La gauche a-t-elle un avenir ?

La gauche a-t-elle un avenir ?

Par Stéphane Natti

Quel est l’enjeu pour la gauche de l’élection de 1995 ? En apparence, d’être présente au second tour, voire, peut-être, de gagner. Ce n’est pourtant pas l’enjeu de toute la gauche. Pour les fabiusiens les plus impénitents, une défaite cuisante de L. Jospin serait un cadeau des cieux : elle ferait basculer le jeu en leur direction en leur redonnant les clés du parti socialiste dans la perspective des présidentielles de 2002. Pour le parti communiste, mordre sur une partie de l’électorat socialiste contribuerait à enrayer son déclin électoral et à préserver les bastions municipaux et les deux conseils généraux qu’il détient encore. L’élection présidentielle n’est pas, loin s’en faut, le seul scrutin décisif pour les socialistes. Charles Pasqua a placé les municipales derrière les présidentielles de façon à faire bénéficier la droite sur le plan local d’une nouvelle défaite de la gauche dans un scrutin national. Il s’agit de conserver son éclat à la cuvée 1993 des nouveaux élus de droite, en transformant l’essai des législatives en succès aux municipales. En cas de défaite cinglante aux présidentielles, un couplage municipales-législatives anticipées serait catastrophique pour la gauche.

Mais les résultats électoraux de 1995 sont-ils vraiment la seule interrogation pesant sur la gauche ? Autrement dit, ne s’agit-il pour elle que d’obtenir un pouvoir qui se dira de gauche ? Ou bien, faut-il réussir à créer un programme de gauche totalement nouveau ? L’enjeu est-il de pur pouvoir ou s’attache-t-il plutôt aux transformations que la gauche proposera d’accomplir et aux principes qui les inspireront ?

F. Mitterrand et la gauche : la gauche sans héritage ni testament

F. Mitterrand a été le fossoyeur de la gauche. Celui qui a incarné l’espoir d’un gouvernement de gauche a détruit son propre camp en corrompant ce qui en était le principe actif : la volonté de transformer la société dans le sens d’une plus grande égalité des conditions et de la rectitude dans le fonctionnement des institutions. Il est désormais évident aux yeux de tous les hommes de gauche que son changement, qui ne saurait être un simple lifting, passe par l’accomplissement d’un travail de deuil, c’est-à-dire l’établissement d’un bilan à la fois critique et serein de l’action de la gauche au pouvoir et de son échec final. Or, aujourd’hui, les détracteurs les plus virulents de la pratique mitterrandienne du pouvoir hésitent à aller publiquement jusqu’au bout de leur démarche critique, lorsque celle-ci ne prend pas appui sur des aspects périphériques à l’action de la gauche au pouvoir — par exemple le rapport ambigu de F. Mitterrand à Vichy. Mais il y a davantage. Derrière l’échec politique du socialisme, qui est aussi un échec de la prétention des socialistes à incarner la morale dans le champ du politique, transparaît la question majeure pour l’avenir : que peut être une action réformatrice fondée sur les valeurs de la gauche aujourd’hui dans un monde dont l’évolution des quinze dernières années est allée à contre-courant de ses idéaux ?

La tétanie mitterrandienne

François Mitterrand a personnifié le pouvoir d’une gauche dans le comportement de laquelle il est délicat de discerner les principes de la gauche. A terme, la gauche sera conduite à se définir contre son souvenir. Pour l’heure, il a empêché toute émergence d’une gauche à vocation gouvernementale qui pourrait apparaître comme totalement neuve par rapport à la plus longue période de gouvernement de la gauche du XXe siècle. Telle est la nasse dans laquelle se trouve nécessairement le candidat de la gauche socialiste et dont L. Jospin fournit une incarnation idéale. Il peut discrètement poser les jalons d’un comportement différent : prendre ses distances avec l’instillation du virus Tapie, se réclamer de l’idée d’une « présidence citoyenne » rompant avec la pratique mitterrandienne d’un fonctionnement monarchique des institutions, s’appuyer sur l’image d’une démocratie interne du parti relégitimé par les bulletins de vote des militants. Il ne peut, car il est trop tôt, rompre officiellement avec le mitterrandisme. Il ne peut non plus rejeter en bloc l’héritage d’une période à laquelle il a participé, sauf à accroître la confusion et l’incohérence de son camp.

Il est une autre raison pour laquelle L. Jospin ne peut aller trop loin dans sa critique de F. Mitterrand. Sans l’habileté de ce dernier, la gauche ne serait jamais arrivée au pouvoir. On peut révérer les justes, tels Jaurès, Blum et Mendès France. Mais le premier n’a pu exercer le pouvoir, le second n’a pas bénéficié de la durée et le dernier a refusé de faire aux autres et à sa propre morale les concessions indispensables pour l’exercer. La gauche, à laquelle F. Mitterrand est extérieur de par son passé et son parcours, lui est redevable. En accédant au pouvoir, il l’a aussi donné à des militants qui avaient une trentaine ou une quarantaine d’années au début des années 1980. Même Michel Rocard a eu « sa » chance grâce à François Mitterrand : tout d’abord, s’il a rejoint le parti socialiste en 1974, c’est bien parce que le P.S.U. s’était vite révélé une impasse, électorale en tout cas, et que F. Mitterrand, le premier, avait dessiné, à Epinay, une stratégie crédible de conquête du pouvoir dans le cadre des institutions de la Ve République. Michel Rocard, et ce n’est pas rien, a été Premier ministre pendant trois ans. Si l’opinion publique l’a abandonné, ce n’est pas seulement, ni peut-être principalement, parce que François Mitterrand a joué contre lui de façon ouverte à partir de 1991 : il n’a pas su construire les soutiens, dans le parti et dans l’opinion, qui lui auraient permis de s’imposer.

Cette rupture avec le mitterrandisme est aussi difficile pour des raisons circonstancielles. Les plus immédiates tiennent à la présence des mitterrandiens dans l’appareil du parti socialiste et à des postes clefs de la République. Pour cette raison, les remises en cause qui permettront de faire toute la lumière sur ce qui s’est vraiment passé ne peuvent avoir lieu immédiatement. Le calendrier électoral était aussi trop serré pour en saisir l’opportunité, sans dommage électoral supplémentaire, au cours de la période 1993-1995, reproduisant en cela une partie du schéma de la première cohabitation. Mais il est aussi des raisons plus profondes : comment dire à l’opinion publique que quatorze ans de présidence de François Mitterrand et dix ans de gouvernement de la gauche, ce n’était ni tout à fait la gauche — malgré certaines réalisations — ni vraiment le socialisme ? La nouveauté dans l’exercice du pouvoir excuse peut-être l’erreur de diagnostic économique et le « brouillonnisme » de la période 1981-1983, mais certainement pas la déliquescence de la suite. Il ne suffira pas de changer de tête pour attester que la gauche est redevenue la gauche, en ayant un comportement conforme à ses valeurs et que, dans un même mouvement, elle s’est débarrassée de schémas de pensée qui la privaient du pouvoir d’agir sur le réel.

