Le terrain vierge de la nouvelle gauche

Le terrain vierge de la nouvelle gauche

Entretien avec Michel Winock

Le Banquet : Depuis plusieurs années, le clivage gauche-droite semble moins identifiable qu’auparavant. Pourtant ce clivage persiste. A quels déplacements sociologiques, culturels, dans les représentations, du clivage entre la gauche et la droite a-t-on assisté ?

Le clivage gauche-droite : un produit du passé

Michel Winock : Les deux principales lignes d’identification de la dualité droite/gauche ont été successivement et/ou simultanément celles qui opposaient laïcité à catholicisme et socialisme à libéralisme. Ce ne sont plus des lignes de combat frontal. Le clivage gauche/droite est aujourd’hui le fait, dans une large mesure, d’un héritage. Je veux dire par là que, s’il demeure des poids sociologiques spécifiques de gauche et de droite, ce sont les mentalités, les mémoires, les traditions, les lieux habités, les idées reçues, qui font encore exister une gauche et une droite, plus que des solutions radicalement opposées à des problèmes de l’heure. Le clivage persiste parce que le champ politique n’est pas seulement le lieu des choix rationnels, c’est aussi un espace d’identification personnelle au sein d’une communauté historique. C’est ainsi qu’on parle des « sensibilités » de droite et de gauche.

Le Banquet : Mais est-ce que ces mentalités et traditions ne sont d’aucune utilité pour répondre aux enjeux d’aujourd’hui ? Est-ce qu’ils n’exercent aucune influence sur les réponses qui peuvent leur être apportées ?

M.W. : Si, bien sûr, mais de manière, me semble-t-il, plus réactive que positive. Ainsi la gauche au pouvoir tient compte de l’impératif gestionnaire — monétaire notamment — dont la droite voudrait se faire une spécialité. La droite au pouvoir doit répondre à la demande sociale, que la gauche incarne. Il résulte de cette dialectique ces gouvernements « au centre », auxquels nous sommes habitués — avec des variantes — depuis 1983. On entend des discours aux accents différents, mais on n’a pas l’impression que leur marge de manœuvre leur permette, aux uns et aux autres, de mettre en œuvre des politiques radicalement opposées.

Le Banquet : Au XXe siècle, la présence de la gauche au pouvoir a été limitée dans le temps, sauf à affirmer que ce sont les idées de la gauche qui ont été majoritairement au pouvoir, ce qui paraît une hypothèse hardie. Quelles sont les raisons qui ont fait qu’à certains moments de l’histoire les thèmes de la gauche ont été ou n’ont pas été porteurs sur le plan électoral ?

M.W. : Si l’on parle des élections au XXe siècle, il est difficile de parler de la gauche ou des idées de la gauche au singulier. Avant 1920, la gauche se compose d’au moins deux familles, celle des radicaux et celle des socialistes : ils ne sont plus vraiment d’accord que sur des questions défensives, soit contre le nationalisme, contre la loi des trois ans, contre les prétentions cléricales, etc. Après 1920, cela devient encore plus compliqué en raison de la fondation du parti communiste. La gauche est désormais fractionnée, divisée en elle-même, sans programme commun. Rares deviennent les moments où cette gauche à trois têtes peut montrer un seul front : le Front populaire, entre 1935 et 1938 (mais dès 1937, Blum était renversé par les radicaux du Sénat) ; l’union de la gauche dans l’opposition entre 1972 et 1977 ; une pseudo-union de la gauche avec le Gouvernement Mauroy de 1981 à 1984, et puis c’est fini. En ce sens, la gauche (au singulier) est un mythe : elle n’est ni le parti travailliste des Britanniques, ni la social-démocratie des Allemands, des Autrichiens ou des Scandinaves. Ses divisions priment, historiquement, sur ses rares moments d’union. Et quelle union ! Rappelez-vous la brochure du communiste Étienne Fajon : « L’union est un combat », c’est-à-dire une lutte fratricide d’où émergera le plus fort.

La percée du Front national dans l’électorat populaire

Le Banquet : Une partie de l’électorat du Front national est constituée par des électeurs s’identifiant comme étant à gauche et revenant d’ailleurs à celle-ci au deuxième tour de l’élection présidentielle. On constate depuis les débuts de la IIIe République une certaine perméabilité de l’électorat populaire urbain aux idées de l’extrême droite. Qu’en est-il exactement ? Des parallèles peuvent-ils être tracés avec les républiques antérieures ou la situation actuelle est-elle irréductible au contexte historique passé ?

