La cinquième renaissance du parti socialiste ?

La cinquième renaissance du parti socialiste ?

Entretien avec Michel Rocard

Le Banquet : Commençons par voir avec vous quelles seraient les références qu’on pourrait convoquer pour bâtir un projet de gauche. On a l’impression que celle-ci continue à faire appel à des notions comme la laïcité, la transformation de la société par l’Etat, le progrès, une plus grande égalité. Elle dit aussi avoir fait siennes certaines méthodes d’action, notamment sous votre influence, pour moderniser la société. Mais elle a connu de graves échecs comme si ces références étaient inadéquates ou périmées. Ou bien elle n’a pas eu la force de les porter.

Michel Rocard : Il y a des références traditionnelles et des nouvelles. Vous utilisez le mot de références, c’est-à-dire un terme qui définit ce qu’il peut y avoir de plus permanent. Dans cet inventaire de références, ce qui sera nouveau sera plutôt les points d’application, la manière dont elles se traduiront dans une société mondialisée, technicisée, médiatisée, plutôt que les références elles-mêmes. Depuis toujours, la gauche est un mouvement d’individus caractérisé par une attitude, celle de souhaiter l’amélioration de l’existant. La distinction de tous temps entre la droite et la gauche est non pas celle qui distingue ceux qui acceptent l’ordre établi et ceux qui veulent le changer, mais plutôt la différence entre ceux qui croient important de changer des choses dans la répartition des richesses, dans le fonctionnement, dans les droits, toute l’organisation sociale, au prix au besoin d’un désordre momentané, d’un coût à payer pour cette transformation, par rapport à ceux qui privilégieront le maintien de l’ordre établi quoiqu’il en coûte, même s’ils conviennent intellectuellement qu’un changement serait possible. C’est ce qui fait que la distinction entre le parti de l’ordre et celui du mouvement est la distinction la plus permanente.
Par rapport à cela, il y a deux orientations fondamentales, parfaitement cumulables qui ne deviennent antagoniques que par dérive de ce qu’on appelle la gauche : l’orientation vers l’amélioration des droits, de la dignité, du traitement fait à chaque homme par l’organisation sociale, par rapport à l’orientation qui consiste à promouvoir plus d’égalité, c’est-à-dire un plus haut niveau de justice économique et sociale. Tout cela va assez bien ensemble, mais il s’agit de priorités relativement distinctes qui peuvent entrer en conflit. Nous sortons d’une très longue période — il a fallu le Mur de Berlin et l’implosion du communisme — qui met fin à une dérive de l’ensemble de la gauche, car certaines social-démocraties et le mouvement socialiste en France ont été touchés, qui avait abouti à donner une priorité absolue aux problèmes économiques et de justice sociale, en agissant sur l’organisation générale de la société, l’hypothèse étant que l’Etat est plus impartial que chaque chef d’entreprise pris un par un. Une hypothèse qui reste à démontrer. Il me semble clair aujourd’hui que c’est dans la remise en prééminence de la volonté d’améliorer toujours la dignité des hommes, leurs droits, la procédure de choix des destins de chacun que la gauche a tout un espace qu’il faut aujourd’hui défricher et intensifier. Ces champs demeurent d’autant plus importants que la seule structure sociale qui reste en place — puisqu’il n’y a plus de paroisses, de villages, de quartiers de ville vivants — c’est l’entreprise, où la distribution des pouvoirs de décision conserve souvent un caractère monarchique. La démocratie commence à peine à se faire jour dans certaines entreprises et pas dans toutes.
Vous avez évoqué le mot de laïcité. Elle fait partie de ces références à l’organisation sociale et aux droits de chacun puisqu’elle insiste sur l’absolue neutralité de l’Etat et des services qu’il rend par rapport à chaque individu dans sa personne, sa langue, sa religion, sa couleur de peau. Ce concept est d’une modernité très exigeante à une époque qui voit une grande confrontation avec l’intégrisme islamique et, d’une certaine façon, avec la situation sociale de tous les marginalisés. La laïcité dicte une attitude de refus de la marginalisation. Je n’aime pas le terme d’exclusion parce que le fait de l’employer identifie et exclut dès l’instant que vous qualifiez les gens avec ce mot.

