L’avenir lointain de la gauche

L’avenir lointain de la gauche

Entretien avec Jean-Pierre Chevènement

L’eurocentrisme culturel et historique de la gauche

Le Banquet : Devant l’échec de la gauche en 1993 et, dans une moindre mesure, celui de 1995, on ne peut que s’interroger sur les raisons et la signification de son rejet par une large fraction de l’électorat et, de manière plus positive, sur la façon dont la culture de la gauche pourrait être renouvelée.

Jean-Pierre Chevènement : Depuis deux siècles, on a inventé deux chemins pour la liberté et pour permettre aux dominés de ne plus l’être. Le premier chemin est celui de la citoyenneté ; c’est la révolution de 1789. Et, parce qu’on s’est aperçu des limites de cette démocratie, vite qualifiée de formelle ou « bourgeoise », on a inventé ensuite un deuxième chemin, celui du socialisme. On a imaginé que la classe des producteurs pouvait porter la cause de la libération de la société tout entière. On a imaginé une classe rédemptrice, la classe ouvrière ou le prolétariat. Or le destin du socialisme, au sens le plus général du terme, aussi bien que l’éclatement de cette classe de producteurs ont rendu manifeste en cette fin de siècle que cette voie-là ne pouvait pas prétendre à l’exclusivité de la libération, même s’il y a une intuition juste dans cette vision marxiste de la société. Après l’effondrement de l’U.R.S.S., qui a emporté avec elle la social-démocratie, on doit revenir à l’idée de la citoyenneté ou, plus exactement, à mes yeux, à cette synthèse opérée avant 1914 par Jean Jaurès entre le républicanisme à la française et le socialisme marxiste.
Si je dis que la social-démocratie a été emportée par le naufrage du communisme — certes pas seulement, mais aussi par cela —, c’est qu’elle avait tiré bénéfice de la bipolarité du monde et s’était constituée comme instance d’appel, de chantage, de monnayage en quelque sorte d’avantages sociaux pour les classes travailleuses d’Occident. Cette position originale, qui sous-tendait aussi dans l’ordre diplomatique l’indépendance de la diplomatie française, a disparu. La deuxième raison pour laquelle la social-démocratie traditionnelle a fait son temps vient de ce qu’elle supposait un partage de la croissance et que nous sommes sortis avec la mondialisation de l’économie, en Europe du moins, du régime de la croissance forte. Donc, la reconstruction de la gauche implique qu’on prenne une vue générale des choses, qu’on comprenne ce qu’est le désordre mondial dans lequel nous sommes désormais installés. Si la gauche a un sens, c’est d’abord dans la critique de cet ordre injuste du monde.
Or elle est mal préparée à affronter ces problèmes parce que sa pensée de l’identité nationale et même culturelle est traditionnellement un trou noir dans son système de représentations. Elle est donc mal placée pour réfléchir à une échelle qui dépasse l’Europe. Elle n’entend pas grand-chose au capitalisme asiatique, à ce qui se passe dans le monde musulman, à la résurgence de l’hindouisme et elle n’a guère droit de cité dans le nouveau monde industrialisé. Au nord, ce sont les Etats-Unis, avec leur propre évolution qui a marginalisé la social-démocratie ; au Sud, ce sont plutôt les théologies de la libération qui sont assez étrangères à la social-démocratie et même aux théories socialistes d’inspiration marxiste. Nous avons ainsi une gauche très prisonnière de sa dimension européenne. Pour avoir une pensée mondiale, il faut rompre avec les catégories de pensée qui portent la marque de l’eurocentrisme. Pour prendre en compte les autres cultures, nous devons penser un universalisme relativiste et anticiper un monde multipolaire.

Le Banquet : Mais quelles sont les conséquences de la révolution intellectuelle de la gauche, qui suppose à la fois des ruptures avec les modes de pensée classiques, avec les traditions historiques, mais aussi une réappropriation de certains principes ? Par quel biais pourrait-elle s’amorcer ?