M.W. : La faillite des grands partis de gauche dans le domaine de l’éducation politique est flagrante. L’électorat communiste — ici il faut appeler les choses par leur nom, puisque le vote populaire en faveur du Front national correspond souvent, dans la région parisienne notamment, aux secteurs d’ancien électorat du P.C.F. —, cet électorat donc a été habitué à des slogans simplistes, à des mots d’ordre manichéens, à des interprétations enfantines de la marche du monde. Une collection de L’Humanité Dimanche suffit à démontrer cette carence éducative : lutte de classe oblige ! Quand un maître simplificateur à la Le Pen arrive, au moment où la vieille machine stalinienne est grippée, le même électorat a gardé ses réflexes pavloviens. Au temps du boulangisme, à la fin des années 1880, c’est un public populaire, d’ouvriers, de mineurs, de petits commerçants, d’artisans, de cultivateurs modestes, qui suivaient le Démagogue. Du moins, il n’existait pas de partis de masse, et l’on ne peut imputer à ceux-ci un déficit éducatif. Dans les années 1930, au moment de la grande poussée des Ligues, les couches ouvrières ont été plus fidèles à la S.F.I.O. et au P.C.F. A ce moment-là, les partis ouvriers ne comprenaient rien aux problèmes des classes moyennes, et c’est chez elle que les Ligues puisaient leurs clientèles. Aujourd’hui, la résistance à l’extrême droite — appelons cela la culture antifasciste — ne dispose plus de ces organisations de classe, mise en place dans les années 1930, fortifiées par la Résistance. Ici et là, les militants du Front national recomposent un tissu social déchiré par le chômage et tous les effets de la société postindustrielle.

Le Banquet : Est-ce que, dans la montée du Front national au sein de l’électorat populaire, il n’y a pas aussi l’effet de la désagrégation de certains milieux urbains, professionnels et sociologiques ? La « banlieue rouge » est aussi celle d’un remodelage urbain ininterrompu depuis une trentaine d’années.

M.W. : Indiscutablement, le déclin des organisations ouvrières a suivi la désindustrialisation. Cependant, la culture marxiste dominante qui a fourni pendant longtemps la problématique principale de nos partis de gauche a mal préparé ces partis et les associations qui leur étaient liées aux problèmes de notre société urbaine d’aujourd’hui : l’immigration, la nouvelle pauvreté, les gains ininterrompus de la productivité au détriment de l’emploi, la guerre des banlieues, toute la pathologie sociale dont la petite délinquance et la drogue sont les aspects les plus criants, sur toutes ces questions et bien d’autres nous observons bien plus d’actions individuelles ou associatives (en particulier les associations caritatives) qu’une politique globale de la gauche.

La faiblesse historique du socialisme français

Le Banquet : En tant que parti interclassiste, le parti socialiste souffre d’une certaine difficulté d’identification au salariat qu’il entend représenter. On constate notamment une faible participation militante des ouvriers et employés. Dès lors, le parti socialiste paraît parfois une structure « molle » sur le plan idéologique, manquant de visibilité programmatique. Ceci ne peut que lui être préjudiciable sur le plan électoral, en l’empêchant de rassembler durablement. Partagez-vous cette analyse ?

M.W. : Le problème du socialisme en France ne date pas d’hier. Avant la Première Guerre mondiale, il était contesté par le syndicalisme révolutionnaire. De sorte qu’en France n’a jamais pu se constituer une social-démocratie au sens sociologique du mot, c’est-à-dire une contre-société ouvrière, dont le noyau dur eût été l’alliance du parti et du syndicat. Après 1920, le parti communiste réussit, lui, à bâtir peu à peu cette contre-société, notamment par l’alliance entre le parti et la C.G.T.U., puis, après la réunification de la C.G.T. et de la C.G.T.U. pendant le Front populaire, le P.C.F. n’a eu cesse de contrôler la C.G.T. Le P.S., lui, a toujours été séparé des instances syndicales, c’est-à-dire qu’il a toujours été privé de cette base ouvrière naturelle dont disposaient les communistes ou les sociaux-démocrates dans les autres pays. Parti de cadres, parti d’élus, parti de fonctionnaires, parti de masse sans masses. Il en est résulté un complexe d’infériorité des socialistes à l’endroit des communistes (vainqueurs au Congrès de Tours en 1920), complexe qui leur a interdit d’assumer doctrinalement leur révisionnisme de pratique. C’est ainsi que les socialistes entre les deux guerres s’allient aux radicaux au moment électoral, mais ils refusent de gouverner avec eux, du moins jusqu’en 1936. C’est ainsi que Guy Mollet, sous la IVe République, pousse très loin ses alliances à droite, mais jure sur Le Capital qu’il reste un marxiste pur et dur. C’est, plus tard, au tour de François Mitterrand d’accepter, pour des raisons purement tactiques — l’alliance avec le P.C.F. pour prendre le pouvoir — des formules vétéro-marxistes, de proclamer « la rupture avec le capitalisme », tout cela vingt ans après que le S.P.D. allemand a fait, en son Congrès de Bad-Godesberg, ses adieux à Marx, Engels et Kautsky. C’est la faiblesse même du socialisme français, son obsession du communisme, et sa faible base ouvrière, qui l’ont empêché de faire ce que Bernstein proposait depuis la fin du XIXe siècle : remettre les pendules du socialisme à l’heure.
Accorder les mots aux choses, les programmes au possible, sans perdre son identité, c’est toute la difficulté pour un parti, dont les cadres ne sont pas pour la plupart issus des couches ouvrières. Le guesdisme avait été le modèle : on peut faire n’importe quoi à condition de rester intransigeant sur la doctrine. Le problème est qu’aujourd’hui, personne ne sait plus ce qu’est la doctrine. N’importe ! c’est Emmanuelli qui l’emporte sur Rocard, la ringardise de gauche sur la volonté de modernisation : en 1946, la même tendance portait Guy Mollet au pouvoir ; on a vu ce qu’il a fait dix ans plus tard à la tête du gouvernement. S’il veut devenir un grand parti démocratique, le P.S. doit faire un sérieux examen de conscience historique. Le peut-il ? Je n’en sais rien.

