Peut-on avoir raison contre Alain Minc ?

Peut-on avoir raison contre Alain Minc ?

Par Jean-Pierre Viola · Philippe Latorre

Une stratégie de pouvoir

Peu d’essayistes sont aptes à cristalliser l’air du temps, à se situer légèrement en avant du discours dominant tout en restant fermement arrimé à celui-ci, à utiliser quelque ellipse intellectuelle pour donner une dimension particulière à des idées somme toute très simples.

Alain Minc est de ceux-là. Il était sur tous les fronts dans les années 1980. Il nous annonçait que la crise recouvrait une mutation sans retour des économies développées, nous mettait en garde contre le risque de victoire pacifique de l’Union soviétique sur un Occident indécis au moment de la crise des euromissiles, nous faisait prendre conscience que notre État-providence devait être équarri afin d’éviter l’asphyxie, nous prédisait, avant même la chute du Mur de Berlin, que l’Allemagne allait suivre un chemin divergent de la France dans l’édification de l’Europe. Au début des années 1990, il pistait l’argent qui court, redécouvrait la grandeur et la vanité de la Nation après le retour à la liberté des peuples des pays de l’Est, appelait les Français à une modernisation qui les ferait rejoindre le peloton des autres pays développés et nous alertait, après la guerre du Golfe, sur les dangers de l’après guerre froide.

Nul débat n’échappe à Alain Minc, tant il est vrai que son obsession a toujours été d’être reconnu comme conseiller du prince. L’appel à un large public autant qu’aux élites politiques, administratives et économiques ont été des armes à cette fin. Légitimation intellectuelle, audience médiatique et stratégie de réseau se sont combinées pour rendre Alain Minc incontournable. En 1982, il participe à la création de la Fondation Saint-Simon, instance de réflexion où se rencontreront plus tard barristes et rocardiens dans le climat d’ouverture politique de 1988. Il devient dès 1985 président de la société des lecteurs du journal Le Monde puis, depuis le début de l’année, président de son conseil de surveillance, une présence qui suscite des conflits de plus en plus visibles au sein de sa rédaction. Il vient enfin d’être nommé membre du conseil d’administration d’Air France.

Plusieurs ouvrages récemment parus, qui se font mutuellement écho, révèlent une ambition plus impérieuse. Mi-rapport administratif, mi-essai, le rapport de la commission La France de l’an 2000 est destiné à fournir une utile boîte à idées à un Premier ministre candidat à l’élection présidentielle dont le discours sur la réforme s’est passablement défraîchi. La « Lettre ouverte au nouveau Président de la République », qui clôt L’ivresse démocratique offre une « feuille de route » (p. 249) à un futur Président dont l’action amplifiera celle de l’actuel Premier ministre. Par prudence ou avertissement, le portrait psychologique de ce nouveau Président idéal est toutefois défini, de façon uniquement négative, par ce qu’il ne doit pas être… Alain Minc a aussi visiblement inspiré, si ce n’est rédigé, l’article paru dans Le Monde du 30 novembre 1994 dans lequel le candidat Édouard Balladur a dévoilé sa conception du « progrès européen », en reprenant deux idées phares contenues dans la « Lettre ouverte au nouveau Président de la République » : relancer l’Europe, en réponse à la C.D.U./C.S.U., dans les domaines de la défense et de la diplomatie par un nouveau Traité de l’Élysée entre la France et l’Allemagne et donner une frontière orientale à l’Europe en n’excluant a priori de celle-ci que la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine.

De fait, Édouard Balladur n’a pas manqué d’invoquer à de nombreuses reprises le rapport Minc pour affirmer son zèle réformateur, tandis que son auteur principal se définit dans Deux France ? , recueil de dialogues avec Philippe Séguin, comme un « libéral de gauche » qui « ne pense pas souhaiter la victoire de la gauche en 1995 » (p. 12). Alain Minc est en situation de ministrable si Édouard Balladur emporte l’élection présidentielle.