Nécessité de la critique du mitterrandisme donc, mais par rapport à quoi ? Le problème est crucial : si l’on tente de comparer le socialisme réalisé à un idéal socialiste, on s’aperçoit que les contours de celui-ci sont de moins en moins nets, ne serait-ce que parce qu’une certaine culture politique se perd. Sur ce plan aussi, la gauche se retrouve piégée. Critiquer la pratique de la gauche par rapport au projet de 1981 ? Ce serait aussi rétrograde qu’absurde. La condamner au nom d’une modernité social-démocrate ? Tout d’abord — c’est une banalité —, la social-démocratie est une tradition politique qui demeure étrangère à la nôtre et le désistement de Jacques Delors à la candidature présidentielle lui a sans doute fait perdre une ultime chance de s’implanter. Ensuite, ce n’est pas parce que la social-démocratie n’est pas affichée comme telle que certaines réalisations des socialistes au pouvoir, n’ont pas une coloration sociale-démocrate, mais inexplicite. En outre, la social-démocratie a moins bonne presse que par le passé : l’État-providence est perçu aujourd’hui, de façon certes excessive, au moins autant comme un problème que comme une solution. Surtout, la social-démocratie apparaît plus comme un état objectif, quand près de la moitié de la richesse nationale est redistribuée sous une forme ou une autre, que comme un nouvel horizon. Reconnaître, de façon pragmatique mais avec justesse, que les institutions ont fonctionné dans un sens contraire à l’idéal républicain, que la démocratie sociale fut un rêve évanoui et qu’il faudra faire mieux la prochaine fois ? C’est peut-être, dans sa simplicité, l’expression à retenir. Mais elle ne clôt pas l’analyse des raisons de l’échec de la gauche. Au-delà du règne mitterrandien, on trouve aussi plusieurs impasses inhérentes à son fond doctrinal.

Première et deuxième gauches… et après ?

Pour schématique qu’elle soit, la distinction entre première et deuxième gauches traduit des attitudes simultanément présentes dans la gauche française. Entre l’une et l’autre, il y a à la fois consanguinité (il s’agit de changer la société parce qu’on ne se satisfait pas de l’ordre des choses existant), succession dans le temps (la deuxième gauche devient intellectuellement dominante à gauche après l’échec du mitterrandisme première version sur le plan économique), effet de génération et d’époque, évocation de références et mélange intime chez les individus (M. Rocard et J. Delors ont aussi des attitudes de première gauche).

La première gauche est marquée par les idées de République et de laïcité, entendues comme les véhicules de l’esprit des Lumières. Elle a pour objectif affiché l’égalité formelle entre les citoyens mais aussi l’égalité réelle dans la société. Egalité formelle et égalité réelle ne s’opposent pas : l’action politique par le suffrage universel va permettre de donner un prolongement social à la promesse humaniste ouverte par la Révolution française. Elle exprime sa confiance en l’État comme armature de la société et moteur du progrès social. Jacobine, elle croit en les vertus d’un pouvoir centralisé, en l’autorité et en la nécessité d’une décision d’en haut pour briser les égoïsmes. La contrainte peut être un instrument nécessaire pour parvenir à réaliser la solidarité. Celle-ci ne peut surgir spontanément dans la société, comme le laisserait entendre l’invocation vaine d’un altruisme qui rime avec bons sentiments et charité. Elle n’admet pas pour autant l’autoritarisme et la raison d’État : elle est attachée aux libertés fondamentales et aux droits de l’homme. Parce que la souveraineté nationale tire son fondement du peuple, elle est méfiante envers tout ce qui peut restreindre son exercice, ainsi la construction européenne, à laquelle elle est pourtant attachée par idée d’un message universel de la France, par amour de la paix et par croyance que les hommes partagent des intérêts communs par delà les frontières. Enfin, cette gauche fait sienne une vision systémique de la société, dont le façonnement doit obéir à un projet. Elle croit au rapport de forces politique pour changer la société. Elle pense qu’il est possible de changer la structure économique et sociale de la société : le capitalisme est un système qui peut être remplacé par une autre construction, plus juste, résultant de la pression des forces sociales et de la volonté politique. La politique a toujours le dernier mot. Dans cette perspective, les nationalisations sont un moyen important de contrôle économique et les grandes entreprises peuvent être le « fer de lance » de la croissance. Elle témoigne un certain dédain à l’égard de la social-démocratie qui compose avec le capitalisme, en ne touchant pas l’infrastructure économique. La perspective qu’elle ouvre à la société n’est pas pour autant totalitaire : elle procède d’un choix conscient des citoyens, d’une majorité sociologique qui prend conscience de ses intérêts en se constituant en force politique.

La deuxième gauche partage avec la première l’attachement au respect des libertés publiques, qu’elle entend toutefois dans un sens plus large, culturel et pas seulement politique, et au progrès individuel et collectif. Mais, à l’intérieur de cette enveloppe commune, son univers de préoccupations et de références est très différent. Le capitalisme n’est pas un système, mais un état naturel indépassable à vue humaine. La France est un pays développé dans un ensemble de plus en plus intégré, ce qui la voue à perdre certaines spécificités de sa tradition politique, parfois assimilées à des archaïsmes. Le cadre de l’économie de marché non seulement est indépassable — le refuser serait se condamner et économiquement, et politiquement —, mais est un élément constitutif de la démocratie moderne. La société n’est pas un cobaye que l’on pourrait soumettre à des transformations brutales, mais ne fait jamais qu’évoluer en fonction des rapports entre les groupes sociaux. Le concept central de la deuxième gauche est la « société civile », davantage que l’État qui n’a d’existence qu’en tant qu’organisateur des rapports qui se jouent en son sein. Nulle valeur supérieure ne peut dès lors s’opposer à la diversité qui s’exprime dans la société, y compris, pour une partie dévoyée de la gauche — d’ailleurs plus proche de la première historiquement (Jack Lang) que de la deuxième —, sous la forme d’un multiculturalisme qui a rompu avec l’héritage des Lumières.