J.-P.C. : Je ne crois pas qu’on puisse convertir les masses à une vision radicalement autre, d’abord parce que l’intérêt pour la politique n’est pas suffisant, ensuite parce que le système médicatico-sondagier est un système de manipulation contre lequel il est difficile de lutter. On est donc conduit à mobiliser sur une base défensive, par exemple pour le maintien de la notion de service public dans une Europe où le traité de Maastricht a codifié la prépondérance du marché. C’est plutôt une thématique citoyenne, républicaine, de défense d’une société moins injuste qui peut permettre de retrouver une base populaire élargie. L’objectif devrait être aussi d’attirer la jeunesse, car c’est elle qui est la plus pénalisée par la crise de l’emploi et l’absence de vraie perspective.

Changer la politique allemande pour changer l’Europe

Il faut mobiliser aussi, mais contre qui ? Le capitalisme européen a évolué vers une forme de prédominance du capital financier. Nous sommes prisonniers d’un système libre-échangiste et monétariste à la fois où la priorité donnée à la monnaie forte favorise les délocalisations industrielles et attire les placements. L’Europe vit à l’heure de la mondialisation du capital. C’est un système qui aboutit à ce que, dans la société, la rente se développe et même se démocratise : il y a de plus en plus de rentiers ! Ce capitalisme financier a une base sociologique qui est loin d’être dérisoire ; par ailleurs il faut bien entretenir les inactifs. Inversement, les couches productives font les frais de ces choix, qui s’incarnent aujourd’hui dans le traité de Maastricht, mais qui ont été mis en œuvre en France depuis 1983. Est-il possible de revenir là-dessus ? Je le crois parce que la fracture sociale dont Jacques Chirac a parlé est une réalité. Aucune stratégie de pouvoir ne peut masquer ce fait que nous sommes désormais installés dans une société éclatée, où les souffrances, très grandes, se manifestent par des bouffées de colère déstabilisatrices.
En même temps, on n’imagine pas qu’il puisse y avoir une rupture avec la logique économique dominante sur une base purement nationale, même si l’on croit que la nation reste l’espace central de l’appartenance, du déploiement de la citoyenneté, de l’intégration des immigrés et de l’expression démocratique. Regardons la manière dont l’Allemagne affronte le défi de la crise de son modèle social traditionnel. A court terme, il faut donner le branle, créer des mouvements si possible parallèles. Aucun pays ne joue en Europe un rôle aussi stratégique que l’Allemagne : c’est le pays directeur en Europe. Voyons comment les syndicats allemands comme IGMetall vont accueillir les projets de redéploiement, de délocalisations industrielles, de flexibilité accrue, et la croissance du chômage qui en est la toile de fond. Notre destin va dépendre en partie de cela. La France ne pourra retrouver des marges de manœuvre durables que si l’Allemagne remet en cause son modèle de développement. C’est l’enjeu des débats sur la monnaie unique. Allons-nous accepter un modèle qui au nom de la monnaie forte et de l’hyper-compétitivité creusera encore plus la fracture sociale, fera de la France un Mezzogiorno et construira l’Europe par une hiérarchisation de nations ?

Le Banquet : Mais les gauches française et allemande ont des positions traditionnellement assez différentes. Même si l’on comptait un plus grand nombre de gouvernements de gauche en Europe, ces différences subsisteraient, dans les références, les objectifs et dans les projets concrets.

J.-P.C. : Il y a en effet un énorme effort à faire pour combler ce fossé, d’abord parce que la social-démocratie allemande a toujours été plus ou moins intégrée au système économique et social. Mais aujourd’hui le système de cogestion commence à donner des signes d’essoufflement. L’évolution de l’Allemagne peut, peut-être, dans les dix années qui viennent, offrir des perspectives d’évolution divergente d’avec le règne du capital financier à l’échelle mondiale, qu’exprime la liberté totale des mouvements de capitaux depuis 1990. A partir de cette décision stratégique, arrêtée dans le cadre du marché unique, les Etats-nations, les syndicats, le monde du travail se trouvaient placés dans une position de faiblesse caractérisée. Comment un gouvernement de gauche a-t-il pu, sans aucune contrepartie, accepter que s’instaure un système si favorable au capital à l’échelle mondiale ?

Le Banquet : Croyez-vous à l’émergence d’une gauche à l’échelle européenne, qui pourrait même comprendre un jour les gauches des pays de l’Europe centrale et orientale ?

