La fin de la société salariale ?

La fin de la société salariale ?

Par Robert Castel

Entretien avec Robert Castel

Le salariat en déshérence

Le Banquet : On parle beaucoup de déchirures dans le tissu social, de fin d’un certain modèle de développement de notre société qui n’a pas encore trouvé une autre manière de se penser ensemble.

Robert Castel : Notre société est marquée par l’effritement de la société salariale, c’est-à-dire par la dégradation d’un certain type de montage qui s’était constitué dans les années 1970 autour du travail salarié. La précarisation des conditions de travail érode les protections qui étaient pour l’essentiel attachées à un statut de l’emploi relativement stable.

Le Banquet : Il s’agit donc d’une diminution des garanties attachées à l’emploi salarié et de la marche vers une insécurité de plus en plus grande. Une société peut-elle vivre dans cet état d’insécurité du lendemain ? Peut-il s’agir d’évolution de long terme ?

R.C. : On parle souvent d’une crise, terme qui suppose une issue ; or on n’en est pas sorti. Au contraire, on s’installe dans cette dérive de la condition salariale. Un de ses effets est une perte de maîtrise de l’avenir que permettait le couplage du travail et de la protection. Le contrat de travail à durée indéterminée n’était pas une garantie absolue, mais balisait l’avenir. On revient à une existence plus aléatoire ; on tend à vivre « au jour la journée » comme on disait au XIXe siècle. La maîtrise de l’avenir, liée à l’idéologie du progrès, paraît impossible.

Le Banquet : Est-ce qu’une société peut vivre de cette manière ? A-t-on seulement un changement de modèle de société ou a-t-on quitté tout modèle de société vivable ? Dans votre dernier livre, vous dites qu’il n’est pas question de recourir à des utopies de type communautaire et qu’il faut apprendre à vivre dans une société composée d’individus qu’aucun élément très évident ne relie entre eux et dont l’existence individuelle n’est plus aussi fortement garantie.

R.C. : Cela dépend de ce qu’on appelle « vivre en société ». On vit toujours, de fait, en société. Mais si l’on prend la caractérisation durkheimienne d’une société, un ensemble d’éléments reliés de manière interdépendante, même si la justice ou l’égalité ne la caractérisaient pas particulièrement, on comprend que des gens qui sont en position d’inutilité sociale, de « surnuméraires », ne font plus partie sociologiquement de la société. Parler d’exclusion est un piège car on ne débouche ainsi que sur l’assistance. Il faut certes aider les gens qui sont à « l’extérieur » de la vie sociale. Mais il importe surtout d’analyser ce qui a conduit les gens à tomber dans cette situation. Avant qu’il y ait des « exclus », il y avait des « vulnérables », c’est-à-dire des gens qui avaient un rapport précaire au travail et risquaient de basculer dans le chômage. Et en amont encore, au centre même de la vie sociale, la recherche de la flexibilité à tout crin qui a mis en route ce processus. Si l’on se fixe sur l’exclusion, on fait l’économie de ce type d’analyses. On n’est pas conscient des processus qui engendrent cette situation. J’ai proposé le terme de désaffiliation qui replace la situation de l’exclu dans un parcours : quelqu’un qui est désaffilié a décroché. Il faut absolument remonter en amont de cet état d’indifférenciation que recouvre le terme d’exclusion.

Le Banquet : Il existe certes des gens qui décrochent, mais certains, notamment des jeunes dans certaines zones géographiques, n’ont jamais accroché. Ils vivent d’expédients jusqu’à trente ou trente-cinq ans ou participent à des formes d’économie illégale.

R.C. : Il faut faire une distinction. Dans toute société, il existe des individus qui sont sur les marges, qui font partie de ce qu’on appelle parfois le quart-monde, parce qu’ils ne sont jamais rentrés dans le processus de progrès lié à l’industrialisation. Le phénomène nouveau est l’apparition dans cette catégorie d’un autre profil de populations placées en dehors des circuits productifs, de gens qui, il y a vingt ans, notamment des jeunes issus de la classe ouvrière, se seraient intégrés sans problème dans l’usine ; ils sont actuellement dans cette position de flottaison et donc condamnés à se débrouiller, soumis à ce que Laurence Rouleau-Berger appelle la « culture de l’aléatoire », une manière nouvelle de « vivre au jour la journée ». Parmi les gens qui n’accrochent pas, il existe donc des profils très différents. Tout se passe comme si, simultanément, on acceptait de manière inconditionnelle un certain fonctionnement du monde économique et l’on faisait par ailleurs de la philanthropie sociale. Cette conjonction n’est pas un hasard. Si l’on fonctionne sur cette dichotomie des in et des out, on ne peut pas maîtriser certaines évolutions, y compris dans cette zone intermédiaire de vulnérabilité où l’on pourrait concevoir des pratiques de prévention de l’exclusion.

