Villiers-Le Pen : le vicomte et le vilain ou la politique du pire

Villiers-Le Pen : le vicomte et le vilain ou la politique du pire

Par Franck Lorho

Ce qu’ils disent l’un sur l’autre

Le Pen et Villiers : même combat ? L’analogie est défendable à en croire certains observateurs politiques qui n’ont de cesse de questionner Philippe de Villiers sur sa proximité idéologique avec le Front National, les dirigeants du F.N. eux-mêmes s’évertuant à situer le président du conseil général de Vendée par rapport à leur propre programme politique. Leur sens aigu de la formule politique, leur recours incessant aux « petites phrases » pour dénoncer les complots et les ennemis, paraît les rapprocher, M. Le Pen assimilant le P.S. à « un rassemblement de gangsters, de voleurs, de racketteurs, de concussionnaires », alors que Villiers, qui se fait gloire d’être « la langue de vipère la plus rapide de l’ouest » s’exerce à dénoncer le « jésuite » Mitterrand, couronné « roi des voleurs », M. Delors, encore candidat virtuel, héritant du sobriquet de « Monsieur jachère ». Mais c’est surtout leur mano a mano électoral qui retient l’attention : entre deux candidats qui, en dépit de l’usage immodéré de la méthode Coué, sont deux candidats de premier tour à l’élection présidentielle, la comparaison des scores s’effectuera naturellement : De Villiers maintiendra-t-il son léger avantage des européennes, où il avait réuni 2 389 574 voix, soit 12,4% des suffrages exprimés, contre seulement 2 038 832 et 10,6% pour Jean-Marie Le Pen ? Reste à savoir si ce rapprochement a un sens : Villiers, nouveau visage de la droite traditionaliste, « légitimiste », simple dissidence de la droite de gouvernement U.D.F.-R.P.R., ou facteur comme Le Pen d’une radicalisation de la droite ? Est-il de droite ou d’extrême droite ?

Les deux duettistes se regardent en chiens de faïence, et tentent de s’ignorer mutuellement. Les méthodes qu’ils emploient pour cela diffèrent radicalement. Au discours d’assimilation et de minimisation du phénomène Villiers par Le Pen et sa garde rapprochée, répond le soin tout particulier que met le premier à éviter l’amalgame : Le Pen et Villiers, ce n’est pas la même chose. Le F.N. tout particulièrement par la voix de Bruno Mégret, n’a de cesse d’affirmer que Villiers s’inspire des idées défendues depuis vingt ans par le Front National : c’est un ersatz politique, un sous-Le Pen, peu dangereux au demeurant, car il est certain que « Les Français préféreront à terme, l’original à la copie » : Villiers est « le poisson pilote du F.N. dans les milieux bourgeois. Une sorte de sas. Et cela objectivement nous sert ». Villiers tout au contraire, affirme que « Le Pen est un homme du passé, qui se situe en alternative de la majorité ». Il renvoie ainsi le F.N. à l’extrême droite et à la marginalisation politique, manifeste qu’il ne se positionne pas par rapport à ce parti, « point de détail de la droite française », et insiste sur son appartenance personnelle à la majorité de 1993.

A cet égard, le fait que pendant la campagne des Européennes, Villiers ait évité d’attaquer directement le gouvernement pour débaptiser sa liste « Pour une autre Europe », au profit de l’appellation : « la Majorité pour une autre Europe » est révélateur. Le lien avec la chronologie politique éclaire ces appréciations : le F.N. défend le droit d’aînesse d’un parti né le 5 octobre 1972, soucieux d’éviter une fuite de ses électeurs vers Villiers, tandis que celui-ci cherche à tirer bénéfice du caractère récent de son apparition dans le jeu politique (son premier meeting électoral, à Blotzheim, était placé sous la bannière « Villiers, c’est neuf »). Le Pen est condamné parce qu’il exhale des relents racistes et antisémites, alors que Villiers évite les provocations liées au génocide, ou au complot judéo-maçonnique, et n’entretient pas le même rapport à la violence politique. M. Le Pen serait nostalgique de la France d’hier, celle d’avant la décadence cosmopolite, tandis que M. de Villiers se tournerait vers la France de l’avenir, qui doit surgir de la France éternelle, la France « profonde, intuitive, active ».

Laissons la parole aux délégués de Combat pour les Valeurs : « Je ne supporte pas M. Le Pen, ses raisonnements simplistes, d’une démagogie dangereuse. Il est hors de question de prendre dans notre mouvement des gens qui ont exercé des responsabilités au Front National ». « Plus les dirigeants lepénistes nous critiquent, plus ils nous font plaisir ». « Je dis à leurs électeurs : vous pouvez venir chez nous à condition d’être constructifs, pas réactifs ». De fait, le Mouvement Pour la France, dernière en date (20 Novembre 1994) des trois structures créées par de Villiers en quatre ans — qui dit mieux dans la classe politique ? — après Combat pour les valeurs en avril 1991 et Combat pour la France lancé le 8 janvier 1993, s’il autorise les doubles appartenances (U.D.F.-M.P.F. ou R.P.R.-M.P.F.), manifestant son ancrage majoritaire, empêche l’adhésion de membres du F.N.

