Politique (6)

Politique

Philippe MEYER, Eaux fortes, Flammarion, 1995, 188 pages

Treize croquis (Mitterrand, Balladur, Chirac, Rocard, Delors père et fille, et les autres), où la peinture des personnages, ce qu’on appelle la psychologie, emporte le fond. Férocité du propos lorsque nécessaire, mais aussi magnanimité et générosité — notamment dans le très beau portrait de Jean-François Deniau. Des interrogations majeures sur la politique d’aujourd’hui et de demain. Sur Mitterrand : la « question, c’est celle de savoir comment tout cela fut possible. Quelle sorte de démocratie connaît une société où un clan peut s’approprier les appareils de l’Etat, […] où l’utilisation, à répétition, de slogans creux peut aussi durablement masquer des pratiques contraires à tous les principes dont on se réclame, où le vol et la concussion sont impunis pour peu que le prince les approuve et où, pendant près de quinze ans, il ne se trouve aucune force politique, aucune opposition pour relever tous ces mensonges et pour en appeler au respect de la règle commune contre l’exercice d’un pouvoir qui n’a pour fin que sa perpétuation et comme moyen de survie que la confiscation de la puissance publique ? » (p. 24 et 25). Sur la pratique du gouvernement : « Le Premier ministre a mis au point une méthode d’institutionnalisation des promesses qui les solennise sans les réaliser : la méthode de la loi quinquennale » (p. 70). Quant à Nicolas Sarkozy, il montre ce que signifie pour quelqu’un n’avoir que des « opinions utiles » (p. 137). Sur Martine Aubry, « saura-t-elle donner un contenu et une assise à cette opinion des uns et cette espérance des autres ? » (p. 147). Le plaisir de lire est constant ; il n’est pas interdit non plus de réagir en tant que citoyen à la déliquescence politique.


Ghislaine OTTENHEIMER, Les deux Nicolas. La machine Balladur, Plon, 1994, 276 pages

Un livre de journaliste peut être courageux ! En voilà la preuve. Aucune complaisance, des informations de première main — deux ou trois erreurs de détail, ce qui est peu —, une vraie réflexion sur le pouvoir — et pas seulement le fonctionnement de ce pouvoir. Le problème des technocrates de cabinet : bien sûr, leur manque d’originalité, de patine, mais aussi, ce qui est moins dit, qu’ils sont « sans révoltes » (p. 57). On lira notamment avec profit le chapitre 6 intitulé « La désinformation » et le dernier « La machine Balladur » — sous-titre du livre qui aurait peut-être gagné à en être le titre. En octobre, elle écrivait en effet : « La cote de Balladur est-elle aussi inoxydable qu’on a fini par le croire ? Rien n’est moins sûr car elle repose essentiellement sur l’apparence, le geste, la parole, non sur des actes » (p. 256). Et sur les propres pièges de la communication de Balladur : « Edouard Balladur a établi une relation avec la machine, la machine d’Etat, les systèmes de communication, pas avec les citoyens. Il a inscrit son action dans cette société mécanique. Sa relation avec le pays est utilitaire » (p. 258). Ou cette vision prémonitoire à méditer par tous ceux dont l’ambition ne repose pas sur un échange avec le pays : « Pour nouer un lien affectif avec les Français, il aurait fallu qu’Edouard Balladur ait eu ce geste, ce petit rien qui permet à un homme d’acquérir une place légitime au sein de la communauté. Or le Premier ministre n’a jamais accompli ce geste qui lui aurait permis de marquer son emprise sur la société » (p. 259). Un livre indispensable, au-delà de la campagne.


