’analyse sociologique —, les valeurs communes qui fondaient et cimentaient la communauté nationale se sont trouvées doublement remises en cause. Or, d’une part, ces valeurs érodées étant souvent les valeurs-piliers de la culture républicaine. La question n’est pas de décréter ici si cette érosion fut bénéfique ou nocive mais de constater qu’elle ébranla profondément l’édifice. D’autant que, d’autre part, l’univers socio-politique a connu, depuis ces années 1960, un autre glissement : l’aspiration à l’assimilation par la ressemblance, ciment de la synthèse républicaine, a partiellement cédé du terrain face au thème et à la revendication du droit à la différence.
Par rapport à cette double évolution, la gauche s’est trouvée davantage en porte-à-faux que la droite. Car sa fonction de contestation de l’ordre établi l’a poussée à accompagner, au moins pour partie, la vague contestataire qui sous-tendit cette double évolution. Évolution qui sapait la culture politique républicaine, dont cette gauche avait été longtemps la dépositaire et la gardienne avant que cette culture passe, on l’a vu, sous le régime de la copropriété entre la droite et la gauche.
Si l’on ajoute que, plus récemment, la gauche — ou, plus précisément, son versant socialiste — a opéré un Bad-Godesberg rampant au fil des années 1980, c’est donc aussi son nouveau rapport avec l’économie de marché, avec l’argent et la logique du profit qu’elle doit gérer. La tâche se complique encore quand il faut, de surcroît, penser désormais les notions de redistribution, de transferts sociaux et de générosité dans un monde a-marxiste.
Au bout du compte, la gauche, comme la droite, a connu des mues successives face aux grands enjeux qui ont, tour à tour, divisé la conscience nationale et structuré les grands débats civiques. Après des enjeux à centre de gravité politique au fil du XIXe siècle puis socio-économique depuis le seuil de notre siècle, il apparaît bien que cette troisième fin de siècle depuis 1789 sera davantage à teneur socioculturelle dans ses trois principales interrogations : d’une part, une morale républicaine à remodeler ; d’autre part, un mouvement de l’histoire à imaginer, car les collectivités humaines ne connaissent jamais une « fin de l’histoire » et ne peuvent vivre sans ligne d’horizon ; enfin, les progrès de la biologie font que l’homme peut bien davantage que par le passé agir sur la vie, à défaut de domestiquer la mort. Certains temps forts de la vie d’une société sont ainsi directement touchés : la sexualité, la gestation, la naissance, la maladie. Et, en toile de fond, ce sont autant de débats qui s’amorcent, qui nourriront forcément le clivage droite-gauche.