Un dessèchement conservateur

Le rapport Minc n’aura sans doute pas, quand au fond, une postérité identique au rapport Rueff-Armand de 1959 sur les obstacles à la modernisation économique auquel fait référence la lettre de mission d’Édouard Balladur. Au-delà de « bourdes » statistiques relevées par Jean-Jacques Dupeyroux, qui trahissent un manque certain de rigueur intellectuelle, il énonce, en effet, des propositions qui soit sont destinées à conforter la politique actuelle, soit seraient devenues des lieux communs, à force d’être entendues, si elles ne piétinaient pas dans les faits : il faut sortir d’un système trop uniformisant en matière d’éducation, dans le supérieur notamment ; il faut maîtriser l’offre médicale et faire en sorte qu’un franc mis dans la santé rapporte plus à la collectivité ; il faut conserver un système de retraites par répartition tout en mettant en place les leviers permettant à la capitalisation de jouer un véritable rôle d’appoint ; il faut rendre plus sélective en fonction du revenu l’attribution des prestations familiales ; il faut réduire les charges sociales pesant sur les bas salaires et s’abstenir de donner des « coups de pouce » au S.M.I.C. au-delà des obligations légales de revalorisation, la France de l’an 2 000 se gardant, après les controverses suscitées par le rapport de la commission Mattéoli sur les obstacles à l’emploi — dont Alain Minc faisait partie —, de trancher entre maintien ou fin de la participation des smicards aux fruits de la croissance ; il faut que les salaires augmentent modérément pour permettre plus de créations d’emplois ; il faut garder le cap de la monnaie unique européenne en réduisant les déficits publics.

Il y a une continuité certaine entre La machine égalitaire et La France de l’an 2 000 quant à la critique de l’égal — ou présumé tel — degré de protection sociale accordé aux différents secteurs de la société, au mépris de leur vulnérabilité différente aux soubresauts de l’économie, comme de l’application de contenus pédagogiques présumés identiques à des enfants et adolescents dont les aptitudes sont hétérogènes. Là où ils se séparent, c’est dans l’objectif que doit servir l’abandon de modes de gestion faussement égalitaires de la société. Dans La machine égalitaire, il s’agissait d’inviter les Français à ne pas se tromper de débat pour arriver à une égalité plus forte dans les faits et, à une époque où le R.M.I. n’avait pas encore été créé et où la reprise économique laissait entrevoir un dégonflement durable du chômage, de réduire la distance sociale en favorisant la mobilité, la fluidité, la concurrence et la sélection afin que nulle place ne soit définitivement acquise. Certes, la dénonciation du social-corporatisme à la française ne manquait pas d’approximations et la formule de l’essai qui doit faire mouche poussait aux effets de grossissement. Mais, débarrassés de nos archaïsmes et de nos hypocrisies, nous serions plus solidaires dans les faits, en empruntant au passage les bons côtés de la société américaine : créativité individuelle, faible sentiment de classe, mobilité ascendante.

L’ambition du rapport sur La France de l’an 2 000 est nettement plus conservatrice. Comme dans La machine égalitaire, il s’agit certes, dans un contexte nettement dégradé, de « faire l’impossible pour l’emploi » (chapitre 6) afin d’éviter l’exclusion. Mais, pour ce faire, il ne convient pas de se laisser simplement guider par le cours des choses en infléchissant les tendances égalitaristes à l’œuvre dans la société française. Est nécessaire un « compromis de combat » (p. 87), fondé sur la notion d’équité, « par opposition à l’aspiration égalitaire qui a bercé toute l’histoire sociale d’après-guerre » (p. 87). La clef de voûte de ce qui restera le rapport Minc, c’est la promotion d’un nouveau concept devant se substituer à l’égalité comme objectif de la société française et principe à l’action de ses gouvernants : l’équité, « qui [rende] compréhensible et acceptable pour tous la course à l’efficacité et ses sacrifices ».

