Philosophie, sociologie et histoire politiques (6)

Philosophie, sociologie et histoire politiques

Jean-François SIRINELLI (sous la direction de), Dictionnaire historique de la vie politique française au XXe siècle, P.U.F., 1995, 1068 pages

Un ouvrage évidemment indispensable à tous ceux qu’intéresse la politique française. 378 articles, 97 auteurs. Une masse de connaissances accessibles et de faits précis. Bien sûr, tout article n’est pas égal à tout autre ; les biographies, à force de neutralité, mettent parfois insuffisamment en valeur ambiguïtés et contradictions des personnages (cela vaut pour Balladur, Chirac et Jospin). On aurait aimé notamment que certaines critiques qui leur sont couramment adressées soient au moins mentionnées. L’article sur les cabinets ministériels manque aussi de distance et celui sur la planification comporte quelques erreurs singulières. Mais cela n’enlève rien au caractère utile de ce gros livre, à consulter régulièrement — et naturellement à compléter par des lectures plus critiques que la taille de l’ouvrage ne permettait pas d’évoquer.


Bernard MANIN, Principes du gouvernement représentatif, Calmann-Lévy, 1995, 320 pages

Qu’est-ce que la représentation ? Comment a-t-elle pu finir par se confondre avec la démocratie ? La question se devait d’être posée dans un contexte où les gouvernements représentatifs deviennent de plus en plus entachés du soupçon de confiscation du pouvoir du peuple. La question des oligarchies est certes traditionnelle en science politique, notamment américaine — et l’auteur a été inspiré par ces réflexions anglo-saxonnes. Une réflexion à la fois philosophique et politique sur la représentation était indispensable. La conclusion de l’auteur est claire : le gouvernement représentatif comporte à la fois des éléments démocratiques et non démocratiques ; mais, loin de condamner un tel équilibre, il convient selon lui de les accepter comme nécessaires au bon gouvernement. Le pouvoir de l’élection est, de fait, selon l’auteur, considérable et se conjugue à celui de l’opinion par laquelle les représentants anticipent sur les désirs des représentés. Peut-on dire sans naïveté toutefois que « l’élection sélectionne nécessairement des élites, mais il appartient aux citoyens ordinaires de définir ce qui constitue une élite et qui y appartient » (p. 308). Peut-on écrire aussi qu’on est totalement dans un système démocratique si « la démocratie représentative n’est pas un régime où la collectivité s’autogouverne, mais un système où tout ce qui tient au gouvernement est soumis au jugement public » (p. 245).


Hervé LE BRAS, Les trois France, Ed. O. Jacob, 1995, 472 pages

L’ouvrage classique de Le Bras, paru d’abord en 1986, est augmenté d’une actualisation de 120 pages, qui comporte notamment un chapitre sur le Front national et un long développement sur la permanence des tempéraments dans les élections récentes, ainsi qu’une conclusion sur anthropologie et politique qui, non seulement, les distingue mais aboutit aussi à transcender leur distinction. Pour lui, il existe trois France, c’est-à-dire « trois forces politiques générales, trois principes d’organisation distincts, trois systèmes différents de reproduction sociale » (p. 7) : un groupe central au pouvoir, libérale et égalitaire, une périphérie pétrie d’identité et d’autorité sur fond de catholicisme et une autre marquée par la famille à saouche hiérarchisée. La politique, pour lui, conjugue trois niveaux : l’organisation générale du territoire, la résistance locale ou la politique du quotidien, la structure familiale, gouvernent, tour à tour l’échelle politique à partir de laquelle les individus raisonnent. Correspondent à cette typologie des modes de régulation démographique différents. Et ces différences gouvernent des histoires aux rythmes différents, mais aussi un accueil différent de l’industrie, une attitude différente devant l’immigration, etc. Bien des facteurs traditionnels s’effondrent (internationalisation et modernisation, évolution des mœurs), mais des restes d’anciennes déterminations subsistent. Pourquoi ? C’est une analyse explicative des comportements politiques dont il faudra évidemment toujours tenir compte — quitte à y apporter des nuances —, même si elle ne saurait dessiner ce à quoi on pourra assister demain. On finit par avoir une vision totalement déterminée du passé, même après le jeu d’une combinaison complexe de multiples variables. La question sera toujours celle de la rupture : le Front national, dont la montée inquiétante traduit aussi une inquiétude sur la solidité du lien social, en est une, analysée par Le Bras. Demain, peut-être, y en aura-t-il d’autres.


Jean CHARLOT, La politique en France, Ed. de Fallois, 1994, Le Livre de poche, 288 pages

Un petit bréviaire utile sur la vie politique en France, qui fait le point de manière utile sur le cadre institutionnel de la Ve République, les forces politiques et l’application à la France des principaux concepts de sociologie politique. Le propos de l’ouvrage n’était évidemment pas critique, mais essentiellement descriptif. Il est vrai qu’il est difficile de marier la science politique et l’analyse critique de cette même politique. Comment aujourd’hui analyser la vie politique en France sans conduire notamment une analyse tant soit peu prospective des conséquences des divisions — pas seulement personnelles mais aussi idéologiques — de la droite qui se veut l’héritière du gaullisme et des conséquences de la pratique mitterrandienne du pouvoir sur la gauche socialiste ?


Alain LEROUX, Retour à l’idéologie. Pour un humanisme de la personne, P.U.F., 1995, 244 pages

Un livre d’inspiration généreuse. L’ouvrage se veut idéologique — qu’il ne définit pas vraiment. On s’en aperçoit ; on peut l’accepter ou le récuser, mais il est difficile d’y entrer. Le style n’y aide pas ; l’absence de références précises est également agaçante. On discerne mal un propos cohérent.