Un regard américain

Un regard américain

Par Stanley Hoffmann

La permanence du clivage gauche-droite

Le clivage gauche-droite n’a pas disparu et ne disparaîtra sans doute pas. Il correspond non seulement à des différences sociales qui persistent, et souvent même s’aggravent, dans les sociétés capitalistes, mais aussi — et surtout — à des représentations, à la fois intellectuelles et émotionnelles et à des valeurs différentes. On le voit dans bien des pays autres que la France. Les priorités, les symboles ne sont pas les mêmes, même lorsque, du fait de contraintes économiques ou de la nécessité de compromis pour la paix sociale, les programmes se rapprochent. Il est certain que l’Europe divise et la gauche et la droite. Mais la politique étrangère a toujours eu cet effet. Les Républicains des années 1880 se querellaient sur le choix entre la revanche et l’expansion coloniale. Les socialistes ont eu leurs internationalistes, leurs nationalistes et même leurs défaitistes. Paul Reynaud n’a pas eu les mêmes opinions que P.E. Flandin, etc. Mais on n’a jamais pu recomposer les forces politiques autour de la politique étrangère ou de l’Europe parce que ce n’est pas au centre des préoccupations quotidiennes des citoyens. Je pense qu’une des raisons du renoncement de Jacques Delors est le fait que même si une dissolution de l’Assemblée Nationale lui aurait permis d’obtenir une majorité faite de socialistes et de centristes, homogène sans doute sur l’Europe, elle aurait eu toutes les chances d’être hétérogène, donc paralysée, sur tout ce qui concerne l’avenir de la société française.

Donc les clivages traditionnels survivent, même si les formes qu’ils prennent, la formation et les hommes qui les expriment, dépendent avant tout de la conjoncture. Il en est de même de clivages au sein de la gauche et de la droite : les traditions et les tempéraments sont multiples. Mais il n’y a rien de particulièrement français dans tout cela. Je ne sais plus très bien ce qu’est « l’exception » française, mais en tout cas ce n’est pas là que nous la trouverons. Beaucoup plus dans le mode de formation des élites. La principale différence politique avec les États-Unis, où j’enseigne, est la force du bipartisme dans ce pays (que le scrutin uninominal à un seul tour favorise) — même si, par temps de grand mécontentement, un Perot hier, demain peut-être un Colin Powell peuvent, pendant un moment, compliquer le jeu. Le parti républicain, aujourd’hui, va de modérés assez semblables à ceux qu’on pourrait trouver à l’U.D.F., à une « droite chrétienne » bien plus radicale que le mouvement de Philippe de Villiers, en passant par une droite dont l’idéologie du laissez-faire et du capitalisme sans entraves n’a guère d’équivalent en France.

Le fait qu’un parti survit dans des circonstances totalement différentes de celles qui ont provoqué sa naissance ne signifie pas qu’il est condamné. Les partis ont la vie dure. Il a fallu les « années noires » et la démission de tant de ses chefs pour que le parti radical, après 1945, devienne l’ombre de ce qu’il avait été. Si le M.R.P. a disparu, le C.D.S. en est l’écho. Malgré le combat fratricide entre Chirac et Balladur la vaste « machine » politique gaulliste survivra, même si le lien entre ce que ses dirigeants proposent et les grandes idées du général de Gaulle est fort peu perceptible et que le parti socialiste subsistera comme la force principale à gauche. Chaque parti devient une organisation dont les membres ont intérêt à la fois à ce qu’il persiste — pour la conquête et la préservation des places — et à ce qu’il ne se dilue pas : les fusions sont rares. Je pense ainsi que la gauche connaîtra encore longtemps un parti communiste, fort diminué mais correspondant à un certain autoritarisme et à une certaine mythologique, un parti socialiste traversé de courants et des radicaux plus ou moins historiques…

La gauche est, en France et ailleurs, atteinte par les difficultés de l’État-providence, par la force des contraintes économiques qui limitent les possibilités de réformes, sans parler de contradictions internes entre un réformisme volontariste dans les programmes et un conservatisme profond de certains des groupes sociaux qui la composent. Mais cela ne signifie pas qu’elle soit condamnée à rester minoritaire : voyez les chances du parti travailliste dans l’Angleterre d’aujourd’hui. En France, l’affaiblissement du P.C. et les tribulations du P.S. font que les chances de la gauche dépendent avant tout de l’élection présidentielle, et non, comme en Allemagne ou en Angleterre, des législatives. Le corps électoral, souvent volage, aime pratiquer l’alternance, sortir les sortants, etc. Rien n’est joué d’avance.