J.-P.C. : Il y a certes une convergence des aspirations — l’emploi, la paix, la démocratie. Mais les gauches en général ont trop tendance à faire l’impasse sur l’existence d’identités nationales constituées depuis longtemps par l’histoire. J’ai toujours été frappé, dans les réunions internationales, par le fait qu’on peut complètement oublier l’appartenance politique de son interlocuteur. Les négociateurs allemands, britanniques, italiens vont défendre les intérêts de leur Etat, même si la proximité idéologique peut créer une certaine convivialité. D’ailleurs, l’Europe ne peut être autre chose qu’un compromis entre les intérêts nationaux. Pour les gauches européennes, la priorité devrait être de lancer des débats parallèles dans chaque pays et, par là, de créer un espace politique de débat commun. Tant que cet espace « communicationnel » de débat n’existe pas à l’échelle de l’Europe, celle-ci se résume en accords technocratiques, parce que les citoyens n’arrivent pas à peser sur les procédures de décision. Par conséquent, il faut porter la politique à un niveau supérieur dans chaque nation et faire en sorte qu’à travers un débat politique qui peut traverser les frontières se mette en place un débat au niveau européen. Là est le préalable absolu de toute construction citoyenne de l’Europe. Sinon nous continuerons à bâtir un système oligarchique.

Le Banquet : Mais, concrètement, quelle forme prendrait cet espace commun, quelle institution européenne, existante ou à créer, permettrait un tel débat ?

J.-P.C. : Je ne pense pas qu’il faille parler d’institutions. Cela passe par la politique et par l’émergence de thématiques politiques fortes.

Le Banquet : Mais est-ce que cette communication est vraiment possible quand on voit que les termes de référence des débats et la signification accordée aux mots eux-mêmes — fédéralisme et service public par exemple — sont différents ?

J.-P.C. : Voilà pourquoi on ne peut pas faire l’impasse sur les nations. Il est irréaliste de penser qu’on va pouvoir remonter la pente de ces cultures profondément enracinées. Les différences de conceptions, de langues, d’histoires, sont patentes. Mais cela n’empêche pas de définir une préférence européenne, une politique industrielle européenne, une notion de service public, une action commune de l’Europe en direction des pays d’Europe centrale et orientale ou des pays méditerranéens, et de faire accepter que ces grands défis communs soient portées par les opinions publiques. La difficulté vient plutôt du système médiatique. La communication est régulièrement biaisée. Il peut cependant y avoir une prise de conscience et des avancées dans la programmation de débats « européens » dans les grandes chaînes de télévision. Tous les pays de l’Europe ont intérêt à ce que la Russie se stabilise, à ce que le monde arabo-musulman trouve la voie de la modernisation plutôt que celle de la régression islamique — alors qu’on a l’impression que la plupart de ceux qui s’expriment sur ce sujet sont plutôt résignés à la victoire de l’intégrisme. Une politique étrangère digne de ce nom est-elle compatible, en régime d’opinion, avec la manière dont les grands débats sont aujourd’hui occultés ?

L’Europe, projet de substitution de la gauche

Le Banquet : On a l’impression que l’histoire récente de la gauche au pouvoir est celle des occasions manquées. Pourriez-vous retracer, dans une sorte de bilan prospectif, les erreurs essentielles, voire les fautes, qu’elle a commises ?

J.-P.C. : Tout s’enracine au départ, à mon sens, dans un manque de volonté, et peut-être de vision, dans une fausse adhésion à un projet qui avait un double caractère, à la fois électoral et à prétention opérationnelle. Les nationalisations de 1982 ont été la cotisation idéologique que la gauche a payée à son propre passé. Il n’en est pas résulté une volonté de politique industrielle. Le tournant de 1983 a déguisé une abdication : au nom de « l’Europe », on a choisi l’adhésion au libéralisme, que sont venus confirmer l’Acte Unique en 1985-1987, mis en œuvre par la suite, notamment en 1990 avec la libéralisation des mouvements de capitaux, et enfin le traité de Maastricht. Celui-ci est une véritable constitution libérale structurée par un projet d’Union économique et monétaire qui est l’expression la plus pure du projet des oligarchies financières. Il faut citer le poids des institutions et celui du conformisme. C’est une drôle d’idée d’avoir fait d’une Europe de plus en plus ouverte, de plus en plus soumise à la loi du libéralisme, et où le poids de l’Allemagne n’a cessé de croître, le projet de substitution que la gauche s’est donné après 1983. Certes il ne faut pas tenir pour rien le fait que la gauche a réussi à se maintenir au pouvoir pendant quatorze ans. Il y a là un aspect positif qui est celui de l’accoutumance, mais à une gauche qui n’aura pas été tout à fait la gauche.