Alors, blanc bonnet et bonnet blanc ? Lequel des deux discours faut-il croire, celui de la ressemblance, ou celui de la différence ?

Une sociologie électorale fondamentalement différente

Lors de sa déclaration de candidature, le dimanche 8 janvier 1995 à l’émission 7 sur 7 de TF1, Philippe de Villiers s’est explicitement référé à une étude de Pascal Perrineau, directeur du Centre d’Étude de la vie politique française (CEVIPOF), pour convaincre de sa différence d’avec Jean Marie Le Pen. Partant d’une analyse des dernières élections européennes, ce travail publié par Le Monde le 19 novembre 1994 repose sur la thèse d’un clivage sociologique, géographique et idéologique majeur entre l’électorat Baudis et de Villiers d’une part, et l’électorat Le Pen d’autre part. La ligne de démarcation ne passe donc pas entre la liste d’Union de la majorité U.D.F. R.P.R. de Baudis, et un pôle extrémiste homogène Le Pen-Villiers, qui n’existe pas. Entre la majorité et Villiers, « ce qui nous rassemble est plus important que ce qui nous sépare », suivant l’expression consacrée. Le F.N. fait ses meilleurs scores dans les régions les plus touchées par les problèmes de l’immigration et de l’insécurité, quelque soient leurs traditions politiques : de gauche (nord-est parisien, Nord ou bordure méditerranéenne), comme de droite (Alsace, Lorraine, sillon rhodanien). Jérôme Jaffrédémontre que le vote Le Pen varie du simple au double suivant le taux d’étrangers, « passant de 7 % à plus de 13% des voix dans les trois derniers déciles ».

A l’inverse, le vicomte Philippe Le Jolis de Villiers de Saintignon ne chasse que sur les terres traditionnellement conservatrices de la France de l’Ouest (Orne, Deux-Sèvres, Loir-et-Cher, Vendée bien sûr), arrimées depuis toujours à la droite, liées à la réaction cléricale, nationaliste, longtemps antirépublicaine. La sociologie du vote de Villiers est plus conservatrice : les retraités, les agriculteurs, les commerçants, les personnes âgées et les catholiques pratiquants sont séduits, tandis que le vote Le Pen est plus populaire (ouvriers, employés), plus jeune (meilleurs scores chez les moins de 35 ans), et détaché de la pratique religieuse. La mesure des proximités idéologiques permettent à P. Perrineau de montrer que les électeurs de Villiers partagent plus de valeurs avec les électeurs Baudis (honnêteté, respect des lois, égalité, solidarité, religion, tiers monde, compétence, famille) qu’avec les électeurs Le Pen (la nation et la sécurité). Le vote Villiers a profité du déclin U.D.F.-R.P.R. : il est d’autant plus fort dans les zones où ce déclin est le plus net entre les européennes de 1989 et celles de 1994. Mais Villiers a aussi vampirisé Le Pen : plus le vote en faveur de Villiers est fort, plus le recul lepéniste est accentué. Selon J. Jaffré, la moitié des pertes électorales du F.N. entre les deux derniers scrutins européens sont imputables au vote Villiers. De sorte que Villiers couperait le F.N. de la frange conservatrice qui s’était ralliée au noyau dur des électeurs lepénistes.

La condamnation de Villiers pour clonage politique paraît difficile, et le discours de minimisation tenu par le F.N. sur l’épiphénomène vendéen ressemble à un savant mélange entre méthode Coué et stratégie de l’autruche : sera-t-il crédible devant les électeurs ?

Pour autant, les enseignements de la sociologie électorale ne doivent pas être regardés comme définitifs. Le phénomène Villiers est, en effet, trop récent pour amener à des conclusions définitives, son rapport électoral au F.N. n’ayant pu être mesuré que sur une élection, dont la nature, en outre, est foncièrement différente de l’élection présidentielle. Messieurs Le Pen et Villiers ne représentent certes pas les mêmes traditions politiques, leurs soutiens électoraux sont différents, mais les connivences thématiques sont réelles et l’hypothèse d’un commun isolement sur l’échiquier politique n’est pas à écarter.

Connivences idéologiques ou technique de persuasion politique ?

Préservation de la souveraineté nationale et refus du fédéralisme, rétablissement des frontières nationales de l’Union européenne, recours au référendum d’initiative populaire, suppression de l’impôt sur le revenu, diminution du nombre de fonctionnaires… S’agit-il du programme Le Pen ou du programme Villiers ? Si vous pariez sur la première hypothèse, vous avez gagné, si vous pariez sur la seconde, vous emportez la mise également. Le bénéfice de l’antériorité échoit au F.N., et ce d’autant plus que l’évolution du parti d’extrême droite va dans le sens d’un rapprochement : ainsi celui-ci est-il revenu du soutien inconditionnel du libéralisme économique qui était le sien à partir surtout de juin 1993, avec une croisade contre le libre échangisme, le G.A.T.T. détruisant l’emploi des Français.