Entre impuissance solitaire et incapacité collective

La France n’est pas le seul pays dont les élites ont proclamé l’ambition universaliste. Le heurt si fréquent entre Français et Américains provient du choc de deux universalismes. Le problème, pour la France, c’est que dans le domaine de la culture, les États-Unis ont l’avantage d’une langue beaucoup plus répandue que le français et d’une culture populaire qui s’est étendue presque au monde entier ; dans le domaine de l’économie, les États-Unis s’identifient au modèle capitaliste, le seul qui reste après l’effondrement du communisme ; en matière politique, la France et les États-Unis se donnent en exemples de démocraties libérales à base révolutionnaire, mais le modèle fédéral, qui n’est pas « multiculturel » comme on le dit un peu vite en France, mais pluraliste (par comparaison avec le modèle jacobin, dérivé de Rousseau) a, dans un monde de plus en plus complexe et entremêlé, davantage de résonances que la version française « républicaine ».

Cette version, loin d’aider la France à façonner l’Union européenne à son image, constitue plutôt un obstacle. Il n’est pas le seul : la puissance d’une Allemagne qui n’est plus divisée ni largement dépendante de grands frères pour sa sécurité — que nul ne menace plus — fait que la France, au lieu de dominer le « couple franco-allemand » comme elle espérait le faire dans les années 1950 et 1960, n’a plus d’autre but que de coller à un partenaire regonflé dans l’espoir d’influencer et de modérer sa conduite. Si bien qu’aujourd’hui la construction européenne est à la fois une nécessité pour la France (ne serait-ce que pour « contenir » l’Allemagne), une possibilité (pour peser, à travers l’Europe, sur les affaires du monde) — et un carcan. L’Europe peut-elle porter les ambitions françaises, ou est-elle en contradiction avec elles ? Pour répondre, il faudrait commencer par savoir quelles sont aujourd’hui les ambitions françaises. Cela exigerait un grand débat, qui n’a pas eu lieu jusqu’à présent. Que veut la France après la fin de la guerre froide ? Le maintien d’une certaine influence et d’une marge d’autonomie, certes. Mais pour quoi faire ? Le risque pour la France c’est que, dans l’Europe qui est en train de se bâtir, et qui ira s’élargissant, l’influence de Paris diminue de plus en plus, et que plus cette Europe deviendra complexe, plus elle sera paralysée en matière de défense et de diplomatie commune. Entre l’impuissance solitaire et l’incapacité collective, ce choix (si choix il y a) n’a rien de réjouissant.

A côté de cela, le problème des rapports de la France et de l’O.T.A.N. n’est pas capital. Le rapprochement qui est intervenu est justifié dans la mesure même où le problème de la domination américaine ne se pose plus guère, ou plus de la même façon qu’au temps du général de Gaulle. Certes, l’O.T.A.N. reste un moyen pour les États-Unis de rester une « puissance européenne » et d’influencer la politique des Européens, mais c’est plus pour les empêcher de « faire des gaffes » ou de sombrer dans le chaos que pour en être le patron. Le vrai problème de l’O.T.A.N., c’est que nul ne sait plus très bien à quoi elle sert sauf à rassurer les Européens sur l’intérêt qu’une Amérique, tentée par un certain repli sur ses propres problèmes, continue de leur porter. Sur le plan institutionnel, il faudra, peu à peu, faire en sorte que les membres européens de l’O.T.A.N. définissent des missions communes, et s’apprêtent de la sorte à devenir le trépied « défense » de l’Union européenne, l’O.T.A.N. évoluant en une alliance entre États-Unis et Canada, d’une part, Union européenne, de l’autre. Mais on n’en est pas là. D’ailleurs, pour le moment, la priorité de la politique américaine n’est pas l’Europe : en matière économique (celle qui compte le plus pour Clinton), c’est la Chine et le Japon (…et le Mexique), en matière stratégique, c’est l’Asie du Nord-Est et l’avenir de la Russie, ainsi que les ambitions nucléaires du couple infernal Iran-Irak.