Le Banquet : Est-ce à dire que si la gauche revenait au pouvoir en 1998, ce ne serait pas vraiment la gauche ?

J.-P.C. : On ne sait pas dans quelles conditions la gauche pourrait revenir au pouvoir en 1998. Je perçois une contradiction majeure entre la volonté de construire une identité européenne pour les prochaines générations — ce qui est une bonne idée — et les moyens employés pour cela. Et je ne vois pas que cette contradiction ait été levée dans le discours-programme de Lionel Jospin. Si la gauche revient au pouvoir pour faire la même politique que celle qui était menée en 1993, le résultat est couru d’avance. Elle favorisera la montée du Front national et la possibilité pour celui-ci, une fois Le Pen disparu, d’hégémoniser la droite.

Un soubassement sociologique affaissé

Le Banquet : Compte tenu des aspirations et de la sociologie de ceux qui votent pour le Front national, ne considérez-vous pas qu’une partie de son électorat appartient à une gauche sortie de la gauche, qui, ne trouvant pas une nouvelle offre politique devant elle, s’est tournée vers un parti à connotation autoritaire et populaire susceptible de satisfaire son désir de revanche sociale ?

J.-P.C. : Je ne suis pas sûr qu’on puisse parler de gauche, même pour une fraction de l’électorat du Front national. Certes, une partie de l’électorat populaire a été séduite par le discours de Le Pen, mais pas seulement par l’aspect autoritaire — le parti communiste aurait pu capter cette sensibilité. La crise sociale, les inégalités, le chômage, l’exclusion, d’autant plus vivement ressentis par les couches populaires, ont contribué à ce que les gens votent Le Pen, non pas pour le mettre au pouvoir, mais par désarroi, colère et volonté de rupture avec le système politique traditionnel. Si l’on veut ramener ces couches dans la gauche et dans la République, il faut s’attaquer aux causes de fond. Cela pose à la fois le problème de l’action de terrain, celui d’une autre politique et celui de la citoyenneté.

Le Banquet : Vous avez évoqué un problème sociologique. Aujourd’hui, quelle peut être le soubassement sociologique de la gauche ? La société a évolué. Si l’on prend les exclus, quelle que soit la pertinence de ce mot, ce sont pour la plupart des individus dépolitisés qui, s’ils votent, votent plutôt extrémiste que socialiste. Il reste, pour aller vite, les enseignants, les fonctionnaires, les employés des services publics et une partie de la classe intellectuelle qui, électoralement, ne fait pas une majorité.

J.-P.C. : Il y a quand même une majorité du monde du travail, ancré dans la réalité de la production matérielle. Je prends ma région : les ouvriers d’Alsthom ou de Peugeot votent majoritairement à gauche. La gauche aura toujours une relation particulière avec les salariés qui vivent de leur travail.

Le Banquet : Il reste que les ouvriers votent davantage pour le Front national que pour le parti socialiste, voire, dans certaines zones, que le P.S. et le P.C. réunis.

J.-P.C. : Le vote Front national est très divers. Si l’on met à part le noyau fascisant, il y a un vote de droite extrême par bêtise : des gens ont, notamment au début du premier septennat de François Mitterrand, voté Front national pour embêter la gauche, en gênant surtout la droite, notamment dans les quartiers bourgeois. Il y a aussi un vote populaire qui est à la fois celui de cette fraction de la classe ouvrière qui n’a jamais voté à gauche (environ 30% des voix) et de gens qui votaient à gauche mais considèrent que la gauche aujourd’hui les a abandonnés. Une gauche citoyenne doit s’adresser au peuple tout entier, sachant que son discours aura un écho dans certaines couches sociales pour des raisons essentiellement philosophiques et morales. Certains votent à gauche, par préférence idéologique, tout simplement. Pour d’autres, la gauche prendra mieux en charge leurs intérêts de classe que la droite, c’est-à-dire le salariat qui continue d’être majoritaire.

