Les droites ou la volonté ambiguë

Les droites ou la volonté ambiguë

Par Jacques Bonnaire

Au-delà du souci commun de Jacques Chirac et Édouard Balladur de parvenir à la charge suprême, leur préoccupation est d’éliminer l’autre et, ainsi, de s’assurer la domination de la droite française. Les deux sont issus du R.P.R., mouvement qui se veut l’héritier du gaullisme ; les deux ont été marqués par Georges Pompidou sous la direction duquel ils ont fait leurs premières armes ; les deux ont eu aussi un parcours un peu sinueux, à l’intérieur même de leur mouvance politique : le premier, lorsqu’il a préféré apporter son soutien à un candidat non gaulliste contre l’héritier naturel du gaullisme en 1974 ou lorsqu’il a enfourché le cheval libéral, étranger à son esprit, en 1986 ; le second en raison de sa séparation d’avec celui auquel il doit d’être où il est et, plus fondamentalement, de son souci constant de mettre fin à la spécificité d’un parti dit gaulliste en le fondant dans un ensemble de droite plus vaste.

Telle est la logique politicienne qui permet de situer la position de chacun des deux candidats de droite à l’élection présidentielle de 1995. Au-delà, il y a deux styles, deux manières d’être, deux rapports différents à la vie, à la société, aux gens mais aussi à la Nation.

L’héritage du gaullisme

De Jacques Chirac et Édouard Balladur, quel est le plus gaulliste ? Sont-ils même l’un ou l’autre gaullistes ? Leur parcours personnel ne les départage pas nettement sur ce point. En revanche, leur rapport à la mémoire du gaullisme a une intensité tout autre. Surtout, le regard qu’ils portent chacun sur l’ennemi juré du gaullisme qu’est l’extrême droite révèle une différence d’appartenance à cette tradition politique.

Le parcours personnel

De par leur vie publique, ni Édouard Balladur, ni Jacques Chirac ne peuvent s’affirmer gaullistes sans nuances. Jacques Chirac est devenu député de la Corrèze en 1967 sous le mentorat de Georges Pompidou, puis a commencé une carrière ministérielle comme secrétaire d’État aux affaires sociales dans le gouvernement de ce dernier. Édouard Balladur a débuté sa carrière politique comme conseiller technique chez Georges Pompidou, Premier ministre, puis est devenu secrétaire général de l’Elysée à la suite de l’élection de ce dernier à la présidence de la République. Ni l’un ni l’autre ne peuvent se prévaloir d’une filiation personnelle directe avec de Gaulle. Il est vrai que ce dernier n’avait pas organisé la génération politique devant succéder aux barons du gaullisme et que ce fut Georges Pompidou qui joua le rôle de maître d’œuvre des élections législatives de 1967, gagnées de justesse par le parti gaulliste. Les lettres de créance gaullistes de Jacques Chirac sont entachées par un autre fait historique : ce que l’intéressé nomme pudiquement la refondation du parti gaulliste en 1976, à la suite de son départ de l’hôtel Matignon. En 1974, un homme politique très jeune (42 ans) mais très ambitieux, nommé Jacques Chirac, avait fait échouer la candidature du descendant légitime du gaullisme, Jacques Chaban-Delmas, en apportant un soutien déterminant à Valéry Giscard d’Estaing, étranger à cette tradition, qui le nommait Premier ministre. Puis Jacques Chirac claquait, fait sans précédent sous la Ve République, la porte du gouvernement, et commençait une lutte avec V. Giscard d’Estaing qui allait rythmer quinze ans de vie politique. Jacques Chirac a été le refondateur du gaullisme, mais d’un gaullisme dont la référence à G. Pompidou est devenue aussi forte si ce n’est plus que celle à de Gaulle, et qui a coupé le fil de l’histoire de ce mouvement en le reconstruisant autour de sa personne. Jacques Chirac a également imprimé un itinéraire sinueux au mouvement gaulliste : hostilité à la « nouvelle société » de Jacques Chaban-Delmas, puis revendication d’un travaillisme à la française, appel de Cochin contre le « parti de l’étranger », suspecté d’abandonner la volonté gaullienne d’indépendance nationale, lutte sournoise contre le socialisme rampant de Valéry Giscard d’Estaing, diatribes contre la gauche au pouvoir, discours libéral sous la première cohabitation. Aujourd’hui, Jacques Chirac porte de nouveaux habits, plus proches de ceux de la période 1974-1976 que 1986-1988. La lutte entre J. Chirac et E. Balladur marque une nouvelle étape, au-delà de la filiation affichée par l’un et par l’autre, de la disparition du gaullisme comme référence singulière dans notre vie politique. C’est d’autant plus vrai que ceux qui se disent les plus attachés à cette « exception française », MM. Pasqua et Séguin, ont choisi des camps divergents, et que l’option d’Édouard Balladur est depuis longtemps de créer une confédération commune à toute la droite parlementaire qui aurait pour effet de détruire la spécificité du mouvement gaulliste.