Philippe SÉGUIN, Discours encore et toujours républicain, Denoël, 1994, 350 pages

Pour Philippe Séguin, la fin de la parole publique signifie la fin de la démocratie ; donc, pour lutter efficacement contre ce fléau qui nous guette, il apporte au débat de la campagne présidentielle l’ensemble des discours significatifs qu’il a prononcés à telle ou telle occasion en tant que président de l’Assemblée nationale. Philippe Séguin est un républicain. Ou plutôt son discours est républicain et sa République est celle du discours. Sa préface, intitulée « discours et politique », en est le témoignage en même temps qu’une clef de lecture de son propos. C’est en discourant que la politique se fait. Lisons pour commencer son éloge du discours : « instrument du débat démocratique », il « cherche à réintroduire la contradiction » (p. 9). Comme le maître d’école de Jules Ferry, Philippe Séguin a la charge de la pédagogie de la France, pédagogie tout entière politique, critique du « dédain pour la parole publique » et de son enfermement dans un discours technocratique qui prétend accéder à la vérité. Séguin n’a pas à assumer aujourd’hui les conséquences de discours ; son ministère n’est pas celui de l’action mais celui de la parole. N’ayant pas la responsabilité des réalités, il exerce celle de la critique. Clef de lecture, avons-nous dit, car il nous faut entendre son propos comme tel : ce n’est pas une parole d’homme d’action, mais un discours par nature d’opposant. Vertu hautement salutaire dans une démocratie anesthésiée et endormie par le conformisme , mais vertu peut-être limitée. Vertu qui est néanmoins le signe d’un engagement : « La politique peut changer le monde » (p. 340). Mais avant de le changer, il faut le parler. Avant de livrer la bataille, il faut exhorter ses troupes pour montrer que la guerre peut être gagnée.
Avançons un peu dans son propos. La démocratie et la république n’ont que peu de points communs. S’il faut vouloir la république et la démocratie, il ne faut pas se tromper de place : la démocratie est une forme, « un modèle de préparation de la décision collective », « elle n’implique ni un type de société ni un mode d’organisation spécifique » (p. 15). Si son discours se veut républicain, c’est parce que la démocratie est une évidence, alors que la république est « un projet politique », un « idéal », une « morale ». C’est de cela qu’il s’agit de débattre. Mais Séguin se devait de boucler la boucle pour montrer, somme toute, que ce projet n’est pas comme les autres : « la France et la République son indissociables » (p. 16). Autrement dit, être un bon Français, c’est être un bon républicain. Quel est son contenu essentiel : « égalité des chances, juste récompense du mérite et de la vertu, conception ouverte et tolérante de la laïcité » (p. 18). En amont, cela implique bien plus encore : « la référence constante à la notion d’intérêt général et l’affirmation de sa primauté sur les intérêts particuliers » (p. 18). Voilà qui fonde la critique de l’ultra-libéralisme, de l’utilitarisme anglo-saxon, de l’économisme réducteur, de l’individualisme, de l’indifférence à la solidarité envers les plus défavorisés, d’une mythique société civile indépendante de la société politique (p. 21). La république allait permettre d’affirmer la responsabilité première et indépassable de l’Etat et, partant du politique, quant à l’état de la société : « Le choix de la république implique de donner à l’Etat la mission de corriger les inégalités et les moyens de le faire. Pas uniquement la mission de faire respecter l’Etat de droit. Dans la république et dans la république seul, l’Etat est responsable de l’égalité des chances, de la récompense du mérite en même temps que de la solidarité vis-à-vis de ceux qui échouent » (p. 31). Bien sûr, cela a des conséquences concrètes : arrêter « la spirale infernale du démantèlement des droits sociaux », « imaginer un nouveau partage de l’activité, qui dépasse largement le seul aménagement du temps pour s’attaquer au problème décisif des revenus et des statuts » (p. 33). Comment cela est-il possible ? Nouvelle boucle : « Pour qu’une solidarité réelle puisse s’exercer, pour qu’une justice redistributive puisse être mise en œuvre, il faut un sentiment d’appartenance collective qui transcende les égoïsmes naturels » (p. 36). Mais répondre « la République » comme le malade imaginaire disait « le poumon » serait trop facile. Philippe Séguin parle alors de nation et récuse le constructivisme républicain et le volontarisme politique mis en avant précédemment : « La république pas plus que l’Etat ne peut créer ce sentiment ». Il faut un « sentiment national ».