Les risques de la société duale

Le Banquet : Derrière cette critique du terme « exclusion » et des mauvaises solutions qu’il implique, est-ce que vous ne critiquez pas aussi, d’une part, une vision binaire de la société, divisée entre riches et pauvres, d’autre part, l’idée d’une dissociation, peut-être inéluctable, de l’économique et du social, consistant à affirmer qu’il existe, d’un côté, une zone de plus en plus productive, de l’autre, une sphère de sous-économie vouée au secours social ?

R.C. : Oui, c’est l’implication du parcours historique du salariat. Il est parti de conditions basses de misère matérielle, d’indignité sociale ; puis il se consolide et devient un statut. Une construction s’est opérée qui a associé travail et emploi, d’une part, protections et garanties juridiques, de l’autre, ce qui implique un rôle fort de l’État social. Les difficultés actuelles ne sont pas uniquement un problème d’emploi. Se développe aussi un type d’emploi qui n’assure pas la base sociale de l’appartenance à une communauté, à la nation. Il ne suffit pas d’ouvrir n’importe quel emploi, sinon on revient aux types d’emplois qu’on a connus au XIXe siècle, où l’on louait quelqu’un pour faire un travail quelconque en le payant mal, dont on se débarrassait purement et simplement une fois sa tâche terminée. Au nom de cette construction par laquelle le salariat s’est constitué en statut, on peut être sceptique sur les notions de « gisement d’emplois », de services de proximité, de zone intermédiaire entre l’économique et le social. Ces pis-allers — qui peuvent être des mieux-allers en situation d’urgence — ne constituent pas des réponses à la crise d’intégration que nous traversons.

Le Banquet : Pourtant, ce qui frappe en France est aussi la faiblesse des services, et notamment des services à la personne. N’y a-t-il pas des raisons proprement économiques à en admettre la création voire à la favoriser, pourvu qu’on ne détruise pas l’emploi de droit commun par des effets d’aubaine (exonérations de charges sociales notamment) ou qu’on ne transforme des emplois à temps plein en emplois à temps partiel ?

R.C. : Je ne dis pas que certains emplois inédits ne sont pas à inventer. La question est celle du statut de ces emplois. L’exemple américain n’est pas à imiter : la diminution du chômage aux États-Unis n’a pas éliminé la grande pauvreté et les ghettos. La flexibilité de l’emploi n’a pas atténué la coupure de la société américaine et on a assisté à la constitution d’une « underclass » durable.

Le Banquet : Pour donner un vrai statut social à ces catégories actives, la solution ne pourrait-elle consister à leur donner un plus par rapport à ceux qui sont indemnisés au titre du chômage, soit par un complément de revenu à caractère général, préfiguration d’un revenu minimum, soit par des allocations spécifiques (logement notamment) ?

R.C. : Il ne me paraît pas scandaleux qu’il existe des mesures spécifiques pour certaines catégories de la population, ce qu’on appelle des discriminations positives. Mais si l’on est sociologue, on observe qu’elles sont presque toujours stigmatisantes. Les gens sont alors marqués sur la base de leur indignité. Tocqueville disait qu’il existe des droits qui élèvent la personne et d’autres qui l’abaissent, car il faut exhiber ses déficiences pour en bénéficier. C’est ce qui me fait préférer les mesures universalistes qui évitent cette discrimination. Le S.M.I.C. est important, dans cette perspective, car c’est une porte d’entrée dans la société salariale. Le sort du smicard n’est certes pas enviable, mais il entre dans un système de conventions collectives, avec un droit du travail ; c’est un travailleur à part entière. Un grand nombre de petits boulots qui fournissent un revenu d’existence sont déficients en termes de reconnaissance sociale.

Le Banquet : Pour en revenir à l’exemple américain, on ne constate pas à proprement parler un éclatement du salariat mais plutôt un mouvement d’énorme différenciation à l’intérieur du salariat en termes de statut réel.

R.C. : Les États-Unis n’ont jamais été une société salariale, au sens plein du terme. Seuls certains secteurs ont obéi à ce modèle-là. L’absence de structure salariale généralisée a créé des phénomènes de marginalisation et est allée de pair avec les déficiences de la protection sociale.