Jaurès en minorité

Or la gauche française sort d’une longue période où la partie de la gauche pour qui la création des droits et les rapports sociaux étaient prioritaires sur la situation économique — ce qui ne veut pas dire que cette dernière était sans importance — est restée profondément minoritaire dans ce pays. Cette situation découle pour une large part de l’issue de la controverse entre Jean Jaurès et Jules Guesde. Jaurès, qui est venu à la gauche par cette partie des références formée par les droits, la dignité, la responsabilité, a illustré cette attitude de manière très fréquente. Quand une verrerie capitaliste a fait faillite dans le Sud-Ouest, il n’a pas repris l’antienne « il faut renverser le système, c’est la faute aux capitalistes », mais a créé une verrerie coopérative ouvrière de production qui a vécu jusqu’il y a très peu d’années. Elle existe encore comme unité mais elle n’a plus le statut de coopérative. La campagne de souscription qu’il a lancée pour créer cette coopérative fut un moment extraordinaire de mobilisation psychologique et de formation intellectuelle et politique. Jaurès était très sensible à l’argument qu’il faut être nombreux pour être forts. Comme il avait pour disposition psychologique un optimisme invétéré, il a focalisé sur la nécessité de l’union un espoir excessif quant à ce que l’union produirait. Il était persuadé que les socialistes rassemblés enfin, le fait de faire l’unité — cela se passe après la verrerie ouvrière —, en 1905, produiraient une refonte de concepts qui ferait émerger cette vision de la gauche qui était la sienne. Du coup, il a concédé aux tempéraments plus étatistes, plus jacobins, plus épris d’un commandement « militaire » du prolétariat, aussi bien dans l’écriture du discours commun que dans le commandement effectif de l’organisation, et l’on n’en est jamais sorti.
Tout cela s’est accompagné de beaucoup de catastrophes — la gauche c’est un rassemblement de plusieurs cultures, les deux principales et d’autres — : l’histoire rend compte du fait que la culture jauressienne a été constamment minoritaire. Partout en Europe, le mouvement socialiste s’est développé en prenant toute sa place dans le combat pour le suffrage universel, la démocratie pluraliste, les droits de l’homme, la fondation du corps de principes et de droits qui fonde les démocraties contemporaines. Dans ce combat, les socialistes ont été aux premières loges à peu près partout. Sauf en France, parce que ces fondations avaient été posées avant : on n’a pas eu besoin des socialistes pour écrire la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, document curieusement signé du seul nom de Louis XVI. Il n’y a donc pas eu de noblesse militante et de prestige collectif de l’organisation derrière le mouvement socialiste de France puisque dans le combat pour la démocratie pluraliste, le suffrage universel, la reconnaissance même des droits syndicaux en 1884, les socialistes avaient été pour ainsi dire noyés parmi les républicains qui avaient été les promoteur de ces avancées. Le parti socialiste suédois a eu un rôle complètement différent, en étant constructeur de la démocratie en Suède avant même de l’être de la société de l’Etat-providence. Cela prive le mouvement socialiste français de toute une dimension de légitimité et de respectabilité, d’identification à ceux qui avaient mené ces combats, ainsi que d’une puissance d’irrigation de la société. C’est une première faiblesse qui explique une moindre autorité historique du parti socialiste de France quand il naît.
La deuxième, c’est que lorsqu’a émergé le parti socialiste en France, dans son plus gros morceau, le parti ouvrier français, on trouve Guesde qui est préléniniste, puis dans une autre formation Allemane qui est plutôt anarchiste et enfin Jaurès qui n’a pas rassemblé autour de lui une organisation aussi forte. L’élément guesdiste qui n’est pas une fraction mais un parti à soi tout seul jusqu’en 1905 va tenir le haut du pavé sur la base d’un langage très rude : « la classe ouvrière détient maintenant l’approche scientifique des sociétés humaines, nous sommes les maîtres de la science positive et la transformation de la condition prolétarienne par l’appropriation collective des moyens de production et d’échange va se faire par un retournement du rôle de l’Etat ». En gros, les syndicalistes n’ont qu’à bien se tenir et à exécuter les consignes du bureau politique éclairé par le marxisme. Nous sommes en période de consolidation de la toute récente C.G.T., née en 1895, qui va prendre cela très mal — elle est à dominante anarcho-syndicaliste. Le résultat est qu’en 1906 à Amiens, l’année qui suit la création du parti socialiste unifié — ce n’est qu’en 1907 qu’il a décidé de valoriser son sous-titre, Section française de l’Internationale ouvrière —, la C.G.T. fait une déclaration de guerre aux politiques. Les commentateurs naïfs ont voulu y voir un partage des tâches entre syndicalistes et politiques. Mais cette lecture est fausse. La Charte d’Amiens dit, en gros, que la souffrance ouvrière est le produit de l’appropriation privée des moyens de production et d’échange et de la sauvagerie sociale à laquelle cette appropriation conduit, qu’elle n’aura de solution que dans leur appropriation collective qui se fera naturellement dans l’entreprise, sur les lieux de travail et que c’est la tâche des syndicalistes qui n’ont besoin ni des politiques pour l’effectuer ni du Parlement. Donc, messieurs les politiques, allez vous fourvoyer, passer des compromis boiteux, trahir les intérêts de la classe ouvrière dans les parlements bourgeois, ce n’est pas notre affaire. Le cas est unique en Europe.
Cette déclaration va produire — la C.G.T. est alors le syndicat unique et massif qui a deux millions de syndiqués, ce qui est considérable pour l’époque et qu’on ne reverra pratiquement plus — une méfiance profonde entre l’organisation politique et l’organisation syndicale alors que partout ailleurs émergent des social-démocraties qui organisent un rapport étroit parfois purement interpersonnel, non juridique — Allemagne, Italie —, parfois plus institutionnel — en Angleterre, où le parti travailliste est fondé par une délibération de divers syndicats, et dans une moindre mesure en Suède. En France, au contraire, va s’instaurer une méfiance institutionnelle entre les deux maisons qui va déteindre sur le plan des rapports personnels : il est difficile de faire carrière dans le parti si l’on prétend être prendre aussi des responsabilités syndicales, de la même manière que pour grimper dans le mouvement syndical il ne faut pas être trop monté dans le parti. Cette situation va favoriser une attitude de facilité : elle soulage le mouvement syndical d’avoir à expliquer les compromis pas toujours faciles qu’on passe sur la scène proprement politique.

La social-démocratie impossible

La lecture d’aujourd’hui est que les pays où l’imbrication de l’aile syndicale et de l’aile politique est la plus profonde ont produit la société la moins injuste et l’éventail des revenus le moins ouvert, celle qui connaît la meilleure protection sociale et la sécurité la plus forte par rapport au chômage, la Scandinavie, l’Autriche et assez largement l’Allemagne. Quand la coupure entre parti et syndicat est faite, on la paye d’un prix terrible, mais au moins le syndicalisme a-t-il la liberté de contester les politiques pour une impuissance dont ils sont largement la cause en ayant dissuadé l’adhésion politique. La situation ne changera pas avec la scission syndicale car la C.G.T., liée au parti communiste, va hypocritement reprendre le thème de l’autonomie syndicale pour se débarrasser des autres partis, en réussissant une fantastique opération de propagande : le parti communiste étant le parti de la classe ouvrière, là c’est permis. Mais Force Ouvrière et même la C.F.D.T., lorsqu’elle s’est déconfessionnalisée, cessant alors d’être un petit syndicat d’employés pour devenir un syndicat de masse et de classe largement ouvrier, ont raté le coche en n’ouvrant pas la réflexion sur la remise en cause de la Charte d’Amiens. Une telle opération était trop compliquée et n’aurait pas eu l’aval des membres qui restaient démocrates-chrétiens et dont l’ambition se bornait à vouloir tirer le M.R.P. sur la gauche. Cette attitude de méfiance à l’égard du politique a même pollué le mouvement associatif français. Il n’est de gloire d’un président d’association sportive, culturelle ou d’intervention sociale, que dans l’indépendance politique, ce qui est complètement naïf.
Cela explique les effectifs. Vous avez en Grande-Bretagne — chaque syndicat, petit ou gros (qui peut friser le million de membres comme le Transport and general Workers Union) peut décider d’être personne morale membre du parti travailliste, ce qui est le cas de la moitié des syndicats, avec les droits de vote et les cotisations qui en découlent — 3,5 millions de personnes membres du parti travailliste. En Allemagne, où l’adhésion est personnelle, les membres du S.P.D. sont quand même environ 840 000, une force dont ils se sont aperçus en élisant Rudolph Scharping président du parti. Les partis suédois, norvégien, néerlandais, autrichien, wallon rassemblent tous de 9 à 10% de leurs électeurs, parfois plus. Le parti socialiste français n’a pratiquement dépassé 2% que dans quelques rares périodes, telles le Front populaire, avant la non-intervention en Espagne qui se traduisit par le départ de la moitié du parti. A la Libération, avec 350 000 adhérents au mieux, le parti devait faire un petit 8% de son électorat. Actuellement, le parti n’a pas même 100 000 adhérents, ce qui nous ramène vers 2% de notre électorat. Cela signifie qu’il n’y a pas immersion d’une population militante convaincue dans la population, assez forte pour que le bouche-à-oreille permette de passer les mauvaises périodes et d’amplifier les bonnes ou d’encadrer la société. Ces deux handicaps fondamentaux du socialisme français, qui font que ce n’est pas une social-démocratie, qu’il ne le sera jamais et qu’il ne peut pas l’être, sont structurels et durables. Ils sont aussi devenus culturels.