Est-ce à dire qu’il doit exister ainsi quelque chose d’infrapolitique qui tient et dépasse le politique ? Non. La dialectique du maire d’Epinal est plus subtile : la nation est la condition du citoyen. Si l’on n’a pas de nation, cadre de la démocratie, il n’est pas de citoyenneté possible, mais seulement ces formes prépolitiques que sont les tribus, les clans et les ethnies (p. 51). Est-ce à dire qu’il faut abandonner la notion de peuple ? Non puisque tous les peuples sont « exceptionnels, irremplaçables » ; ils constituent la diversité du monde. Seulement, la forme dans laquelle s’incarne le peuple français est la république, c’est-à-dire une forme politique. L’inné rejoint l’acquis, le naturel l’artificiel, le donné le construit. Séguin est décidément l’homme des synthèses les plus impossibles.
Reste à affiner la dialectique entre le choix, la volonté, d’une part, la contrainte et le prescrit, d’autre part. Tout se résume dans cette affirmation un peu emphatique mais qu’il faut prendre en son sens littéral : « aucune politique ne se peut faire en France qui ne soit la politique de la France ! » (p. 64). Que font, en effet, ceux que critique le président de l’Assemblée Nationale ? Ils font une politique qui n’est pas celle de la France, qui ne correspond pas à la nature de notre pays. Certes, Séguin n’est pas un adepte de la « France seule » et s’affirme en Européen convaincu, mais son Europe même est l’objet d’une politique qui correspond à l’être même de la France. Oublier la France, c’est oublier le réel ; et le réel chez Séguin impose des devoirs : ainsi en matière de lutte contre le chômage par exemple. Prétendre avoir le choix, c’est non seulement se soustraire à ses devoirs mais nier la réalité. Après ce détour par la nature, il rend ses droits au politique. S’il ne faut pas que les Français « perdent de vue la France », c’est que c’est « le seul moyen qu’ils ont de peser sur la politique » (p. 65). Entendons cela dans un sens fort : la France en tant qu’Etat-nation est aujourd’hui — mais aussi demain — le cadre indépassable de l’action politique « avant que ne se construise enfin une véritable Europe politique et même après cette étape franchie, dans le cadre d’une Europe nouvelle » (p. 65). Tel est le cadre de la dialectique raffinée dans laquelle la détermination de ce qui est enferme l’indéterminé de ce qui sera : le nom de notre aventure collective a un nom, la France, mais son avenir nous devons l’écrire (p. 345). Qui le fera et comment le faire ?
Le discours est musclé, mais se résume souvent à la méthode Coué ; la république est le remède miracle de Philippe Séguin : avec lui, ce n’est pas la foi qui sauve, mais la république — à condition d’y croire. Et là, même pas de pari pascalien : simplement, la force de conviction d’un homme. C’est beau, mais c’est un peu court dans un pays qui a souvent aimé croire, certes, mais qui aime aussi comprendre… Philippe Séguin nous offre un discours de présidentiable, un discours inquiétant : « La politique est en crise, la république est en crise » ; pour finir par nous demander de voter pour son ami et compagnon de toujours : Jacques Chirac. La rupture entre la captatio benevolentiae à laquelle le président de l’Assemblée nationale se livre depuis les dernières élections européennes, confortant ainsi sa stature d’homme politique d’envergure nationale, et la chute, est assez déconcertante. En effet, si la situation est si grave ; si la république est en danger, comme le dénonce avec un certain brio Philippe Séguin, pourquoi ne se lance-t-il pas lui-même dans la bataille ? Il y a tout de même un certain paradoxe à sonner ainsi le tocsin, à jouer de la grosse caisse, à faire du volume sur l’air bien connu de « La République nous appelle », et à faire ce que fait Philippe Séguin quand on lui demande : « Et alors ? ». « Rien ! », répond Philippe Séguin ; « votez comme il y a sept ans, comme la dernière fois ; votez pour Jacques Chirac, qui a beaucoup changé — si, si ! ». Il y a décidément chez Philippe Séguin une contradiction entre la fermeté du discours politique encore et toujours républicain, de plus en plus républicain, et la mollesse, pour ne pas dire l’inexistence de son action politique. De deux choses l’une : ou bien Philippe Séguin est aussi soucieux qu’il le dit de l’avenir de la France — et ne se devait-il pas, pour sauver la république dans un élan gaullien, de se présenter à l’élection présidentielle ? ou bien la politique se résume-t-elle pour lui au maniement du verbe ? ou bien encore, se met-il en réserve de la république ? Mais dans ce cas, lequel défend l’autre : Séguin ou la république ?


