La politique virtuelle ou comment gouverner sans peine

La politique virtuelle ou comment gouverner sans peine

Par François Ivernel

Les hommes politiques ne seraient rien sans communication. Ils n’existeraient pas si on ne savait pas qu’ils existent. Ils vivent donc pour se faire connaître. Rien de nouveau jusque-là. Ce qui a changé, en revanche, ce sont les moyens par lesquels les hommes politiques se font connaître. Les grands rassemblements populaires existent toujours, mais principalement « pour faire le vingt-heures », les journaux font faillite et la télévision a gagné ce que la radio a perdu. Ce changement technologique a-t-il changé la politique ?

Remarquons d’abord que l’homme politique a dû s’adapter pour survivre. Il y a déjà un certain temps que la découverte du feu a éliminé ceux qui ne croyaient pas au progrès. Depuis trente ans, le microphone et l’image ont changé nos politiciens. Ils parlaient bien, ils parlaient fort, ils n’hésitaient pas à écrire des articles, ils portaient des chapeaux et se souciaient peu de la couleur de leur cravate (noire). Ils ne géraient pas leur image mais donnaient un spectacle. Aujourd’hui, leur timbre de voix importe moins mais les dentistes rognent leurs incisives. Ils choisissent longuement leurs costumes (deux ou trois boutons ? Bipolarité alternative ou trinité rassurante ? Qualité France ou faux chic anglais ?). Ils regardent la France au fond des caméras. Ils communiquent.

Les techniques ont changé et les analyses sociologiques continuent cependant à parler de politique-spectacle. La politique serait encore, et de plus en plus, un spectacle organisé pour l’abêtissement des foules. Le spectacle politique prendrait, sous les projecteurs, une autonomie accrue pour mieux masquer une vraie politique, mélange de sordide mafieux, de technocratie arrogante et d’arbitraire princier. Les apparences cacheraient la réalité, la vérité serait ailleurs, car il n’y a pas de spectacle sans coulisses. Derrière la scène s’agiteraient les machinistes et se trameraient les manœuvres obscures du vrai pouvoir. L’homme des médias serait le metteur en scène du spectacle, le traducteur en images d’une réalité moins belle ou trop complexe.

Cette grille de lecture, largement répandue, est dépassée. Le couple inséparable de la politique et des médias invente aujourd’hui un nouveau paradigme. La distinction entre acteur et spectateur se brouille. La politique n’est plus un spectacle au cours duquel des tribuns sans scrupules raconteraient des historiettes à l’usage du bon peuple avec la complicité de journalistes à leur dévotion. Aujourd’hui, l’homme politique, le citoyen et le journaliste baignent dans la même illusion.

Ils se racontent des histoires.

Les médias immédiats

Le spectacle suppose une distance entre une représentation et un objet représenté. Or, la télévision, média dominant par toutes les mesures qualitatives et quantitatives, apporte à la politique l’abolition de cette distance. Les moyens d’information audiovisuels rendent immédiate la réalité qui apparaît sur l’écran. Immédiate dans le temps, car tout doit être su sans délai, et également quant au contenu, car le spectacle et la réalité ne font plus qu’un.

A l’époque où le mot n’existait pas, la communication politique était une lente et lourde mise en scène : sacre des rois, défilés militaires, vastes rassemblements de foules ou, plus près de nous, déclarations radiophoniques au style empesé. Aujourd’hui, la Betacam se déplace à moto, se porte à l’épaule, virevolte comme la femme-caméra du film d’Almodovar et saisit instantanément son et image. Muni d’un stylo à images, le journaliste s’évertue précisément à fureter dans les coulisses, à dévoiler le dessous des affaires. Le média étend la scène aux coulisses, pousse l’acteur dans l’individu privé. L’homme politique est saisi dans son intimité, en vacances, à domicile. Symétriquement, le citoyen privé ne se contente pas d’entrer dans les coulisses, il saute lui aussi sur la scène. Il s’exprime en permanence par l’entremise des sondeurs, des questions posées en direct au ministre et par la pratique abusive du micro-trottoir qui ne coûte rien et fait plaisir à tout le monde. Déjà, la télévision, aidée du minitel, est interactive. Elle mesure instantanément le pouls du spectateur et renvoie une sanction immédiate au candidat en campagne. Bientôt, elle aura davantage de légitimité qu’un débat parlementaire pour l’adoption d’une loi.