Rien ne suscite plus la méfiance de la deuxième gauche que la souveraineté absolue, la décision autoritaire, la norme imposée par le fait du prince, fût-il élu : en cela, elle est l’héritière directe de mai 68. La deuxième gauche fait volontiers sienne la formule : « on ne change pas la société par décret ». Elle a une réserve sur la légitimité exacte que procure la souveraineté. Le corps social doit s’approprier le changement : celui-ci ne naît pas dans quelques cerveaux isolés, mais doit être alimenté par le mouvement de la société et des forces sociales. Ainsi s’explique la mise en avant du thème de la méthode et de la pédagogie du changement. Il faut éviter des réactions revenant — et au-delà — sur les changements opérés par la gauche ou des changements mal préparés qui susciteraient des blocages dans le corps social, signant un échec politique définitif. Marché, modernité, solidarité et négociation se marient ensemble. S’ajoute parfois à ce précipité une touche de libertarisme ou, en tout cas, de relativisme. A la différence de la première gauche, la deuxième gauche n’a pas de vision téléologique. Pour elle, l’histoire est un chemin qui n’a pas d’arrivée ; le socialisme est un moment ; ses réalisations seront nécessairement différentes des fins poursuivies ; l’aléa, l’échec, le retour en arrière sont des éventualités admises par avance, non parce que le socialisme idéel se réalisera un jour en vertu de lois historiques, mais parce que telles vont les choses. Par son hésitation à brusquer leur cours spontané, ce progressisme affiché peut se confondre avec un état de surplace.

Si la première gauche, dont les thèmes, théorisés dans le Projet socialiste de 1980, avaient nourri le candidat François Mitterrand de 1981, n’inspira l’action du pouvoir qu’en 1981-1982 — mâtinée d’ailleurs d’une préoccupation qui lui était périphérique, la décentralisation —, la deuxième gauche ne fut vraiment présente au pouvoir qu’entre 1988 et 1991 avec Michel Rocard. Ni Laurent Fabius, ni Édith Cresson ne sont facilement classables dans l’une de ces traditions, Pierre Bérégovoy appartenant aux deux simultanément. F. Mitterrand, quant à lui, est extérieur à l’une et à l’autre, même s’il a beaucoup emprunté les habits de la première, principalement dans la première partie de son premier septennat. Le « réalisme » de F. Mitterrand dans la pratique du pouvoir s’oppose tant à la morale de la première gauche (avec l’instrumentalisation du Front national pour affaiblir la droite avant 1986 et au cours de la première cohabitation notamment) qu’à la transparence mise en avant par la deuxième (ainsi l’occultation du problème du financement des retraites dans la Lettre à tous les Français de 1988). Surtout, sa connaissance des ressorts, y compris humains, du pouvoir ne l’a pas conduit à mettre son talent politique au service du changement dans les faits. En ce sens, il n’est pas vrai que la fin a justifié les moyens.

Toujours est-il qu’aujourd’hui la gauche doit se situer par rapport à un tel héritage, ce qui n’est pas aisé. Elle doit, en effet, faire le départ entre les références appelées à constituer durablement son identité et d’autres, soit inactuelles, soit désormais rejetées. Mais le simple mélange syncrétique de ces références ne suffit pas à dessiner un projet. La première gauche présente un espoir excessif de transformation par la politique, tandis que le pragmatisme de la deuxième annihile tout message de gauche lisible par les citoyens. Un effet de dévoilement des impasses de la gauche au pouvoir apparaît avec le chômage et les affaires. La gauche est affaissée au point que les citoyens ne perçoivent pas en quoi une politique de gauche pourrait avoir un contenu différent de celle du centre-droit.

La pratique du pouvoir : les gauches à l’épreuve des faits

Il ne serait pas juste d’attribuer à F. Mitterrand toute la responsabilité de l’échec de la gauche au pouvoir. La responsabilité propre des différentes doctrines et attitudes politiques à l’intérieur de la gauche apparaît également déterminante.

L’échec le plus visible du volontarisme de la première gauche a évidemment été dans le domaine économique. La gauche au pouvoir a mené une politique de relance dans un seul pays qui a immédiatement buté sur l’inflation, le sous-investissement industriel et la méfiance du patronat. Peut-on qualifier pour autant cette politique d’irresponsable ? C’est loin d’être évident quand on compare les déficits publics actuels à ceux du début des années 1980, qui leur étaient près de deux fois inférieurs. Les nationalisations industrielles ont plus servi à socialiser les pertes qu’à permettre la constitution de nouvelles capacités de production. Quant aux nationalisations bancaires, elles ont marqué une confusion entre la proie et l’ombre : à quoi cela servait-il de nationaliser le secteur bancaire si l’on ne pouvait ni savait comment transformer le comportement de prêteur des banques ? De toute façon, l’État disposait déjà des principaux instruments qui permettaient d’agir sur le financement des agents économiques. Mais la gauche a cédé au mythe du trésor caché. La socialisation des moyens de production peut-elle être le moyen d’un progrès collectif, quand l’État est impécunieux à l’égard des entreprises du secteur public ou les utilise pour faire ses fins de mois ? Que dire aussi d’un État actionnaire à la fois contradictoire et faible à l’égard des dirigeants d’entreprises publiques ?

La fixation de la question éducative sur la laïcité jusqu’en 1984 a également eu des effets funestes sur l’action de la gauche au pouvoir et sa perception par l’opinion. Si le principe de laïcité, en tant que tel, reste moderne dans les exigences qu’il pose à la fois d’indépendance des consciences et d’intégration dans une république constituée de valeurs communes, il a fait l’objet d’une utilisation idéologique et, finalement, assez simpliste. La question n’était pas d’être pour ou contre l’école privée, mais d’empêcher, d’une part, qu’une partie de l’école véhicule des références incompatibles avec les principes fondamentaux de l’État républicain, d’autre part, que se développe une école à deux vitesses. De ce double point de vue, l’école privée n’était pas véritablement menaçante en 1981. La fixation sur la laïcité a fourni un dérivatif à la réflexion la plus difficile, mais aussi la plus décisive, celle concernant les objectifs, les contenus et l’organisation de l’école.

Confronter la deuxième gauche aux faits et aux attentes de la société est plus délicat. En tant que telle, la deuxième gauche n’a exercé le pouvoir que pendant trois ans sous M. Rocard, Premier ministre. Encore, cette expérience est-elle viciée par l’hostilité jamais démentie de F. Mitterrand à son égard, qui l’a contraint à ne pas s’affirmer ouvertement. Un facteur plus subtil complique aussi le jugement que l’on peut porter sur le bilan de M. Rocard à Matignon : l’absence de signes clairs de la part de F. Mitterrand sur ce qu’il voulait que son second septennat fût, qui condamnait M. Rocard à calibrer sa démarche en fonction d’une estimation à l’aveugle des pensées du Président. Une autre complication tient au fait que la deuxième gauche n’exprime plus aujourd’hui une conception particulière de la politique comme elle pouvait encore le faire au milieu des années 1970, mais un ensemble d’attitudes devenues majoritaires dans l’opinion : le refus de l’autorité sans justification, la prise en compte des besoins qualitatifs des gens, le souci du terrain et du concret, la reconnaissance de la diversité, la nécessité d’une diffusion du pouvoir et d’un équilibre entre les pouvoirs.