Charles MILLON, La tentation du conservatisme, Belfond, 1995, 156 pages

Charles Millon, éphémère candidat à la présidentielle, n’y va pas avec le dos de la cuiller ; tenant lui aussi, comme Jacques Chirac et Alain Juppé, de la thèse de la fracture (ou de la déchirure) sociale, il s’insurge contre la « politique du sparadrap […], des petits pas de la gestion respectable, mais caricaturalement bourgeoise, où l’on marche prudemment, où l’on craint à tout bout de champ de casser de la porcelaine, où l’on chuchote ses intentions de peur de faire “mauvais genre” » (p. 26). Pour Charles Millon, le danger n’est pas à chercher du côté de la mort de la république, mais au contraire de celui, peut-être, d’un excès de républicanisme, d’une certaine permanence des valeurs révolutionnaires dans notre pays. Ce qui l’inquiète, c’est qu’un « clivage central et préoccupant oppose à nouveau, demain, les « gens d’en haut » aux « gens d’en bas ». Un clivage horizontal, donc, et non plus vertical. Un clivage à proprement parler prérévolutionnaire. En tout cas, « expressif » (même page). Il va jusqu’à comparer la situation de la France à « l’U.R.S.S. finissante sous Mikhail Gorbatchev » (p. 27). Résumons-nous : Charles Millon, c’est le comble du conservateur — celui qui appelle la réforme par peur de la révolution. « Je ne milite pas pour la réforme par caprice. Je la réclame pour éviter que, après-demain, la marmite n’explose » (p. 47). Donc, pour éviter le pire, c’est-à-dire la révolution, sans que toutefois nulle part il ne décrive plus précisément ce qu’il entend par là, il convient de faire des réformes.
Tout d’abord, refonder la république en soumettant à référendum une réorganisation des pouvoirs publics revenant aux origines de la Ve République. Pages 51 et 52, Charles Millon nous dit comment : au moyen de l’article 11 de la Constitution, et quand : en septembre 1995 — mais il ne nous dit pas sur quel sujet il conviendrait d’organiser cette consultation.
L’Europe politique, Charles Millon est résolument pour : « Je suis pour une Europe forte, une Europe organisée, une Europe politique » (p. 77). « La grande ambition, la vraie, c’est l’Europe politique » (p. 78). Soit, mais nous n’en saurons pas plus ; pour quelle sorte d’Europe politique est Charles Millon ? Mystère : « Je souhaite, je l’ai dit, un pouvoir politique européen et un approfondissement de l’Europe » (p. 93) : on progresse ! « Pour ma part, ma foi européenne se nourrit d’une foi formidable en la nation » (p. 94) : là, ça se trouble. En fait, selon Charles Millon, « notre pays souffre d’une grave maladie… sémantique » : en effet, le mot « fédéralisme », qui apparaît enfin au bas de la page 94 est, selon lui, diabolisé par nos concitoyens qui, contrairement aux Allemands ou aux Espagnols, n’arrivent pas à y voir « la forme achevée de la décentralisation » (même page).
Pourtant, au chapitre X, « La vertu républicaine, ce n’est pas une vieille lune », Charles Millon affirme qu’« il nous faut retrouver le sens de la res publica » (p. 98), et part dans un baroud d’honneur contre « l’Etat-parti, les collectivités-fiefs, les énarques, les techniciens, les médias, les démagogues ». Pour ce qui est de la dernière catégorie, on a envie de lui demander s’il ne s’y rangerait pas lui-même.
Enfin, et pour finir en beauté tel un cheveu sur la soupe, Charles Millon se livre (p. 119) à un plaidoyer pour les universités autonomes (?).
« Charles Millon, un cri pour la réforme », clame le bandeau de l’éditeur ; mais l’on cherche vainement dans son livre une seule proposition de réforme. Ou plutôt, la seule vraie réforme qu’il propose, et qu’il égrène tel un chapelet tout au long de l’opuscule, est la suppression de l’Etat-providence. Ainsi, citant (p. 24) dans le numéro de novembre-décembre 1994 de la Revue des deux mondes un article de Jean-Christophe Mounicq, il se joint à ce dernier pour « stigmatise[r] l’aveuglement suicidaire de la classe politique. “En s’accrochant frileusement à un système social hors d’âge, […] on fragilise la démocratie” […] sous prétexte de ne pas “effrayer l’électeur” ». De même (p. 32) : « L’Etat, insensiblement, a tout pris en main ». Ou bien (p. 39) : « Chaque fois que nous avons commencé à parler de réformes sociales, le président [de la République] […] répondait […] : “Acquis sociaux”. Le conservatisme n’est pas l’apanage de la droite ». Ou encore (p. 67) : « Dans notre société qui se “détricote”, il faut reconstituer des liens qui souvent ont été brisés par l’Etat-providence. Combien d’associations […] ont disparu pour laisser la place à une administration anonyme ! ». Et encore (p. 70) : « Nous devons donc évoluer d’un Etat-providence vers un Etat subsidiaire et solidaire ». Enfin (p. 101-102) : « L’Etat-providence, déresponsabilisant toute une population mais se montrant incapable désormais de la prendre en charge, la laisse littéralement éperdue (sic) ».
Difficile de savoir ce que Charles Millon entend par « Etat subsidiaire et solidaire », car, comme tout au long de son ouvrage, il se paie de mots dont on cherche vainement le sens. Si les Français ont un problème sémantique, que Charles Millon se rassure : il a bien sa place parmi eux. Il ne suffit pas de croire — plus sincèrement que beaucoup d’autres — à la politique pour penser juste. Encore du travail, camarade !