Les médias sont mal nommés, ils suppriment la distance temporelle et spatiale, les médias sont des im-médias.

Contrairement à une idée reçue, la politique n’est pas médiatique, elle est immédiate et indistanciée. Dire cela n’est pas pour autant croire à une transparence angélique. De larges zones d’ombre continuent de couvrir le fonctionnement de l’État et des liens d’influence ambivalents unissent médias et pouvoir. Ce qui est en cause est la confusion de l’apparence et de la réalité, l’interpénétration du spectacle et des coulisses, de la fiction racontée et de la vérité. L’apparence va-t-elle vers la réalité ou la réalité vers l’apparence, la vérité vers la fiction ou l’inverse ? Les conditions particulières dans lesquelles s’exerce la politique contemporaine en font, à l’instar des techniques virtuelles, une catégorie hybride, entre apparence et réalité, entre fiction et vérité. La fusion de la politique et des médias donne naissance à la politique virtuelle, au sens où le virtuel est une fiction qui se donne pour vraie. La politique virtuelle n’est pas irréelle car elle existe en discours, en symboles et en actes. La politique virtuelle est de l’ordre du vrai-faux. Elle relève du vrai car des décisions sont effectivement prises. Et du faux, car ces décisions sont déconnectées de la réalité et n’ont de valeur que par leur mise en image. A la télévision, la politique virtuelle est dans son élément. Comme la télévision, elle invente un genre hybride entre fiction et réalité et entraîne la même adhésion molle sans emporter la conviction. C’est en cela qu’elle se différencie de la politique-spectacle, représentation organisée par les détenteurs du pouvoir pour tenir le spectateur à distance.

La politique nationale est concurrencée par la technocratie européenne, sappée par les baronnies locales, parfois humiliée par une spéculation sans visage. Que faire quand on ne peut rien faire hormis sauver la face ? L’évolution des médias et l’apprentissage de leur utilisation offrent les moyens de masquer la démission tout en minimisant le mécontentement.

Quand de Gaulle découvre la télévision

Le passage de l’ère de la politique-spectacle à l’ère virtuelle suit la chronologie du progrès des techniques de diffusion. Un rapide survol de la cinquième République retrace l’évolution du tragique au sérieux, puis du médiatique au virtuel. L’histoire des médias audiovisuels en politique ne commence certes pas avec la cinquième République. La radio, notamment, est depuis l’entre-deux guerres d’un usage courant. Cependant, la cinquième République coïncide avec la généralisation de la télévision comme véhicule principal de la communication politique populaire : aujourd’hui, le lectorat des journaux d’opinion est confidentiel au regard de la toute puissance du vingt-heures sur les grandes chaînes.

Chacun des présidents de la cinquième République marque une évolution dans le rapport du politique au média. Le général de Gaulle apparaît dans une lucarne en noir et blanc. Au début de son septennat, il utilise la télévision comme il avait appris à utiliser la radio. Le texte est travaillé, la diction également, mais de Gaulle lit des feuillets posés sur la table et, pour ce faire, porte des lunettes. La composante de l’image dans le vecteur audiovisuel n’est pas prise en compte. Très vite, cependant, l’adaptation se fait. De Gaulle comprend que derrière l’œil obscur de la caméra il y a, non pas une entité abstraite, la France, mais un Français, chez lui. Pour la première fois, un président regarde dans les yeux chaque Français qui mange la soupe.

