Le jeu de l’ego

Le jeu de l’ego (I)

Par Géraud de Vaublanc

À propos de Bernard Kouchner, Ce Que je crois, Grasset, 1995, 287 pages.

Bernard Kouchner est un humaniste. Il le prouve et le déclame encore dans son dernier livre : Ce que je crois. Aimer l’homme, le célébrer, avec ses lâchetés, mais aussi ses engouements, sa générosité : telle est sa vocation, qui l’a entraîné sous toutes les latitudes au service du genre humain. Cependant, plus que l’homme en général, Bernard Kouchner célèbre et aime un homme en particulier : lui-même. Cette inaptitude à la modestie centre d’emblée le dernier ouvrage du French doctor sur Bernard Kouchner, et réciproquement.

Messianisme sans frontières

Plus fort que Dieu, en qui il aimerait croire, sans y parvenir — mais pourquoi inverser les rôles (Dieu croit-il assez en lui ?) — B. Kouchner est à la fois au centre et à la circonférence de son livre, c’est à dire partout. C’est sans doute une métaphore de sa vocation universelle, teintée d’un messianisme saisissant. Le monde, la terre, la planète sont sa mesure (ou plutôt sa démesure), jusqu’à ce que l’on découvre l’existence de boat people sur la Lune, Mars ou Jupiter.

Bernard Kouchner n’a-t-il pas offert « les French doctors au monde, qui les admire », et qui donnent « un exemple à la terre » or, « avant les French doctors et après, la planète n’est plus la même » ; et finalement, « la France (lisons Bernard Kouchner) a apporté une seule chose au monde, l’humanitaire et l’ingérence ». Le « je », on ne s’en étonnera pas, est le fil directeur de l’ouvrage.

Homme providentiel

A lire le French doctor, c’est lui qui a inventé l’humanitaire et l’ingérence, oubliant un peu vite — sans remonter à la trêve de Dieu — les précurseurs qu’ont été, parmi d’autres, Henri Dunant, Charles Gide ou le pasteur Booth. Par un curieux retournement, il dit même avoir été spolié de ses inventions par « cent imposteurs ». Mais, grand seigneur, il admet qu’une « idée n’est grande que lorsqu’elle échappe [et] remercie les pillards de tout cœur. S’[il] était resté dirigeant à vie de Médecins sans Frontières [il] serait resté figé comme une institution, et notre droit d’ingérence ne serait pas en marche ».

A lire le French doctor, c’est encore lui qui sauva Dubrovnik (« Un ministre français, réfugié dans les sous-sols d’un hôtel balnéaire d’une ville illustre, dirigeait les pourparlers entre des généraux serbes frustres et des élus de Dubrovnik »), après avoir imposé l’idée d’un atterrissage sur l’ancienne Raguse : « J’étais content de forcer le blocus serbe avec le ministre des Affaires étrangères » — quelle magnanimité à l’égard de Roland Dumas. À lire le French doctor, c’est encore et toujours lui qui, au Rwanda, put limiter l’ampleur du drame : « J’ai négocié, famille par famille, nom par nom, d’impossibles échanges ».

Bernard Kouchner est sur tous les fronts, afin de porter son message, qui est davantage un cri, qu’un projet de réforme de la société. Tout au plus, égraine-t-il quelques priorités : « Nous devons revoir l’éducation, la ville, la santé, en songeant à l’équité sociale ». Puis il énonce sa trilogie laïque : responsabilité, déontologie, humanitaire.

La répression est l’opium du peuple

On cherchera en vain dans l’ouvrage un contenu programmatique, qui sied aux périodes électorales. Même sur certains chapitres qu’il connait bien (la santé, l’action humanitaire…) B. Kouchner est peu prolixe en propositions concrètes. Ainsi, en matière de stupéfiants, il prône d’abord un changement d’attitude des politiques, qui n’ont que le mot répression à la bouche : « Pourquoi réprimerait-on les paradis mortels, dans une société qui est incapable d’offrir de quoi rêver ? Veut-on mettre le plaisir hors la loi, jeter l’onirisme en prison ? Quand on est chômeur, dans une banlieue défaite, vendre trois grammes de poudre par jour, c’est assurer sa subsistance. […] Ne pas le comprendre, voilà qui est naïf, partiel, enfantin. Si on ne procure pas à ceux-là une aventure, un idéal, un romantisme, comment les condamner de façon autoritaire, sotte et arbitraire ? ».