L’équité contre l’aspiration à l’égalité réelle

En clair, les salaires et les prélèvements sociaux pour les retraites et la santé devront moins augmenter que par le passé. En filigrane, la réduction des inégalités matérielles n’appartient plus au registre des tâches à accomplir par notre société comme si le fait d’avoir un emploi était un privilège tel qu’il interdisait de s’interroger sur le caractère juste ou non de sa position dans l’échelle sociale ou sur la façon dont les places sont distribuées. L’après-guerre a été marqué, en fait surtout de la fin des années 1960 aux années 1980, par une réduction des écarts de situation entre les Français. Alain Minc nous dit qu’il ne faut rien entreprendre pour atténuer l’élargissement des inégalités de revenus et de patrimoine en cours depuis la seconde moitié des années 1980.

De fait, une subtile confusion est entretenue entre la différenciation des fonctions sociales inhérentes au développement de l’économie de marché — de nouveaux métiers voient le jour, d’autres disparaissent — et l’élargissement des écarts de revenus que celle-ci impliquerait. La France de l’an 2 000 ne pèche pas, il est vrai, par son volontarisme dans le domaine fiscal. « L’équité par l’impôt » ne va pas, comme le proposaient La machine égalitaire et Français, si vous osiez… jusqu’à augmenter les prélèvements sur les grosses successions en créant de nouvelles tranches au-delà de la tranche maximale actuelle de 40%. La seule proposition portant spécifiquement sur la fiscalité de l’épargne consiste en… « l’instauration d’un régime cohérent de taxation de l’épargne permettant de traiter également des produits de durée identique », qui conduirait à revenir sur une partie des avantages exorbitants accordés à l’assurance-vie. La plus grande des inégalités fiscales est pourtant celle qui sépare les prélèvements sur les revenus du travail, cadre supérieur et ouvrier confondus, et ceux sur les revenus du patrimoine financier. Préconisé par la commission, l’élargissement de l’assiette de la C.S.G. aux revenus du patrimoine qui en sont aujourd’hui exonérés ne corrigerait que marginalement cet état de fait. Une extrême prudence, qui n’est peut-être pas totalement imputable à Alain Minc, est également affichée sur la question de la fiscalité locale, qui est tout sauf efficace et « équitable ».

L’utilisation du concept d’équité n’est pas fortuite. Le terme appartient à l’ordre de la morale : on peut être pour ou contre plus ou moins d’égalité ; on ne peut se dire contre l’équité ou contre la justice. On peut d’autant plus facilement parler d’équité en entretenant le flou que l’équité, à la différence de l’égalité, ne peut se mesurer. L’équité est ainsi une caution extérieure et transcendante à des choix qui sont, de relatifs par nature, deviennent indiscutables. Il est vrai qu’Alain Minc aime utiliser des mots qui closent la discussion.

Le procédé sent le bricolage hâtif. Ainsi, en affirmant, ce qui est une tautologie, qu’« une société équitable est une société juste » (p. 87), Alain Minc ne fait que dire… « le bien est le bien », sans le définir. Par un tour de prestidigitation, il parle de ce qui est pour lui l’évidence sans la qualifier. L’équité est notre but… ; mais l’équité, elle, n’est jamais que ce qu’Alain Minc nous dit qu’elle est. Concept relatif, elle n’est pas susceptible d’être utilisée de manière rigoureuse dans le champ du débat politique dans le sens absolu et « évident » que lui donne Alain Minc : pour la définir vraiment, il faut dire quel est le degré d’inégalités qu’on souhaite, accepte ou refuse.