Mais cette concordance d’attitudes de la deuxième gauche et de la société a paradoxalement été élément de faiblesse. Elle a contribué, en effet, à priver la deuxième gauche d’une visibilité proprement politique. Les attitudes de la deuxième gauche sont passés dans les mœurs indépendamment de toute action gouvernementale. Elles constituent aujourd’hui la norme par rapport à laquelle les autres discours et comportements suscitent scepticisme ou inquiétude. Il est ainsi dans l’ordre des choses que la singularité du politique se perde quand les réponses qu’il apporte sont issues de la société elle-même, de ses pratiques et expériences.

La deuxième gauche donne aussi une prise incertaine à une reconnaissance politique faute d’avoir développé une conception claire de ce que représente l’État au regard de la nation et de l’histoire. Sa conception de l’État est surtout utilitariste. Elle le banalise : l’État est essentiellement un outil pour réaliser certaines fins, au même titre que sont sollicités d’autres acteurs publics ou privés. Elle est aussi indifférente à l’idée d’histoire, entendue comme tumultes, rapports de puissance et drames. Elle a bien un discours sur les faits économiques et sociaux, mais pas sur la nation et son histoire. En luttant contre une illusion épique de la première gauche, celle de la réalisation d’un « progrès historique » univoque et conscient, elle a adopté une vision déshistoricisée de la politique.

Le manque de visibilité politique de la deuxième gauche est également la conséquence d’une certaine frilosité à l’égard du politique, qui s’explique par une volonté de démarquage par rapport à la conception démiurgique de la politique que fait sienne la première gauche. Quels que soient les mérites intrinsèques de la méthode de la négociation permanente et des petits pas, la deuxième gauche a tendance à occulter le fait qu’il est des évolutions spontanées qui ne peuvent être corrigées que de manière violente, en tout cas volontariste. Il aurait fallu parfois accepter, voire engager des conflits, y compris pour créer les conditions d’une avancée de ses propres projets. Une autre dimension essentielle lui a fait défaut : la persévérance politique. Michel Rocard a refusé tout affrontement direct avec François Mitterrand ; il ne s’est pas engagé dans une logique de prise de pouvoir — ou trop tardivement, quand l’opinion avait irrémédiablement désavoué la gauche.

La deuxième gauche est plastique et non fondement. Ses valeurs sont de mouvement et non de permanence. La politique n’est pas représentation de la destination politique à atteindre mais mise en place de procédures conduisant à un lieu indéfini. La deuxième gauche a pensé la vie, le dynamisme, le mouvement, non le résultat politique à obtenir, faute d’avoir voulu donner une définition normative au lien social. La dissimulation de la « part de rêve » de tout projet politique a naturellement conduit à une certaine désaffection de l’opinion, celle-ci ne pouvant — du moins en France — soutenir durablement une gauche qui ne lui propose pas un certain idéal et est réticente à identifier ses réalisations comme autant de signes de celui-ci.

Dans ces conditions, les brèches politiques dont se prévaut généralement la deuxième gauche — les accords de Matignon sur la Nouvelle-Calédonie, la création de la C.S.G., les premières lois sur le financement des partis, la mise en place du R.M.I., les débuts de la politique de la ville —, qui sont en partie à mettre au crédit d’une « méthode » qui lui est propre, n’ont pas été reconnues comme telles par l’opinion. Leur valorisation politique est restée confinée à leur champ et à leur contenu respectifs sans que soit donnée à voir une matière plus riche : les principes qui les inspirent, la trajectoire historique qu’elles dessinent, cette cité idéale, point noir de la politique et ressort de la combativité de la gauche, qu’elles annoncent. La politique est aussi un art de la parole que la deuxième gauche a trop dédaigné.

Une gauche sans bilan ?

L’acceptation forcée de l’économie de marché à partir de 1983 allait sonner le glas de tous les autres projets, notamment en matière de fiscalité, d’intégration sociale et de rôle de l’État dans la réalisation d’une plus grande justice sociale. Autrement dit, c’est l’ensemble du projet de transformation sociale de la gauche que l’échec économique de 1982 allait emporter, comme si les idéaux de la gauche n’étaient qu’un simple économisme. Ce changement dans le changement allait entraîner une tétanie généralisée, une abstention en chaîne dans des domaines pourtant essentiels à la gauche, avec la solidarité, et un rabotage soigneux de tous les éléments de conflictualité politique, dans la foulée du slogan « moderniser, rassembler » lancé en 1984 par Laurent Fabius. La gauche allait désormais faire vertu du fait qu’elle avait cessé d’être volontariste. En cassant un ressort psychologique profond, l’abandon forcé de son projet économique par la gauche devait aussi signer la faillite de l’espérance d’une plus grande rectitude dans la conduite des affaires publiques. Un cynisme a priori inimaginable chez certains dirigeants et cadres allait se donner à voir de la façon la plus crue : s’il n’y a plus d’espoir d’une société meilleure, si la croyance en la capacité de transformation du politique est une maladie infantile de la gauche, alors pourquoi se priver de « profiter » de sa position de pouvoir ? Certains sont même allés jusqu’à utiliser un argument de classe pour justifier leurs propres déviations : parce qu’ils n’étaient pas nés avec une cuiller d’argent dans la bouche, il était légitime qu’ils captent par les places publiques une partie des avantages que ne leur avait pas donnés la naissance.

La nouvelle donne économique allait ainsi mettre à bas avec une brutalité inouïe le socle de l’attente de millions de citoyens envers la gauche : sa moralité. Par rapport à l’argent évidemment, par rapport aux relations avec l’Afrique après le départ de Jean-Pierre Cot, par rapport à la justice avec les agissements de la cellule élyséenne, par rapport à la vérité qui est l’autre fond consubstantiel à la gauche depuis l’affaire Dreyfus. La gauche tout court allait entrer dans un processus de dissimulation : des faits d’abord — sa politique n’était pas « de gauche » mais il fallait faire semblant de continuer à le faire croire, en tout cas aux secteurs traditionnels de son électorat —, mais aussi de ses errements les plus graves dans la conduite des affaires publiques et en matière de confusion entre le public et le privé. Ce n’était pas cette banalisation-là de la gauche qu’on attendait. En ce sens, l’accaparement des institutions est l’élément le plus inquiétant de l’expérience de la gauche au pouvoir.