Le rapport à la mémoire

Jacques Chirac affirme nettement sa fibre gaulliste, tandis qu’Édouard Balladur ne s’approprie pas les références et la symbolique gaullistes. Ses références au général de Gaulle n’y sont que de pures révérences, des passages rhétoriques obligés. Jacques Chirac définit le gaullisme comme « un volontarisme enraciné dans l’amour de la patrie, l’esprit républicain, le sens du concret, le respect du peuple, de sa fierté, de sa mémoire ». Jacques Chirac est orphelin d’une épopée à laquelle il n’a pu participer : « Bien entendu l’appel du 18 juin, le refus de la capitulation, la récusation de Vichy, l’organisation de la Résistance et les grandes lois sociales de la France libérée sont la source héroïque de l’épopée gaulliste. Je revendique cet héritage mais j’étais trop jeune pour y prendre une part active. Par décret de l’état civil, je suis un gaulliste de la deuxième génération, un gaulliste “pompidolien” ». Toutefois le gaullisme n’est pas seulement une idée de la France qui sollicite l’adhésion, mais aussi une appartenance à un camp politique puisque Jacques Chirac nous dit, dans une formulation qui rappelle étrangement celle que l’on employait pour le parti communiste : « Jamais je n’ai dévié de la ligne gaulliste, à défaut d’avoir pu toujours faire valoir et appliquer mes idées ». Chez J. Chirac, la référence à un 1945, qui serait une victoire unanime du peuple français, est fréquente. Lors des cérémonies anniversaires de la ville de Paris, volontairement éclectiques, fut d’ailleurs justement mis en valeur le rôle des communistes. Le gaullisme était un élément d’union qui dépassait les clivages. Cette volonté de mettre en valeur le passé apparaît dans la plupart des discours de J. Chirac.

La mémoire d’Édouard Balladur par rapport au gaullisme est distancée et moins lyrique. Dans le Dictionnaire de la réforme, n’apparaissent à l’index ou dans le corps du texte ni le 18 juin, ni Vichy, ni la Résistance. Certes, dans Des modes et des convictions, le de Gaulle de 1940 est loué, mais le contexte dans lequel il s’est affirmé n’apparaît pas. Le gaullisme de Balladur paraît sans substrat historique ; il est psychologique — le « courage de la solitude » — et politique — c’est, pour lui, un modèle de gestion du pays. N’est-il pas significatif qu’il dise que la « permanence du message de De Gaulle » est « celui d’un moraliste français » ? Dans le chapitre « gaullisme » du Dictionnaire de la réforme, le gaullisme est défini par sept traits généraux et abstraits : « patriotisme », « intransigeance », « pragmatisme », « volonté de sortir des affrontements et des cassures nées de la Révolution française », « apologie de la politique », contraire du « populisme » et « humanisme ». S’il affirme que « son message demeure une source d’inspiration féconde, durable », s’il reconnaît son rôle historique déterminant dans la force, l’ambition et le prestige de la France, il en diminue la spécificité en le replaçant dans la continuité d’une famille politique, celle de la droite bonapartiste sans doute, classification qui ne peut être reprise sans nuances : le gaullisme n’est jamais que l’une de nos « traditions nationales » qui a repris vie « à l’occasion de la plus grande défaite que la France ait jamais connue ».

L’extrême droite

Malgré certains errements individuels (lien entre le S.A.C. et certains milieux d’extrême droite, complicité de services d’ordre, etc.), il y a une incompatibilité de fond entre le gaullisme et l’extrême droite : la Résistance et l’opposition au régime de Vichy, la lutte contre l’O.A.S. et la décolonisation de l’Algérie plus encore, créent une antinomie radicale entre la tradition gaulliste et les descendants de Charles Maurras, sans parler des formes de fascisme français. Jacques Chirac, c’est établi, éprouve une répulsion viscérale pour l’extrême droite qui n’explique que plus mal certains de ses silences ou dérapages de 1988, récusés — mais c’était trop tard — dès après sa défaite. L’aversion de Jacques Chirac pour l’extrême droite demeure intacte aujourd’hui. Il lui dénie tout accaparement des thèmes de la morale publique et privée et des références de l’histoire nationale. Il justifie son engagement à lutter contre le chômage, l’insécurité, la dégradation morale et l’immigration anarchique au nom de l’espace politique qu’ils ouvrent pour l’extrême droite, héritière des ligues factieuses de l’entre-deux-guerres.