Alain MADELIN, Chers compatriotes…, Jean-Claude Lattès, 1994, 186 pages

En page 23 de son livre, Charles Millon nous confiait partager « entre autres les deux prémisses » des analyses publiées par Alain Madelin en collaboration avec les cercles Idées-Action dans son ouvrage Chers compatriotes… (Lattès, 1994). On est donc en droit de s’inquiéter pour ce dernier ! Mais qu’en est-il au juste ? Peut-on conclure : « Millon-Madelin, même combat » ? Oui et non ! Oui, pour le discours grandiloquent sur la déchirure sociale et la menace qui pèse sur notre douce France, l’expression consacrée ici pour désigner ce fléau étant « la panne de l’ascenseur social ». Non, dans la mesure où le mode d’appréhension s’avère tout de même plus respectueux des pauvres, décrits ici moins comme des révolutionnaires potentiels que comme les victimes d’un système. Le ton sonne plus concerné — le titre l’illustre très bien : Alain Madelin se sent solidaire ; il parle à ses « chers compatriotes », et non pas à des Français. Alain Madelin n’a pas, il est vrai, la même extraction sociale que Charles Millon ; voilà qui ne trompe pas. Alain Madelin entonne lui aussi le credo ultralibéral, mais d’un modèle plus simple, moins grand-bourgeois ; c’est plutôt du thatcherisme revu et francisé, option baguette et gros rouge. Il est ici question de faire l’éloge des « petits » (p. 44), entendez des P.M.E., des travailleurs indépendants qui vont sauver la France si, toutefois, la politique sait soutenir la création d’entreprises et favoriser le retour au travail indépendant. Alain Madelin est par ailleurs beaucoup plus « social » et consacre un chapitre aux « vraies sécurités sociales » (sic). Ce qui se présente comme « un programme pour un président » est le fruit d’un travail de réflexion collective : Chers compatriotes… est donc un ouvrage plus construit, avec une prétention plus grande à la scientificité, et, indéniablement, d’une meilleure tenue intellectuelle. C’est surtout un ouvrage plus direct, où l’auteur expose sa pensée politique sans détours — ceci, dès octobre 1994.
La triple influence d’A. Madelin (libérale, républicaine et sociale) ne parvient pas à donner naissance à des propositions vraiment originales. C’est d’abord à cause d’une difficulté conceptuelle : faire coexister la conviction libérale et le désir de justice sociale se révèle difficile, quand il s’agit de dépasser le simple stade de l’incantation, pour envisager les mesures à mettre en œuvre. Tant que le marché est « producteur de justice sociale », le raisonnement d’A. Madelin est cohérent. C’est à chaque fois le cas, quand l’intervention de l’Etat se révèle créatrice d’inégalités, en raison des distorsions introduites, dans la distribution des subventions ou des primes, par exemple. Le marché sait alors être plus juste que l’Etat. Il sait même se montrer « vertueux ». Ainsi, en matière de lutte contre les stupéfiants, A. Madelin refuse de négliger la piste de la vente libre des drogues dures. Elle permettrait d’accroître l’offre, et donc de faire chuter les prix, au détriment du trafic florissant des dealers. En revanche, quand le marché ne sait plus faire rimer efficacité et justice sociale, A.Madelin en est réduit aux vœux pieux, aux incantations. Au contraire de certains libéraux modérés qui estiment imcompressible une certaine intervention de l’Etat, A. Madelin refuse de faire appel à lui, fut-ce marginalement. Si bien qu’aucune régulation ne peut intervenir : ni celle du marché, inopérante, ni celle de l’Etat, indésirable.