On peut aussi se demander si le martèlement des contraintes économiques n’a pas marqué non plus un formidable renoncement à utiliser toutes les marges de manœuvre existantes. Etait-il judicieux de s’engager dans une politique de réduction de l’impôt sur le revenu en 1985, qui conduisait la gauche à donner raison à la droite sur le caractère excessif de l’impôt et à adresser un mauvais message sur l’évolution souhaitable de la structure de nos prélèvements ? Si l’on avait vraiment cherché à éviter d’alléger, au point de la mettre parfois à zéro, la fiscalité des revenus de l’épargne, il n’aurait pas fallu « lâcher » la liberté totale des mouvements de capitaux pour les particuliers sans conditionner celle-ci par une harmonisation fiscale préalable au niveau européen. Rien n’a été sérieusement tenté pour accroître la progressivité de l’imposition des héritages, sauf par la sous-indexation du barème qui a principalement affecté les petites successions. Quant à l’impôt de solidarité sur la fortune (I.S.F.), tant vanté comme signe d’une plus grande justice sociale, il est un impôt pour partie en trompe-l’œil puisque son assiette ne comprend ni les biens les plus productifs, les actifs professionnels, ni les biens les plus somptuaires, les œuvres d’art. L’affirmation grossière selon laquelle l’impôt sur la fortune servait à financer le R.M.I., témoignait de la substitution du raccourci saisissant à l’analyse politique sur ce qui tient une société ensemble. N’aurait-on dû empêcher, par une gestion monétaire plus pragmatique, la politique de désinflation de se muer subrepticement, après avoir atteint ses objectifs, en une politique de déflation ? Dans le fonctionnement des institutions, l’enjeu principal était de mettre en œuvre une auto-limitation du pouvoir présidentiel. Mais la majorité parlementaire a été aux ordres. Pour paraphraser Charles Pasqua, la démocratie a continué de s’arrêter à s’arrêter là où commençait la raison d’État, et non l’inverse.

On peut faire crédit à Lionel Jospin d’avoir perçu — certes un peu confusément — que la gauche au pouvoir s’était montré, dans la première partie du second septennat de François Mitterrand, en deçà des espérances encore placées en elle : « On attendait autre chose de nous que d’être un parti du pouvoir. Nous restions investis d’une mission imprécise de transformation, de changement, que ni la réussite calédonienne, ni la mise en place du revenu minimal garanti, ni les hausses ponctuelles de salaires consenties à la suite de conflits, ni la maîtrise des prix, ni les efforts et les réformes accomplis dans l’enseignement ne suffisaient à satisfaire ». Sa lucidité s’étendra-t-elle jusqu’à réévaluer sa propre action ? Lionel Jospin saura-t-il ne pas se borner au constat rétrospectif ?

Lionel Jospin ou la difficile identité

Lionel Jospin est un composite. De la première gauche, il possède la filiation mitterrandienne — il a succédé à François Mitterrand comme premier secrétaire du P.S. de 1981 à 1988. De la deuxième, il a semé une trace exacerbée lors de son passage à la tête du ministère de l’Éducation nationale, en rupture avec le républicanisme méritocratique porté par Jean-Pierre Chevènement. Il est aussi l’un des rares dirigeants à avoir entamé une critique précoce de l’action de la gauche au pouvoir dans un ouvrage, L’invention du possible, paru en 1991 alors qu’il était encore au gouvernement. L’aveu lucide au sujet de la victoire de 1988 donne le ton de son insatisfaction : « Pendant un temps, la victoire nous a suffi ». Quoique ancien dans l’appareil d’un parti auquel il a adhéré en 1973, quoique ayant été à sa tête pendant l’intégralité du premier septennat de François Mitterrand, sa désignation par les militants contre Henri Emmanuelli, l’ancien lieutenant de son courant, devenu par la suite fabiusien, lui a donné une nouvelle aura politique.

Les leçons de la réussite des primaires

De façon paradoxale, Lionel Jospin a été désigné grâce à une procédure dont la droite a beaucoup rêvé pour surmonter ses divisions internes, mais que le déchaînement des ambitions personnelles a tuée dans l’œuf. Il s’agit, en effet, de primaires réussies, les seules qui pouvaient d’ailleurs déboucher sur un résultat car organisées sur une base totalement démocratique (un militant = une voix) et à l’intérieur d’une même organisation. La droite avait nourri un projet beaucoup plus vaste, mais celui-ci était étranger tant à la tradition politique française, toutes républiques confondues, qu’au sentiment dominant des citoyens, attachés à leur indépendance personnelle, au secret de leur choix et à la neutralité de l’appareil d’État par rapport aux partis. Les primaires ont en tout cas sauvé la gauche du désastre collectif. Alors que tout semblait mal s’annoncer pour le parti socialiste — autorécusation de celui en lequel certains voyaient un sauveur les tractant jusqu’aux palais nationaux, prédésignation par l’appareil d’un candidat manifestement répulsif pour une grande partie de l’opinion —, un acte de démocratie a redonné un peu de confiance en soi au parti socialiste. Au-delà de cet épisode ponctuel, les primaires ont peut-être constitué un précédent heureux pour un parti traversé par des guerres de clans. La question de la désignation du candidat socialiste va se reposer désormais à chaque occasion : il n’y a plus de candidat naturel — ce qu’était F. Mitterrand en 1981 et en 1988 — ; M. Rocard a été désinvesti comme candidat naturel et J. Delors, homme providentiel, ne se présente pas. Le parti socialiste va peut-être ainsi participer à un courant de démocratisation du fonctionnement des partis de gauche en Europe : on se souvient que les sociaux-démocrates allemands avaient également procédé à l’élection de leur candidat à la Chancellerie, Rudolf Scharping.

En même temps, le fait que ce soit L. Jospin qui soit sorti des urnes fait un sort à l’idée de primaires ouvertes. L’appartenance à un parti n’a pas produit, chez les militants socialistes, de résultats différents de ceux qu’aurait donnés le fonctionnement d’une démocratie d’opinion pure. Le résultat fut également réconfortant pour le parti socialiste en ce qu’il montra qu’un parti de militants n’était pas nécessairement une société de pensée extérieure à la société au sens large, mais pouvait s’irriguer à celle-ci et l’irriguer à son tour. Comme le remarque Paul Guilbert : « L’influence des sympathisants sur les militants n’a sûrement pas été pour rien dans le succès de Jospin : ceux-ci ont manifesté, par anticipation, un comportement d’électeurs ». Si les militants et l’opinion peuvent se retrouver sur le même terrain, il y a moins de raisons que jamais de croire en la caducité des partis comme médiation nécessaire de la vie publique.

Cette sensibilité des militants aux sentiments de l’opinion tels que transcrits par les sondages peut être également interprétée de façon moins optimiste : les conditions de la désignation de L. Jospin traduisent-elles une nouvelle avancée d’une démocratie d’opinion molle, qui voit le politique s’évertuer à courir derrière une opinion publique insaisissable ? L’enchaînement de la candidature Jospin — et c’est un facteur de réconfort pour la politique au sens large — tend plutôt à démontrer l’inverse. L. Jospin s’est construit en dehors de l’opinion globale : sa légitimité première tient à son engagement militant et aux responsabilités qu’il a exercées. Il s’est porté candidat sans détour, et non par un petit jeu de cache-cache avec le pays par sondages interposés, tant devant les militants que devant les Français dans leur ensemble. Il a enfin été reconnu par l’opinion. C’est tout le contraire d’un parcours qui aurait commencé par une reconnaissance par les sondages pour déboucher sur une candidature autoproclamée qui ne serait issue de nulle part. Selon la formule consacrée, l’élection présidentielle est la démarche d’un seul vers le peuple tout entier. Cette démarche ne peut commencer en direction de personne en particulier.