Le fil interrompu de la tradition socialiste en France

Il faut ajouter à cela que l’histoire a été terrible. Prenez le cas du parti socialiste allemand. Il est mort une fois, sous Hitler, mais pas un seul de ses dirigeants n’a collaboré. Ils se sont tous retrouvés en camp, tous. Ceux qui ont survécu ont été ses reconstructeurs, dans une dignité incontestée, avec une légitimité historique totale. Quelques années après Kurt Schumacher, ils se sont donnés pour chef Willy Brandt, qui avait combattu contre son pays sous l’uniforme norvégien. On ne peut faire plus clair sur un plan idéologique.

Des obsèques social-démocrates

Voyez aussi le cas du parti suédois. J’avais été invité aux obsèques d’Olof Palme. Régis Debray et moi étions les deux invités personnels du gouvernement de Suède. François Mitterrand y va avec une délégation considérable ; on s’y retrouve pas hasard sans avoir pris le même avion. Cela se passe dans le grand hall de la mairie de Stockholm, bâtiment superbe, en briques rouges, très haut de plafond, avec des allures de cathédrale. Les hôtes étrangers étaient placés dans les deux travées centrales ; dans les travées latérales, se tenait l’establishment suédois. Dans les mezzanines, j’aperçois 250 à 300 drapeaux ou fanions, orangés, rouges ou bordeaux, tirant sur le violet. Huit petits discours de quatre minutes chacun rythment les obsèques. Premier discours, le président de l’Internationale socialiste, donc Willy Brandt. Deuxième discours, le secrétaire général du parti, Ingvar Carlsson, élu de la veille puisque c’était le remplaçant de Palme. Troisième discours, le roi de Suède, qui est l’hôte du parti. Quatrième discours : le secrétaire général du syndicat, au singulier. Cinquième discours : le secrétaire général du mouvement de jeunesse. Sixième discours : le secrétaire général du mouvement coopératif. Septième discours : Rajiv Gandhi, signataire du dernier appel à la dénucléarisation que Palme avait signé quinze jours avant d’être assassiné. J’ai oublié le huitième, qui devait être celui de l’organisation paysanne à moins que Rajiv ait fini. Vous voyez l’emprise sociale que révèle l’ordonnancement des obsèques. On met le cercueil sur une prolonge d’artillerie. Avant que les délégations étrangères ne bougent, on voit les trois cents drapeaux prendre place derrière le cercueil devant les personnalités. De quoi s’agissait-il ? C’était, à raison d’un par section, le drapeau des trois cents sections du parti social-démocrate de Suède, tous datant des origines. Il reste à ma connaissance une section du parti socialiste français qui a encore son drapeau, qu’elle a mis sous verre ! Elle est dans le Pas-de-Calais.
Nous, nous mourons quatre fois. En 1920 d’abord, et le cas est unique en Europe, la majorité du parti vote la création du parti communiste français et embarque l’argent, le journal, le siège social et 90% des cadres, des jeunes notamment. Restait l’aristocratie ouvrière. Ce vote est un vote des paysans de retour du front. On va reconstruire le parti socialiste à zéro sans dynastie militante où les grands-pères racontent les campagnes militantes, les collages d’affiche et les cassages de gueule avec les fachos aux petits. On perd donc toute la mémoire mais on recommence quand même, à zéro. Tout cela pour terminer avec la Seconde Guerre mondiale et le vote des pleins pouvoirs à Pétain par les trois quarts du groupe parlementaire socialiste. Il n’y a que 35 socialistes parmi les fameux quatre-vingts parlementaires qui s’y sont refusés. Et pendant l’Occupation, quantité d’élus locaux vont collaborer, ce qui fait qu’en 1945 une des premières décisions du parti, reconstitué dans la clandestinité autour de Daniel Mayer, va être d’éjecter du parti tous les collaborateurs, c’est-à-dire les quatre cinquièmes des anciens cadres du parti. Mais le parti va aussi être incapable — c’est en partie l’irresponsabilité de Léon Blum et l’erreur de Daniel Mayer — d’intégrer les jeunes équipes sorties de la Résistance et qui n’auraient demandé que cela, parmi lesquelles il y aurait pu avoir François Mitterrand… La naissance de l’U.D.S.R. est la compensation de cette situation, naissance effectuée sous la responsabilité de Henri Frenay, grand résistant, avant d’être captée par François Mitterrand. Donc deuxième affaiblissement majeur de la S.F.I.O. en 1940. On reconstruit à zéro, on retombe dans le discours guesdiste, discours sans rapport avec la réalité de la situation. Guy Mollet parle même de temps en temps de dictature du prolétariat, pour faire néanmoins une politique conservatrice. On échoue sur la guerre d’Algérie où, avec le transfert du pouvoir civil aux militaires en Algérie, la suppression des droits de la défense, les arrêtés judiciaires de Guy Mollet et de François Mitterrand et la politique de Robert Lacoste, le parti entre dans un coma prolongé qui va durer onze ans. Troisième décès. On est réveillé par le coup d’Epinay et la prise de pouvoir de ce grand solitaire, François Mitterrand, qui devient secrétaire général du parti socialiste quarante-huit heures après en avoir pris la carte, ce qui lui donne une faible relation historique avec ce mouvement. Cela nous conduit à la quatrième mort, qui est celle du désastre électoral de 1993 et des présidentielles de 1995, avec au passage celle où je suis battu, les élections européennes de 1994. Une fois de plus, il faut recommencer à zéro : cinquième renaissance.
Dans tout cela, pas de continuité des valeurs de référence, une constante thématique de recherche du boucs émissaires pour justifier la faiblesse, donc une condamnation des sociaux-démocrates scandinaves trop prêts à la « collaboration de classe » ! Pour Guy Mollet, nous étions des purs dans l’impuissance, ce qui a produit une culture de l’irresponsabilité, dévastatrice naturellement, car pendant ce temps-là, le capitalisme marchait fort bien ! Et surtout, l’extinction définitive de tout réseau un peu familial, de transmission des anecdotes, des histoires, du patrimoine. Les socialistes aujourd’hui ne connaissent plus le patrimoine révolutionnaire chanté, et pourtant Dieu sait si la France en est riche ! Personne ne le raconte plus , car la presse est trop événementielle et rares sont les gens assez cultivés pour connaître son histoire. Même les socialistes d’aujourd’hui l’ignorent.