D’autant que, poursuit-il, la drogue fait partie de la culture française. « L’État en vend et en a vendu : sous Paul Doumer, l’Indochine coloniale organisait légalement sa Régie française de l’opium ». Mais surtout, sans la drogue, l’humanité aurait-elle connu les Fleurs du mal, la Bonne Chanson, ou le Mauvais Coup, tant il est vrai que « Baudelaire était un poète toxicomane français. Verlaine se ravageait à l’absinthe. Roger Vaillant a longtemps pratiqué l’opium » (!). Alors…

Ce que le French doctor ne dit pas, c’est ce qu’il convient de faire aujourd’hui, pour lutter contre les dealers, en attendant que la société soit capable de se substituer aux paradis artificiels pour l’injection d’une overdose d’idéal et d’une barrette de romantisme.

Aventure obligatoire

L’auteur s’en tient donc le plus souvent à un discours de « généraliste » qui privilégierait le diagnostic sur la thérapie. Ou plutôt, si la guérison existe, il faut la chercher du côté des comportements, et non de l’addition de remèdes tombés du ciel.

A la clé de cette convalescence possible : la prise de risque, l’engagement. N’écrit-il pas à ce sujet : « Rétablissons en Occident l’aventure obligatoire », tant il est vrai que « la trajectoire d’un homme se mesure aux risques qu’il affronte ». LÀ proposition est certes entraînante mais — pour paraphraser Valéry — « n’a-t-elle pas plus de valeur que de sens, ne chante-t-elle pas davantage qu’elle ne parle ? »

L’incantation — rien n’est dit sur la façon de contraindre chaque homme à devenir un aventurier — n’empêche pas de goûter l’élan qu’il veut provoquer. Car s’il n’a inventé, ni l’humanitaire, ni l’ingérence, B. Kouchner a souvent joué les aventuriers sur ces terrains, et participé avec d’autres à l’évolution du droit international, à l’amendement d’une Realpolitik, qui tenait lieu de discours unique. La résolution 688 de l’Assemblée Générale de l’O.N.U., qui a permis de donner un cadre institutionnel au droit d’ingérence, est l’illustration de cette impulsion.

Et Bernard Kouchner d’interpeller ses concitoyens : « Français, vieux bougon, mon ami, tu ne cherches même plus à jouer au jeune homme. Chez toi, tu as écarté les plus pauvres, et tu ne vois plus le reste de l’univers (toujours l’univers) ».[…] « Où sont les cathédrales à bâtir ? »

Discours de la méthode

Ces cathédrales, ce sont la prévention, en matière de santé ou de diplomatie, mais aussi la guerre à l’intolérance, au chômage, et « la guerre à la guerre » : « Je lutte contre les guerres, et tente de les prévenir, alors que les hommes y puisent l’exaltation majeure de leurs existences limitées. »

Pour ne pas céder au découragement, une seule méthode : « le pessimisme absolu, c’est à dire résolument actif. […] La cruauté fait partie de la nature des hommes. Nous nous défendions à coups de pierre contre des ours. […]. Nous n’avons guère changé. La modernité gomme cet aspect sauvage mais […] l’homme reste foncièrement méchant et lâche ». Thomas Hobbes revisité, à l’animal près : homo homini ursus.

Ce pessimisme absolu va de pair avec un appel au romantisme, incarné à ses yeux par… Jacques Delors ! (« Seul Jacques Delors parle clair, avec romantisme et passion »), et plus généralement un appel à l’amour, « seule maladie humaine ». Les convictions du French doctor oscillent entre engouement et déréliction, entre Béachel et béchamel (ce qui n’est pas toujours antinomique) : un clin d’œil à l’auteur de La barbarie à visage humain, qu’il associe à ses combats (« il n y a rien de plus sale que la pureté ») mais aussi un appel à l’absolu, débarrassé de toutes les scories qui empêchent la pulsion et l’émotion, cet autre nom du romantisme ; une inclination au pessimisme sans bornes, qui cohabite avec un enthousiasme débridé ; une forte désillusion sur la nature humaine qui n’empêche pas la célébration de l’altruisme…

Le syndrome du sac de riz

S’agit-il d’éclectisme ou de confusion ? Pour B. Kouchner, peu importe. Ce n’est pas le fond de la doctrine, mais l’élan qu’il goûte. Sa vision du monde et de la politique est ainsi marquée par les pulsions, les élans, le mouvement, fussent-ils contradictoires. Ainsi va la vie, ainsi va la politique. D’ailleurs, B. Kouchner écrit : « Vie civile et vie politique : Je n’ai jamais fait la différence. […] Ai-je jamais fait autre chose que de la politique ».