Reste alors à faire appel à la responsabilité personnelle, aux valeurs, à la morale. C’est le cas lorsque l’auteur invoque le « devoir national d’insertion et de formation » qui incombe aux chefs d’entreprise (l’expression, n’est pas neutre) consistant à embaucher à bas prix de la main-d’œuvre marginalisée, en échange d’un tutorat, non défini (la proposition rappelle par certains aspect feu le C.I.P.). A. Madelin anticipe certaines critiques susceptibles de lui être adressées, lui reprochant d’inciter certains patrons à utiliser de la main d’œuvre bon marché. L’argument est pour le moins sans appel : un tel effet pervers ne saurait exister en raison du « sens civique des entrepreneurs ». Balayés d’un coup de plume les chefs d’entreprise fraudant le fisc, ignorés ceux qui ne respectent pas le droit du travail, pu même emploient de la main d’œuvre clandestine. Même s’ils ne sont pas majoritaires, ils ne sauraient être dissimulés sous un voile d’angélisme. Le recours à la morale comme garde-fou, est ainsi une conséquence du refus de faire appel à des solutions contraignantes. La conception optimiste de la nature humaine qui transparait est certes vivifiante, en des temps bruissant de litanies populistes scandant le tous pourris, mais peut-elle tenir lieu de politique ?
Sa critique incantatoire du partage du travail est davantage due à des motivations d’ordre politique (ce thème est un des leitmotiv de la gauche et des écologistes) beaucoup plus qu’économique. Il n’est pas rare qu’Alain Madelin procède ainsi de façon péremptoire. Ainsi, pour dédramatiser les difficultés — notamment les pertes d’emplois — liées aux délocalisations, il affirme, sans aucune démonstration : « Qui délocalise aujourd’hui, souvent relocalisera demain ». N’est-ce pas une façon un peu sommaire de défendre le libre-échangisme ! Les raisonnements éliptiques et contestables font ainsi perdre de la crédibilité aux démonstrations plus convaincantes.
La cible visée par l’ouvrage — une société peu familiarisée avec le débat politique — est une explication du contenu parfois simpliste du livre ; mais aussi une indication sur sa forme : le style est très accessible, les truismes ne sont pas rares (« la drogue est un fléau »), ni les tournures se laissant aller à la facilité (« Il faut civiliser la civilisation », ou bien « dans un monde souvent si dur, la famille apporte la tendresse »). La hantise d’A. Madelin d’être perçu comme un technocrate l’incite même parfois à faire vibrer la corde de la sensiblerie (« dans ces quartiers pauvres où j’ai grandi »). Est-ce à dire que les passerelles jetées entre la société (incarnées par les Cercles Idées Actions) et le politique (ici, A. Madelin) sont des constructions de fortune, bientôt emportées par l’érosion du combat politique ?