Autre aspect de la communication audiovisuelle gaullienne : les conférences de presse. En contraste avec l’allocution officielle, les conférences de presse sont un numéro de haute voltige sans filet. Le ton est libre, polémique, plein de causticité et d’humour. La différence avec le parler-dans-les-yeux est une différence de nature. La conférence de presse, au même titre qu’un discours aux Mexicains, est un événement filmé dans lequel le téléspectateur n’est qu’un tiers. Il admire (ou déteste) l’artiste mais n’est pas convié au jeu ; il n’expérimente pas l’intimité du parler-dans-les-yeux.

Le général s’adapte au nouveau média mais n’en tire pas toutes les conséquences. Il est encore un président de la politique-spectacle. Pour lui, la communication consiste en un spectacle pédagogique de la tragédie du monde.

VGE, président de la moyenne

Georges Pompidou innove peu. De ce point de vue, son septennat écourté est une période de transition. Il poursuit, avec son propre style, la tradition de la conférence de presse et de l’allocution aux Français. Valéry Giscard d’Estaing, quant à lui, voudra inventer de nouveaux modes de communication qui coïncident avec l’évolution du média télévisuel. La télévision en couleur s’est répandue ; elle offre sur un écran agrandi une image presque réelle, là où la petite lucarne présentait une reproduction imparfaite et une mise à distance par le noir et blanc. Paré des couleurs de la vie, le président s’invite chez les Français, soit pour de bon, soit par téléviseur interposé. La volonté d’utiliser l’instrument audiovisuel pour nouer une relation intime avec les Français est clairement affichée. Les cadreurs des allocutions présidentielles font un ample usage du zoom-avant en très gros plan qui laisse voir à l’écran un visage à l’échelle de un pour un. La causerie au coin du feu est une invention giscardienne, même si des causeries radiophoniques avaient été tentées par Pierre Mendès-France. Un pas est franchi dans l’intimité avec l’auditeur. La causerie au coin du feu ajoute au parler-dans-les-yeux une forme de proximité entre le pouvoir et les citoyens qui n’a pas de précédent dans l’histoire.

On atteint le paroxysisme lorsque Valéry Giscard d’Estaing présente ses vœux aux Français en compagnie d’Anne-Aymone, son épouse. VGE a été proche de réaliser l’utopie de la réconciliation de l’aspiration monarchique et de la familiarité citoyenne. Seuls les couples souverains présentent leurs vœux à la foule conjointement mais quoi de plus démocratique que de le faire, par la grâce de l’électronique, au domicile de ses sujets ? Si la formule magique n’a pas fonctionné, c’est d’abord parce que le couple n’était ni assez royal ni assez peuple pour incarner les aspirations contradictoires des Français. C’est surtout parce que le média audiovisuel ne pardonne pas. Bénir la foule depuis un carrosse ne demande pas un grand talent d’acteur ; mais la loupe télévisuelle est sans indulgence car le média, en supprimant la distance de la foule au souverain, trahit la mise en scène.

Restait une volonté de communiquer vraiment, c’est-à-dire de persuader. Giscard regardait la France au fond des yeux pour la convaincre du bien-fondé et des vertus de sa politique. Giscard croyait encore à la réalité du pouvoir, à son efficacité. Il croyait à la capacité des décideurs politiques de modifier le cours des événements. Les réformes sociales du début du septennat (I.V.G., vote à 18 ans) n’étaient pas dictées par l’intérêt politique mais par une volonté de transformation de la société. En regardant la France au fond des yeux, VGE s’éloignait de la politique-spectacle mais manquait du cynisme ou de l’habileté nécessaires à l’invention de la politique virtuelle.

Les instruments de l’action de l’État dans une économie encore largement administrée (encadrement du crédit, fixation des prix, des salaires, contrôle des changes) seront vite brisés par la crise ou par une volonté de modernisation. La soudaineté et la brutalité du premier choc pétrolier révèle que les instruments de la politique économique ne fonctionnent plus en économie ouverte. Dans le discours politique, le thème de la contrainte internationale et du relativisme national font ainsi leur apparition. VGE a rompu avec l’idée de grandeur gaullienne. Il admet que la France est devenue une « moyenne puissance ». Le reconnaître était faire preuve de réalisme. Admettre le poids de la contrainte internationale revenait à prendre acte des limites de l’action et, donc, indirectement, à confirmer la légitimité de l’action politique. Pour VGE, l’efficacité de cette action est incertaine et bornée mais la politique a encore une finalité.