B. Kouchner est lui même acteur de cet amalgame, lorsqu’il confond diplomatie préventive et « humanitaire à paillettes » (c’est le syndrome du « sac de riz », par lequel il essaye tant bien que mal de se justifier), lorsqu’il en appelle à « l’illégalité morale », dont il n’entrevoit pas les potentialités explosives, lorsqu’il écrit — prônant une intervention sur tous les points du globe — que « trier sa générosité, c’est le stalinisme du cœur », faisant abstraction des considérations de politique étrangère, qui ne se résument pas toutes au cynisme de la Realpolitik.

Le sport comme métaphore

Très symptomatique est le dernier chapitre, consacré au marathon de New York, qu’il court régulièrement. Passons sur le fait que « des Danoises, des Mexicaines, des Coréennes [lui] demandent souvent de figurer avec lui sur des photos ». Passons sur l’évocation de son amitié avec le mystérieux Bernard T (son nom ne figure jamais en toutes lettres), qu’il « ne quitte jamais quand l’heure est grave » — il ne faut pas juger l’homme sur ses fréquentations. Passons enfin sur la séance de massage initiatique : les deux Bernard (T et K) se retrouvent « dans des salons cossus, pour enduire leurs pieds et leurs aines de vaseline et protéger de pansements adhésifs la pointe fragile des seins que le maillot ne manque jamais d’irriter ».

Passons donc sur ces précisions de première importance, sinon pour remarquer que ce luxe de détails est très caractéristique de la mise sur le même plan des considérations d’ordre privé et d’ordre politique. Procédé par lequel le thème de la nécessité d’une action spécifique de prévention des conflits, prend place entre le récit des conquêtes féminines du French doctor, et l’évocation de son coup de téléphone avec François Mitterrand, alors qu’il était en mission humanitaire en Irak avec la femme du Chef de l’État : « Danielle me tenait la main : nous pleurions si fort. J’eus une conversation de quelques minutes d’émotion retenue, par satellite, avec François Mitterrand, avant de lui passer sa femme et de m’éclipser pour laisser la place à la tendresse ».

Revenons au marathon. Tout en traversant Brooklyn, Bernard Kouchner remarque que le week-end du marathon est le seul pendant lequel les juifs, les blancs et les noirs ne s’entretuent pas. Puis vient le paroxysme, le moment de la fusion, qui cristallise toutes les fraternités que l’on croyait impossible : « Un des jeunes hassidiques tend la main, là-bas vers la droite alors que j’étais au milieu de la file. J’oblique vers ce bonheur de la normalité, et je claque la main du type. Frappes en cinq, juif de sport à rouflaquettes ; Il ne faut pas désespérer de l’homme ».

Même pas de Bernard Kouchner… Qu’importe finalement son ego boursouflé, ses outrances, sa conception hasardeuse d’une vie civile et d’une vie politique fusionnelles. Ces défauts n’empêchent pas le French doctor de redonner à l’utopie ses lettres de noblesse, et de jouer un rôle d’aiguillon salutaire, susceptible de réveiller les bonnes consciences endormies. Le but de Bernard Kouchner est en effet d’ébranler les routines, les conformismes, les égoïsmes satisfaits, et de contribuer, comme il l’écrit, au « réenchantement du monde ». Y parvient-il ? Sans doute davantage qu’il ne parvient à enchanter le lecteur. Mais là n’est pas son problème. Seul le monde est à sa mesure.