Janine MOSSUZ-LAVAU, Les Français et la politique, Ed. O. Jacob, 1994, 368 pages

Une analyse, à partir d’entretiens avec des Français de toutes conditions et de toutes tendances, des raisons des attachements politiques ou des rejets ou dégoûts. L’auteur dresse des typologies qui font apparaître à la fois des éléments de crise (les cinq premier chapitres de son ouvrage s’intitulent : la politique unanimiste, la politique déprofessionnalisée, la politique désenchantée, l’individualisme politique, l’indécision politique) et des éléments de permanence voire d’identité des gauches et des droites. La conclusion de l’auteur est nette : il n’y a pas de rejet de la politique, comme cela pouvait apparaître jadis dans une partie de l’électorat de droite, mais au contraire une attente considérable, en même temps qu’un fort sentiment de distance. Du côté de la gauche, domine la « fin de l’espoir » ; du côté de la droite, manque une « confiance » dans le personnel politique censé la représenter. Peut-être est-il difficile de tirer des conclusions définitives de la lecture d’un tel livre. Mais les extraits d’entretiens, vivants et qui donnent une « impression » de l’état du pays, sonnent juste.


Denis JEAMBAR, Jean-Marc LECH, La grande lessive. Anarchie et corruption, Flammarion, 1994, 192 pages

« Le 31 décembre 1995, Jacques-Edouard Bachibar présente ainsi ses vœux aux Français : “Il importe de réconcilier la France et les Français.” Mais la fracture française est irréversible. Jamais président n’a été aussi impopulaire au bout de huit mois de mandat » (p. 188). Leur ouvrage tend à nous prémunir contre une telle situation. Quelques simplifications toutefois : sur les intellectuels — que les auteurs ne connaissent, semble-t-il qu’à travers les magazines — et sur la crise de l’Etat. Mais le propos est riche dans son ensemble, revigorant, même s’il n’échappe pas toujours à l’incantation sur le retour nécessaire de la volonté politique. Entendons au moins leur mise en garde : « Que jamais le peuple français ne se retourne vers son cinquième président pour lui dire : à quoi bon ? » (p. 177).


André BERCOFF, La lutte finale, Michel Lafon, 216 pages

Du 31 décembre 1994 au 7 mai 1995, mois par mois, des pensées secrètes prêtées aux divers hommes politiques que nul ne peut connaître et que Bercoff dévoile grâce à son talent télépathique. François M. : « Au tribunal du XXIe siècle, je récuse d’avance tout jugement de mes contemporains. En réalité, je m’en soucie comme d’une guigne » (p. 75). Est-ce aussi simple ? Jacques C. : « Je plains ceux qui ne savent rien des éclairs des embrasements collectifs. Rien que pour cela, la vie politique vaut la peine d’être vécue » (p. 183). Cela s’adresse-t-il à quelqu’un ou à personne ? Edouard B. : « Et il ne s’agit évidemment pas d’une soif invétérée de pouvoir » (p. 188). Personne n’aurait pu lui prêter évidemment une autre pensée… François M., toujours : « Ils ne savent pas que la grandeur respire au-delà du bien et du mal » (p. 200). Pauvre Nietzsche !


Alain DUHAMEL, La politique imaginaire, Flammarion, 1995, 294 pages

Un livre soft, un livre calme, un livre raisonnable, dont les prises sont faibles. Deux politiques sont dépeintes : la politique réelle et la politique imaginaire. La première doit exorciser les fantasmes de la seconde (p. 291). Une seule solution : restaurer l’espoir. Pourtant la politique est une représentation et n’est pas seulement de l’ordre du fait brut qu’on pourrait interpréter de manière univoque. Mais Alain Duhamel, lui, sait, puisqu’il veut « démythifier la politique imaginaire, la remettre à l’endroit, traquer les idées fausses les plus vivaces » et pour ce faire « refuse de célébrer les citoyens comme s’ils étaient des êtres intégralement cartésiens » (p. 11). Personne ne le demandait ! Mais peut-on, sans se tromper de registre, prétendre « réintroduire, avant la décision démocratique, le plus possible de rationalité » (p. 11) ? Un irénisme balancé sur la corruption ainsi que sur les élites, aucune analyse critique de quoi que ce soit qui puisse atteindre le pouvoir, quel qu’il soit, du commentaire sur la surface des choses et bien sûr une dénonciation du « mythe de la dictature de la télévision » (chapitre IV). Sur l’idéologie, un propos à méditer sur lequel toutefois on aurait attendu une argumentation digne de ce nom : « Les distances idéologiques se resserrent et, du coup, les idéologies se précisent à nouveau. […] L’alternance politique et les grands choix publics peuvent après tout se préparer sur des bases idéologiques réalistes » (p. 183).