Un bilan critique du gouvernement de la gauche

Lorsque L. Jospin considère l’histoire de la gauche, il trouve immédiatement une justification à l’irréalisme d’une partie du discours de 1981 : « En 1971, dans la déclaration de principe héritée de la S.F.I.O., le parti socialiste était encore défini comme parti “révolutionnaire”. Certes, dans la pratique, il en allait différemment mais il fallait nier dans le langage ce que l’on concédait à la réalité, d’où ce double discours qui caractérisait les textes socialistes ». La dialectique de la trahison de l’espoir était contenue dans les prodromes de 1981 : la révolution était prêchée, mais la croyance en la révolution n’était pas véritable. En ayant intériorisé le fait que l’homme était pécheur, c’est-à-dire incapable d’être l’homme vertueux seul susceptible de remplir la tâche historique assignée à la gauche, l’homme de gauche préparait le reniement de ses propres idéaux : « L’idée qu’on ne peut gouverner innocemment, que le pouvoir corrompt (et cela arrive), le sentiment d’un décalage profond et décevant entre l’action politique réelle et l’absolu du “paradis perdu” ou de la “révolution rêvée” ont longtemps dominé la psychologie d’une certaine gauche française ». Cela conduit Lionel Jospin à s’interroger sur le comportement des socialises après que le mythe du changement radical se fût dissipé : « Introduire la dimension de la faute, du péché en politique, alors que le problème est de fixer les règles d’une éthique de l’action dans une démocratie où la responsabilité des gouvernants peut être mise en cause, est une attitude régressive. C’est une bonne chose, à mon sens, que la gauche socialiste se soit émancipée de ces deux influences [révolutionnaire et catholique]. Encore faut-il, cependant, qu’un tel affranchissement ne la conduise pas à l’immobilisme, à l’absence d’exigences et de perspectives ». D’où son interrogation critique : « Et c’est là qu’il faut se demander si les socialistes ne sont pas parvenus à un troisième stade [après l’affirmation et la révision] qu’il faut souhaiter provisoire : celui de l’immobilisation ».

Le refus de concevoir une sorte de destinée naturelle de la gauche et la possibilité que les hommes ne se montrent pas à la hauteur de leur tâche, font de lui un homme assez sensible à la fragilité des choses humaines : « Rien ne garantit “naturellement” la pérennité d’un mouvement philosophique et politique. Il peut toujours être menacé, de l’intérieur par la faiblesse de ceux qui le portent, de l’extérieur par l’inadaptation de ses conceptions. On peut se résigner à voir une pensée s’étioler parce qu’elle ne sait plus rendre compte de la réalité ni peser sur elle », mais telle n’est pas sa position. Tout son propos est au contraire marqué par la volonté de transformer l’état des choses, de ne jamais s’accommoder de ce qui est. Il rappelle un vieux fond de la gauche lorsqu’il écrit : « Le problème pour nous, socialistes, est de montrer en quoi l’avenir que nous préparons ne sera pas seulement la perpétuation du présent ». C’est à partir de cette position de principe qu’il va critiquer l’action de la gauche au pouvoir.

Sa critique a pour principal objet la politique économique. Elle n’a pas un simple caractère conjoncturel mais traduit une interrogation plus fondamentale sur le sens même de l’existence de la gauche : « Si l’opinion, les acteurs de la vie économique, les experts se convainquent qu’il ne saurait y avoir une politique économique de gauche, que seuls les objectifs et les recettes d’inspiration libérale sont pertinents dans l’environnement et la période qui sont les nôtres, les conséquences risquent d’être désastreuses pour le mouvement socialiste. Nous pourrons éventuellement gagner encore quelque élection — parce que la droite sera politiquement affaiblie ou notre candidat meilleur —, mais nous perdrons un jour ou l’autre ou pour longtemps la partie ». Il veut conjurer le spectre d’une survie du socialisme démocratique à sa disparition comme force de transformation de la société : « Peut-être le fait d’occuper le pouvoir pendant dix ans a-t-il créé des illusions chez certains d’entre nous et notamment celle d’une certaine permanence assurée. Je ne suis pas de ceux-là. Je crois au contraire que si le socialisme démocratique ne fait pas la démonstration qu’il peut apporter des réponses originales et efficaces à la question économique et sociale, c’est sa justification historique en tant que mouvement de pensée et d’action, donc son avenir, qui seront en cause ». On connaît la distance qu’il a marquée par rapport au dogmatisme monétaire incarné par P. Bérégovoy, ses prises de position nuancées lors du débat sur la ratification du traité de Maastricht, malgré une position de principe favorable à la monnaie unique. Il ne se résigne pas à la stérilisation de la pensée, voire au refus de toute discussion, qui ont caractérisé la période récente. Ainsi, au Congrès de Liévin de novembre 1994, L. Jospin déclarait-il : « On a trop peu débattu, pendant le second septennat, des orientations de notre politique ».

Pour lui, le suivisme de la gauche à l’égard des préceptes libéraux dans le domaine économique n’est pas une fatalité. Il affirme sans ambages : « Il serait absurde qu’une approche restée pertinente des besoins des hommes, dans nos pays développés comme à l’échelle mondiale, tombe en désuétude, non parce qu’elle serait obsolète, mais parce qu’elle ne serait pas défendue par ceux dont c’est en principe le rôle ». Si, dans le contexte de l’époque, on peut voir un élément de contestation dans le fait qu’il s’oppose à la politique de réduction du déficit budgétaire quand elle rationne les crédits consacrées aux politiques structurantes — « Une meilleure gestion budgétaire, moins technocratique […] et dont les maîtres mots seraient planification des choix, hiérarchisation et sélectivité des priorités, déconcentration » — ou lorsqu’il souhaite une réforme globale de la fiscalité — « A la multiplication des petites réformes fiscales, je préfère une vision d’ensemble traitant des points centraux : simplification de l’impôt sur le revenu, action de réduction des inégalités, passant par une imposition résolue mais équitable du patrimoine, par une refonte du prélèvement social, dont l’instauration de la C.S.G. est à mes yeux le prélude, et du prélèvement local » —, on doit reconnaître qu’il s’agit là plus d’indications générales que d’un ensemble de propositions précises.