Un discours de vérité révélée

La façon dont Alain Minc utilise le terme d’équité donne à voir un ensemble de procédés qui servent à produire un discours de vérité. C’est tout d’abord le renfort d’idées bien plus importantes que celles que l’on est en train d’énoncer pour donner à celles-ci un poids dont elles ne sont pas naturellement lestées. Ce détournement de concepts ou de références « nobles » pour illustrer des propos prosaïques et passer en force atteint un sommet à la fois risible et triste dans L’Ivresse démocratique. Pour justifier son soutien à la politique de maintien de la parité entre le franc et le mark, qui n’avait pas besoin de cela, Alain Minc évoque une « nouvelle trahison des clercs », chefs d’entreprise prêts à sacrifier la valeur du franc pour bénéficier du bol d’oxygène d’une baisse des taux d’intérêt à court terme, en citant à l’appui de son propos L’Etrange Défaite de Marc Bloch, qui impute à la démission morale et politique des élites de la Troisième République la déroute de 1940. Vie et mort d’une Nation d’un côté, manipulation somme toute triviale d’un taux d’intérêt de l’autre (p. 186, 187).

Alain Minc ne prend jamais la peine, sauf quand son propos est mis en face terme à terme avec un discours contraire, comme dans Deux France ? avec Philippe Séguin, de réfuter les arguments qui pourraient le contredire, nourrissant ainsi l’accusation, pas mal vue, d’une « pensée unique » qui impose le silence aux autres. Et encore le pauvre Philippe Séguin, hypothétiquement bombardé Premier ministre après un « non » du corps électoral au traité de Maastricht, est sommé de choisir entre l’abandon de ses dangereuses utopies sur la monnaie et l’emploi et l’acceptation d’une dévaluation autonome du franc de 12% par rapport au mark, avec clauses de sauvegarde des autres pays sur les exportations françaises à la clé. Une mise en scène qui, notons-le en passant, est différente de ce qui s’est produit dans la réalité pour la livre, la lire, la peseta, l’escudo, le markka finnois et la couronne suédoise, lorsqu’ils ont rompu les amarres sur fond de déprime persistante du dollar à l’automne 1992…. Rarement, Minc soulève de lui-même les objections possibles à son propos. Il préfère les fracasser dans l’imprécation : ainsi, dans L’ivresse démocratique, quand il pourfend les critiques de la consanguinité des élites politiques et administratives, la dépolitisation et les risques de dictature éclairée sans même daigner y répondre.

Le monisme interprétatif est pratique, car il autorise tous les raccourcis. Outre son acception républicaine classique (égalité devant la loi, égalité des chances par l’école), l’esprit d’égalité s’est en fait surtout traduit par une diminution des écarts de revenus liés au travail et par l’élargissement de la protection sociale à l’ensemble de la population, c’est-à-dire, en fait, en direction des non salariés. On omet aussi de dire que la plus grande partie des augmentations du S.M.I.C. sont intervenues avant le premier choc pétrolier, en rattrapage à près de vingt ans de stagnation des bas salaires. Les facteurs du chômage autres que l’augmentation du coût du travail sont ignorés : désordres monétaires internationaux, choix erronés de politique économique — le débat rétrospectif sur la politique du franc fort à partir de la réunification allemande demeure ouvert, quoique en dise Minc —, modification des comportements devant l’emploi.