Anita HAUSSER, Sarkozy. L’ascension d’un jeune homme pressé, Belfond, 1995, 280 pages

La France manque d’une certaine catégorie de journalistes : ceux que le monde anglo-saxon désigne comme des journalistes d’investigation, sans concession, sans position dans des groupes de presse peu ou prou liés avec les pouvoirs. Ce livre, écrit par une journaliste de TF1, en donne une nouvelle fois la preuve. Il déborde d’allants. On ouvre sur la prise d’otages de Neuilly-sur-Seine et on en déduit vite le portrait de son maire : « celle du père de famille affecté par une affaire dont il aurait pu être la victime avec ses propres enfants, celle d’un “tempérament” qui sait faire preuve d’un véritable courage physique […], celle, enfin, du communicateur superdoué qui, appréhendant parfaitement la portée de la situation, se trouve au centre du dispositif, sachant se mettre en valeur sans trop se mettre en avant… » (p. 11). Le livre a été fait évidemment avec l’accord de l’intéressé, ce que confesse notre journaliste : « Il a trouvé des moments pour nous parler, se montrant attentionné, chaleureux, séducteur, comme il sait l’être lorsqu’il veut convaincre, disserter sur la beauté d’un feu de cheminée et sur l’art de le préparer » (p. 23). En contrepoint, un moment de lucidité : « ce qu’il y a d’irritant dans l’attitude de Sarkozy, c’est cette faculté de gommer sa période chiraquienne » (p. 274). Un autre, qui sera peut-être le mot de la fin : « Mais qu’adviendrait-il de ses relations avec le Premier ministre si ce dernier venait à perdre ? Nicolas Sarkozy ne passerait pas sa vie à son chevet » (ibidem). On n’écrit certes pas de biographie sans sympathie — et celle-ci peut permettre parfois le discernement. Peut-on toutefois se déclarer biographe sans tout chercher à savoir ?


Pierre-Antoine LORENZI, Corruption et imposture, Balland, 1995, 262 pages

Il s’agit de l’ouvrage du secrétaire général du service central de prévention de la corruption, service interministériel placé auprès du Garde des Sceaux. L’ouvrage est, par nécessité, prudent — notamment sur tout ce qui concerne l’indépendance des magistrats. Les mesures nouvelles suggérées sont limitées et concernent essentiellement le régime des incompatibilités des fonctions d’élu national et d’élu local, l’extension de la compétence de la Cour de discipline budgétaire et financière aux ordonnateurs des collectivités locales — on l’attend depuis la loi de décentralisation de 1982 —, le renforcement des administrations de l’Etat en charge de la lutte contre la délinquance économique et financière, l’octroi de pouvoirs accrus aux juridictions financières, une publicité plus grande de leurs décisions, ainsi qu’une efficacité réelle du contrôle de légalité exercé par le préfets sur les actes des collectivités locales. Un utile panorama des réformes récentes. Pas de révélations, mais une mise en garde contre les opérations « mains propres ».


Aymar DU CHATENET et Bertrand COQ, Mitterrand de a à z, 394 pages, Olivier WARIN, Le Pen de a à z, 220 pages, Emmanuel HECHT et François VEY,Chirac de a à z, 294 pages, Véziane DE VEZINS, Balladur de a à z, 302 pages, Albin Michel, 1995

Quatre petits dictionnaires de campagne — l’un rétrospectif — édités dans une collection « dictionnaire critique et impertinent ». Les références sont précises ; les notations effectivement vives et souvent irrévérencieuses — « Zigzags : technique de gestion de la France utilisée par Balladur depuis mai 1993 » ; les exemples suivent — mais les traits jamais totalement méchants. Pour les candidats dits modérés, pas de vrai « coinçage » sur des sujets délicats. Avec Le Pen, heureusement, la vérité apparaît crue : il suffit somme toute de citer le personnage. Pour Mitterrand, dans un autre registre, aussi : ses ambiguïtés sont de mieux en mieux connues. Sur Chirac, citons sa parole sur l’aigle du Bébête Show : « C’est une espèce protégée, donc un animal sur lequel on ne peut pas tirer. J’aimerais que certaines personnes s’en souviennent ».