L’histoire continue des congrès socialistes

Une anecdote : quand François Mitterrand a pris le contrôle du parti, il y a eu une dispute pour savoir quel numéro porterait le congrès ultérieur à celui d’Epinay, qui marquait la fondation d’une nouvelle majorité. François Mitterrand a récusé la tragique histoire de Guy Mollet, c’est-à-dire qu’il n’a pas reconnu le passé. Donc il n’était pas question que l’histoire de socialistes français commençât en 1905 et qu’on numérotât les congrès depuis ce temps-là. Mais comme pour Pierre Mauroy c’était un peu gros, on n’a pas numéroté les congrès. Dès lors, l’apprentissage de l’histoire de leur parti par les nouveaux militants consiste à enchaîner les noms de villes dans un ordre aléatoire ! Quand j’étais premier secrétaire, le congrès du Bourget a été présenté comme le 69e congrès du parti socialiste de France, mais Henri Emmanuelli n’a pas repris pour Liévin le 70e… C’était pourtant courageux de ma part, car c’était reprendre une histoire dont je suis fondé à récuser nombre d’éléments. Car nous, la gauche jauressienne, la gauche coopérative, décentralisatrice et économiquement responsable, c’est-à-dire étapiste comme disent les Québécois, c’est-à-dire évolutive et progressive, et non révolutionnaire par invocation des grands soirs, avons toujours été minoritaires.

Une cinquième renaissance ?

Le Banquet : Mais que pourrait être la cinquième renaissance du socialisme français ?

M.R. : Pour cette cinquième renaissance, il y a d’abord le tragique qui est que le parti actuel est atteint dans sa puissance militante, dans son nombre, dans sa relation avec le mouvement syndical et le mouvement associatif qu’il n’a jamais sérieusement restaurée faute de tradition social-démocrate. Nous sommes aussi atteints dans notre honneur historique : les affaires, la trop longue couverture de Boucheron et de Nucci, cela est lourd.
Il y a eu une malchance, c’est que l’épisode Bernard Tapie, qui a réussi à me déboulonner à l’occasion des élections européennes, alors que j’étais en situation d’assumer ce retour culturel. Mais il faut des années pour remonter tout cela, faire de la formation à des dizaines de milliers de militants.
Mon débarquement a permis une remontée de la culture classique dans laquelle il y a : « les patrons peuvent payer », « 35 heures payées 39 tout de suite », et autres imbécillités. Quand je fais remonter tout cela au débat avec Jaurès, c’est que je me souviens d’un éditorial de Jaurès dans La Dépêche du Midi de 1898 ou 1899 qui disait : « Patrons français, soyez fiers de l’être ». Ce texte décrit bien que la justice sociale est compatible avec l’existence de fonctions de chefs d’entreprises. Le rocardisme est un jauressisme !
Dans les malchances historiques, il faut ajouter que l’autre personnage qui aurait eu la chance de réveiller le parti lui était extérieur : c’était Pierre Mendès France. En plus, il était trop épris de sa liberté pour accepter les contraintes d’une action collective. Il n’a jamais été membre que du P.S.U., après le parti radical. Léon Blum est un cas complexe. Dans tous les grands partis socialistes, sauf le nôtre, il y a eu des dynasties de grandes figures qui ont été à la fois des chefs de parti, des intellectuels de première force pour leur temps et des hommes d’Etat. Ce sont trois tempéraments différents. En France, nous n’avons jamais eu les trois sur la même tête, et notamment Léon Blum qui était trop aristocrate de la pensée, trop soucieux de préserver son temps, pour accepter d’être membre de la structure dominante du parti, du secrétariat. Il ne fut membre que de la commission administrative. Pour cela, il a confié la direction du parti à Paul Faure qui a fini dans la collaboration avec l’ennemi, ce qui implique des façons de penser qui ont produit des dégâts pendant la reconstruction de 1920-1940. Blum gouvernait le parti parce qu’il faisait tous les jours l’éditorial du Populaire. Donc il fixait la ligne avec tant de talent et d’autorité qu’on ne la discutait plus. Le gouvernement de Blum n’impliquait pourtant pas la gestion de la maison.
Dans le même sens, plus récemment, la tentative que représentait ma prise de pouvoir dans le parti a avorté (non sans une forte contribution de François Mitterrand, de Laurent Fabius et, pour des raisons idéologiques, de Henri Emmanuelli) : au fond de lui-même, le Parti n’acceptait pas l’esprit de responsabilité, ce qu’on appelle la culture de gouvernement, ni ce qui est le cœur de la social-démocratie, à savoir la capacité de passer des compromis avec l’autre (même une victoire à 53% ne donne pas le droit de détruire économiquement l’adversaire). Mais l’élection présidentielle nous a une nouvelle fois ouvert une chance de renouveau avec Lionel Jospin. Il a baigné, enfant, dans ce bain, parce que son père était militant S.F.I.O., et est d’une droiture qui explique sa rupture avec François Mitterrand. Lionel Jospin a compris les excès du discours « il n’y a qu’à » et intégré l’idée qu’il ne suffit pas de gagner les élections mais qu’il faut rester au pouvoir après. Cela suppose la confiance et donc le pouvoir de réaliser ce qu’on avait dit qu’on ferait. Donc, il faut être prudent. C’est la clef de la première campagne vraiment social-démocrate, collective et unanime, du parti français. Je n’avais pu que faire avancer les choses dans une situation minoritaire et ambiguë. Lionel Jospin l’a fait avec clarté et avec plus de légitimité.
Tout va se jouer sur l’ensemble de critères conceptuels sur lesquels Lionel Jospin va repartir. Il a cette difficulté qu’étant farouchement épris de l’unité du parti, il peut la payer de compromis excessifs par rapport à tout ce qu’il faut transformer dans les discours, dans les pratiques, dans les formes d’organisation.