Parallèlement, Villiers n’hésite plus à embrasser le thème de l’immigration, thème de prédilection du Front National. Les contradictions idéologiques valent alors aussi bien pour l’un que pour l’autre : libéralisme intérieur avec l’allégement de la fiscalité et la suppression de l’impôt progressif, l’impôt sur le revenu, mais protectionnisme à l’extérieur. Une France qui ne transfère aucun élément de souveraineté (monnaie, sécurité notamment), dans une Europe forte susceptible de peser comme acteur mondial économiquement et politiquement.

Malgré les efforts du Mouvement pour la France (M.P.F.) pour lever cette dernière contradiction, la démonstration n’est pas convaincante : que signifierait le gain représenté par une adhésion plus rapide de nombreux pays à ce qui deviendrait la « grande Europe » géographique, si celle-ci était réduite à une union douanière, une citadelle Europe nouvelle version, incapable de peser sur les crises diplomatiques et les équilibres économiques ? L’argument d’un bénéfice commun à travers une protection accrue de l’Europe contre les distorsions de concurrence (protéger l’emploi et les économies d’ Europe contre le Philippin qui accepte de travailler à si vil prix) grâce notamment au rétablissement du tarif extérieur commun aboli par l’article 100 du traité de Maastricht, ne tient pas face à l’importance du différentiel de coûts sociaux ou des manipulations des taux de change, qui rendent toute volonté de compensation vaine.

Pour autant, l’amalgame entre les thématiques des deux candidats ne doit pas être poussé à son terme. Certains messages sont discordants : de Villiers oppose à la « préférence nationale » du F.N. sa « préférence communautaire », comme il l’a rappelé lors de son passage à l’émission La marche du siècle le mercredi 25 janvier 1995 sur France 3. La différence de formule et de contenu ne doit pas être trop valorisée cependant : un protectionnisme, qu’il soit national ou régional, conserve les limites inhérentes à ce type de développement économique : déphasage avec les cycles mondiaux, construction de situations économiques factices. Mais c’est surtout le fond idéologique qui diffère sensiblement entre Le Pen et Villiers, au delà des slogans. Ainsi sur l’Europe et le libre échangisme mondial, Villiers déclare que « la France a une dimension universelle qu’elle ne peut abandonner pour un projet de fusion avec l’Allemagne », alors que Le Pen se prononce « pour l’emploi des Français et contre le G.A.T.T. dont l’idéologie sous-jacente est, par essence, cosmopolite, apatride et mondialiste ». Gardons-nous toutefois d’oublier que le candidat de l’« Europe des nations » (Villiers), par opposition à l’« Europe des patries » (Le Pen) est lui aussi un homme de l’enracinement, du terroir… c’est-à-dire de la patrie.

En fait, ce qui rapproche Villiers et Le Pen tient davantage à l’exploitation d’une même technique politique : l’utilisation d’un ou de deux thèmes centraux, à partir desquels vont venir se greffer l’ensemble des autres questions économiques, sociales, internationales qui font l’objet d’une réponse politique. C’est sur ce point que les deux candidats diffèrent, conjointement, des candidats « de gouvernement », plus modérés. Ainsi Le Pen est entré dans la vie politique sur les thèmes de l’immigration et de l’identité française, alors que Villiers a fait irruption grâce aux thèmes de la corruption et de la souveraineté nationale. Le F.N. ressent-il le besoin de prendre position sur le thème de l’écologie ? Il le rattache immédiatement à la question identitaire, par la voix de son délégué général Bruno Mégret : « L’écologie véritable pose comme essentielle la préservation du milieu ethnique, culturel et naturel de notre peuple » ; « pourquoi se battre pour la préservation des espèces animales et accepter, dans le même temps, le principe de disparition des races humaines par métissage généralisé ? » Villiers doit-il utiliser le thème de l’immigration ? Il commence à le placer sur le thème de l’Europe : c’est le refus de Schengen et de Maastricht, qui vont « provoquer une vague d’immigration », et permettre le vote des étrangers. Contrairement à l’analyse conduite par Jean-Louis Schlegel, selon lequel Villiers est peu en pointe sur le thème sécuritaire, il est clair qu’aujourd’hui le leader du M.P.F. cherche à s’engager lui aussi sur ce terrain. Et de pratiquer l’amalgame entre les menaces du terrorisme, des narco-traficants, et le problème de la corruption en France, regroupés pêle-mêle autour de l’appel à un « pacte d’honnêteté et de sécurité publiques » lors de son discours du 29 janvier 1995 devant ses comités de soutien.

C’est cette technique commune dans l’argumentation politique qui font de Villiers et de Le Pen des extrémistes, en dehors de toute considération de sociologie électorale. Elle est à l’origine de leur statut de candidats non présidentiables, plus soucieux de faire entendre leur différence que de rassembler. Mais elle fait aussi leur force, tant la systématisation des analyses auxquelles elle conduit, est de nature à séduire et à rassurer l’électorat déçu des partis de gouvernement conservateurs U.D.F. et R.P.R.