Le Banquet : Que pensez-vous du débat entre activité et emploi ? Certains prônent de mettre en place des activités en dehors de l’économie de marché, au motif qu’elles seraient à même d’accueillir des profils individuels sinon exclus de l’entreprises de droit commun ?

R.C. : Je craindrais que ce soient des formes de « discriminations positives » qui aboutissent à la discrimination négative de certains groupes sur la base de leur exclusion du marché. Soyons réalistes : nous vivons aussi dans une société commandée par le marché. Comment faire qu’un maximum de gens restent en prise sur le marché ? La formule des ateliers nationaux ou de la Workhouse est loin d’être idéale.

La disparition des inégalités compossibles

Le Banquet : Dans votre scénario de partage, vous remettez fortement à l’ordre du jour la question des inégalités. Quelles sont-celles qui vous paraissent être les plus scandaleuses et quelles pourraient être les voies de leur réduction ?

R.C. : Je suis surpris quand on formule un diagnostic présumant que la question des inégalités est dépassée. Cela démontre une méconnaissance du fonctionnement concret de la société. On n’a jamais été dans une société d’égalité, mais dans une société où les inégalités étaient compossibles. Ces inégalités demeurent, voire se creusent. Mais, surtout, elles risquent de cesser d’être compatibles entre elles, c’est-à-dire que les gens qui sont inégaux ne s’inscrivent plus dans cet ensemble d’interdépendances que constitue une société. Non seulement l’existence de fortes disparités mais celle de personnes placées en dehors des échanges productifs cassent la structure de la société salariale.

Le Banquet : Peut-on trouver un critère objectif à la compossibilité ?

R.C. : On peut distinguer deux éléments dans ce qui fait que les gens ont une position dans ces rapports d’interrelations : l’inscription dans un travail et dans un système de protections. Que pourrait être une citoyenneté sociale qui ne passerait pas par un minimum d’utilité sociale qui, elle-même, ne s’accompagnerait pas d’un minimum de travail ? Cet accrochage au travail devenu rare implique, si l’on ne croit pas au retour au plein emploi et si l’on refuse la facilité consistant à dire que n’importe quel boulot est un travail, un partage du travail. Mais aussi partage des protections, ce qui signifie redéploiement des modalités de la protection sociale et élargissement de ses sources de financement. Ce qui interdit de la confier au secteur privé en faisant de chacun le petit porteur de sa propre protection. Une telle conception implique une répartition collective des coûts sur des bases plus larges et moins injustes.

Le Banquet : P. Rosanvallon montre que dans la société salariale d’un passé encore proche, il y avait du social dans l’économique, des transactions implicites, des gens dont l’utilité était différente mais qui bénéficiaient d’un niveau de rémunération identique. Cet effet de dévoilement de la position de chacun auquel nous assistons depuis dix à quinze ans ne s’était pas encore produit ; la cohésion empruntait des canaux diffus. Peut-on les retrouver ? L’État peut-il les encourager ? Faut-il agir par les grands mécanismes de redistribution ?

R.C. : Oui, la société salariale ne tenait pas debout seulement à l’économie. La logique du salariat est plutôt celle de la différenciation, ce qui implique un risque d’éclatement. Une société où le salaire ne serait plus que le salaire serait perpétuellement menacée d’anomie. La société salariale, telle qu’elle s’est épanouie au milieu des années 1970, avait inscrit l’État en son cœur, ce qui lui donnait sa stabilité. Ainsi le salaire indirect échappe au marché, il existe des garanties juridiques qui domestiquent le marché. La société salariale est impensable sans la présence de l’État social. Certes, les mêmes formes d’intervention de l’État que celles pratiquées dans les années soixante-dix ne sont pas possibles : elles étaient facilitées par la croissance, qui donnait du jeu à ses interventions. « Repenser l’État providence », ce n’est pas reconstruire l’État des années 1970, mais adapter les modes d’intervention de la puissance publique pour prendre en charge cette conjoncture nouvelle.

Le Banquet : Quels sont les moyens de réduction des inégalités ? Quelles seraient les conditions politiques permettant de définir une clé différente de partage des efforts ? La société salariale a été aussi construite à partir de luttes.