Le vice élitaire de la démocratie française

Par rapport aux deux Républiques précédentes, la Ve a des institutions qui se sont révélées assez souples pour permettre la « cohabitation », et assez fortes pour assurer l’autorité et la continuité. Le point faible (révélé par mai 1968 et souvent confirmé depuis), c’est le rapport entre la « monarchie républicaine », en gros l’exécutif (surtout quand il n’y a pas de cohabitation) et le corps électoral. Le déséquilibre entre l’exécutif et le Parlement ne constitue pas le fond du problème : il ne faudrait surtout pas revenir aux parlements tout puissants (et souvent impuissants) des deux régimes antérieurs, ni imiter le système présidentiel américain, qui réduit dangereusement la marge de manœuvre de l’exécutif même quand son parti domine le Congrès, et le paralyse quand c’est le parti adverse qui a la majorité au Congrès (voyez le sort de Clinton aujourd’hui). Mais dans un État centralisé et bureaucratique comme la France, la domination institutionnelle de l’exécutif est grave, parce que la seule « méthode » pour la freiner ou la rogner, c’est la manifestation de rue, la protestation des intérêts menacés qui ne laisse à cet exécutif en principe sûr de lui-même et dominateur que le choix entre un affrontement douloureux (voyez l’affaire de la grève des mineurs dans le livre d’Alain Peyrefitte C’était de Gaulle) et le recul, cher à M. Balladur.

Comment faire mieux ? D’abord (ce n’est pas une affaire de réforme constitutionnelle mais de mœurs politiques) en éliminant de l’Elysée tout ce qui en a fait une cour et, souvent, un super-gouvernement. Ensuite, en élargissant le domaine du référendum et en donnant aux citoyens la possibilité de saisir le Conseil constitutionnel. En troisième lieu, en renforçant la position et les pouvoirs de régions, afin de réduire le poids de l’État au profit de celles-ci. Enfin et surtout, en mettant fin à un système apparemment intouchable qui sépare l’élite, formée dans les grandes écoles, de la masse des étudiants parquée dans les universités, et assure à l’élite, et tout particulièrement aux énarques, des monopoles à vie — non seulement dans l’État mais aussi dans les grandes entreprises privées. C’est ce que Michel Crozier explique depuis quarante ans (et moi aussi, en particulier dans un rapport pour l’O.C.D.E. sur la politique des sciences sociales en France, paru il y a déjà vingt ans !).

Certes, le « déficit démocratique » français n’est pas le seul. Il y en a au moins deux autres. Il y a celui de l’économie transnationale : les mouvements financiers déclenchés par un petit nombre d’acteurs (dans les banques ou compagnies d’investissement) peuvent mettre à mal les monnaies, l’économie, l’autonomie politique d’États considérables : on l’a vu dans les tempêtes monétaires qui ont sévi en Europe en 1992 et 1993, et tout récemment au Mexique. Cette économie transnationale est incontrôlée et représente le côté sombre de cette libération des échanges et des marchés que prônent les apôtres du capitalisme pur et de cette révolution informatique que les chantres de la technologie électronique célèbrent avec tant de ferveur. Il faudra bien un jour que les États coopèrent pour se défendre : la peur d’aider les concurrents et rivaux rend toute réglementation partielle, unilatérale, difficile à concevoir.

Il y a aussi le fameux déficit démocratique des institutions européennes. Pour y remédier, il faudrait envisager un Parlement européen à deux assemblées. L’une serait élue au suffrage universel, comme le Parlement actuel, mais avec des circonscriptions plus petites et des listes sur lesquelles se présenteraient non pas, mettons, des socialistes français en France ou des conservateurs allemands en Allemagne, mais des socialistes de tous les pays de l’Union et des conservateurs de tous les pays membres. Sans quoi les élections dites européennes ne resteront qu’une sorte de référendum politique de chaque nation. L’autre chambre serait composée de représentants membres des Parlements nationaux. Si on ne les associe pas au travail législatif commun, ils seront tentés de devenir des freins et de bloquer l’entreprise par des contrôles et des vetos au sein des parlements de chaque pays. Il faudra aussi rationaliser les pouvoirs du Parlement européen : à l’heure actuelle, la complexité des diverses procédures est telle que l’on ne s’y retrouve plus. Vaste programme pour la conférence intergouvernementale de 1996.