Amalgamez, amalgamez, il en restera toujours quelque chose

Le style, c’est l’homme : si ces deux personnalités sont fort différentes, du moins se rapprochent elles par leur rhétorique politique : emporter la conviction par la répétition des messages, et l’amalgame des contenus. Le nœud de l’argumentation lepéniste est bien connu : le problème de l’emploi, celui des déficits des comptes sociaux, c’est le problème de l’immigration. Les étrangers qui travaillent prennent l’emploi des Français, les étrangers qui sont au chômage creusent le déficit de la sécurité sociale. Démonstration chiffrée : 3 millions de chômeurs, 3 millions d’étrangers. Pour exister en politique, il faut savoir se désigner un ennemi, ou le fabriquer de toutes pièces. Une construction qui prend parfois l’allure d’une véritable mythologie du complot ou de la conspiration chez les deux hérauts de la France éternelle, et qui peut rassurer, séduire et mobiliser des catégories sociales, sinon déclassées, du moins déstabilisées par les évolutions actuelles. Nous avons déjà signalé dans la mouvance lepéniste la dénonciation du complot judéo-maçonnique. Celle-ci a été réactualisée à l’occasion de la manifestation pour la laïcité contre la révision de la loi Falloux, du 16 janvier 1994, par les numéros du 25 décembre 1993 et du 14 janvier 1994 de Présent sous la plume de Jean Madiran qui veut démontrer que MM. Mitterrand et Balladur sont manipulés par le magistère civique du Grand Orient de France… En général, c’est l’hydre tentaculaire du cosmopolitisme négateur des différences et des hiérarchies, qui est la cause de nos maux.

Au Gault et Millau de la cuisine politicienne, Villiers mérite à présent d’être aussi bien noté que Le Pen. Spécialité du chef : le technocrate bruxellois, à la sauce social-démocrate ; un mélange détonnant pour des palais raffinés comme les nôtres, mais qui nous est servi avec tant d’insistance que l’on aurait mauvaise grâce à faire la fine bouche. Ainsi, comme il est écrit au menu (La société de connivence ou comment faire avaler des serpents à sonnette, dernier livre de recettes du cuisinier) : « Bruxelles est le dernier endroit où l’on cause du socialisme. Normal. C’est le seul lieu en Europe où il y ait, dans un quadrilatère aussi étroit, tant d’intelligences bureaucratiques et de cœurs sociaux-démocrates, de cœur qui battent au rythme de la bureaucratie, de bureaucrates qui pensent avec des raisonnements socialistes. Il n’y a que dans les rainures des parquets que le socialisme n’ait pas trouvé à se loger ». Et de comparer Bruxelles à l’univers du Gosplan… Parce qu’ils ne sont pas élus, fonctionnaires et commissaires européens (« bureaucrates ») seraient forcément socialistes…Une assimilation qui en étonnera plus d’un lorsque l’on connaît la réglementation très libérale adoptée par l’Union européenne en matière de droit de la concurrence, et la difficulté à définir une charte sociale européenne.

L’assimilation communisme-social-démocratie est une des plus vieilles recettes du chef, le plat de résistance d’un ancien ouvrage La chienne qui miaule dont le titre montre bien que décidément, plus rien ne sera comme avant. Plus généralement, le complot central est celui des élites irresponsables, de la « classe politico-médiatique » — la dénonciation lepéniste du complot des médias qui censurent le F.N. n’est pas loin — contre une opinion mimétique, ballottée, anomique. Nous sommes trop petits face à des engrenages planétaires et inhumains qui nous dépassent. Le radeau France va à la dérive. Le tout dans un climat lourd, délétère. Villiers est l’archange de l’Apocalypse : « les années qui viennent seront les années du mensonge », « La France ressemblera à l’Amérique » (titre du chapitre 4 de la Société de connivence) et plus explicitement : « vous les jeunes, qui connaissez l’Amérique, regardez-la bien. La France pourrait suivre, dans les vingt ans qui viennent : immigration explosive, assimilation impossible, famille en lambeaux, naufrage de l’école, oblitération des valeurs fondatrices… ». Quoi de mieux que de susciter la peur (à l’instar de Le Pen), pour raviver la foi et ramener les brebis égarées derrière le bon berger ? M. de Villiers est un prédicateur.

La société de connivence est un concentré de dérapages verbaux contrôlés, une recherche de la formule choc qui vise à impressionner pour susciter l’adhésion, plutôt qu’à démontrer et argumenter pour convaincre. Le hasard des formules propres à la forme orale du discours, domine toute velléité de mise en ordre de l’argumentaire. C’est la même bouillie d’images et d’idées concassées, malaxées, pressurées, qui domine de la première à la dernière page. Alors que Villiers se plaît à présenter aujourd’hui sa candidature comme une candidature d’idées, ce qui importe en définitive, c’est davantage la forme, la posture. La force de Villiers, à l’instar de Le Pen, est essentiellement rhétorique. La société de connivence ressemble à un petit gradus illustré, un exercice pratique, une vulgarisation de l’éventail des figures de style. Elles y ont toutes leur place. Ainsi pour apprendre aux petits enfants ce qu’est un syllogisme, laissons tomber Socrate, et suivons Villiers : « L’eugénisme conduit à la sélection de ceux qui survivent » (majeure) « le libre-échangisme mondial conduit à la sélection de ceux qui travaillent » (mineure) « et si le libre-échangisme mondial était tout simplement une variété sémantique cachée de l’eugénisme ? Une sorte d’eugénisme économique à l’échelle planétaire ? » (conclusion).