Le discours officiel a donc réagi à la découverte de la contrainte internationale par la reconnaissance de cette contrainte et, concomitamment, par le thème du relativisme français. Au thème de la « grandeur » gaullienne a succédé la vision de la France comme nation moyenne. Que peut espérer une nation, moyenne parmi les nations ? Devenir une société de citoyens, moyens parmi les citoyens. La conception giscardienne que détaille Démocratie Française est celle d’une convergence des composantes de la société vers une large classe moyenne. La dialectique des moyens et de la moyenne domine la démarche giscardienne. A l’extérieur, l’ouverture des frontières borne les marges de manœuvre ; à l’intérieur, une classe moyenne qui habite une moyenne nation : le président reprend à son compte la vision de Tocqueville selon laquelle la démocratie conduit inéluctablement à la médiocrité des situations. VGE cherche à intégrer la contradiction entre un phantasme national de grandeur et le « moyennage » inéluctable des situations, pas à la dépasser. Or, qui rêve d’être moyen ? Personne.

Par différence, cette attitude renforcera dans le discours de gauche une composante onirique qui finit par l’emporter sur la veine ouvriériste. Une autre politique devait être possible, qui apporterait le temps libre sans diminution de ressource, le plein-emploi grâce aux nationalisations et la création artistique pour tous par l’intercession de Jack Lang. La moyenne n’est pas un horizon. La gauche a su le comprendre, mettre entre parenthèses un corpus doctrinaire pesant et promettre la fête sous forme de relance pour le consommateur et de nationalisations pour le salarié. Le temps de la campagne électorale est par nature celui des promesses. L’épreuve des faits n’a pas tardé. Elle a, on le sait, imposé la politique dite de la rigueur à partir de juin 1982. C’est alors que la politique basculé complètement dans l’ère de l’image, qui a résolu la contradiction giscardienne entre le « moyennage » de la nation et les aspirations des citoyens. Le processus de virtualisation de la politique, rendu possible par la magie du média audiovisuel, était devenu nécessaire pour pallier l’impuissance de la décision publique dans un univers contraint.

Mitterrand ou l’entrée dans l’ère virtuelle

L’entrée dans la virtualité a été relativement soudaine mais il a fallu une masse critique faite de montée en puissance des médias, de déception politique et de malaise social pour que le basculement se produise. Non que le ralliement du gouvernement de Pierre Mauroy à la politique de la rigueur soit par lui-même d’une importance planétaire, mais il a cristallisé, en France, la fin de l’ère du spectacle et inauguré le début de l’ère virtuelle. C’est un événement emblématique car, avec la politique de la rigueur, la démonstration est faite que la politique ne peut « changer la vie ». La démonstration eut été d’évidence si elle ne s’était imposée au moment où les Français croyaient au miracle sorti des urnes malgré les contraintes de plus en plus étroites dans la sphère de la décision politique. C’est du rêve déçu que naît la virtualité qui, au contraire du rêve, confond fiction et réalité. Il fallait un artisan de cette évolution, un président doué du talent d’incarner la politique virtuelle.

François Mitterrand fut ce président au double visage du vrai-faux. A la fois ancré dans la tradition et chébran, homme du terroir et président hip-hop, il a su rencontrer la génération des rurbains, ces ruraux déracinés qui peuplent les grandes villes. Sa communication est, elle aussi, à double face. Elle emprunte d’abord des accessoires gaulliens. Les allocutions officielles sont solennelles. Elles s’ouvrent par « mes chers compatriotes » et se terminent par un retentissant « Vive la République, vive la France ». De même, la traditionnelle conférence de presse reste le grand oral du premier des Français. Mais François Mitterrand innove lorsqu’il se prête au jeu du commentaire d’image. Yves Mourousi, le premier, fait descendre le président de son piédestal. Au cours de l’émission Cela nous intéresse, monsieur le Président, le 28 avril 1985, le président est invité à réagir à des images d’actualité. L’audiomètre est élogieux, l’expérience sera donc répétée. L’émission d’Anne Sinclair Sept/sept, qui emprunte le même schéma d’invité commentateur, recevra également l’auguste personnage.