Alain Minc cultive enfin l’autodénigrement. Pied-de-nez cocasse, s’il ne traduisait pas une vraie paresse de l’esprit pour recherche hic et nunc des solutions plutôt que de nous autoflageller par comparaison à des mythes étrangers d’autant plus faciles à utiliser qu’ils sont mal connus. Et d’évoquer les succès allemands, réels mais toujours précaires, dans le partage du travail pour prévenir les licenciements et la maîtrise des dépenses de santé. On attendra vainement que soient énoncées des évolutions acceptables des prestations médicales conventionnées, des critères qui devraient présider à une refonte de la carte sanitaire ou les moyens administratifs à mettre en place pour mieux gérer la santé. Evidemment, c’est beaucoup plus aride que la formule choc. La trame de notre histoire collective est délibérément rosie pour les besoins de la cause. Les années d’après-guerre n’ont guère été des années de bercement collectif, mais de travail acharné pour reconstruire le pays et lui donner les attributs d’une puissance industrielle. L’idée d’aspirations égalisatrices est elle-même trompeuse, voire mensongère : ce qui était en jeu, c’était non pas le nivellement de la société, mais bien plutôt la diminution de la distance qui séparait les catégories modestes des catégories aisées. Du côté ouvrier, Mai 68 est l’enfant de salaires désespérément accrochés au S.M.I.G., de l’absence d’espoir de carrière et de l’étouffement collectif sous le poids de la reproduction sociale. L’idée d’une « préférence française pour le chômage » vise à développer un sentiment de culpabilité collective, propre à annihiler toute velléité de débat sur la façon dont sont partagées les richesses que produit notre pays. C’est aussi une figure imposée du discours politique en période de crise : à la lecture des lignes qui sont consacrées au chômage, on ne peut s’empêcher de songer à la critique de la luxure du Second Empire pour expliquer la défaite militaire de 1870 ou, pour celle de 1940, l’explication donnée par l’appétit de jouissance et les congés payés du Front populaire.

La société sous tutelle

Alain Minc procède avec d’autant plus de facilité dans le raccourci qu’il se borne à des généralités. Il y était d’ailleurs incité par la commande qui lui était adressée : il s’agissait de parler de tout e de tout ce qui ne pouvait que conduire à un discours idéologique. L’absence d’effort de représentation de la société réelle est un travers moins inoffensif de la pensée d’Alain Minc : dans La France de l’an 2 000, la société est un agrégat indéfini qui forme un tout et ne réside nulle part. La France semble ainsi se résumer à une cité-État ou à un territoire homogène sur lequel la population et les richesses seraient équirépartis. Souci louable d’un discours adressé au citoyen plutôt qu’au membre d’une corporation quelconque ou occultation des conflits d’intérêts, c’est-à-dire de la société réelle ? L’oubli des parties n’est pas non plus innocent au regard de l’idée, avancée par le rapport, d’une nécessaire différenciation des revenus d’activité afin de favoriser l’emploi, ou de la séduction qu’exerce l’idée d’un impôt proportionnel sur l’ensemble des revenus, C.S.G. à assiette élargie, qui aurait pour effet, dès lors que les pensions de retraite sont indexées sur les prix et les allocations-chômage dégressives avec la durée d’indemnisation, de réduire le niveau de vie des retraités et des chômeurs qui n’ont pas de patrimoine. En dehors de l’emploi, les préoccupations immédiates du lot commun sont à peine effleurées : les problèmes de sécurité, de logement et de cadre de vie seraient-ils à ce point marginaux qu’ils devaient rester en marge d’une réflexion politique sur la France de demain ? Ou bien la composition de la commission et ses centres d’intérêt la conduisaient-ils nécessairement à s’en désintéresser ?

Quand on préconise, sous couvert de contrainte financière imposée par le projet de monnaie unique européenne, de fixer par la voie législative un taux maximal de progression des dépenses pour les budgets des collectivités locales en les plaçant sous une norme arrêtée en pratique par la direction du Budget, on franchit une nouvelle fois les frontières du réel, cette fois-ci directement. Mais on ne fait pas que cela. On décrète aussi l’incapacité de plusieurs centaines de milliers d’élus locaux, jugés définitivement inaptes à gérer de façon responsable les affaires de leurs concitoyens. Là se révèle une conception tutélaire de la société d’autant plus absolue que rien de concret n’est proposé pour mettre la décentralisation dans le cours des lois. Certes revient la figure imposée de la critique d’élites politiques et administratives en retard par rapport aux évolutions d’une société aspirant au changement, sans toujours savoir en dessiner les contours, et disposée à la réforme pour peu qu’un discours pédagogique, descendu d’en haut, lui soit tenu. On ne peut tout de même pas dire à la face du peuple qu’il a tort. Mais cette humilité de façade est immédiatement démentie par la critique féroce du conservatisme des hiérarchies intermédiaires, c’est-à-dire de ceux, le plus souvent issus du rang, qui exercent des responsabilités concrètes dans la trame de la société.