Édouard Balladur n’est pas davantage d’extrême droite que le maire de Paris : Jean-Marie Le Pen et ses séides sont à l’évidence peu fréquentables et sont bien excessifs. Mais pour lui, l’extrême droite n’est pas un problème et déclarer une aversion instinctive pour ce mouvement — comme pour d’autres sans doute — serait faire preuve, là aussi, d’excès, voire d’impudeur. L’extrême droite n’est pas pour le Premier ministre un sujet de passion, pas davantage que quoi que ce soit d’autre de politique. Serrer la main de M. Le Pen, qu’il a reçu cinq fois à Matignon, ne fait pas partie de ces choses qui le gênent physiquement. Il y a toujours eu, selon lui, une extrême droite au sein de la droite française. Même si ces gens ne sont pas très convenables et commettent quelques excès de langage qu’il faut réprouver, ce n’est pas une raison pour les condamner en des termes violents. On ne l’entendra donc pas sur le terrain de l’invective et de l’horreur. Il préférera ne rien dire. Peu de temps après une polémique sur des contacts supposés entre des membres de son entourage et ceux du Front national. Édouard Balladur utilisera l’allusion indirecte voire la dénégation, mais ne dira rien explicitement, alors même qu’il n’a jamais rien dit sur ce sujet : « Les choses sont parfaitement claires. Ce que je dis, ce que je fais, ce que je pense, chacun le sait […]. Il ne suffit pas d’inventer un bobard mensonger pour me conduire à démentir quoi que ce soit ». Est-ce vraiment clair ? Que sait ce « chacun » qu’il évoque ? Balladur ne dément rien, peut-être aussi parce qu’il ne ment pas. Là où d’autres auraient fait éclater leur condamnation des thèses du Front — quitte à distinguer les dirigeants de ce mouvement d’électeurs abusés qui sont des Français comme les autres —, le Premier ministre se tait. Il est vrai qu’il s’était défendu de toute polémique inutile, c’est-à-dire qu’il estimait telle.

Chez Édouard Balladur, on cherchera vainement un mot de condamnation, morale ou politique, de l’extrême droite : « S’est épanouie sous le régime socialiste. Ce n’est pas un hasard : à l’internationalisme a répondu le nationalisme, à l’ouverture des frontières la hantise de l’immigration, à l’apologie d’une société multiculturelle celle de l’identité française, à une permissivité démagogique le culte des valeurs traditionnelles. Le tout dans un climat d’inquiétude et d’exaspération aggravé par le chômage qui s’étend, l’insécurité qui grandit. […] Quelles que soient les réformes entreprises, on ne peut espérer faire disparaître les sentiments de frustration. Tout le défi politique des prochaines années doit tendre à les apaiser, à les ramener à de plus justes proportions. Il ne suffira pourtant pas de renforcer la sécurité, de mieux défendre la nation, sa culture et son histoire, de restreindre l’immigration ou de la mieux contrôler, de tenter de remettre à l’honneur des valeurs morales négligées, qu’elles soient individuelles ou collectives. Ce ne sera pas assez pour rendre confiance dans l’avenir et en elles-mêmes à des sociétés prospères, mais en voie d’affaiblissement démographique, en quête d’un nouvel idéal social et moral. Elles ne sont pas seulement vouées à préserver leur richesse et leur prépondérance. Elles sont à la recherche d’autre chose qui les élève au-dessus d’elles-mêmes. La politique peut-elle le leur apporter ? »

L’extrême droite pèche donc par ses insuffisances (« il ne suffira pas », « ce ne sera pas assez ») ou par ses excès (« apaiser » [les sentiments de frustration], « les ramener à de plus justes proportions »). La vision balladurienne de l’extrême droite est anhistorique. Peut-on dire que l’extrême droite « s’est épanouie sous le régime socialiste » sans mentionner l’Algérie, Vichy, les Ligues, l’affaire Dreyfus ? La manœuvre mitterrandienne consistant à établir le scrutin proportionnel pour les élections législatives de 1986 afin d’affaiblir la droite parlementaire par l’instillation du poison lepéniste est oubliée. Surtout, l’antisémitisme et le racisme qui constituent le fonds idéologique de l’extrême droite ne sont jamais évoqués. L’extrême droite apparaît seulement comme un mouvement de réaction à des maux ou phénomènes contemporains. L’adhésion à celle-ci paraît presque ressortir de motifs élevés et moraux (« valeurs morales négligées », « recherche d’autre choses qui les élève au-dessus d’elles-mêmes »).