La gauche victime du pessimisme historique

Le Banquet : Certaines idées traditionnelles de la gauche, comme la laïcité, le progrès et la réduction des inégalités semblent depuis plusieurs années devenues minoritaires pour des raisons d’image, leur aspect passéiste, mais aussi de fond, y compris au sein de la gauche elle-même. Quelles sont les valeurs de gauche encore identifiables, s’il en existe ? Au-delà, existe-t-il encore, selon vous, des représentations du monde, de la société et de l’homme (perfectibilité, défiance à l’égard du naturalisme notamment) propres à la gauche ? Comment peuvent-elles se concrétiser sur le plan programmatique ?

M.W. : Avec cette question, vous touchez au fond du problème. Longtemps, la gauche a été facilement identifiable. Elle se réclamait de 1789, des immortels principes, de la République, de la laïcité, etc. Or, là dessus, elle a largement gagné. Nous vivons dans une démocratie, les libertés sont respectées (du moins en principe), l’esprit d’égalité (je ne dis pas l’égalité) ne cesse d’animer les discours de tous, la séparation des Églises et de l’Etat est faite… Bref, il y a toute une droite, celle qui se reconnaît dans la filiation de Waldeck-Rousseau et des « Modérés », mais aussi celle qui se réclame du gaullisme, qui accepte le legs. Dès lors, la gauche s’est peu à peu identifiée par le socialisme — un socialisme à degrés variables, à visage plus ou moins humain, et la gauche libérale de jadis avait tendance à se retrouver au centre droit.
Mais voici que le socialisme est décrété sans avenir, tout se gâte. Qu’est-ce que la gauche ? Le problème est peut-être plus profond. La gauche a fondé sa vision du monde sur une anthropologie morale carrément optimiste. L’homme est naturellement bon, ce sont les institutions qui sont mauvaises. Changeons les institutions, faisons la révolution, et la nature de l’homme réapparaîtra sous la croûte séculaire des aliénations religieuses et politiques. Or, qui croit encore en la bonté naturelle de l’homme ? Auparavant, ceux qui objectaient à l’optimisme de gauche le faisaient au nom d’une théologie du péché originel : c’étaient des hommes du passé, des contre-révolutionnaires. Mais depuis Freud et la seconde Guerre mondiale, le soupçon sur la bonté naturelle de l’Homme a grandi. L’histoire du communisme russe en a rajouté. Alors que le XIXe siècle croyait en l’avenir, nous baignons dans une fin de siècle qui sue l’angoisse. La gauche, du coup, a perdu sa faculté d’offensive ; ses fondements métaphysiques sont lézardés. « Que faire ? » redevient la question lancinante.

Le Banquet : La situation actuelle a-t-elle des précédents ou bien est-elle au contraire irréductible en raison de la mutation du contexte, des attitudes et des structures économiques et sociales ? L’histoire de la gauche sous la Ve République aurait-elle pu être différente, notamment à l’époque récente, si certaines potentialités s’étaient réalisées ? Ou bien la gauche, en raison du poids initial du parti communiste et de sa faiblesse programmatique, était-elle vouée à l’échec politique ?