Le Banquet : Mais comment reconquérir un électorat jeune pour lequel ce que propose aujourd’hui la gauche ne paraît pas très attractif ? Par quelles propositions, par quels biais ?

J.-P.C. : Les jeunes aujourd’hui sont marqués par une tendance très individualiste. La jeunesse est très fragmentée. Certains vivent encore souvent chez leurs parents, quand ils le peuvent. Il pourra y avoir maturation : la jeunesse ne pourra pas ne pas se poser de plus en plus le problème qui est le sien, celui de la société tout entière.

Le Banquet : Dans la jeunesse, domine une forme de désespérance. Il y a certes une volonté d’adhérer, mais aussi une absence de confiance et de compréhension. Que proposez-vous ?

J.-P.C. : Il y a aussi une insuffisance de l’offre. Les jeunes auraient envie de s’engager. Leur soi-disant indifférence sert trop souvent d’alibi à la carence du politique. La situation me semble caractérisée par le grand vide des utopies et des idéologies et le triomphe à l’échelle mondiale du capitalisme. Mais cette victoire ne résout pas les problèmes des rapports Nord-Sud, de la crise des sociétés avancées. L’humanité se cabre, d’où la résurgence de problèmes identitaires. Dans le monde tel qu’il est, il faut essayer de faire quelque chose de l’Europe, pas par les moyens qu’on a employés, mais en mettant davantage la politique au cœur du processus. On ne fera pas l’Europe par le marché et la monnaie. Peut-être, en effet, dans une ou deux générations, on pourra aller vers une organisation fédérale de l’Europe. Mais cette organisation ne peut se faire sans, et à plus forte raison contre les citoyens. Il faut faire dialoguer les identités nationales. Il faut d’abord donner un contenu politique et social à l’Europe. Un tripode Allemagne, Etats-Unis, Japon, ces trois donjons qu’évoquait Jacques Berque, qui regardent de haut les pauvres du monde entier. C’est la figure d’un « nouvel ordre mondial » dont on sait ce que vaut l’aune. La solution passe par la prise de conscience à l’intérieur de chaque nation. On ne peut pas en faire l’économie !

Un nouveau républicanisme ?

Le Banquet : Vous avez évoqué la question du travail de terrain. Or, le problème majeur pour la gauche est sa très grande faiblesse militante et ainsi son incapacité à faire de l’encadrement social et de diffusion de l’expérience, de la doctrine, de la mémoire historique. Avec moins de 100 000 adhérents, le parti socialiste pèse peu en termes de diffusion de la conviction.

J.-P.C. : Si, malgré tout, avec ses municipalités qui ont encore une capacité d’intervention sur le terrain. Je le vois à Belfort où la ville a créé des conseils de quartiers, ouverts à tous, qui permettent d’être en contact direct avec la population. Là on comprend… Il y a des problèmes de cohabitation difficiles, une jeunesse qui se sent abandonnée, qui n’appartient à aucune culture, qui est loin d’être dépourvue de dons mais qui a le sentiment qu’elle ne pourra pas s’en sortir. Elle reste prisonnière d’un ancrage familial et de civilisation qui la met en porte-à-faux. La famille maghrébine vaut bien des familles françaises, notamment par sa stabilité. Mais elle a aussi ses propres problèmes. D’un autre côté, il y a des couches salariées vieillissantes qui se sont installées dans des quartiers qui, à l’époque, n’étaient pas déshérités, mais le sont devenus parce qu’il y a eu un renouvellement considérable de la population. Il y a aussi des problèmes de tolérance et de citoyenneté, les uns et les autres pensant qu’ils ont tous des droits et absolument aucun devoir. Mais allez expliquer cela à des gens qui se sentent privés d’avenir !

Le Banquet : Quel est l’avenir de l’idée républicaine en France ? Les gens ne sont-ils pas davantage sensibles aux appartenances communautaires qui sont, pour elles, synonymes de confort, de solidarité voire de dignité retrouvée ?

