La gauche en quête d’elle-même

LA GAUCHE EN QUETE D’ELLE-MEME

Depuis sa défaite aux élections législative de 1993, la gauche se cherche. Au-delà du score inattendu de Lionel Jospin à l’élection présidentielle et des succès qu’elle a enregistrés aux élections municipales, la gauche est incertaine quant à son devenir. Va-t-elle revenir au pouvoir par un mouvement pendulaire dès 1998 — en cohabitant avec un président de droite, une combinaison sans précédent que l’électorat pourrait être tenté d’essayer — ou 2002 , en engrangeant le bénéfice électoral de l’échec de la droite au pouvoir, ou bien aura-t-elle un projet distinctif et cohérent pour gagner et gouverner ?
La défaite de la gauche est certes largement due à une crise morale : la pratique mitterrandienne du pouvoir et les « affaires » ont discrédité une gauche dont l’exigence de la morale dans les affaires publiques la distinguait d’une droite plus « réaliste » quant aux tentations humaines. Ni mieux ni plus mal que la droite, la gauche n’a su résoudre la crise sociale et, d’abord, le problème du chômage. Ses deux dernières années au pouvoir ont toutefois été le théâtre d’une déferlante de licenciements, de la chute de la consommation et de l’investissement et du renforcement de la précarité et de la désocialisation de masse. Il existe toutefois dans le malaise de la gauche d’autres causes plus souterraines.
La première de celle-ci réside dans la définition même de la gauche. Qu’est-ce que la gauche aujourd’hui ? Le P.S., le P.C., les syndicats se disant de gauche et les branches et leaders syndicaux classés à gauche des syndicats apolitiques, la mouvance de l’extrême gauche et, avec des réserves, les écologistes. Certes. Définition loin d’être limpide pourtant en raison d’un double antagonisme, entre ses deux composantes historiques, jacobine et marxiste et socialiste modérée voire social-démocrate, d’une part, et entre son fonds idéologique et son action concrète, d’autre part. Ce qui distingue les deux gauches tient à ce que l’une croit ou feint de croire à un bouleversement volontariste de la société et à la possibilité comme à la nécessité d’une rupture alors que l’autre n’imagine ou n’ose imaginer que des changements progressifs et limités, à l’intérieur du cadre économique existant, que l’Etat orchestrerait de loin, en laissant une grande part d’initiative aux acteurs sociaux et aux collectivités décentralisées.
Or le passage de la gauche au pouvoir n’a pas conduit à une synthèse de ces deux composantes, qui sont à la fois mentales et partisanes, en donnant naissance à un projet clair et lisible par le citoyen. Le discours maximaliste s’est conjugué à l’impuissance concrète à changer l’ordre des choses — quand la gauche n’a pas fait l’inverse de ce que son électorat pouvait d’attendre d’elle, dans le domaine fiscal notamment au cours du deuxième septennat de François Mitterrand et, dès 1984 et à nouveau en 1992, en taillant dans l’indemnisation du chômage. Quant au discours gradualiste, il n’est pas apparu à la mesure des difficultés concrètes des citoyens et des attentes qui s’exprimaient. Dès lors, la gauche volontariste ne paraît plus crédible, ni moralement, ni idéologiquement, ni économiquement, tandis que la gauche dite « modérée » paraît, à tort ou à raison, avoir remisé ses ambitions au placard et ne proposer que le décalque du projet de la droite modérée.
Le carrefour libéral, social et européen est devenu trop encombré. Correspond-il pourtant à la culture politique majoritaire des Français et de l’électorat de la gauche en particulier ? Capte-t-il tous les sujets du débat public ? L’unanimisme de surface permet-il aux électeurs d’avoir le sentiment qu’ils peuvent choisir en votant, voire, plus simplement, exprimer leur opinion ? Surtout, il n’est pas sûr que les choix à faire se placent dans l’alternative du un peu plus ou un peu moins de liberté économique, d’Europe et de protection sociale. En tout cas pas dans le cadre des structures existantes. Ils mettent en jeu rien de moins que les conditions qui permettent de créer des richesses économiques, les critères en fonction desquels ces richesses sont distribuées et la manière de décider des choix collectifs et d’administrer les domaines de la vie sociale qui échappent à la sphère du marché.