La mise en parallèle de l’extrême gauche avec l’extrême droite par Édouard Balladur est instructive. Parmi les motifs de regain prévisible de l’extrême gauche, dont on ne sait si elle recouvre des étrangers manipulés, des communistes impénitents ou les étudiants et jeunes ouvriers trublions de 1968, il estime que « la population étrangère ou d’origine étrangère est de plus en plus nombreuse en France, elle offre un terrain privilégié aux campagnes de l’extrême gauche sur les libertés et les droits de l’homme ». Il souligne aussi que « l’extrême gauche se nourrit de la crainte de l’extrême droite, chacun de ces deux mouvements explique, suscite et renforce l’autre ». L’une n’est pas pire que l’autre. Elles sont condamnées pour leur excès dans un même mouvement de manière détachée. Chez Jacques Chirac au contraire, l’extrême droite est un danger et c’est le seul extrémisme qui en constitue un : « Le nazisme a été éradiqué mais il faut avoir conscience qu’une forme inédite de fascisme peut toujours réapparaître. Une jeunesse sans projets à la périphérie des grandes villes est une proie idéale pour des idéologues fascisants ».

Le discours sur la France

Édouard Balladur et Jacques Chirac n’ont manifestement pas le même rapport à la France. Chez J. Chirac, la France est à la fois terroir et idée. Pour E. Balladur, elle est une notion comme abstraite et désincarnée. Tous les éléments fondateurs d’un discours sur la France sont absents chez lui. Mais comment définir la France ? C’est à la fois un peuple, une géographie et une histoire, des valeurs. Aucune de ces dimensions n’est vraiment présente chez E. Balladur, qui ne paraît venir de nulle part. Elles le sont toutes, exprimées de façon affective mais aussi très conventionnelle, chez J. Chirac.

La nation

Pour Jacques Chirac, la France demeure une exception : « La géographie et l’histoire ont contribué au tissage d’une exception française qui doit rester exceptionnelle ». Édouard Balladur évoque au contraire plus volontiers le terme d’« exemple français », exprimé publiquement dès sa déclaration de politique générale en 1993. Cet exemple français ne prend pas pour autant appui sur les traits séculaires et traditionnels de l’histoire de la France. On devine que l’emploi du terme d’exemple vise à éviter celui de modèle, à la fois plus périlleux, et rendu délicat par son application passée au contemporaine à l’Union soviétique, à la Suède et à l’Allemagne. Mais quel est le contenu de cet exemple ? Quand Jacques Chirac évoque l’exception française, il en rappelle les traits traditionnels sans tracer un programme permettant dans les faits de la prolonger. Chez Édouard Balladur, l’exemple français est un substrat dont la société n’est pas l’acteur principal. Il est avant tout économique et diplomatique : il s’agit de donner une suite aux Trente Glorieuses et, sur le fondement d’un succès économique, de maintenir la puissance politique et militaire de la France sur le plan mondial. La France doit continuer à y exercer des responsabilités excédant sa situation objective de puissance moyenne en se montrant exemplaire dans l’ordre international. L’ambition ne va pas jusqu’à proposer au monde son modèle politique interne ni même les principes des droits de l’homme et du citoyen qui l’inspirent. Mais ce n’est pas tout : « La grandeur de la France aujourd’hui doit être autant une grandeur d’exemple que de puissance ». En effet, le terme d’exemple peut également avoir une autre acception, purement politique : ce que propose Édouard Balladur c’est de réaliser une évolution de la France qui soit exemplaire et qu’il définit en des termes équilibrés en recourant alors à l’idée d’un modèle que doit constituer ce qu’il appelle la réforme : équilibre entre justice et liberté, culte de la nation et « création d’une Europe qui permette à notre indépendance de s’exercer plus complètement et plus concrètement », entre volonté de rester soi-même et respect des autres hommes et de leurs droits, « entre souci d’aider les nations pauvres à accéder à un minimum de prospérité et le désir de conserver à la France son rang dans le monde ». C’est sa politique qui lui permettra de concrétiser cet exemple.

