Bécassine fait la révérence

Bécassine fait la révérence

Par Marin de Viry

À propos de Claire Chazal, Édouard Balladur, Flammarion, 1995, 234 pages.

Un mot, en guise d’introduction, au lecteur délicat qui pense à juste titre qu’il est d’un mal élevé affreux de tirer sur une ambulance, surtout quand elle est occupée par une femme. Il est vrai. Mais l’auteur ressent la frustration d’avoir perdu son temps deux cent trente quatre pages durant. Il est des traumatismes qui vous font éclater un vernis de bienséance, et des raisons impérieuses d’être impatienté qui obligent le malheureux auquel elles s’appliquent à exprimer son mécontentement, faute de quoi une réaction somatique le clouerait au lit, tourmenté par des cauchemars où Claire Chazal serait Premier ministre, et Balladur présentateur perpétuel de TF1.

On connaissait Bécassine chez la marquise de Grandair ; nous avons trouvé mieux, dans la veine du kitsch sociologique : c’est la biographie du Premier ministre par la première présentatrice de France. Comme dans Bécassine, le comique fonctionne par la répétition des scènes où l’héroïne trouve ses limites. Comme elles sont vite atteintes, on rit souvent.

Disons en deux mots que pour combler la distance entre un portrait et cette planche à pain biographique, ce n’est pas une longue marche qu’il faudrait entreprendre, c’est un programme spatial. Pour une biographie, le cri romantique « un seul être vous manque et tout est dépeuplé » est particulièrement cruel, dans la mesure où l’être manquant est le portraituré pressenti.

Pour la précision du portrait psychologique, c’est le négatif d’une photo sépia d’une silhouette en ombre chinoise. Aussi notre journaliste vedette, pour calmer son impatience professionnelle à nous dire des choses précises, nous parle-t-elle avec précision de détails sans intérêts, et de façon floue de sujets intéressants. Cette sorte de chiasme calamiteux où deux vocations ratées se croisent n’est pas la moindre des sources de notre hilarité nerveuse à la lecture de ces pages où l’on apprend tout sur des babioles, et rien sur un sujet consistant. Par exemple, qu’Édouard Balladur soit copain avec telle ou telle excellence reptilienne ne nous surprend guère. Comme l’écrivait Saint-Simon avec qui Balladur partagerait sinon le génie, du moins la double passion dominante de la place et de l’étiquette, « je cherchais une alliance dont les entours me pussent porter ». On le voit mal s’embarrasser d’une camaraderie sans effet de levier réciproque : en tout cas, ce n’est pas Claire Chazal qui nous démentira sur ce point, dans son zèle à égrener les balladuriens cités au Who’s who, zèle qui confine à ce que les Anglais appellent cruellement le name dropping, et qui aboutit à cette maladresse de mettre le biographe en posture de flatteur.

Pour la profondeur du portrait, suivant qu’on est indulgent ou irréconcilié, on dira que, dans l’exploitation du témoignage des « proches » sur la personnalité d’Édouard Balladur (à supposer qu’il ait des proches), surnage parfois quelque chose que l’on savait déjà mais qui est confirmé ou, version dure, on dira que pas un instant on ne dépasse le niveau de Gala. « Qu’est-ce que le niveau de Gala ? » se demandera le lecteur dont le salon de coiffure est mal pourvu. C’est un peu en-dessous du niveau de la mer. C’est un polder intellectuel. Cela consiste à se contenter d’une définition de la personnalité de Monsieur Balladur approchant « c’est un grand bourgeois mystérieux et policé et je le prouve : il ne déteste pas dîner chez monsieur Wiener de Croisset, rue du Bac (n’allez pas tagger, galopins), où l’on respire un parfum d’aristocratie (ces derniers mots sont de Claire Chazal) ». Disons plutôt une eau de toilette de proustisme à la noix de coco…

Y-a-t-il au moins une histoire ? Il y a un plan à peu près chronologique, subtilement rompu par un portrait psychologique, qui s’intitule, ça ne s’invente pas, « Les chaussettes rouges du Cardinal » (chapitre deux). On a l’impression que Claire Chazal, tel le setter en arrêt devant le gibier, a cessé de penser, fascinée par les chaussettes de Balladur (dont elle nous livre ce détail capital qu’elles sont rapportées d’Italie par madame Raimond, épouse de l’ancien ministre des affaires étrangères), où elle a vu comme un signe d’achèvement de son destin personnel. Elle a suspendu ses investigations à l’impression reçue par la couleur chatoyante qui décore l’auguste pied du Premier ministre. Elle y a puisé l’essentiel de ses thèmes d’exploration de la personnalité de Balladur. Chrétiennes par l’origine, raffinées par la façon, douillettes, convenables, et un zeste ostentatoire. À partir du chapitre deux, on rentre dans le portrait du présidentiable en chaussette. Dommage qu’elle n’en ait pas davantage tiré parti, c’était bien vu : car en plus des caractéristiques communes aux chaussettes et au mental (du moins dans ce qui nous en est livré) de celui qui les porte, elles peuvent constituer une métaphore de cette sorte de cocooning politique que notre peut-être futur Président a inauguré. C’est très connoté, la chaussette : chacun y voit un bas de laine où l’épargne tombe pièce à pièce, ou une sorte de refuge douillet au sein duquel nous nous interrogerons en ronronnant sur la nature et la portée de « l’exemple français », sujet-chaussette par excellence, pendant que le reste du monde vaquera à ses occupations frivoles, comme par exemple nous reléguer au statut de puissance de seconde zone.