Sous le masque de l’intérêt général

La mise sous tutelle de la société ne se justifie pas seulement, de façon négative, par la dénonciation de choix collectifs implicites qui se sont révélés erronés, mais par la mise en avant de l’intérêt général. Une nouvelle fois Alain Minc place au centre du débat un terme indiscutable dans son principe pour conforter une idée, relative, qu’il veut imposer. Puisque la vérité, selon Minc, existe en politique, il faut trouver une couche qui en porte l’exigence. Il convient de lire soigneusement ses affirmations, développées principalement dans L’ivresse démocratique : « Bien davantage qu’en démocratie traditionnelle, les élites sont l’acteur social majeur en démocratie d’opinion. Penser l’intérêt général suppose d’abord qu’il y ait un groupe pour le faire » (p. 196). D’où vient cette affirmation ? On ne le sait pas, puisque Minc ne la démontre pas. Suit un portrait normatif de ces élites, dont on ne saura d’ailleurs jamais qui en fait partie, sinon A. Minc lui-même : « A elles de jouer le “lobby d’intérêt général” face aux pulsions et aux pressions. […] Il leur faut de la vertu, de la légitimité, une capacité d’anticiper et naturellement l’intelligence de l’action » (p. 197).

On pourrait rétorquer que cette nouvelle aristocratie, même méritocratique car sélectionnée au travers des écoles, serait fort peu démocratique. Alain Minc a prévenu l’objection : « Il ne s’agit pas d’affirmer que les systèmes antidémocratiques ou le despotisme éclairé permettent de mieux approcher l’intérêt général, mais celui-ci n’est pas en revanche le produit naturel de la démocratie » (p. 208). Pas plus que de quoi que ce soit d’autre, puisque la recherche de l’intérêt général est comparée à une « nouvelle quête du Graal » (chapitre 10) et qu’il serait « infantile » de « définir ex cathedra l’intérêt général » (p. 210), comme d’ailleurs l’équité, sans doute, qui appartient au registre des belles choses inconnues car en elles-mêmes inexistantes.

On aurait pu s’attendre, en démocratie, que s’affrontent, avec clarté et des arguments, plusieurs conceptions de l’intérêt général. Alain Minc ne définit pas l’intérêt général mais nous dit qu’il « est limpide » (p. 251). On ne comprend plus. A moins que l’intérêt général soit ce dont ont conscience les élites et qu’elles doivent inculquer à l’opinion, hors de tout débat et de toute contestation. Après avoir distingué l’information descendante et l’information ascendante — sur la seconde il est d’ailleurs quasi muet —, Alain Minc écrit : « Côté information descendante, il faut “pilonner” l’opinion au nom de l’intérêt général, la faire mûrir, créer une conscience diffuse des réalités » (p. 243). Dans La France de l’an 2 000, l’intention était la même, mais l’expression moins crue puisqu’il fallait « convaincre l’opinion des mutations indispensables » (p. 168). On comprend mieux pourquoi Minc avait éliminé d’office toute réforme un peu radicale, bousculant les intérêts en place — et pas seulement des couches moyennes —, ou des sujets gênants comme la redistribution : ils nécessiteraient un vrai débat qui ferait apparaître que les solutions qu’il énonce ne seraient qu’une des branches d’une alternative. Mais Alain Minc préfère substituer l’unité de l’intérêt général à la réalité des conflits d’intérêts.