Le syllogisme au service de l’amalgame chez Villiers remplit une des deux fonctions principales de la rhétorique villiériste : disqualifier l’ennemi, et les thèses qu’il défend. Il en va de même de l’exagération, camouflée par une modélisation : « nous serions alors plus près de 4 millions d’entrées annuelles » (sur le chiffrage de l’immigration), et de la comparaison disqualifiante : entre les envahisseurs germaniques anciens barbares du début de l’ère chrétienne, et les immigrés actuels nouveaux barbares infiniment plus nombreux et plus difficiles à assimiler. Villiers enseigne en fait a contrario que comparaison n’est pas raison, tant le rapprochement opéré est dénué de toute signification historique, politique, ou simplement humaine. Les thèses de l’ennemi sont ridiculisées au moyen de néologismes savants en « isme » que n’aurait pas désavoués Le Pen : « l’immigrationnisme », et son complice inconscient, désigné par jeu de mot, le « gattisme ». L’« immigrationnisme » permet de faire passer en douceur un glissement lexical lourd de sens : foin de l’intégration, c’est l’assimilation qu’il nous faut. A l’amalgame implicite du discours villiériste, répond la reprise des idées adverses sous la forme d’un amalgame explicite, tant il est vrai que gauchir les idées d’un ennemi réel ou supposé est le meilleur moyen de le combattre : « Il faut que la France meure pour que les Français vivent » ; ou encore l’alternative impossible qu’offre l’ennemi : si vous refusez l’immigration massive, vous aurez les délocalisations ; si vous refusez les délocalisations vous aurez l’immigration. L’amalgame sert à construire l’épouvantail d’une dictature de la pensée bête, de la doxa, sur l’intelligence, l’intuition, les valeurs vraies. Et Villiers de citer en série, comme autant de propos rapportés : « L’Europe, c’est chouette, parce qu’on peut y voyager… » « Les droits de l’homme et l’humanitaire, c’est plus juste… » « les frontières, c’est dépassé… » « La France c’est ringard… ». Peut-on vraiment réduire la construction européenne à un rêve pour agence de tourisme ? La seconde fonction assumée par la rhétorique villiériste, c’est la remobilisation des victimes de la doxa, contre vents et marées. Au service de ce grand dessein, le dialogisme, la question rhétorique : « C’est une tournure d’esprit qui prospère sur la phobie de l’isolement : il ne faut pas être isolé. Mais un père de famille qui défend sa famille n’est-il pas isolé ? ». Voir aussi l’hypotypose (notamment p.92) : un tableau vivant qui nous ramène à l’âge d’or de la France, où son convoqués Azincourt, Chambord, les chevaliers de la Table ronde, saint Louis et le sourire de l’Ange de Reims…

L’agité du bocage

Le Pen et Villiers sont deux virtuoses de l’expérience des limites. Lorsque l’implicite, les connotations, la charge émotive véhiculés par le discours du premier, lui permet de flirter en permanence avec la xénophobie, le racisme, l’antisémitisme, tout en s’en défendant publiquement avec la plus grande énergie, le second réalise le même exercice d’équilibriste autour des valeurs républicaines. Européen paradoxal de l’Autre Europe, jusqu’à châtrer le projet européen de tout ce qui fait la valeur d’une construction historique inédite, l’auteur de la Lettre ouverte aux coupeurs de têtes et aux menteurs du bicentenaire se verrait bien en chantre d’une autre République (l’Autre République ?), celle de la réhabilitation des victimes de la Terreur, de la réconciliation des « bleus » et des Chouans, de la tradition et de la révolution. Un subtil paradoxe qui là encore, ne sert qu’à camoufler sous une forme recevable la contestation des valeurs républicaines : d’une autre République, à l’anti-républicanisme, le glissement s’opère facilement, lorsque la critique domine l’hommage dans le discours villiériste. Indice hautement symbolique de l’exercice de jonglerie du cracheur de feu du Puy-du-Fou, le travestissement de la devise républicaine, par une trilogie très « occident chrétien » : « Liberté, Egalité, Fraternité. C’est-à-dire : la Liberté d’aller à la Vérité, car c’est la Vérité qui nous rendra libres ; l’Égalité, qui nous conduira à l’Humilité, parce que c’est l’Humilité qui nous rendra égaux ; la Fraternité, qui nous invite à regarder le Père, parce que c’est par la Paternité que nous sommes tous frères ». C’est le retour de la Charité, qui déborde la sphère privée pour être érigée en vertu publique. Est-ce vraiment digne d’une République « laïque, démocratique et sociale » selon les termes de notre Constitution ?

Interrogé à l’émission Carnet de campagne le 23 février dernier, Villiers cultive la même ambiguïté au sujet de la peine de mort. Veut-il la rétablir ? Il préfère s’en tirer par une double pirouette : il faut interroger les Français… « aujourd’hui la peine de mort est dans la rue » ; une phrase que ne démentirait sans doute pas Le Pen et ses militants marseillais… De la part de Villiers, il s’agit peut-être d’ambiguïtés qui dissimulent de vraies convictions.