Mais revenons au déroulé de la geste balladurienne. Le chapitre un porte un titre angoissant : « Un catholique chez les Ottomans ». Quelle horreur, se dit in petto le lecteur, cet homme aurait-il subi, dès l’enfance, l’humiliation réservée aux religions chrétiennes en terre musulmane ? Rassurez-vous, bonnes gens, Smyrne, c’était l’apartheid. Le personnel était grec, le quartier était chrétien, la zone franche, et les courts de tennis réservés : les cinq premières années d’Édouard furent garanties des impertinences toujours possibles des mahométans. Que nul ne s’étonne si Balladur n’a pas exactement le même genre de christianisme incandescent que Godefroy de Bouillon : il a appris l’Évangile dans un comptoir.

Chapitre trois, donc, puisque le deux est celui des chaussettes cristallisatrices de la perception de Claire Chazal : « Monsieur le Conseiller d’État ». C’est dans ce rôle qu’il fait montre d’une curiosité débridée en même temps que d’un talent de provocation remarquable, finement débusqués par notre biographe. La curiosité : « Alors que j’aurais pu être inspecteur des finances, j’ai choisi la liberté du Conseil d’État ». Commencer son existence professionnelle par l’épreuve d’un choix aussi douloureux vous forge une âme de conquérant parmi les siècles. La provocation : s’exprimant sur les entreprises nationalisées, il les qualifie de « chasse gardée de cette caste technocratique qui fit parfaitement le lien entre l’économie et l’administration ». C’est coquin comme du Crébillon fils. Chez notre contestataire, l’esquisse d’une critique polie est rapidement assortie d’un hommage qui l’excuse. Agnan recouvre promptement le petit Nicolas.

Chapitre quatre : le héros fait dans le social pompidolien, il pousse la participation, cette super-chaussette. On n’apprendra rien.

Chapitre cinq : seul avec Jobert et Pompidou, il sauve la France de l’anarchie et en tire un livre sur 68 publié en 1979 : L’arbre de Mai, requalifié en bonzaï par la critique unanime. Le chapitre se termine sur une citation qui vaut son pesant de balancement circonspect : « Car si je crois au bien, je crois aussi au mal. Les deux existent, et le bien ne triomphe que si l’on fait un effort permanent pour éviter le mal. » « Élève sérieux », comme le signalent ses carnets de note, de la maternelle à l’E.N.A.

Chapitre six : « Le clan Pompidou en campagne ». Loin de flatter la croupe des charolais dans les expositions agricoles, Balladur « reste à Paris pour étoffer les dossiers techniques ». Il s’adonne parfois au plaisir orgiaque de définir « l’ouverture dans la continuité » pour le candidat Pompidou.

Chapitre sept : rien.

Chapitre huit : « Le Président se meurt » : Il (Balladur) est ému, et le laisse entr’apercevoir par mégarde.

Chapitre neuf : « Un technocrate privé d’État ». Un sommet d’humour involontaire. Balladur dans le privé, obligé de boire du mauvais whisky dans un gobelet en plastique, voyant débouler des yuppies en bras de chemise dans son bureau, causant cash-flow les pieds posés sur un coin du bureau façon Boulle que le futur Premier ministre n’aura pas manqué d’emporter chez G.S.I ; il y croise même des syndicalistes trempés d’une sueur serve… « Du moment que chacun accepte que je reste en complet-veston » (en « complet-veston » ! Il n’y a plus guère que chez Tati que l’on parle de complet-veston ! Chazal se serait-elle laissée abuser par un témoin malhonnête, ou Balladur a-t-il été à ce point douloureusement arraché à son milieu naturel que ses repères ont foutu le camp ?)… fut son grand apport à la théorie du management, en même temps que la marque de reconnaissance qu’il n’en allait pas forcément pour autrui comme pour lui-même, expérience toujours pénible, même à cinquante ans.

Chapitres dix et onze : retour à la politique, où il va se défouler de toute cette décontraction entrepreneuriale dans la mise en place d’une pompe grotesque, soutenue par une distanciation régalienne hors de proportion avec les nécessités de la fonction, comme dans un portrait de cour archiducale sorti de l’imagination de Fellini.

Chapitre treize : rien.