L’innovation est de taille. La problématique de la communication présidentielle n’est plus « comment entrer en contact avec les gens, comment entrer chez eux, comment accrocher leur regard », mais « je suis chez vous, je vous tiens par la main et, ensemble, nous regardons la télévision ». La proximité avec le téléspectateur-citoyen n’est même plus une question. Il est acquis pour l’homme politique que le citoyen le regarde dans les yeux et pour le citoyen que l’homme politique fait partie de son univers familier. Tous les hommes politiques de catégorie télévisuelle débordent d’anecdotes de braves gens croisés par hasard qui leur disent sans étonnement : « on vous a vu à la télévision hier soir, monsieur le ministre, vous avez bien parlé ». Avec le duo François Mitterrand/Yves Mourousi, la communication politique franchit une nouvelle étape. François Mitterrand n’est plus face au téléspectateur, il est à côté de lui ; comme lui, il réagit aux images, il « laisse parler son cœur », s’apitoie sur la misère du monde, s’insurge contre la violence et se réjouit des victoires sportives. Tout l’art est que la même personne présidentielle soit à la fois le président des dorures élyséennes et le commentateur-citoyen de l’actualité. Le président est à la fois dans et hors de l’image, derrière l’écran et devant lui. Les émissions d’Yves Mourousi ne sont pas des anomalies dans la communication politique. Elles sont symboliques d’un système de communication qui joue en permanence sur deux registres. L’homme barrèsien des racines, de la roche de Solutré, des Landes et du Vieux Morvan coexiste avec le souverain du sommet de Versailles, des Grands Travaux et du « Grand Amour » élyséen.

Une version laïque de la ainte trinité

La syntaxe traduit également cette ambivalence. On en prendra pour preuve l’emploi du « je » et du « on » au cours de l’Heure de Vérité du 25 octobre 1993. Bien qu’il se justifie par le caractère moins formel de l’intervention en comparaison d’une allocution officielle, l’emploi des deux mots est très fréquent. Le je, dont les analyses lexicographiquesmontrent que François Mitterrand fait un usage trois fois plus fréquent que le général de Gaulle, est alternativement celui de l’homme qui émet une opinion à titre privé (a) et un je de majesté, le « je » qui vaut un « nous » de souverain qui affirme sa majesté (b).

a) « Je trouve que ce n’est pas mal d’arriver à cet âge-là » (le sien)

b) « Il n’y a pas de domaine réservé ; je le répète depuis douze ans… »

Les passages incessants du « je » de l’homme privé qui émet une opinion personnelle au « je » de l’homme d’État qui exprime une position officielle constituent une originalité de la communication mitterrandienne. Le procédé, qui explique la prolifération du « je », transporte alternativement l’auditeur du registre familier de la confidence au domaine solennel de l’État. Le registre familier, avec ses mots de tous les jours (« ce n’est pas mal »… « cet âge-là ») chante, sur l’air d’Hélène et les garçons, « je suis un homme comme les au-au-autres ». Le ton solennel affirme l’autorité du président (« je le répète »). L’auditeur est invité à s’identifier à l’homme dans sa simplicité et, dans le mouvement suivant, à se glisser furtivement dans la statue marmoréenne du chef d’État. Le procédé va plus loin encore par l’usage du « moi-je » qui fusionne l’homme avec ses passions et le président dans sa fonction : « Moi, je pense que c’est (l’Europe) bien pour la France ».