A reculons vers Bad Godesberg

Le Banquet : Avec une question néanmoins, malgré le score de Lionel Jospin…

M.R. : Tout à faire surprenant d’ailleurs…

Le Banquet : … qui n’est pas une victoire, comment ramener l’électorat qui s’est enfui du parti socialiste, notamment l’électorat populaire ? Sur quelles bases sociologiques le parti peut-il s’appuyer ? Comment peut-il avoir plus de militants ? Comment diffuser un message de transformation politique de la société alors que les Français n’ont plus confiance en rien ?

M.R. : C’est la question majeure. Il faut d’abord retrouver une crédibilité que nous avons perdue. Cela se joue sur plusieurs fronts. Il y a celui du discours et de la production intellectuelle, il y a le front des comportements et des attitudes devant la vie, l’argent, le sexe. Un socialiste ne peut pas ne pas être exemplaire puisqu’en principe il porte une société qu’on voudrait meilleure. Il y a le front des procédures internes, des manières de débattre et de trancher les conflits. Il y a le front des rapports avec la mouvance syndicale et associative et celui extérieur à nos frontières, européen, mondial.
Par rapport à tout cela, il est utile de se souvenir des conditions dans lesquelles se sont faits les grands changements chez les sociaux-démocrates, si l’on veut qu’il y ait une vraie victoire au sens des Suédois de 1932 — quand ils ont obtenu le pouvoir, ils l’ont gardé 44 ans. Avez-vous vu ce film superbe qui s’appelle Odalen 31 ? C’est le printemps et l’été suédois, d’une toute beauté, avec une lumière un peu tamisée, un peu clair, un ciel sans nuages… C’est l’histoire de la grande grève des mineurs de 1931 qui a été réprimée par la police à cheval dans des conditions d’une brutalité incroyable. La Suède était encore à l’époque une monarchie presque absolue. L’indignation générale devant ce crime produisit la victoire électorale de 1932. Les sociaux-démocrates suédois avaient déjà été membres d’un Parlement surtout consultatif et associés au gouvernement dans des conditions très minoritaires. En 1932, ils sont élus sur un de ces programmes que malaxait une Internationale socialiste qui, quoiqu’ayant rejeté le communisme, restait centrée sur l’appropriation collective des moyens de production et d’échange. Les Suédois sont élus sous une même bannière. Palme me racontait lui-même qu’après quelques semaines de pouvoir ils ont convoqué le Congrès et dit aux électeurs que la réalité de la situation ne permettait pas d’appliquer le programme et qu’une politique différente serait menée. Le Congrès va voter en fait la priorité à la démocratie politique, puis à la démocratie sociale, et remiser toutes les réformes économiques tout en dénonçant le modèle de la société communiste.
Nous en sommes là puisque le parti français n’a jamais, à la différence du suédois de 1932, de l’allemand à Bad Godesberg en 1959 et de l’espagnol en 1979 en situation d’opposition, pour venir au pouvoir, fait d’apurement général de la doctrine. En Espagne, le cas est flagrant : dans les années 1975 à 1979, Felipe Gonzalez arrive à la conclusion que la droite est déconsidérée et que le pouvoir va lui tomber dans les mains. Il demande à ses collègues de lui faire un programme. Celui-ci, fortement nationalisateur, est une copie du programme commun français. Furieux, il a cette phrase formidable : « nous ne ferons pas comme les Français », démissionne de sa fonction de secrétaire général, se porte à nouveau candidat au prix d’une reclarification et fait une motion vengeresse sur l’économie sociale de marché. Il regagne sa fonction de secrétaire général à 52% mais avec une vraie responsabilité et une vraie confiance sans tromperie sur la marchandise. Nous, en France, n’avons jamais rien connu de tel.
C’est quand le Président de la République et le gouvernement se sont heurtés à la balance des paiements, en 1982, qu’on va accepter les contraintes du marché et, pour masquer la réalité, inventer la dramatique théorie de la « parenthèse ». On n’a jamais dit que c’était un virage définitif et on va obtenir de congrès successifs, auxquels on ne parle pas du fond, la ratification dans des motions diverses de cette mystification — cela commence à Bourg-en-Bresse — pour faire avaler qu’on travaille en économie de marché, et que ni les rapports de forces ni une pensée conceptuellement ajustée ne permettent d’en sortir. La première fois où cela va être assumé clairement de manière offensive par le parti c’est au cours de la campagne de Lionel Jospin. Tout cela n’enlève rien à la fermeté d’une série d’exigences touchant la répartition des richesses et l’impôt. Pour être réalistes et progressifs, nous n’en restons pas moins des socialistes.

Le militantisme à réinventer

Nous avons donc besoin de retrouver cette authenticité dans le discours, donc de nous débarrasser du discours propagandiste, mais aussi une authenticité de comportement et des modes de fonctionnement plus adaptés à un mouvement puissant. Ce dernier point doit conduire à ouvrir une réflexion sur les modalités d’adhésion. On n’adhère actuellement au parti que dans les sections territoriales qui sont les godillots colleurs d’affiche mais qu’on consulte peu et où tout le monde s’ennuie. Nos sections ne sont pleines que pour un tiers de héros du civisme et pour deux tiers de gens qui veulent être conseillers municipaux une fois dans leur vie. Ils ne sont là que parce que c’est là que la liste se fait. Donc, pour en faire venir d’autres, il faut d’autres formules d’adhésion. Nous réfléchissons à des secteurs thématiques — santé, éducation, audiovisuel, sport — du parti socialiste avec une adhésion directe, décentralisée sur toute la France, ou une adhésion collective — telle association qui fait de l’humanitaire, de l’assistance aux malades du S.I.D.A., de l’insertion des personnes marginalisées, devrait pouvoir adhérer collectivement au P.S. Si tel était le cas, quand on choisirait les candidats dans une circonscription, les conversations sur ce que le candidat doit savoir et avoir vu seraient d’une tout autre orientation.
Il nous faut aussi trouver de meilleures formes d’organisation. Nous sommes organisés sur la base de la section, qui est l’ancienne commune ou l’arrondissement parisien. La pertinence des décisions n’est plus là : elle est à l’agglomération — il faut se battre pour l’urbanisme, l’environnement, le rééquilibrage des quartiers mal en point par rapport au centre-ville, pour le soutien scolaire, pour l’équilibre des affectations de postes — ou au niveau du pays rural, du canton, là où il est pertinent d’avoir un silo à grain, une approche de développement économique. En outre, nous n’avons pas au P.S. à l’heure actuelle, même si c’est nous qui avons été les initiateurs d’une certaine régionalisation, de structure régionale digne de ce nom. Or c’est au niveau régional que se jouent les politiques de recherche, de développement, d’infrastructures, des lycées et des contrats de plan pour les universités. Il faut donc une refondation assez complète, ma thèse étant que nous ferons cela d’autant mieux que nous serons moins électoralistes pour le court terme. La clef est de reconstituer un tissu militant, puissant, massif, mais ouvert et respectueux de ses diversités.