On ne trouvera pas davantage de critique bien argumentée du bilan de la gauche au pouvoir dans sa lettre de candidature aux militants, dans laquelle il proposait notamment de « mettre un terme à l’exclusion » et de « redonner un avenir au monde du travail, ouvriers, employés, techniciens, artisans, à ceux qui enseignent, cherchent ou créent, aux femmes dont il faut promouvoir les droits, à tous les salariés ». Cette définition de la cible sociologique de la gauche restait très traditionnelle sur le fond et dans l’expression. Elle n’était pas si éloignée de l’idée lancée par H. Emmanuelli d’un parti du salariat. Elle s’accompagne d’une volonté de désigner la réalité que vivent les gens : « Il faudra moins parler de chômage et plus parler des chômeuses et des chômeurs. Il faudra moins parler d’exclusion, mais plus parler des pauvres ». Elle reprend la thématique, clairement marquée à gauche, du refus de la reproduction des inégalités sociales : ainsi il faut refuser « l’idée que certains sont à leur place en haut, et les autres à leur place en bas ». Dans l’un de ses propos de campagne, il esquisse presque l’idée d’un certain déterminisme de classe. Le marquage à gauche de ses idées par L. Jospin pour réaffirmer l’identité propre de celle-ci est sans ambiguïté.

Un projet de gauche

L. Jospin a un projet présidentiel nettement plus précis que celui de ses principaux concurrents, le plus souvent concret et cohérent dans ses principales orientations. En cela, il est le contrepoint exact de la Lettre à tous les Français et de sa généralité protectrice et gratuitement militante. Il témoigne d’un principe élémentaire de clarté politique perdu de vue à gauche depuis 1988. L. Jospin reconnaît enfin des « échecs réels et en tout premier lieu la progression du chômage ». Il exprime un regret évident de ce que la gauche au pouvoir n’a pas fait. François Mitterrand n’est cité qu’une seule fois, pour sa contribution à la construction européenne. Lionel Jospin propose d’intégrer le ministère de la coopération dans le ministère des affaires étrangères, reprenant ainsi la tentative avortée de Jean-Pierre Cot, et de reprendre « sur des bases nouvelles et assainies » notre effort d’aide. Toutes les propositions relatives au fonctionnement des institutions, rassemblée sous l’intitulé « Faire vire une nouvelle pratique du pouvoir » sont autant de critiques à peine voilées contre les insuffisances de F. Mitterrand.

Mais s’agit-il d’un projet ou d’un programme ? François Mitterrand a pu évoquer le fait que la campagne présidentielle manquait d’un « souffle », d’un « cité centrale ». Effectivement, sans être pour autant truffé de formulations technocratiques, le projet de L. Jospin est très détaillé. Ce caractère est cohérent avec la proposition de ramener le mandat présidentiel de sept à cinq ans, de donner un tour plus parlementaire au fonctionnement des institutions et de coupler implicitement les élections législatives avec les élections présidentielles. Le projet de Lionel Jospin est aussi un programme de législature. Mais l’électorat peut-il être réceptif à l’égard d’un ensemble de propositions dont la présentation tranche avec ce qui constitue — les 110 propositions de F. Mitterrand ont été suffisamment raillées pour cela — la norme sous la Ve République. Un élément plus gênant transparaît aussi : L. Jospin ne s’est pas approprié de façon égale la totalité du contenu de son programme. La partie de ce dernier consacré aux questions économiques et sociales n’a pas bénéficié jusqu’à présent d’une argumentation à la hauteur des transformations radicales qu’elle contient. Lionel Jospin ne s’aventure pas à propose de changer de société, mais la mise en œuvre de son projet conduirait à changer celle-ci.

A la différence des derniers programmes de la gauche au pouvoir, il contient une part d’utopie. Elle s’exprime par la volonté de donner un toit à tous ceux qui en sont privés. Elle se marque aussi par l’idée du caractère inéluctable de la diminution du temps de travail, à 37 heures dès 1997 au cours du quinquennat de L. Jospin, suivie d’une baisse annoncée à 30 heures au début du prochain millénaire. Mais cette part d’utopie ne constitue pas le fond du programme de L. Jospin, qui est marqué sous le sceau de la social-démocratie. Il mélange, en effet, des éléments de volontarisme pur de la part de l’État, des éléments d’encouragement de l’État à des comportements vertueux de la part des acteurs économiques et sociaux et des éléments de coresponsabilité entre l’État et d’autres personnes publiques ou privées. Il exprime un compromis d’essence social-démocrate, notamment lorsqu’il énonce : « Comme en 1945, c’est un nouveau compromis social qu’il faut mettre en place en s’appuyant sur les organisations représentatives des salariés. Il revient à la puissance publique d’en prendre l’initiative, d’en fixer le cadre et l’objectif ». Cette idée trouve une application dans l’énonciation de sa proposition de passage à 37 heures de la durée légale du travail, la négociation permettant seule d’en régler les modalités concrètes. Il insiste sur la nécessaire « revitalisation des organisations qui concourent au dialogue social » dans l’entreprise. Les propositions qui sont faites dans le domaine des prélèvements sociaux et fiscaux conduisent à accroître la progressivité de l’impôt en fonction du revenu. La différenciation des prestations maladie et famille en fonction du revenu et la progressivité des cotisations d’assurance-maladie esquissent un État-providence plus beveridgien. Mais le fronton assurantiel de l’État-providence à la française n’est pas modifié, puisque le projet est muet sur les responsabilités des partenaires sociaux dans la gestion de la protection sociale. La C.F.D.T. contrôle l’assurance-chômage et la vieillesse et F.O. l’assurance-maladie…

Le modèle de Lionel Jospin n’est certainement pas étatiste mais il marque nettement une extension de la sphère de socialisation. C’est l’idée de l’instauration de formes mutualisées de capital temps, de la mise en place de garanties de loyers pour les propriétaires s’engageant à loger des personnes ayant de faibles revenus et le croisement des financements publics et privés pour favoriser le développement des services de proximité.

Sur l’éducation

C’est sur l’éducation que L. Jospin est le plus faible, faute de s’adresser la même critique qu’il émettait en général à l’endroit de la pratique de la gauche au pouvoir. A la tête du ministère de l’Education nationale, Lionel Jospin a davantage accompagné l’afflux démographique dans l’appareil éducatif secondaire et supérieur qu’il ne l’a organisé et géré. L’orientation des programmes et le caractère flou des normes en termes de contenus dans l’enseignement secondaire, la création des instituts universitaires de formation des maîtres, le refus de prendre en compte les différences de niveau pour construire des parcours adaptés ont traduit un certain dogmatisme idéologique. L’effort budgétaire consenti à L. Jospin par M. Rocard pour des raisons politiques ne s’est pas accompagné de contreparties véritables de la part des enseignants. Sur le plan universitaire, le plan Université 2 000 a accompagné la pression démographique en tentant de rattraper le sous-investissement passé, sans qu’un effort de programmation cohérente des filières et de définition des contenus ait été entrepris. En amont, la marche vers les 80% au niveau du baccalauréat a été accélérée sans que l’on se demande si l’on pourrait accueillir dans de bonnes conditions la masse hétérogène des différents bacheliers dans des études universitaires ou post-secondaires. Le refus de trancher dans l’affaire du « voile islamique » et le renvoi de l’affaire devant le Conseil d’État traduisaient pour le moins une hésitation à définir une position, fût-elle subtile et nuancée, dans une affaire où devait s’exprimer un choix de société. Le classicisme du propos dans ses propositions de candidat, l’absence d’affrontement de questions réelles — l’illettrisme au collège, les impasses d’un grand nombre de filières d’enseignement technologique, les premiers cycles universitaires et le devenir de la majorité des étudiants, etc. — laissent une impression trouble qui ne permet pas de savoir si la gestion du système éducatif cessera enfin de voguer au fil de l’eau.