Chapitre quatorze : « Noyaux durs et pépins ». On notera au passage la formule choc typiquement esprit-média-poussif du titre de ce chapitre, qui nous explique que dans l’affaire des privatisations, tout s’est bien passé, le bilan est excellent, circulez, il n’y a rien à voir. Balladur a terrassé ces roquets ploutocrates qui tentaient de le circonvenir, pour la plus grande gloire de l’État. Vis-à-vis de la postérité, toujours grosse d’esprits haineux, le Premier ministre s’est d’ailleurs fendu d’une justification de son action que relate Chazal, d’où il ressort que ce n’est pas parce que Jérôme Monod était un de ses amis qu’il le serait toujours, comme la vie le lui avait hélas démontré par ailleurs, en conséquence de quoi on ne peut l’accuser, lui, Balladur, d’avoir favorisé la Lyonnaise, puisqu’il a attribué Havas, au fond, à un ennemi virtuel qui se trouvait par hasard être un ami actuel au moment des faits (p. 131, c’est à vous rendre euphorique, de contempler ce raisonnement). D’ailleurs, « la Lyonnaise n’avait rien sauf M6 », rajoute-t-il. « La Lyonnaise n’avait rien » ! Déjà, le social…

Chapitre quinze : « Face au krach » (d’octobre 87). Encore un coup des yuppies en bras de chemise.

Chapitre seize : « Des cadeaux empoisonnés ». Incontournable. Claire Chazal découvre la macro-économie. Ça se termine par un débat entre Michel d’Ornano et le ministère des Finances sur la T.V.A des hôtels de luxe, qui tourne à la confusion du premier (encore le social).

Chapitre dix-sept : « Je crois…en l’État ». Impossible de ne pas laisser son imagination s’emparer de la scène où Balladur rencontre Françoise Verny (ce que naturellement Claire Chazal s’empresse de ne pas faire). C’est la bombe à hydrogène de l’humour de contraste. D’un côté, le Chivas mélangé à la cendre de Gitane, de l’autre, l’eau de Vittel servie en carafe. La bombe à neutrons serait une rencontre Balladur-Marguerite Duras.

Chapitre dix-huit : « La folle course vers Maastricht ». Ils se déchirent tous mais Il reste circonspectement balancé.

Chapitre dix-neuf : « Les chiens de faïence ». Ah, il y en deux maintenant ?

Chapitre vingt : « Pour oublier la chaise à porteurs ». Hasard, c’est un des chapitres les plus longs. C’est normal, il raconte un travail de deuil !

Chapitre vingt-et-un, chapitre vingt-deux, chapitre vingt-trois, chapitre vingt-quatre : rien.

Chapitre vingt-cinq et dernier : on rentre enfin dans la biographie, sans que l’auteur semble s’en apercevoir. Cette biographie prend l’apparence d’une séance de morphing où le grand-bourgeois-policé-introverti se transforme en robot-killer de synthèse, entouré d’une double couche de chair et de « complet-veston » taillé par un couturier devenu aveugle à l’apogée de la carrière de Fred Astaire, tout cela pour tromper l’ennemi, en l’occurrence Chirac, par un aspect rassurant. La créature cyber-politique exterminatrice se substitue au modérateur paternel des passions françaises. En effet, à la question charnelle, « souffre-t-il de voir une amitié de trente ans désormais impossible ? », la réponse tombe, désincarnée comme un programme informatique : « Pas du tout, affirme-t-il, je n’ai pas l’intention de me laisser aller à des excès de sensiblerie (bip, bip, viseur laser, où est la cible ?). Chirac est en fait un homme cynique qui utilise les autres et s’en débarrasse quand il n’en a plus besoin. Il s’est servi de moi entre 86 et 88. Si je n’avais pas été là, son gouvernement n’aurait pas accompli toute sa tâche… ». C’est la bande-annonce de Terminator, dans une mise en scène de l’inspection des finances.

Il faut finir par un jugement global. Littérairement, c’est un livre de sable, mais, on l’aura compris, plus tendance pâté que tendance Borges. Psychologiquement, c’est « Les Triplés lisent Freud ». Politiquement, c’est un coup pervers à trois bandes : pour ceux qui trouvent le livre nul, il est neutre car non avenu. Pour ceux qui voient dans l’exercice une déclaration qui reste dans les bornes de ce que madame Balladur peut supporter, c’est un ralliement avide. Pour ceux qui pensent que c’est nul exprès pour montrer, en quelque sorte en y participant, le vide où s’épanche un amour-propre sans qualité saillante, c’est oppositionnel… Entre une journaliste ou prudente, ou opportuniste, ou en posture de changer de camp, ou les trois, et un Premier ministre dont le portrait suinte l’ennui d’un dimanche après-midi dans les appartements privés d’une étude notariale de la Creuse, un seul cri nous échappe, avant d’être terrassé par un sommeil septennal : « Reculons, camarades, le vieux monde est devant nous ».