Le Banquet : Mais vous avez expliqué auparavant que ce type d’adhésion était contraire à la culture politique française.

M.R. : Oui, mais il n’y a plus de références nulle part, et la charte d’Amiens n’en est pas une non plus. Les mauvais comportements qu’elle a créés n’ont pas été tellement pertinents : il n’y a plus que Marc Blondel pour les défendre ! On commence à se poser des questions. Les réformateurs communistes ne sont pas les derniers à cet égard. Les Verts, après le drame de leur expérience organique, se rendent bien compte que l’écologie doit colorer toutes les politiques publiques et ne peut être l’objet d’une politique sectorielle et délimitée : il doit y avoir une pensée écologique dans la fiscalité, dans la politique industrielle, dans la politique commerciale, dans l’urbanisme, dans les transports… Il faut aussi assurer une correspondance satisfaisante entre la volonté de préserver l’environnement et la croissance économique, qu’il faut « soutenable » comme on se met à dire, ce qui suppose d’intégrer l’écologie à un projet global. Ce qu’il y a de salubre et de bien équilibré dans la mouvance écologique raisonne ainsi.

L’aiguillon des jeunes

Le Banquet : Mais quel serait l’élément qui pourrait convaincre aujourd’hui un jeune, sans culture historique, peut-être tenté de voter pour une part extrémiste, qui a une perspective d’avenir bouché, qui n’a plus confiance en rien et dans les politiques en particulier, de s’inscrire dans un parti de gauche ?

M.R. : La noblesse et le rayonnement des causes qu’il défend, dussent-ils être découverts en négatif par l’opposition, par le refus du Front national, de la reprise des essais nucléaires, des lois sur l’immigration ou des charters actuels. Aspect positif : il se passe aujourd’hui un phénomène qui nous a beaucoup surpris et qui me comble. Le Mouvement de la Jeunesse socialiste (M.J.S.) a doublé d’effectifs dans les trois dernières années, et notamment à l’occasion de la campagne de Lionel Jospin.
C’est ma propre expérience de responsables des Etudiants socialistes, il y a plus de quarante ans, qui m’a fait découvrir à quel point une tutelle trop étroite de la direction centrale du Parti étouffait le mouvement de jeunesse et l’empêchait de croître. J’ai gardé de tout cela une conclusion fondamentale : il n’y a pas de puissant mouvement de jeunesse sans une vraie autonomie, sans que la direction centrale du parti n’abandonne ses velléités de contrôle. Mais au P.S., pas question de faire passer cela ; ni Guy Mollet, ni François Mitterrand ne l’ont jamais admis. Il faut que je devienne premier secrétaire en 1993 pour donner l’autonomie au mouvement de jeunesse. Cela n’a pas raté ; ils se sont mis à faire ce qui leur plaisait. Ils choisissaient eux-mêmes les thèmes d’action et de débat. Ils ont fondé une petite O.N.G. quart-monde qui revient de mission au Mali, ils ont fondé une association de soutien aux sidéens, ils sont maintenant 5 à 6 000. C’est une résurrection.
Dans les chances de reconstruction de la jeunesse socialiste, l’autonomie joue pour beaucoup. La leur n’est pas très ancienne, mais ils ont montré une capacité à prendre cela en charge, d’autant qu’ils sont en complète communion d’idées avec l’essentiel de l’U.N.E.F.-I.D. On a un puissant mouvement qui est pour le secteur étudiant un élément de sociale-démocratie puisqu’il y a le même milieu humain qui patrouille dans son organisation politique, ses organisations socio-associatives et son organisation syndicale et qui organise les carrières, les montées et les distributions de responsabilités pour le faire. Ce sont des chances structurelles fortes, et si cela produit en quelques années des générations de cadres étudiants intelligents, cultivés, ayant fait de bonnes études — parce qu’il faudra qu’ils aient lu aussi —, tout en ayant une forte pratique de terrain, quelque chose commence peut-être. Je ne suis pas si pessimiste. Mais la clé, c’est la respectabilité et la noblesse des causes pour lesquelles on se bat : l’humanitaire, la politique étrangère, les droits de l’homme, y compris en France, les droits de la démocratie dans l’entreprise. Et c’est aussi la respectabilité et la noblesse des moyens qu’on emploie au service des causes, et cela, c’est la question de savoir comment on se bat pour l’amélioration du pouvoir d’achat et pour la réduction de la durée du travail — 35 heures payées 39 tout de suite sans parler du comment est une sottise asphyxiante, alors qu’il faut mobiliser toute la puissance publique, faire passer une loi qui affecte les allocations chômage qu’on versait aux personnes qui viennent d’être embauchées à l’entreprise qui peut ainsi compenser les pertes de salaire. On n’est pas dans une fausseté théorique, mais dans un refus d’expliquer, qui est un mépris.

Vers l’Europe puissance publique

Le Banquet : Vous avez cité parmi les grandes causes l’humanitaire, mais il peut aussi y avoir l’Europe. Pour quelqu’un de gauche, ne faut-il pas constater que les conséquences de la marche vers la monnaie unique, la déréglementation des services publics, l’harmonisation sociale qui paraît tirée de fait vers le bas, vont dans une direction contraire à tout ce qu’il peut souhaiter ?