La trajectoire du personnage Villiers paraît aussi alambiquée que ses paradoxes d’équilibriste du discours. Tour à tour impliqué dans la « bande à Léo », et secrétaire d’État de celui-ci à la Culture dans le gouvernement de cohabitation de J. Chirac en 1986, puis opportunément — croit-il — barriste dans la perspective des présidentielles de 1988, il fut même rénovateur à l’occasion avec en ligne de mire les Européennes de 1989. Une trajectoire sinueuse au point qu’elle lui vaut de solides inimitiés politiques, mais qu’il tente de justifier à coup de réécriture de son histoire personnelle, et en arguant de sa fidélité à des idées plus qu’à un parti. Attelés à cette noble tâche, Villiers dispose déjà de ses biographes officiels, MM. Buisson et Branca, auteurs du très servile Philippe de Villiers ou la politique autrement. Biographie officielle, ouvrage de commande, apologie voire même hagiographie ? Les auteurs s’essaient à justifier chaque nouveau virage de la trajectoire politique villiériste, en élaborant une véritable mythologie du héros. La cohérence mythologique pare à l’incohérence politique.

A l’origine, c’est le mythe de l’insoumis, celui qui peut dire non : l’homme libre refuse de répondre favorablement au début de 1979 à J. Chirac qui l’aurait pressenti pour devenir son chef de cabinet à l’Hôtel de Ville. Tout petit déjà… L’irréductible : dès 1981, il aurait démissionné de la préfectorale, se refusant à servir le nouveau pouvoir socialiste ; le visionnaire, le prophète avec cette phrase pour justifier sa démission, qui fleure bon la réécriture : « mû par la haine, ce régime s’écroulera tôt ou tard dans la haine. […] Je ne peux rester une minute de plus, solidaire d’un pouvoir d’État qui finira dans la faillite, les scandales, et, qui sait ? Dans le sang… ». La réalité est un peu moins romantique puisque de Villiers restera « solidaire » un peu plus longtemps : sa prétendue démission de 1981 n’est qu’une mise en disponibilité à l’instar de certains de ses collègues ; il attendra 1984, soit seulement deux ans avant son entrée au gouvernement Chirac, pour démissionner. Insoumis, irréductible, visionnaire, voire prophète…un petit De Gaulle ? Villiers qui lance sur les ondes de radio-alouette, le message de la résistance de la France profonde, contre l’occupation mitterrandiste du pouvoir d’État, c’est le de Gaulle de radio Londres du 18 juin 1940 ? A moins qu’une autre référence ne soit préférée à coup de petits détails érigés en mythologie : « En septembre 1981 — grâce à la libéralisation des ondes voulues par F. Mitterrand ! —, il a lancé Alouette FM, la première radio libre régionale, dont les émetteurs — hyperpuissants — sont juchés sur le mont des Alouettes. Symbole ou impératif technique (sic) : l’antenne se dresse à côté des moulins qui, pendant la “guerre des géants” servaient à prévenir les Blancs de l’arrivée des Bleus ». A côté des grands symboles, il y a les petits mythes : celui de l’homme d’action qui se bat contre les moulins à vent de la bureaucratie et de la technocratie et la figure classique à droite du contestataire du terrorisme intellectuel de la classe politico-médiatique de gauche. secrétaire d’État à la culture, il lui aurait fallu rétablir les vérités d’une histoire occultée par le mensonge idéologique. C’est parce qu’il voulait briser le consensus culturalo-gauchiste à la sauce Lang, auquel M. Léotard se serait si docilement soumis, que ses relations avec son ministre de tutelle se seraient détériorées. Ne peut-on pas plutôt l’expliquer, beaucoup plus banalement, par l’ambition personnelle d’un Villiers piaffant d’impatience, désireux de gagner en autonomie ?

L’ouvrage de Buisson et Broca, vaut autant par ses justifications mythologiques, qui relèvent de la fabula ou de la chanson de geste, que par ses silences. En moins de dix ans de carrière politique, les revirements de Villiers sont parfois difficilement justifiables. Farouche anti-cohabitationniste au lendemain de mars 1993, et jusqu’à aujourd’hui, il doit son unique expérience ministérielle à la cohabitation de 1986. Son ralliement de « cohabitant » à Barre, le grand anti-cohabitationniste de la première heure, à l’instar de Léotard, n’est justifié par les deux auteurs par aucune connivence d’idéologie, d’idées, de valeurs, qui pourraient faire l’objet d’un combat commun. Alors, opportunisme tactique ? Soutien d’un partisan, au candidat labellisé U.D.F.? Il n’y a que peu ou pas de trace des « valeurs » dans les interventions du secrétaire d’État de 1986. Ce n’est qu’ensuite que Villiers, en se plaçant sur l’axe du discours de l’ordre moral et de la probité publique, se donne les moyens d’intervenir en permanence dans la vie publique, au fur et à mesure de la chronique des « affaires », et touche les dividendes d’un véritable « jackpot » politique. Sa séparation d’avec le P.R. se fait malgré lui : il est chassé plus qu’il ne s’exclut, malgré sa volonté de travestir cette exclusion en décision personnelle et cohérente, pour en tirer un bénéfice politique : « je quitte le parti de Maurice Arreckx, de Michel Mouillot, et de Gérard Longuet ». Buisson et Broca ont réécrit la trajectoire de Villiers, à la lumière des enjeux et des positionnements d’aujourd’hui. A leur décharge, n’avaient-ils pas été poussés à ce jeu d’écriture à contre-courant, par Villiers lui-même, qui écrivait en épitaphe de La chienne qui miaule : « Il faut gagner la rive, comme les rameurs, en lui tournant le dos » ? Un principe de navigation qui expliquerait bien des dérives…