Une présidence banalisée ?

Peut-être trouve-t-on la clé de l’approche composite, pragmatique et parfois pointilliste, tantôt très volontaire, tantôt fort prudente de Lionel Jospin — source aussi d’une certaine atonie de la campagne — dans une des idées les plus fortes de son programme, celle d’un « président citoyen ». Constatant le « déficit démocratique » dont souffre notre société, le caractère « lointain » du pouvoir, L. Jospin affirme la nécessité d’un « changement profond » dans l’exercice de ce dernier : l’un de ses éléments clés réside dans le rôle nouveau qu’il entend assigner au Président et au gouvernement. Si le rôle de garant du Président, défini à l’article 5 de la Constitution, reste souligné en filigrane — ses prérogatives en matière de politique étrangère et de défense ne sont d’ailleurs pas rappelées à ce stade —, L. Jospin entend lui enlever l’élément de distance qui résulte du septennat. L’instauration du quinquennat traduit davantage qu’une simple diminution de durée. Une formule traduit bien son souci de banalisation de l’institution présidentielle : le Président de la République doit « rendre compte de son mandat devant le pays, dans un délai raisonnable ». Sans qu’il précise si les dates des élections présidentielles et législatives doivent coïncider, une phrase permet de le penser : le quinquennat « permettra d’éviter les périodes de cohabitation, facteur d’affaiblissement dans la conduite du pays ». Enfin, il est dit qu’« un “Président-citoyen”, c’est également un Président qui assure, partout et toujours, la progression de la démocratie » et « qui donne davantage de droits aux citoyens » en ouvrant notamment la saisine du Conseil constitutionnel au simple citoyen. Le « Président-citoyen », « garant de l’impartialité de l’État » est ce que François Mitterrand n’a pu être.

Il ne s’agit pas tant d’une diminution du pouvoir du Président que d’un renforcement, qui s’exercerait peut-être au détriment de la composante d’« autorité » de la fonction. Elle est fondée sur une critique des limites du pouvoir personnel, puisque « le gouvernement doit devenir un lieu de délibération collective ». Le pouvoir personnel peut certes être un facteur de changement certes si l’homme est exceptionnel, mais est tétanisant si le Président élu pour sept ans n’a pas d’idées fortes et concrètes de ce qu’il veut accomplir et que le moteur parlementaire ne peut pallier sa défaillance. Le choix de L. Jospin est libéral sur le plan des institutions politique et aurait pour effet de nous rapprocher du modèle parlementaire en vigueur dans la plupart des autres démocraties européennes : il s’agit de restaurer le caractère collégial du gouvernement et de renforcer la fonction législative et la fonction de contrôle du Parlement. Le couple Président/Premier ministre, appuyé pour la durée du mandat présidentiel sur une majorité parlementaire stable aura stabilité et force pour agir de manière concordante tout en répondant ensemble de leurs actes devant les électeurs au bout de cinq ans.

Centrale dans le programme de L. Jospin, la réforme du quinquennat constitue un point de cohérence de sa démarche et même de sa rhétorique. En raison de sa démythification de la présidence de la République — le président est élu pour faire quelque chose et non pas, comme F. Mitterrand, pour donner de grandes orientations, un simple cap alors que l’intendance a du mal à suivre —, tout son programme est construit sur le refus d’idées trop vagues — ce qui n’empêche pas toujours les généralités. Sa faiblesse a été de ne pas mettre jusqu’ici l’accent sur cette cohérence forte de la conception du pouvoir politique qui est la sienne, qu’on peut approuver ou contester mais qui est à coup sûr singulière dans le contexte de la Ve République.

Une nouvelle gauche ?

Faisant le bilan de la gestion de la gauche, L. Jospin constate : « Au pouvoir, nous avons appris à gérer. Mais n’avons-nous pas désappris à savoir pourquoi ? Le monde n’est-il pas passé d’un excès d’idéologie à une absence de vision de l’avenir, à une pénurie de projets, donc d’espérances ? » Force est de reconnaître que son programme ne porte pas un tel projet au sens où il nous ferait entrevoir ce que serait sa réalisation. Il se contente de dessiner un mouvement qui, nous éloignant de la pratique connue de la gauche au pouvoir, nous invite à penser qu’il pourra permettre autre chose, y compris qu’il ne dit pas. Il s’agit du début d’un travail, non d’un aboutissement. Son programme serait bien adapté à une démocratie nordique et l’est peut-être assez peu à la France telle se représente elle-même. Mais des principes sous-jacents qu’il exprime — présidence modeste et « parlementarisée », convergence d’une série de mesures vers une égalité sociale accrue, mais aussi extension de la sphère socialisée —, seul le premier est explicité de manière constante. Les seconds, qui appartiennent au fond commun de la gauche, ne sont guère mis en avant — pour des raisons qu’on peut comprendre —, ce qui contribue peut-être à ôter à ses propositions une ligne directrice parfaitement lisible.

Pour avoir un avenir, la gauche devra répondre à quatre interrogations. La première est relative à la base sociologique de la gauche. Cette base sociologique peut-elle donner naissance à un projet de transformation ? La base traditionnelle pas très motrice ; base élargie pas très visible ni identifiable. Problème pour le message économique et social.

La seconde est la question européenne. Projet européen avec des éléments de perte de souveraineté nationale sans que soit suggérée une reconstitution de cette souveraineté au sens politique au niveau européen. Pose deux questions : de la gauche dans un cadre européen ; question de la souveraineté. Question : où se prennent les décisions. Marges d’autonomie du politique.

Enfin, il faudra qu’elle réponde sur les rapports entre la gauche et l’économie de marché. L. Jospin dit : « Les lois du marché existent bien sûr. Mais jamais le marché ne nous dira dans quelle société nous désirerons vivre demain ni sur quelles valeurs nous pourrons la fonder ». Une certaine tautologie. Il va falloir que la gauche s’intéresse beaucoup plus à la façon dont s’intéresse l’économie de marché. Pas ceux qui cherchent à obtenir des dérogations aux règles de l’économie de marché, mais aussi aux règles elles-mêmes, qui fonctionnent mieux (services publics).

Progrès de l’intelligence, de la culture et de l’esprit critique pour le plus grand nombre. Clef d’un projet de gauche. Utopie nécessaire ; ne pas accepter que les hommes soient uniquement ce qu’ils sont. D’où la question du normatif, de la norme.