M.R. : La cause européenne est une cause immense. La société américaine est une société dangereuse, on le voit avec la nouvelle majorité ultra-conservatrice qui la domine, une société qui n’a pas au fond d’elle-même la culture internationale nécessaire à sa taille, qui lui permette de gérer convenablement sa responsabilité d’elle-même. Elle a une attitude isolationniste irresponsable — il suffit de voir comment les Etats-Unis se sont conduits en Bosnie jusqu’à une période toute récente. Mais l’autre élément du monde de demain, c’est la montée de l’Asie qui va nous conduire à 40% du produit brut fait entre l’Asie de l’Est et du Sud-Est et 50% des échanges mondiaux dans cette région. Et ce, dans un contexte où le support de culture démocratique de tous ces peuples est faible. Il y a un petit début de culture démocratique au Japon, et encore, car leur classe et leurs institutions politiques sont d’une grande pauvreté. Le parti socialiste japonais n’est pas plus gros en effectifs que le nôtre pour 120 millions d’habitants : c’est un vrai malheur. Voyez ce que pèseront Singapour, l’Indonésie, la Malaisie, la Chine, du point de vue des droits de l’homme et, l’Islam montant, des droits de la femme. Le discours de la Déclaration universelle des Droits de l’homme est plutôt de culture européenne, même si les autres l’ont accepté. Tout cela va se traduire de manière extrêmement brutale dans les champs économique et diplomatique. A ces évolutions, il n’y a qu’une seule réponse : c’est une Europe puissante, je ne vois pas de substitut.
Il faut reconnaître qu’on fait l’Europe avec des pays qui sont en majorité conservateurs et que, par conséquent, l’Europe d’aujourd’hui est plutôt à dominante conservatrice. Mais il se trouve qu’il y a une contradiction qui nous bénéficie : faire l’Europe, c’est faire une puissance publique. Or la philosophie libérale est anti-puissance publique. Elle porte en elle que quand chaque individu, chaque producteur, poursuit son intérêt, on atteint l’optimum possible d’une société à un moment donné. Il en résulte que toute intervention de l’Etat pour corriger une injustice est contre-performante économiquement. Dans ces conditions, on ne voit pas pourquoi les libéraux font une puissance publique. Ils la font à raison d’un prurit d’indépendance nationale et d’identité dicté en gros par la crainte d’un envahissement de la culture américaine ainsi que sur la lancée d’un mouvement de protection face à l’Union soviétique dont ils ont moins besoin maintenant.
Aujourd’hui, cette Europe libérale peut nous profiter. Avec l’adhésion des trois nouveaux pays, sur 20 commissaires, il y en a neuf sociaux-démocrates. Si Rudolph Scharping et nous n’avions pas perdu nos dernières élections, vous aviez une majorité social-démocrate en Europe. C’est aux Anglais qu’il va appartenir de reprendre le flambeau. Mais il n’est pas très difficile d’expliquer que si les forces de droite ont voulu fabriquer l’Europe pour défendre le libéralisme, nous pouvons y projeter notre vision qui a finalement davantage de cohérence avec les raisons pour lesquelles nous voulons l’Europe.

Le Banquet : Mais en Europe les différents partis sociaux-démocrates ont des conceptions souvent différentes, notamment sur la libéralisation des services publics, pour laquelle les Français sont nettement minoritaires.

M.R. : C’est exact en photographie instantanée. Mais il y a l’histoire : nous sommes le seul vieil Etat d’Europe. La conception d’un appareil d’Etat centralisé date de Philippe Le Bel. En Espagne, en Allemagne, en Italie, dans les Flandres, les bourgeoisies locales vont produire de l’Etat quand elles en auront besoin, à la fin du XVIIIe ou au XIXe siècle. Vous n’avez donc pas de référence étatique. Plus que cela, partout ailleurs, y compris en Angleterre, l’Etat a été produit par une communauté nationale qui était homogène linguistiquement en gros et qui avait la même histoire. La France est un pays où un petit royaume a militairement conquis et asphyxié des puissances dont au moins une était plus grande que lui. Le duché de Bourgogne était plus riche, plus peuplé, — trois fois et demi —, plus grand en surface — cinq à six fois — que le petit royaume du roi de France. Ce qu’on a après conceptualisé sous le nom de guerre froide, c’est Louis XI contre Charles le Téméraire : la guerre sans la guerre, la guerre par asphyxie. La Bretagne, c’est pareil — et là on tue jusqu’à une langue. Et la langue d’Oc, le Languedoc plutôt : un million de morts pour la guerre des Albigeois, avec les techniques militaires de l’époque. C’est l’assassinat d’une langue et d’un irrédentisme par rapport à une volonté de puissance. Sans parler des bagarres constantes sur la frontière pour se disputer la Lotharingie. Drame historique que Charlemagne ait eu trois fils : on n’en est jamais sorti. Toujours est-il que la France est le cas unique d’un Etat qui a fabriqué la nation. Alors, notre vision est particulière.
Mais nous sommes culturellement au moment où, sous la condition impérative que les Français ne soient pas arrogants — or ils le sont tout le temps —…

Le Banquet : … Même s’ils sont aussi complexés, comme le montre l’invocation permanente du modèle allemand…

M.R. : … ce qui est aussi une ânerie. La chance de l’Allemagne c’est que la démocratie chrétienne a incorporé dans le cœur de sa droite une dimension sociale que, chez nous, le conservatisme installé n’a pas incorporée. Bref, nous sommes dans la bonne période pour mesurer les excès du libéralisme, y compris dans la destruction de nos services publics. J’assiste à la maturation intellectuelle du groupe social-démocrate au Parlement européen, qui n’a pas la tradition étatique de la France, qui rejette, pour des raisons tirées des droits de l’homme et de la dignité des citoyens, l’excès de puissance étatique — quand l’Etat est trop puissant, il devient dangereux, donc on ne veut pas de grands services publics omniprésents, omnipuissants, décidant tout contre nous, c’est une tradition scandinave qui n’est pas si fausse. Mais on veut que les chemins de fer soient sensibles à l’aménagement du territoire et pas seulement au profit de chaque ligne, que la poste desserve les zones rurales isolées comme les autres, etc. Ils ont inventé le vocabulaire du service universel, en évitant la contradiction de termes que le mot de public fait apparaître — le service du public oui, le caractère public étant moins évident. La notion de service universel définit la nécessité du champ sans trancher sur l’institution. Tout s’arrange ; il ne faut pas être pressé. Nous avons besoin de quelques décennies d’accoutumance culturelle. Et c’est un grand débat. On ne va pas le perdre en entier. On ne peut pas le gagner à temps pour sauver toute la puissance d’E.D.F. ou de La Poste. Nos grandes maisons seront un peu affaiblies, de même qu’Air Inter. Mais on va consolider quand même pour l’aménagement du territoire, pour l’environnement, pour la lutte contre les concentrations excessives, des références au service universel qui seront bonnes à prendre. Ce n’est pas un débat totalement perdu d’avance. En fait, il s’agit de fabriquer la société de demain. Mais cela suppose un immense investissement intellectuel.
Avant Lénine, tous les fondateurs du mouvement socialiste ont été des intellectuels de première force qui maîtrisaient toute la pensée scientifique de leur temps en sciences exactes comme en sciences humaines. Nous avons maintenant un divorce entre la pensée et la conduite politique qui est très dommageable. Il n’est pas normal que quatre cinquièmes des prix Nobel d’économie soient des monétaristes libéraux. Le front de bataille est là : un prix Nobel d’économie de gauche.