Du potage dans le bocage

Peu d’hommes politiques de premier plan tirent aussi bien que Villiers la quintessence, en termes de ressources politiques et symboliques, de leur implantation locale. La Vendée chouanne, c’est la France profonde, qui regarde Paris la révolutionnaire au fond des yeux. C’est aussi le mythe du « laboratoire vendéen » : Villiers expérimente en modèle réduit les purges qu’il se propose d’administrer à la Maison France. La Vendée serait l’athanor de notre apprenti alchimiste.

Un bénéfice politique construit sur une double ambiguïté. La politique familiale, cheval de bataille du croisé, n’a pas trouvé un terrain d’application idéal dans le département. Le taux de natalité de la Vendée est inférieur à la moyenne nationale. Le salaire parental n’a pas été versé, pour des raisons de réalisme financier, de l’aveu même de Philippe de Villiers : « Nous avons fait une projection qui nous entraînait à des dépenses que notre budget ne pouvait absorber ». Au delà des discours, Villiers fait en Vendée l’expérience des limites imposées par la réalité.

La seconde déformation consiste à assimiler, pour les besoins de la cause, la Vendée conservatrice à une Vendée intégriste et réactionnaire, à grand renforts de médias puisque le budget communication du conseil général a été multiplié par dix en six ans (de 400 000 francs en 1986 à 4 millions en 1992). Cette distorsion suscite des prises de distance parmi certains notables des milieux économiques ou politiques qui avaient soutenu Villiers au début de son implantation politique. Elles trouvent leur justification dans une réalité politique locale plus contrastée que celle dont se réclame le président du conseil général : seuls 50,3% des Vendéens ont suivi Villiers dans le « non » à Maastricht, contrairement aux anticipations locales, nettement plus larges, le oui se taillant un succès surprenant dans le propre canton du vicomte, à Montaigu. Au « oui » « penaud, étriqué, essoufflé et équivoque » qu’il dénonçait sur le plan national, correspondait donc un « non » local tout aussi emprunté. Le grand organe de la presse régionale Ouest-France avait lancé une campagne sur le thème de l’ambition européenne. Deux figures marquantes de la région, le P.D.G. de Schneider, M. Didier Pineau-Valencienne, et celui des A.G.F., M. Michel Albert, ont marqué leur distance avec le discours villiériste, en parrainant l’Association des Vendéens pour Maastricht. Le patronat est gêné par l’image trop passéiste et autocentrée que Villiers donnerait du département. Les élus de la tradition démocrate-chrétienne veulent défendre des valeurs d’ouverture et d’humanisme, plutôt que de ranimer la guerre scolaire et l’opposition entre catholiques et athées. Ce n’est pas la Vendée tout entière qui s’est ralliée au panache blanc du vicomte.

De Villiers l’Américain ?

Lorsqu’il sort du bocage, de Villiers n’hésite pas à regarder outre-Atlantique. Pour dénoncer l’Amérique du G.A.T.T., celle du libre-échangisme à la Mickey Kantor (peut-être sa tête de Turc préférée), celle du diktat culturel qui pèse sur la souveraineté française. Pour autant, certains de ses thèmes de prédilection font écho aux discours de la frange dure du parti républicain. Sans prétendre mener ici une analyse systématique de ces convergences, il est possible d’esquisser les grandes lignes de cette parenté paradoxale. C’est tout d’abord le thème de la « révolution fiscale », du « moins d’impôt, plus d’emplois », de la lutte contre la « bureaucratie », terme préféré à l’« administration », anonyme et dispendieuse. Deuxième parenté : la politique familiale. Villiers veut remplacer l’allocation pour parent isolé (A.P.I.), « qui sert trop souvent aujourd’hui à encourager la polygamie », par une allocation de détresse familiale, qui sent bon la charité. L’évocation des détournements de l’A.P.I., à laquelle il est seul à se livrer à droite, n’est pas sans parenté avec les débats entourant le Welfare aux États-Unis. Les présidentielles de 1992 avaient marqué une offensive en règle des républicains sur le thème du droit à la vie. N’est-il pas curieux de constater que Villiers a été le seul, en France, à rouvrir le débat sur l’I.V.G. à l’occasion des vingt ans de la loi Veil ? Certes, il ne propose pas de faire à nouveau de l’avortement un délit, puisqu’il préconise la mise en place de centres d’accueil pour les femmes enceintes en détresse. Mais il se place en position de recueillir les voix des personnes irréductiblement opposées à l’avortement, sans se couper pour autant de son électorat existant ou potentiel. L’idée d’un serment sur l’honneur par les candidats à la naturalisation est la réplique du serment su la Constitution des États-Unis prononcé par les aspirants à la nationalité américaine. Notons que le serment ne serait pas prononcé sur la Constitution française ; il est vrai que son préambule fait entrer dans l’ordre constitutionnel la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen). Certains des accents anti-libre-échangiste de Villiers évoquent irrésistiblement Ross Perot (à moins que le véritable alter ego de ce dernier soit Jimmy Goldsmith).