J.-P.C. : C’est un grand danger, car ces problématiques communautaires, à terme, portent en elles le germe la guerre civile. Nous ne sommes pas aux Etats-Unis d’Amérique et même là je ne sais pas comment cela se finira. Mais le socle de la citoyenneté à la française était quelque chose d’infiniment plus solide et il le reste encore relativement à mon sens. L’éducation nationale reste un facteur d’intégration efficace, contrairement à ce qu’on a coutume de dire, notamment quand on voit le nombre de mariages mixtes qui sont devenus chose banale : par conséquent la machine à intégrer n’a pas dit son dernier mot. C’est plutôt d’un défaut de politisation dont nous souffrons. Si nous arrivions à politiser davantage le débat, j’ai l’impression que l’intégration se ferait mieux. Elle s’est souvent réalisée par le biais des syndicats et des partis politiques. Nos « élites » ont cessé d’être républicaines. L’idéologie dominante : c’est celle du « droit à la différence », du communautarisme, des régulations spontanées, par le marché, par le droit, par le biais des communautés. On est très loin de la démocratie à la française, de la démocratie citoyenne.

Le Banquet : Disant cela, voyez-vous des moyens pour que ces élites redeviennent républicaines, tout en définissant le contenu précis de ce nouveau républicanisme ?

J.-P.C. : La solution est à la tête. Il faut que l’Etat redevienne républicain. Depuis assez longtemps, il a cessé de l’être. Certes, le pire n’est pas toujours sûr, mais je suis assez pessimiste. Il faut qu’une impulsion républicaine se fasse sentir d’en haut, il faut une formidable conviction, une foi ardente ; il faut mettre cela en directives, faire descendre ce mouvement jusqu’à la base. Je l’ai tenté lorsque j’étais ministre de l’Education nationale en rétablissant l’instruction civique, en changeant les programmes de l’école et du collège en fixant à l’Ecole des objectifs ambitieux, en créant les « bac pros ». J’ai eu le sentiment que j’étais compris et relayé sur le terrain. Le problème est que l’impulsion contraire s’est faite sentir par la suite. Par conséquent, les enseignants n’ont pas eu le sentiment qu’il y ait eu une volonté constante de l’Etat dont la force tient à la permanence. La seule possibilité d’une régénération serait que chacun des deux bords y mette du sien.

Le Banquet : N’est-ce pas le grand échec qui résume tout, y compris le défaut de volonté, que la gauche n’ait pas été républicaine au sommet et qu’il y ait eu une corruption profonde dans les institutions de la République ? N’est-ce pas cela qui a éloigné les citoyens de la gauche et, plus largement, de la politique, en brisant tout espoir en la capacité de transformation de la société par la politique ?

J.-P.C. : On en revient à Jaurès : la République et la gauche n’ont pas toujours fait bon ménage. Si l’on prend la grande tradition républicaine de la IIIe République, la gauche socialiste se situait très largement en dehors. La seule synthèse est celle de Jaurès. La gauche n’a pas mobilisé le civisme. Surtout à partir de 1983 elle a supprimé l’alternative sans laquelle le débat républicain n’a pas de sens. Le ressort de la citoyenneté s’est détendu.

Le Banquet : Vous faisiez allusion aux deux voies, la voie socialiste marxiste et la voie républicaine. Pensez-vous que la référence républicaine est, pour la gauche aujourd’hui, la seule référence légitime ?

J.-P.C. : Je le crois, mais on aurait tort de jeter l’apport de Marx aux orties. La principale limite à l’exercice de citoyenneté a été la structure de classes de la société mais ce n’est pas la seule. Par conséquent, il faut s’adresser prioritairement à ceux qui peuvent vous entendre d’abord, c’est-à-dire au monde du travail et en second lieu à celui des exclus ou à ceux qui le seront demain. Mais il ne faut écarter personne de cette ambition citoyenne. Le marxisme aura péché par économisme : la dimension politique et morale de l’homme lui a largement échappé.

Fin des grandes espérances ?

Le Banquet : La reconstruction de la gauche sera, selon vous, une tâche longue et difficile qui ne peut être immédiate. Quelle voie de reconstruction, au-delà de l’aspect intellectuel, envisagez-vous en termes d’organisation ? Peut-on imaginer que la gauche fédère davantage les organisations syndicales et associatives qui appartiennent à la mouvance de gauche ?