Le jeu de l’ego (II)

Certes, l’Auvergne a ses charmes, Chanonat son folklore, Anne-Aymone la pétillance de ses yeux que reflètent ses parures de diamant, offertes par un riche et généreux ami du Centre-à-fric, mais…

Était-ce bien suffisant pour l’ancien chef de la magistrature suprême ? Sans doute pas. Et c’est peut-être pour cela qu’il se sentit pousser une plume de romancier, pour rompre avec une vie trop paisible, embrasser un autre destin, commencer une nouvelle ère, pensant que son prénom lui ouvrirait grande la porte du Panthéon littéraire.

Passage à vide

Las ! À poil est sa plume. V.G.E. n’a commis qu’un roman de gare désaffectée, qui a pour nom Le passage … même pas à niveau. Charles, notaire de province, part chez un ami chasser le cerf. Sur le trajet, il croise une jeune auto-stoppeuse (Natalie, sans h) dont il devient, dès qu’il l’aperçoit, follement amoureux. Mais il ne s’arrête pas. Par bonheur, il la croise à nouveau au retour de sa chasse, et la ramène chez lui. Après une période d’indifférence, Natalie se donne à lui, mais avoue ne pas l’aimer. Toutefois, avant de partir définitivement elle se donne à nouveau à Charles.

Voilà pour les profondeurs de l’intrigue. Quant à la forme, c’est un régal. Comment résister à citer quelques extraits, qui sont les moments forts du roman ? La première fois que Charles aperçoit Natalie, sans pourtant oser l’approcher, il est tétanisé : « Le choc que j’ai reçu droit au cœur, ce choc que je ressens encore aujourd’hui avec la même violence à l’instant d’écrire, est venu de sa silhouette et de ses gestes. Une manière étonnamment souple, étonnamment flexible de se tenir droite, au bord de la route, en marchant lentement en arrière sur ses talons. »

Puis vient la deuxième rencontre, celle qui lui permet enfin d’avancer vers l’être aimé et chéri, dès le premier regard : « Et brusquement, mon sang se rue en vagues furieuses dans ma gorge. Je n’ai plus conscience des gestes que j’accomplis. J’arrête l’auto, le souffle coupé, comme un animal affolé. »

Natalie est belle, superbe même, ce qui ne peut qu’inspirer à Charles des descriptions enflammées, entraîné par la Muse sur les sommets vertigineux du langage sublimé, ou chaque mot est une vibration d’amour en fusion : « Brusquement, la vue de sa beauté, de ses cheveux compacts et blonds […] de son bras posé sur la portière, dont j’aperçois sur la peau lisse le frémissement de petits poils dorés — car elle a relevé la manche de son blouson — me tenaille affreusement le cœur. »

De la glaciation à la fusion

Natalie est donc atrocement désirable. Et ce qui devait arriver arriva. Après une insoutenable période glacière, où Natalie ne manifeste qu’une indifférence à peine polie, alors que Charles l’accueille chez lui, après donc cette hibernation pulsionnelle, Natalie se donne tout entière à Charles.

Comment passer outre le passage le moins sage du Passage : « J’agis avec une lucidité parfaite, mais je suis hors d’état de dire ce que je fais. […] Quand je m’étends contre elle, je peux sentir son corps à travers la laine de son pull et de sa jupe. […] Le pull-over de Natalie est fermé le long de la crête de son épaule par une rangée de boutons passés dans des brides de laine noire. […] Mes doigts détachent le premier bouton, près du cou, puis le suivant. J’écarte les lisières de son pull-over, et je pose mes lèvres sur sa peau nue. J’ai perdu tout sens de la réalité. […] Sa peau est tiède sous la laine, et extraordinairement douce, presque fragile. Natalie réagit par un frémissement défensif à l’envahissement de mes lèvres, mais sans chercher à protéger son épaule, que je vois se couvrir d’un granulé soyeux. Et nous nous sommes noyés ensemble, longuement, enlacés dans la sensualité de la nuit. »

Mais Natalie est cruelle, et lui avoue qu’elle ne l’aime pas, qu’elle est amoureuse d’un autre : « Je reçois le coup, comme dans un combat, un coup direct, jeté avec toute la brutalité des muscles, à plat sur la poitrine. »