Moins fréquent dans la grammaire mitterrandienne, le « moi-je » traduit un accord profond entre l’homme de conviction et le premier magistrat de la République. Il faut entendre : « moi, François Mitterrand et je, président de la République ». On retrouve dans ce « moi-je » le candidat à la présidence qui allait répétant : « moi, je dis que ce n’est pas juste ». Conduit à ce point, l’auditeur subjugué vit par procuration la fusion voluptueuse de l’homme privé et de la puissance étatique.

L’usage répété du « on » est l’autre innovation du président. Suivant son contexte, le « on » est à sens multiple. C’est un « on-le-gouvernement » (c), un « on-ensemble » (d) ou un « on impersonnel » (e) qui joue sur l’ambiguité du « on-le-gouvernement » et du « on-ensemble » :

c) « On en discute avec le gouvernement algérien » (évoquant la situation actuelle des Français en Algérie).

d) « Donc, on doit souhaiter l’aboutissement du Gatt. »

e) « On veut faire l’Europe parce qu’on en est convaincu, parce qu’on pense que c’est bien. »

L’astuce consiste à passer d’un « on » à l’autre et du « je » au « on ». Les « je » et les « on » tourbillonnent jusqu’à la fusion du moi-François Mitterrand, je-le-Président, on-nous-le-gouvernement, on-nous-tous. Une version laïque du mystère de la sainte trinité se déroule sous nos yeux. La personne privée du président, le pouvoir et le « on-nous » du peuple ne forment plus qu’un grand corps laïque. Avec le jeu des « je », l’auditeur était invité à goûter le frisson du pouvoir (figure du Père) en se glissant dans la peau de l’homme privé (figure du Fils). L’introduction du « on », sous ses formes multiples, introduit la dimension collective du tout du peuple uni (figure du Saint-Esprit). Giscard avait appris à utiliser les médias (« où sont les caméras »), Mitterrand est devenu le média, le mage, l’image de la société telle qu’elle se rêve.

Tous les pouvoirs ont utilisé des instruments de communication plus ou moins manipulateurs, tous ont joué d’une symbolique. Ce qu’autorise la communication paradoxalement immédiate des médias modernes est la fusion du pouvoir et du symbole. Dans l’ère pré-cathodique, le pouvoir était représenté par des symboles. A l’inverse, la communication instantanée des im-médias comprime la distance entre le pouvoir et sa représentation. Le Président n’est pas le représentant de la France, il est le pouvoir, ou mieux, la France. De Gaulle avait une certaine idée de la France, François Mitterrand est la France : nous sommes lui, il est nous.

Le virtualisme virtuose : la cohabitation Balladur/Mitterrand

La cohabitation entre Édouard Balladur et François Mitterrand a porté à sa quasi-perfection l’art de la politique virtuelle par une savante répartition des rôles (consciente où inconsciente, là n’est pas le propos) entre le magicien des faits et le magicien des images. Au contraire de la cohabitation de 1986, toute de piques et de conflits, la cohabitation de 1993 a été plus qu’une coexistence pacifique, elle a été une harmonieuse coopération. Le secret de la réussite est simple : gouverner peu réduit les risques de conflit. Encore faut-il que, virtuellement, le gouvernement « détermine et conduise la politique de la Nation », comme en dispose la Constitution.

La recette de l’état de grâce exceptionnellement long qu’a connu Édouard Balladur tient à la combinaison d’un art du temps et d’un art de l’effet. Gouverner est l’art du temps. A l’époque de Pierre Mendès France, gouverner c’était prévoir. Il était encore possible de prévoir, d’étaler l’action dans le temps car l’opinion avait encore un peu de patience. Dans une époque qui n’a plus le temps car tout se sait tout de suite, gouverner exige une adaptation constante à l’actualité et la production de résultats-symboles immédiatement visibles. Les SDF meurent de froid ? Vite, on ouvre les métros et quelques gymnases de province. Mesure qui, certes, pare au plus pressé mais est surtout le plus sûr moyen de faire oublier l’existence des SDF et les questions embarrassantes sur les causes de leur multiplication. Le politique s’excuse de ne pas être en phase avec le rythme de l’actualité en la collant au plus près.