J.-P.C. : Il n’y a pas de gauche sans projet ; or elle n’a plus de projet. Il y a un travail tellement lourd d’autocritique et d’élaboration doctrinale à accomplir qu’il faut se résigner à voir la gauche se mettre, comme elle pourra, en ordre de bataille. On aurait tort de penser que le score de Lionel Jospin à l’élection présidentielle exprime autre chose qu’un refus de ce que symbolisait Jacques Chirac et la droite derrière lui. En 1998, nous serons encore dans le relatif. Le temps des grandes espérances est derrière nous. Pour autant, il faut continuer à marquer le terrain et à afficher des objectifs extrêmement ambitieux pour le plus long terme. Il est nécessaire d’avoir quelques étoiles qui nous permettent d’avancer. Il faut stabiliser la Méditerranée et pas seulement l’Europe de l’Est. Peut-on aller plus loin sur la voie de la réorganisation sociale, de la redéfinition du travail ? Je ne peux répondre que par un « oui » conditionnel. Il faut pour cela s’affranchir de certaines contraintes. La croissance est nécessaire. Elle ne suffira pas à résorber le chômage. Il faut imaginer une initiative volontariste en matière d’emploi. Des systèmes d’embauche obligatoire couplés avec une extension de la formation permanente.
Maintenant, quelle forme d’organisation pour la gauche ? Celle-ci est sans doute destinée à rester durablement éclatée. En effet c’est le projet qui commande l’organisation, or Lionel Jospin, auquel je souhaite bonne chance, s’est intéressé surtout jusqu’ici aux structures du parti socialiste. Il est temps de relancer la réflexion. Sur l’Europe par exemple. Le Mouvement des Citoyens y contribuera aussi. Quant aux syndicats, je n’ai jamais été partisan de leur politisation.

Le Banquet : Vous vous inscrivez donc toujours dans le cadre de la Charte d’Amiens ?

J.-P.C. : Cela n’a pas toujours été le cas. Mais les syndicats et les partis exercent des fonctions différentes. Cela n’empêche pas la réflexion en commun et les échanges, mais les syndicats doivent défendre d’abord les intérêts de leurs adhérents, même s’ils doivent aussi porter un projet plus large. Ils doivent aussi davantage s’impliquer dans la vie des entreprises.

Le Banquet : On entend parfois affirmer qu’il serait judicieux de profiter de ce qu’il reste de puissance militante syndicale pour mieux fédérer les actions de conviction à l’égard de la société grâce à des réseaux de diffusion des idées et pallier la faiblesse encore plus grande des partis.

J.-P.C. : On ne fera pas l’impasse sur la politisation consciente des gens ni sur la citoyenneté. On ne peut pas se servir de la courroie de transmission des syndicats pour compenser la faiblesse du politique. C’est certes roboratif pour des gens trop pressés, mais toute volonté de contourner le politique est vouée à l’échec.

Le Banquet : La référence à la social-démocratie est-elle appelée à constituer durablement le cœur de l’identité socialiste et de celle de la gauche ? Lionel Jospin a en effet été le premier candidat à une élection présidentielle à s’en réclamer explicitement.

J.-P.C. : C’est, à mes yeux, une notion dépassée. Elle ne s’est d’ailleurs jamais acclimatée en France, pays de culture républicaine. Si Lionel Jospin y a fait référence, c’est parce que la notion est reçue comme le signe d’un socialisme modéré. Mais je n’ai jamais vu cette espèce constituée par les socialistes modérés ; je n’ai jamais vu de socialistes ne coupant le cou à personne. La social-démocratie est aujourd’hui une manière de se dédouaner. Cela n’a rien à voir avec la social-démocratie allemande — les syndicats allemands ont dix millions de membres, le S.P.D. en compte un million et est la deuxième force politique structurée du monde occidental après le P.D.S. Chaque pays a sa culture : les Français sont hyper-individualistes. En France, pour mesurer ce qu’est la gauche, il ne faut pas considérer les adhérents des partis puisque beaucoup de gens ne veulent pas prendre leur carte. Il faut regarder les électeurs. Surtout il faut faire croître la conscience collective. La grande difficulté est dans notre système d’information qui écrase le débat. La grande presse libérale, même dite de gauche, est dominée par la pensée unique et par ses grilles de lecture préétablies. Comment trouver la faille ? Je compte sur l’événement.

Propos recueillis par Laurent Caillot et Nicolas Tenzer