Les trois voies

Le Banquet : Vous décrivez là un horizon de long terme…

M.R. : Pas seulement, le long terme n’existe que si l’on commence demain matin.

Le Banquet : … pour des résultats qui peuvent être assez lointains. Est-ce que vous avez un scénario politique ?

M.R. : Tous les alpinistes vous diront qu’il ne faut jamais prendre de raccourcis en montagne. Vous pensez avoir gagné du temps, mais vous avez perdu la cadence, vous vous essoufflez et vous reperdez le temps gagné. Il n’y a pas non plus de raccourcis en histoire pour la même raison.

Le Banquet : Mais il y a quand même des urgences. Quand l’expert électoral du parti socialiste disait, après les élections municipales, que le potentiel électoral du Front national était de 35 à 40%, quand on voit les inquiétudes qui montent, la déstructuration, peut-être irrattrapable, de certains liens sociaux, on se dit qu’il y a urgence.

M.R. : Nous sommes dans l’arboriculture. C’est biologique. Ce qu’on plante poussera lentement. Je suis contre le fait de tirer la pousse vers le haut pour qu’elle grandisse plus vite. Je suis même sûr de vous faire la seule réponse possible. Soignons l’enracinement militant sous toutes ses formes, interpersonnel — façon de militer, comportements —, organique — façon de délibérer — et intellectuel, et les formes d’action, et le rayonnement électoral viendra tout de suite. Il n’y a pas de court-circuit par un discours électoral un peu lâche. D’une certaine façon, Lionel Jospin a fait une campagne plus modérée que celle qu’aurait faite Henri Emmanuelli, mais il a fait plus de voix.

Le Banquet : Il y a quand même aussi un problème d’hommes…

M.R. : Certes, il y a un prix à payer pour avoir eu un certain style de direction du Parti pendant longtemps. Les problèmes d’hommes sont décisifs. Un homme est aussi le produit de son histoire, de ses idées, de ses références. La condition d’une grande puissance de gauche, animée par sa social-démocratie qui ne va pas fédérer tout le monde mais qui soit capable de travailler avec tout le monde, est liée à la cohérence entre le court terme et le long terme : le fait d’avoir toujours les mêmes discours et les mêmes pratiques et d’être incontestable à chaque élément du court terme par rapport au projet de long terme. Sur le projet, il y a trois pistes et trois seulement, le reste s’organisant autour de manière dépendante et secondaire.
La première est qu’on va vers une société où l’on travaillera beaucoup moins que maintenant de toute façon, de gré ou de force, si c’est de force ce sera avec le maintien de la pagaille et un surcroît de chômeurs. Si l’on y va de gré, il faut savoir que la perspective à deux décennies est la semaine de quatre jours et qu’il n’y a pas de raisons que cela s’arrête là, ce qui suppose une société dans laquelle la valorisation des talents, l’épanouissement des individus, leur prestige social et même leur rémunération ne viendront pas que du travail productif salarié. Il faut donc trouver prestiges sociaux, épanouissement, tout ce qu’on fera pendant trois jours — qui ne seront pas consécutifs, une société comme cela suppose qu’il y ait plus de gens qui travaillent le samedi et le dimanche, et parfois la nuit —, tout cela suppose d’intensifier pratiques culturelles, associatives, sportives et participation civique, syndicale, coopérative, mutualiste, politique. Quand vous aviez deux jours par semaine de repos, une demi-journée était consacrée aux travaux ménagers, aux réparations et aux courses, et une et demie était destinée à reconstituer la force de travail. Un jour supplémentaire change tout : la vie de famille, le suivi des enfants, les relations amicales y gagneront beaucoup. Mais il y aura aussi place pour l’activité. Qu’elle soit orientée socialement et civiquement est décisif. Cela ne commencera pas par les partis politiques, mais par l’humanitaire, le soutien aux sidéens, l’insertion dans les banlieues — il faut des hommes et des femmes par centaines de milliers. Préparer cette société-là suppose de déconnecter les droits aux prestations sociales du fait de travailler ou d’avoir travaillé comme salarié, d’intensifier le bénévolat culturel et sportif, de magnifier nos musées, de multiplier les occasions où des compléments de rémunération peuvent être apportés en retour à l’investissement dans ces activités. On peut garantir dans l’appareil de production actuel une constance des revenus à durée du travail fortement diminuée, mais il n’y a pas de raison de ne pas apporter des compléments de rémunération pour d’autres formes d’activité sur le plan social.
Deuxième thème : notre société est de plus en plus exigeante en termes de normes sociales, d’intégration, et on fait de plus en plus de marginalisés. Devant tout handicap, toute dépendance, toute solitude — personnes âgées ou handicapées, RMistes —, la réponse de la société ne doit pas être seulement une fourniture d’argent et d’allocations, mais aussi un accompagnement physique personnel, par les fonctionnaires d’Etat rarement, par les fonctionnaires des collectivités locales souvent, par les associations généralement. Cet accompagnement physique de toute douleur et de tout isolement est générateur du plein emploi de demain. Il peut être épanouissant. Il est capable d’incorporer des qualifications. Il n’y a de gloire aujourd’hui des métiers qu’on fait que lorsque ces métiers manient de la machine. Je prétends que s’occuper des personnes âgées suppose une constante croissance de la culture psychologique et médicale des gens qui le font : il y a une dignité à créer, une responsabilité à exercer, des carrières à y faire. Mais c’est toute une entreprise de dignifier. Enfin, nous serons une société d’immense consommation culturelle, consommatrice passive ou, au contraire, interactive, porteuse et fréquentant les grandes œuvres de l’humanité. Cette deuxième piste implique un changement de vie.
La troisième piste, c’est que les décisions pertinentes sont européennes ou mondiales. Il faut une société civile qui émerge au niveau international où il faudra un militantisme collectif. Et il nous faut construire une Europe plus fortement intégrée et faire émerger des agences mondiales dotées de vrais pouvoirs.
Une des clés d’entrée c’est une restauration de l’autorité de la puissance publique. Une société régie par la raison suppose de redonner sa place à la puissance publique dans ses fonctions régulatrices des comportements de ceux qui s’auto-administrent. Le combat continue. J’ai été temporairement vaincu dans un combat institutionnel ; je serai toujours un apporteur de poil à gratter pour l’ensemble de la gauche.

Propos recueillis par François Ivernel et Nicolas Tenzer