Ne rien faire en politique exige pour durer que l’on produise des actes suffisamment réels pour faire croire en leur existence mais suffisamment symboliques pour ne pas buter sur les contraintes. Une bonne décision politique est une décision qui minimise le nombre de mécontents, qui maximise la rapidité des résultats apparents et leur visibilité médiatique.

Le Grand Emprunt constitue un exemple-type. Effet d’annonce tonitruant, résultat garanti. En clair, l’opération était assortie de tels cadeaux fiscaux ou pécuniaires que le patriotisme n’avait rien à voir dans l’affaire. Les épargnants éclairés par les réseaux bancaires savaient où était leur intérêt. Mais l’opération se présentait en termes de civisme. Le gouvernement demandait : « les Français souscriront-ils au Grand Emprunt ? » et non « les épargnants mesurent-ils les bénéfices de l’opération ? ». Au lendemain de la souscription, un Premier ministre ému mais heureux comme un jeune père devant son nouveau né remerciait les Français de la confiance qu’ils lui avaient témoignée. Le glissement est habile qui passe de l’intérêt des épargnants à la confiance des Français, puis à la confiance des Français pour le Premier ministre. Ce Grand Emprunt, le plus grand de l’histoire de France (on a les victoires qu’on peut), était-il nécessaire au financement du déficit ? Les procédures habituelles de financement de l’État, qui sont une sorte de grand emprunt permanent sans cadeaux fiscaux, auraient rempli la même fonction mais sans bénéfices politiques.

L’arrestation du terroriste Carlos, qui a opportunément rempli l’actualité creuse du mois d’août 1994, prouve que de petites causes peuvent produire de grands effets. Il est légitime qu’un terroriste affronte la justice d’un pays où il a commis des délits. Mais présenter l’arrestation de Carlos comme une victoire dans la lutte contre le terrorisme était une supercherie. Au moment de son arrestation, Carlos était devenu un terroriste démonétisé, laché par ses anciens commanditaires, une charge pour ses hôtes et un candidat à rien d’autre qu’à la liposuccion de bourrelets disgracieux. Son arrestation a été présentée comme un triomphe et la polémique qui l’a entourée n’a fait qu’en accroître la publicité. Publicité bienvenue alors qu’au même moment les mesures de détention d’agents présumés du FIS en France étaient empêtrées dans un imbroglio judiciaire. Vraie-fausse décision réussie, en effet. Vraie car la livraison de Carlos sur le territoire français était indéniable. Fausse car, pendant ce temps, les terroristes actifs, anonymes et furtifs, les Carlos de demain, prolifèrent.

Des mesures impopulaires — et réelles — n’ont-elles pas été prises ? La cote de popularité exceptionnelle du Premier ministre s’est érodée, en effet, sur les quelques décisions plus rugueuses que le gouvernement a tentées, comme le plan de restructuration d’Air France, l’abrogation de la loi Falloux ou le C.I.P. Remarquons que le plan pour Air France a été retiré de justesse, que l’abrogation de la loi Falloux a été providentiellement vidée de sa substance par le Conseil constitutionnel et le C.I.P. noyé dans une consultation nationale des jeunes, transformation adroite d’un malaise réel en dialogue virtuel.

Le temps des aventuriers ?

Est-il légitime de généraliser une attitude politique qui n’est peut-être que le produit du style de quelques hommes ? Oui, car l’ère virtuelle en politique constitue une dérive, avec ses sinuosités et ses retours en arrière, mais qui ne laisse pas de doute quant à sa direction générale. La tentation de la politique virtuelle est trop grande pour que les hommes au pouvoir, sans doute de bonne foi mais pris dans une impasse de l’action politique, puissent y résister. Encore le font-ils avec une certaine retenue qu’ignorent des aventuriers sans scrupules.