R.C. : De la redistribution est possible. Le financement de la sécurité sociale est très inégalitaire. Notre système fiscal est injuste. La masse de biens disponibles dans la société française est considérable : la crise n’a pas été une crise d’appauvrissement, malgré une année de récession. Nous ne sommes pas dans une économie de rareté, mais dans une économie où il existe d’importants surplus. Mais lorsque l’on célèbre l’entreprise comme la réconciliation du capital et du travail, on pense toujours à la nécessité d’ordre économique — réelle — d’être vigilants sur les coûts, du côté des sacrifices à exiger du travail. Ne peut-on marier la compétitivité des sociétés et le partage des sacrifices ? Ont existé des périodes historiques où cette exigence s’est imposée et a fait l’objet d’un large consensus. Ainsi, en matière de protection sociale, l’avancée la plus décisive a eu lieu en 1945 dans une France ruinée par la guerre et dont le P.I.B. n’avait pas rattrapé son niveau de 1929. Il y avait alors une conscience de la solidarité portée par des forces sociales qui avaient un pouvoir politique fort. On peut faire une analogie entre la politique extérieure d’un État, qui est de défendre l’indépendance de la nation au prix de sacrifices sur lesquels on ne lésine pas (Cf. les situations de guerre), et la politique intérieure d’un État fondée sur le maintien de la cohésion nationale. C’est aussi une exigence régalienne. La question est celle du prix que l’on consent à payer pour sa cohésion.

« Il est institué une organisation de la Sécurité sociale destinée à garantir les travailleurs et leurs familles contre les risques de toute nature susceptibles de réduire ou de supprimer leurs capacités de gain, à couvrir les charges de maternité et les charges de famille qu’ils supportent » (Ordonnance n° 45-2258 du 4 octobre 1945).

Un compromis social à réinventer

Le Banquet : La construction salariale supposait aussi l’existence de forces politiques qui ont porté ce progrès et qui se sont battues pour l’obtenir. Or ces forces sont moins vives ou, en tout cas, moins structurées. Le salariat tend à être déstructuré et la classe ouvrière a implosé.

R.C. : Il faudrait creuser la notion d’un individualisme négatif qui est en train de s’installer. Les protections se faisaient par l’intermédiaire d’une inscription dans des collectifs forts. Or on assiste à un mouvement d’individualisation sociale irréversible. Cela rend plus problématique la poursuite de politiques qui s’appuyaient sur des collectifs. Du côté de l’État social, se pose la question des formes d’intervention qui collent à cette situation qui est de plus en plus individualisée. La forme du compromis social des années 1970 ne pourra être reproduite telle quelle car les partenaires ne sont plus structurés de la même manière, ni aussi représentatifs. Cela rend difficiles des accords du type de celui de Grenelle. Il suffit de constater l’absence de représentation sociale et politique de tous ceux qui sont sur les marges.

Le Banquet : Partagez-vous l’appréciation de ceux qui affirment que ce qui reste de la société salariale, à travers notamment la dissociation entre assurance et solidarité pour l’organisation de la protection sociale, joue contre une solidarité plus vaste et donc contre la création d’une société salariale d’un type nouveau ? Une société salariale ancienne manière se maintiendrait au détriment d’une société moins intégrée, dont les besoins d’égalité sont tout aussi forts, si ce n’est plus ?

R.C. : Il y a un risque de mauvaise foi dans le discours sur les « privilèges » et les « acquis sociaux ». La question est plutôt celle de leur redéploiement, car il s’agit moins de privilèges que de protections qui ont vaincu une vulnérabilité de masse séculaire. D’ailleurs, des socles très forts de protection existent encore. Nous ne sommes pas un pays du tiers-monde, ni en termes de richesse économique ni de structures sociales ; nous avons des ressources et des réserves.

Le Banquet : Vous avez employé plusieurs fois le concept de cohésion sociale. Qu’est-ce que cela signifie dans une société qui n’est pas une communauté ? Est-ce le lien social ? La solidarité ? L’unanimisme ? La réconciliation des Français ?

R.C. : En termes durkheimiens, la cohésion sociale c’est un ensemble d’individus et de groupes reliés par des relations d’interdépendance. On peut appeler cela solidarité, mais son contenu se transforme historiquement. Les « protections rapprochées » d’avant l’industrialisation et l’urbanisation sont en voie d’épuisement. Ce n’est pas un hasard si la conception moderne de la solidarité est née au début de la société industrielle où se révélaient obsolètes d’autres formes d’interdépendance sur des bases locales, de proximité. Pour maintenir la cohésion avec des formes plus sophistiquées de division du travail, le processus est plus complexe et suppose l’engagement de l’État. La solidarité est devenue une manière de nommer la manière dont l’État doit intervenir. Aujourd’hui, retrouver de la solidarité ce n’est pas en revenir à des formes prémodernes, pré-industrielles de prise en charge. Ce modèle-là est quasi épuisé et appelle un nouveau rôle de l’État dans la création du lien de solidarité.