M.W. : Toute situation donnée comporte une part de continuité et une part de nouveauté. J’aurais tendance à privilégier dans les années que nous vivons les phénomènes de rupture, lesquels expliquent largement le désarroi politique de la gauche (et pas seulement de la gauche). Je me demande si l’histoire a connu un temps de pareilles mutations simultanées, ou plus exactement un rythme de bouleversement aussi rapide ; je ne le crois pas. Devant l’ampleur de ces défis, le vieux problème du clivage gauche-droite semble dérisoire, départemental, que dis-je cantonal ! C’est tous les hommes de pensée qui sont aujourd’hui invités à penser le présent, à penser l’avenir. Le passé, lui, peut nous éclairer, mais nous ne devons pas en être prisonniers.
Pour les historiens, il y aurait tout un programme de recherches à mener, dans un esprit de philosophie politique, sur les grandes époques de mutations : la fin du monde hellénistique, la fin de l’empire romain, la Renaissance, etc., mais rien ne peut se substituer à l’imagination, à la volonté, et, si nous ne donnons plus cher du mythe de la bonté naturelle de l’homme, nous savons aussi que s’abandonner aux démons du mépris, de la peur, du repli sur soi, c’est d’avance déposer le bilan de faillite de notre civilisation. Nous allons peut-être vivre de nouveaux temps héroïques de la pensée, ces temps où les hommes ne savent plus où ils en sont, où leurs vieilles croyances s’effondrent, où rien n’est plus donné d’avance. La gauche, pour y revenir, doit se sentir cette vocation de rester ou plutôt de redevenir un parti du mouvement.

Laisser faire sans laisser passer ?

Le Banquet : Le problème de la gauche sur un plan idéologique mais également programmatique semble bien être qu’aucun mot d’ordre positif n’est venu combler le vide laissé par l’idée de l’appropriation collective des moyens de production ou d’une redistribution croissante des revenus. Concrètement, que pourrait-il être aujourd’hui ?

M.W. : La gauche doit à la fois être le garant des « grands principes » issus de la Révolution et de la tradition républicaine (liberté, égalité, fraternité) — et dans ce domaine rien n’est jamais acquis —, tout en préparant les réponses aux nouveaux défis de la civilisation postindustrielle. La difficulté est qu’il n’y a plus de réponse simple. Jaurès, quand on lui demandait de résumer en quelques mots le programme socialiste, pouvait dire : c’est la collectivisation des moyens de production, après que Marx avait défini aussi simplement le communisme par la fin de la propriété privée. Devant la complexification croissante du monde, la gauche ne dispose plus de remède miracle, de but stratégique bien net. La tentation est de s’en tirer par un cocktail de vieux slogans anticapitalistes et d’emprunts à l’idéologie de « l’innocence » : antiracisme sans réflexion sur le conditionnement du racisme, écologisme sentimental, fadaises pacifistes, etc. C’est d’abord à un effort intellectuel que la gauche doit se soumettre, et celui-ci ne peut être que collectif.

Le Banquet : Pour prolonger vos réponses sur un scénario d’avenir, pensez-vous que la gauche socialiste rentrera dans la « norme » social-démocrate anglaise ou allemande ? Estimez-vous d’ailleurs que cela soit souhaitable ?

M.W. : Si vous entendez par « norme » social-démocrate le compromis passé entre les idéaux socialistes et le capitalisme, je crois effectivement que ce scénario est en train de se jouer. Pour être plus clair, je souhaiterais que la gauche accepte nettement le régime capitaliste défini par l’économie de marché et la libre entreprise (pas une acceptation timide comme celle d’un pis-aller, mais la reconnaissance d’un système économique qui est le-pire-de-tous-à-l’exception-de-tous-les-autres), mais qu’elle n’accepte pas le credo du libéralisme (l’Etat-gendarme et la main invisible). Cette culture du compromis : laissez faire (l’économie capitaliste) sans laisser passer (l’injustice sociale et l’exploitation) n’est pas, historiquement, la nôtre, même si de gré ou de force nous en pratiquons les rudiments. Il serait souhaitable que nous la promouvions, et non comme une reddition de la pensée de gauche : c’est l’axe sur lequel cette pensée doit prendre corps. Il me semble, néanmoins, que le programme qu’implique une telle adhésion n’embrasse qu’une partie de nos problèmes d’aujourd’hui — ceux de la problématique séculaire qu’on appelait jadis la « question sociale ». Si donc, à mes yeux, la perspective « social-démocrate » marque un progrès sur l’ancien programme plus ou moins commun, elle ne peut certainement pas suffire à reconstituer aujourd’hui une pensée de gauche.

Questions de Nicolas Tenzer et Jean-Pierre Viola