Une partie de l’électorat traditionnel de la gauche pourra certes voter pour elle contre la droite — en particulier, à l’occasion d’élections locales par reconnaissance de l’action menée par tel élu —, mais, malgré la tonalité de la campagne de L. Jospin, la reconnaissance d’un projet positif et mobilisateur manque singulièrement.
Au malaise de la gauche, il existe aussi une deuxième cause, d’ordre sociologique. Défini en termes de groupes sociaux, le cœur de l’électorat de la gauche est singulièrement restreint et typé. Les enseignants, les autres catégories de fonctionnaires et les agents des services publics, continuent à voter majoritairement à gauche. Mais le vote à gauche a décru, pour des raisons qui ne sont peut-être pas que conjoncturelles, chez les ouvriers, les classes moyennes salariées n’appartenant pas à la fonction publique et les jeunes. La gauche — parti communiste compris — perd l’électorat le plus touché par la crise économique ou qui se sent le plus vulnérable. Cela lui pose un double dilemme. D’un côté, sa base électorale se rétrécit et ce racornissement est lourd de menaces pour l’avenir, surtout si la transformation de monopoles publics en entreprises de droit commun devait s’accompagner d’un changement de la sociologie et de la culture de leur personnel. D’un autre côté, la rétraction de la base militante de la gauche au secteur public pourrait la cantonner à des prises de position calquées sur des discours de légitimation catégorielle, lui barrant l’accès à ceux qui ont le sentiment de travailler de plus en plus avec de moins en moins de garanties. En ces temps de pression fiscale accrue, elle risque ainsi de s’exposer et d’exposer son cœur électoral aux pourfendeurs des nantis et autres privilégiés. La gauche pourrait aussi se retrouver dans cette position peu enviable consistant à tenir un discours destiné à toute la société, mais invalidé par avance, pour des raisons catégorielles et non de fond, par la fraction de l’électorat, dont le mode de sujétion au travail et le contexte de celui-ci sont le plus dissemblables de celui du cœur électoral de la gauche.
La troisième raison du malaise de la gauche relève d’une cause plus générale, qui touche la politique tout entière, mais que la gauche, dont la vocation n’est pas d’« accompagner » le cours des choses mais de modifier leur état, subit particulièrement. Elle paraît incapable aujourd’hui de dessiner un projet d’avenir crédible voire même, et c’est plus grave, de représenter en des termes concrets la société certes idéale et inaccessible, mais dont l’image permet de guider les décisions du quotidien. Certes, elle peut bien souhaiter une démocratie davantage participative, une société où le temps libre est plus important, une nation plus accueillante et conviviale, un monde où l’environnement est davantage sauvegardé, mais ces thèmes ne sont pas reçus comme des possibilités réalistes et l’utopie paraît dissimuler l’impuissance à résoudre les problèmes urgents.
Que veut la gauche ? Quels moyens, institutionnels et administratifs notamment, est-elle prête à prendre ou ne pas prendre pour atteindre ses objectifs ? Quel dosage de contraintes et d’incitations doit-elle utiliser ? Les errements du passé, en termes notamment de lutte contre les inégalités et de démocratisation des institutions, compromettent particulièrement sa crédibilité lorsqu’elle énonce aujourd’hui de tels objectifs. Il en va de même d’une certaine indifférence aux détails des lois, des règlements et des financements qui réalisent ou parasitent une ambition. La gauche préfère souvent la ligne de fuite de la généralité qui rassure mais n’offre pas de feuille de route. Ses réponses sur l’Europe témoignent à l’envi de ses propres ambiguïtés : si l’internationalisme autorise, en renfort à des intérêts nationaux bien compris, à militer en faveur d’une union européenne plus intégrée, comment prétendre que celle-ci a une vocation sociale quand elle implique, pour de bonnes et de moins bonnes raisons, un durcissement de la concurrence économique ou quand elle rompt avec l’unité du pouvoir de décision dans le cadre national en matière de politique économique ? A cette schizophrénie s’ajoute la fuite consistant à charger la barque européenne d’un fardeau plus lourd que celui qu’elle peut porter : l’Europe fera, l’Europe permettra, l’Europe contribue déjà. On déprécie les capacités d’action de l’Etat national et on renvoie à un au-delà indéfini le traitement des difficultés de l’existence, auxquelles l’Europe est peu ou prou étrangère. Si rares sont ceux qui contestent désormais que seul un libéralisme économique plus ou moins tempéré permet l’enrichissement de la société dans son ensemble, comment dans un tel cadre affirmer la capacité de la politique à changer un ordre social inégalitaire ? Comment intégrer les catégories sociales, voire ethniques, qui campent aux abords des vraies villes, de la société de consommation et du travail, quand le marché rime avec le préjugé ?