Son propos sur la méthodologie de la réforme, présent dans L’ivresse démocratique comme dans La France de l’an 2 000, s’explique par là : on déplace le sujet sur le terrain de la méthode pour moins parler du fond : « Nous sommes entrés dans une période où étrangement la méthode de la réforme pose plus de questions que la réforme elle-même. Celle-ci découle d’un intérêt général, de plus en plus lisible à tous, et qui, si la société accepte une vraie souveraineté partagée [entre elle et les élites], aura trouvé maints porte-parole » (p. 244). Minc a réussi le tour de force de transformer un intérêt général qui n’existe pas en dehors d’une définition politique en une nouvelle réalité qui tient l’ensemble du débat public. On voit mieux ce qui rend le propos d’Alain Minc si prétentieux : repérer ce que la société pense aujourd’hui et déterminer ce qu’elle doit penser demain, donner à voir la logique des choses. De même que Hegel pensait se situer à la fin de la période historique et pouvait clore ainsi l’histoire de la philosophie, Alain Minc présente l’état final de la réflexion sur la société et clôt l’histoire de la lutte démocratique.

La peur de la foule

La mise en avant de l’intérêt général n’a pas qu’une justification active — l’intérêt général —, mais aussi défensive : il faut lutter contre le « populisme ». L’élitisme foncier d’Alain Minc prend ici des allures guerrières : « Les élites constituent, avec les institutions de la Cinquième République, un des rares points d’ancrage face au risque de voir l’ivresse démocratique tourner au bateau ivre. La violence populiste à leur endroit en témoigne. C’est un hommage qui leur est rendu : elles absentes, le populisme s’installe aux commandes, et une partie de la classe politique s’y soumet en le reprenant à son compte : tant d’exemples et de propos illustrent déjà cette pente… ». On retrouve là un des procédés de Minc : abaisser l’adversaire, le caricaturer pour prévenir toute critique de ses propres positions. En faisant en sorte qu’on ne puisse critiquer les élites qu’au nom du populisme — automatiquement disqualifié —, il prévient toute contestation desdites élites pour des motifs qui sont eux bien réels et absolument démocratiques. La légitimation par l’histoire doit avoir raison des dernières résistances : « Les racines intellectuelles et idéologiques qui sous-tendent un tel contrat social [souveraineté partagée entre le peuple et les élites] se sont toujours situées du bon côté de l’histoire, démocratique et libéral, alors que la démocratie d’opinion a, sur ce plan-là, de moindres quartiers de noblesse » (p. 212-213). Ayons peur de la foule, sans nous demander pourquoi un beau jour les gens décident de descendre dans la rue.

Le caractère unilatéral de la critique opérée par Alain Minc l’empêche de répondre aux objections qu’il énonce lui-même à l’encontre des élites : nos élites sont étroites ; elles forment même la caste la plus homogène du monde par leur mode de recrutement et leur auto-reproduction. Mais, étrangement, aucune conséquence n’en est tirée quant à leurs filières de sélection et ce à quoi elles donnent droit. Même si Alain Minc affirme, dans Deux France ?, « j’adore les bourgeois qui tirent contre leur camp », on devine qu’il se satisfait assez bien de la situation qu’il feint de dénoncer. Lorsqu’il s’effraie de la montée d’une menace populiste animée par « une nouvelle sainte trinité », vite bricolée, « le juge, les médias, l’opinion », jamais il ne se demande si l’opinion a quelque raison d’en vouloir à une partie du personnel politique et économique. Ni celui-ci d’avoir des responsabilités à hauteur de sa position sociale éminente. L’abaissement définitif de la démocratie représentative auquel il conclut — qu’il souhaite ? — respire un fort parfum technocratique. Les élites n’ont en définitive de comptes à rendre à personne. A la peur des classes dangereuses a succédé celle du peuple vengeur, qu’il s’agit de contenir par des arguments d’autorité. « Irréductibles militants de la raison », ces élites-là sauront-elles faire preuve d’imagination ? Eviteront-elles de cristalliser, par leur ostentation, tous les mécontentements ? Ce qui soulève une dernière question : le décor présidentiel planté par Alain Minc était-il le bon ?