Enfin, sa position sur les problèmes éducatifs est révélatrice. Placer le débat sur la liberté de choix avant toute chose, en reprenant la proposition de Michel Bon de liberté scolaire (donner un crédit annuel à chaque famille pour lui permettre d’avoir les moyens de choisir l’école de ses enfants), c’est mépriser les enjeux qui ont structuré la question éducative en France, liés à l’histoire de la République : la laïcité et la gratuité d’une école publique qui continue bon gré mal gré à remplir une fonction de creuset national. Sous couvert de liberté retrouvée (notamment la liberté de créer des écoles, une affaire qui peut s’avérer rentable), c’est bien entendu, avec l’éclatement de l’offre scolaire, l’égalité de tous devant l’éducation qui serait sacrifiée. L’idée même d’une droite conservatrice clamant haut et fort ses « valeurs » rappelle la démarche politique de la moral majority. Même si Villiers se gardera de l’avouer pour des raisons de cohérence avec son discours d’opposition au grand Satan libre-échangiste américain, il a largement emprunté ses valeurs, son discours et sa technique de martèlement politiquement outre-Atlantique, ce qui peut contribuer à l’isoler par un effet d’altérité : il n’est pas évident que la partie la plus conservatrice de l’électorat d droite ait envie d’être identifiée comme telle, en s’offrant ainsi à la gauche en cible caricaturale. Argent et tradition certes, mais dans la discrétion…

L’élection 1995 : deux candidats isolés différemment

L’isolement du candidat Le Pen dans la perspective des présidentielles est une évidence, malgré les ambiguïtés savamment entretenues par lui au sujet de ses rapports avec Balladur, et la concentration de ses attaques à droite sur Chirac. Encore peut-il compter sur ses propres forces, ce qui n’est pas rien : celles d’un parti déjà durablement implanté dans la vie politique du pays, doté de réseaux aguerris. A l’inverse, non seulement Villiers est isolé quoiqu’il s’en défende, mais en outre, il n’a pu se doter de réseaux ni de soutiens massifs. L’isolement est clair : le principe de la double appartenance U.D.F.-M.P.F. ou M.P.F.-R.P.R. n’a pas fait d’émules, et les débauchages individuels d’élus de la majorité n’ont pu s’opérer, le pouvoir de coercition des partis de droite pesant trop fortement sur les parlementaires. Ainsi, les soutiens de la première heure : Christine Boutin (C.D.S.), Marie-Fanny Gournay (R.P.R), Alain Griotteray (U.D.F.) ont-ils été découragés. L’absence de relais dans le monde agricole, malgré les sympathies de la coordination rurale, le manque de liens avec le monde patronal sont des signes d’isolement par rapport à la société civile. Au delà des 2000 personnes (1200 selon L’Humanité…) réunies à la maison de la chimie le 20 novembre 1994 pour le congrès constitutif du M.P.F., où sont les adhérents ?

Villiers ressemble à un artefact politique, un précipité chimique instable, à l’implantation réelle dans le pays et à la pénétration électorale superficielle. Ce qui néanmoins peut ne pas être un obstacle dans la compétition électorale de 1995. En effet, contrairement à ses allégations, les dispositions en matière de financement politique ne sont pas de nature à le pénaliser trop gravement. Alors qu’il niait avoir reçu de l’argent public pour Combat pour les valeurs, le Journal officiel du 19 novembre 1994 atteste que son mouvement avait reçu 412 400 francs de l’État. Le M.P.F. a perçu par la suite 2 millions environ. Des chiffres évidemment bien faibles face à la concurrence politique ; mais c’est surtout l’assurance d’être remboursé de 32,4 millions de francs s’il dépasse 5% des suffrages au premier tour, qui permet à de Villiers de financer sa campagne par emprunt.

Villiers a développé ses thèmes de campagnes en attaquant à la fois Chirac, girouette politique, et Balladur, dont le gouvernement ne pouvait réussir, pris dans la contradiction du péché originel de la cohabitation, qui pousse à toutes les compromissions. Poursuivant sa stratégie de différenciation, il réagit le soir même de la déclaration de candidature de Balladur en attaquant celui-ci sur ses thèmes de prédilections : l’Europe (le gouvernement Balladur est celui de l’ouverture des frontières, et du G.A.T.T.), la corruption (déjà trois ministres en examen) et le monde du travail (l’impossible équation balladurienne en matière de finances publiques et d’impôts). Dans ces conditions, le report des voix villiéristes vers un candidat de la majorité risque fort de n’être, lui aussi, qu’un artifice politique, similaire à l’opération de récupération à laquelle s’était livré Balladur au lendemain des européennes : puisque « tout le monde » a ajouté le vote de Villiers au vote Baudis, j’intègre Villiers dans ma majorité gouvernementale…