Le Banquet : Que pensez-vous d’un discours fréquemment entendu qui se résout à faire de la politique sociale un ensemble de mesures d’assistance aux plus démunis, en voyant en la pauvreté le résultat du sort, la figure d’une évolution inéluctable des sociétés modernes qui ne ferait pas intervenir la responsabilité politique ?

R.C. : Il s’agit là de formes dégradées de la solidarité. C’est une dérive dans le sens d’une assistance impliquant un renoncement à penser la société comme un tout et développant une série de palliatifs du fait que les gens cessent d’être liés par des relations d’interdépendance. On entérine l’inutilité sociale.

Le Banquet : Certains auteurs évoquent une préférence française pour le chômage, dont la société salariale aurait justement été porteuse. Qu’en pensez-vous ?

R.C. : La spécificité française en matière de chômage n’est pas aussi extraordinaire qu’on veut bien le dire. Les questions se posent d’une manière homologue en Grande-Bretagne ou en Allemagne. Cependant, il faut tenir compte de la brutalité avec laquelle le patronat français a mené sa politique de flexibilité. Les Allemands ont été plus souples et ont développé des formules mieux négociées. Pour autant, je ne suis pas convaincu par la formule d’une « préférence française » pour le chômage. Celui-ci est moins un choix qu’un effet de la précarité et de la diminution des garanties associées au travail.

L’inclusion démocratique en question

Le Banquet : Pour vous, l’avenir est très ouvert. Vous ne glorifiez pas un âge d’or de la société salariale. Vous dites qu’on ne peut pas recréer à l’identique une société salariale telle qu’elle a pu fonctionner jadis ni créer de mythiques sociétés naturelles.

R.C. : Une « bonne société » serait celle qui parviendrait à concilier le développement des processus d’individualisation et le maintien des protections. L’individualisation a triomphé avec la révolution industrielle et politique de la fin du XIXe siècle. Etre un individu est une valeur mais ne peut être assumé à n’importe quel prix. Par rapport à des sociétés holistes, l’individu représente une conquête. Mais on a oublié de prendre en compte la face négative de ces processus d’individualisation qui écrasent les gens dépourvus des supports nécessaires pour exister comme des individus avec un minimum d’indépendance. Au prolétaire des débuts de l’industrialisation on demandait d’être un individu dans un contrat de travail alors qu’il n’avait pas les ressources pour entrer à parité dans un rapport contractuel. Un individu ne tient pas debout tout seul. Certaines catégories d’individualisation sont tellement coûteuses qu’elles détruisent les individus. Il faut tenir compte du coût de ce processus d’individualisation tel qu’il s’impose sous certaines de ses formes actuelles. Ainsi à travers la flexibilité de l’emploi, la personnalisation des tâches peut être positive pour certains mais risque de se payer très cher pour d’autres. On peut, à partir de situations de plus en plus individualisées, concevoir des formes d’intervention de l’État social qui ne se contenteraient pas de reproduire les compromis collectifs des années soixante-dix. Il y a eu des efforts de redéploiement des interventions publiques à des situations concrètes et à des individus dans le cadre de la politique de la ville, même s’ils furent souvent décevants. De même, il y a des éléments intéressants de politiques sociales nouvelles menées au nom de l’insertion. Le problème est qu’il ne faut pas que les efforts d’insertion se dégradent au point d’installer leurs bénéficiaires dans des situations sans consistance, où ils ne participent plus aux échanges productifs.

Le Banquet : Vous dites individualisation. Cela suppose de recréer par l’intervention de l’État des conditions dans lesquelles l’individu pourra vivre comme individu, ce qui est l’aboutissement d’un projet politique porté depuis la Renaissance et les Lumières. Mais, dans une société limitée en termes de richesses, n’y aurait-il pas un certain nombre d’individus condamnés à une sorte de part maudite du petit boulot aliénant, bref à une vie qui est loin de l’idéal politique de la démocratie ?

R.C. : On ne peut exclure cette éventualité. Les ilotes à Sparte étaient dans cette situation. Mais l’interdépendance des conditions constitue le socle d’une nation démocratique. Comment pourrait-on reconnaître comme des citoyens à part entière de tels hommes ? Il y a eu à l’époque de la Révolution, déjà, des discussions passionnées sur les citoyens « actifs » et les citoyens « passifs ». Le fond du débat était que les citoyens « passifs » ne participaient qu’à des formes dégradées de travail. Comment faire des citoyens à part entière sans qu’ils aient d’existence sociale reconnue ? Ils se trouvent de ce fait en dehors de l’existence démocratique.

Propos recueillis par Nicolas Tenzer et Jean-Pierre Viola