De manière pluraliste et hétérogène, les personnalités qui nous ont répondu traitent, chacune à leur manière, ces différentes questions. Michel Rocard replace ainsi le devenir de la gauche dans son histoire longue, dont le fil interrompu de la mémoire pourrait compromettre la renaissance. En se prononçant pour une social-démocratie à la française, capable de susciter le militantisme et d’amener à la gauche de nouveaux profils individuels, il trace une voie ambitieuse dans le contexte français pour une gauche qui n’a jamais réussi ni toujours tenté de s’engager dans une telle direction. Cette idée paraît toutefois largement illusoire à Jean-Pierre Chevènement comme à Bernard Poignant. Pour le premier, le militantisme de gauche restera toujours un phénomène minoritaire. La priorité pour la gauche est plus que jamais de retrouver sa capacité à incarner une rupture, rupture d’abord d’avec la dictature libérale qu’incarne l’Europe décidée à Maastricht. Pour le second, c’est d’abord au niveau local que la gauche pourra être réinventée et démocratisée. Il n’y a pas pour autant de localisme dans son propos : l’affirmation des missions propres de l’Etat est prioritaire et la démocratisation du parti socialiste pourrait produire des effets dans la vie politique française dans son ensemble. Pour Joël Biard, la gauche a une réalité évidente dans l’électorat, mais le problème tient au décalage entre ce sentiment et le contenu des programmes politiques. Pour lui, la composante communiste de la gauche est un élément pérenne de son histoire et doit être reconnue à part entière.
On retrouve des points de vue tout aussi contrastés du côté des spectateurs, aux engagements divers, de la politique. Pour Michel Winock, c’est dans le mouvement que se situe la spécificité de la gauche. Et le mouvement aujourd’hui consiste à la fois à reconnaître la caducité des anciennes références et à s’adapter à un monde qui change plus vite. Jean-François Sirinelli constate également cet ébranlement du socle conceptuel d’une gauche devenue plurielle. En particulier, le choc idéologique entre l’ancienne culture républicaine et la culture contestataire comme le conflit socio-économique entre l’économie de marché et le progrès social donnent au nouveau visage de la gauche un caractère indéfinissable. Délibérément optimiste, Jacques Julliard constate la maturité nouvelle de la gauche, à laquelle ses propres erreurs n’ont pas peu contribué. Elle doit maintenant, selon lui, définir de manière positive son projet qui passe sur le plan économique par l’organisation de la sortie du salariat, sur le plan européen par la mise en valeur de son héritage internationaliste et, sur le plan intérieur, par la prise en compte du besoin de sécurité physique des citoyens. Pour Emmanuel Todd au contraire, la gauche continuera à faire fausse route tant qu’elle n’aura pas fait retour à la nation, condition selon lui obligatoire pour que la gauche s’identifie à nouveau au parti des dominés. Pour Theodore Zeldin enfin, c’est dans la renonciation à l’idée de confrontation et de changement brutal de l’ordre des choses que se situe l’avenir de la gauche. La politique du respect qu’il appelle de ses vœux ne comporte pas la disparition du clivage entre la gauche et la droite, mais une nouvelle manière de comprendre l’histoire et la politique. On le voit, le débat, que nous n’avons fait que commencer dans ce numéro du Banquet, reste ouvert.