Silvio Berlusconi a été le premier chef de gouvernement d’un grand pays à ne devoir sa légitimité politique qu’à l’écran de télévision. Sans disposer préalablement du moindre mandat électif, il avait, en quelques mois de présence médiatique intense, conquis la première place dans le paysage politique italien. Ce qui passait pour sa force était sa faiblesse originelle. Pur produit de l’audience, il n’avait pas de pouvoir au sens où le pouvoir véritable est la capacité de transformer l’opinion et la réalité. Après que Berlusconi eut fabriqué l’audience, l’audience a fabriqué Berlusconi et Berlusconi s’est trouvé tenu d’être ce que l’audience attendait. La difficulté est que, en passant de l’industrie des médias aux fonctions politiques suprêmes, Berlusconi était passé de l’univers de l’audience à celui de l’opinion. Sua Emittenza continuait d’ausculter l’opinion comme un patron des médias suit son audience. Chaque journée du Premier ministre télévisuel commencait par l’analyse des sondages de la veille sur le modèle du « debriefing » d’une salle de rédaction.

C’est pourquoi Berlusconi était condamné à repliquer l’opinion, à être son image fidèle. Berlusconi n’était que la marionnette de l’opinion, agitée en temps réel par les électrodes que les sondeurs posent sur le cerveau du citoyen moyen. D’ailleurs, Berlusconi n’avait pas de programme, ou si peu, hormis celui d’être au pouvoir. Il était aux antipodes du dictateur qui prend le pouvoir avec un programme et l’applique au mépris de l’opinion : il était à sa traîne.

De même, Bernard Tapie n’a jamais eu de programme. Son discours, c’est lui. Son programme, la mise en scène permanente de ses aventures de Robin des bois prétendu. Il pourrait dire : « quel feuilleton télévisé que ma vie ». Le téléspectateur ne choisit pas la politique de Bernard Tapie, il aime ou n’aime pas l’homme de la même façon qu’il aime ou non Jean-Pierre Foucault. Silvio Berlusconi ou Bernard Tapie n’ont pas convaincu leurs électeurs de leurs idées, ils ont séduit son affect, captivé son ego dans une relation spéculaire. Voter pour l’un de ces cathodiques, c’est voter pour moi-même tel que je voudrais être, c’est échanger de l’être dans la relation fusionnelle rendue possible par la présence intime de l’image télévisée. Les méthodes de messieurs Tapie et Berlusconi relèvent de la politique virtuelle sous sa forme paroxystique. La question est de savoir ce qui, de leur ascension fulgurante ou de leur éclipse, est une anomalie de l’histoire.

Sous sa forme convenable, l’art de la politique virtuelle, de la vraie-fausse décision qui coûte peu et se voit beaucoup, entretient la vacuité du pouvoir. Du pouvoir, il ne reste que la forme, les réseaux d’influence, l’immunité et les signes qu’il procure. Les signes surtout, objets de compétition et d’envie quand le pouvoir vrai échappe. La première décision du gouvernement de cohabitation après les élections législatives de 1993 a été de réduire l’usage des avions du GLAM. Rien, sans doute, n’était plus urgent… Rien ne fut plus fugace. Le plus étonnant est qu’un gouvernement, promis à diriger un pays et qui s’y était préparé, ait proposé cette première mesure à défaut de toute autre comme si, obnubilé par les signes du pouvoir, il en oubliait de l’exercer.

La politique virtuelle, sans conflit car sans enjeux, sans idéologie car sans projet, sans passion car sans conviction, est un compromis tacite entre gouvernants, trop heureux d’être dépositaires des attributs d’un pouvoir dépourvu de responsabilité, et gouvernés, satisfaits d’une autorité de façade, donc indolore. Est-ce grave ? Oui car il s’agit d’une démission collective. Une société où le consensus privilégie le statu quo vit certainement une période ressentie comme heureuse par une majorité. Une société en équilibre stationnaire est-elle capable de répondre à l’imprévisible et de gérer le réel qui, on le sait, revient toujours ? On doit craindre que faute d’y répondre dans le calme, cette question soit résolue dans la crise.