Et pourtant, avant de le quitter définitivement, Natalie s’offre à lui, éperdument soumise : « Tu peux faire de moi ce que tu veux. » « Pendant qu’elle s’allonge, qu’elle s’étend, sa mince chaîne d’or luit sur la peau de son cou, entre ses cheveux et ses épaules. Elle prend ma main droite dans ses deux mains, et je vois sa bouche se poser sur ma paume, cette bouche que je ne réussirais pas à décrire, venir imprimer dans ma main sa demande insistante, impatiente et soumise. »

Les élites et la fin de la littérature française

L’auteur de ce morceau de bravoure est énarque et polytechnicien : voilà qui pourrait inspirer quelques réflexions sur un sujet à la mode : l’errance (ou la déshérence) des élites… Quel effroi de penser que le génial créateur de cette historiette à l’eau de roses fanées eut pendant sept ans le pouvoir de déclencher la bombe atomique. D’autant qu’après ce roman, V.G.E. s’est commis dans la presse à sensation, pour peindre le portrait de Lady Di, hypnotisé qu’il fut par le bleu de ses yeux… Imagine-t-on Edouard Balladur nous offrir pareil paroxysme du genre romantique ?

Et pourtant….

Et pourtant, hypothèse concevable, si le Passage était davantage qu’une pauvre liasse de feuillets que tout éditeur de littérature pour attardés jetterait rageusement dans l’âtre de sa cheminée. Si cette « histoire d’une passion — de ses douleurs et ses incertitudes — récit incisif et subtil de ce moment où surgit l’imprévisible qui bouleverse la vie », (comme il est écrit sans vergogne au dos de l’ouvrage), avait une autre dimension, cachée pudiquement derrière la trivialité de cette rencontre, une dimension métaphorique

Et si Natalie était en fait Marianne ; et Charles, Valéry ? Tout s’éclairerait enfin ; le Passage serait le récit houleux et passionné des relations de l’ancien chef de l’État avec la France.

La France fait de l’auto-stop

V.G.E., alias Charles, notaire de province, serait cet incompris, mû par l’engouement, la passion, derrière des traits de notable distant et rébarbatif. Charles serait cet amoureux d’une France qui ne l’aime pas, parce qu’elle ne le comprend pas : — « Pourquoi me dites-vous cela ? ai-je répliqué. Ce n’est pas vrai, vous ne m’aimez pas ! D’ailleurs, je n’ai jamais pensé un seul instant que vous m’aimiez ». — « Mais si, a-t-elle insisté, je t’assure que je t’aime beaucoup. » — « Je ne l’ai jamais cru. C’est moi qui vous aimais ». Comment rêver d’une meilleure réhabilitation auprès des Français, qui ont toujours reproché à l’ancien Président son côté froid, sans passion, voire condescendant, malgré les petits-déjeuners impromptus avec les éboueurs et les « invitations » à domicile. La métaphore ne vaut-elle pas cent discours ? Quelle habile prélude à une éventuelle entrée en piste dans la rase-campagne présidentielle.

Natalie serait ainsi la France, toujours prompte à écouter la passion, à s’enflammer, à descendre dans la rue, pour finalement s’apaiser, et écouter la voix de la raison. Natalie serait les deux mamelles de cette France là : « Je vois ses seins, petits, tels que je les ai sentis s’éveiller sous mes doigts ». Comment pourraient-ils en être autrement en période de vaches maigres ?

Mais alors, si tel était le fil de Marianne, faudrait-il aller au bout de la logique ? Car enfin, Natalie se donne à lui une première fois (ce qui correspond donc à son premier mandat), puis vient la traversée du désert (c’est l’ère mitterrandienne). Après quoi Natalie se donne — ou plutôt se soumet — encore à lui (V.G.E. serait à nouveau Président ?) L’ouvrage serait alors le « passage obligé » lui permettant de se rapprocher des Français, d’apparaître plus humain, avant d’annoncer sa candidature, tandis que son dernier livre Dans cinq ans l’an 2000 aurait un contenu plus « directement » politique ? O merveille de la stratégie politique…

A l’heure où ces lignes sont écrites, l’insoutenable suspense plane encore. V.G.E. n’a toujours pas pris sa décision. Mais quelle que soit l’issue du prochain scrutin, gageons que le futur chef de l’État ne laissera pas la France, déguisée en auto-stoppeuse, piteusement, sur le bord de la route. Quant à Charles, alias V.G.E., il pourra toujours, en cas d’échec, aimer Natalie… platoniquement.