Il n’y a pas chez E. Balladur de volonté de banalisation de la France. Il souhaite que la France soit un pays exceptionnel, tant en lui-même que dans le monde. Mais l’exception chez lui n’est pas fondée sur une histoire exceptionnelle, qui justifierait et appellerait un rôle particulier de la France, mais sur une politique qu’il souhaite présenter comme exceptionnelle, la sienne. Elle ne puise pas dans l’histoire, mais vise à se réaliser au présent. Elle n’est pas fondée, mais se veut fondatrice ; même si elle n’est pas un construit à partir de rien, elle se veut une entreprise systématique. Son nationalisme est froid ; il ne s’agit pas ni copier ce qui se fait, ni de s’aligner, encore moins de puiser dans l’histoire du pays une quelconque source de résistance au changement. Sur le fond, E. Balladur est persuadé de ce qu’il faut faire : la spécificité de la France sera sa politique.

L’idée de la France peut paraître chez J. Chirac un peu vague peut-être, mais il y croit ; mieux, la France est pour lui un corps. La France, il la connaît, à travers ses provinces et ses agriculteurs ; il la vit, il s’y sent à l’aise, au point d’oublier parfois la distance du politique. Pour E. Balladur, la France apparaît comme le pur réceptacle d’une politique qui n’est pas encore écrite. Il ne dirait pas, comme Philippe Séguin : « aucune politique ne se peut faire en France qui ne soit la politique de la France ! » La France est, pour lui, un contenant a priori vide. Lorsqu’il parle de la langue, de l’histoire, de la culture, etc. il ne les qualifie pas en des termes enflammés, marquant ainsi une distance par rapport à son pays. Pour lui, même en termes rhétoriques et naïfs, la langue française n’est pas universelle, son histoire n’est pas exemplaire, sa culture ne sera pas celle d’un art de vivre spécifique. Sa France n’est pas celle des 53 millions de fromages ! On cherchera vainement dans ses écrits la trace des symboles de l’histoire et de la culture françaises.

Pour autant, cela ne signifie pas qu’il soit prêt à abandonner la France, à refuser son affirmation sur la scène mondiale, à la dissoudre dans un ensemble plus vaste. Il existe des germes de nationalisme chez Balladur, mais d’un nationalisme dépassionné. Ce nationalisme n’a pas de fondement autre en apparence que la puissance. Il n’est que de lire la manière dont il vante une certaine instrumentalisation du patriotisme. Il faut en tenir compte, dit-il dans l’article qu’il consacre à ce mot dans le Dictionnaire de la réforme, seulement pour se prémunir de maux plus graves. Point d’éloge direct donc du patriotisme, mais une recommandation qui fonctionne comme un jeu de miroirs : « Il faut les [les Français] rassurer par des actes et par un langage qui exprime la volonté de permanence de la nation ». Instrumentalisation donc des sentiments de la société, mais non pas prise d’appui sur la société pour aller de l’avant.

La société et le peuple

Le discours de J. Chirac ressemble à une série de capteurs posés sur le corps de la société dont les informations fournies sont difficiles à mettre en cohérence. E. Balladur, lui, ne voit pas la société qu’il aspire à diriger : on ne le verra pas, comme J. Chirac, s’enthousiasmer pour un lieu, un plat populaire, un métier. Derrière ce constat commun, transparaît deux appréhensions différentes des gens.

La nation est incertaine dans sa densité chez Édouard Balladur et la société en est évacuée. Dans le chapitre consacré à l’« intégration » du Dictionnaire de la réforme, rien n’est dit sur l’intégration sociale. Quand il est écrit dans le chapitre consacré à la politique étrangère, qu’il faut une politique intérieure forte pour conduire une politique extérieure ambitieuse, l’unité de la société n’est pas visée, mais seulement sa prospérité économique. Aucune conception de la société, ni même de la France comme pays, au sens braudélien, ne se dégage de ses écrits. Lorsqu’il est fait état de la société, c’est uniquement à travers le prisme de la classe moyenne et le social n’est entendu qu’au sens de protection sociale. La société est une abstraction ; quelque chose de lointain et incompréhensible ; un agrégat qui ne porte pas en lui-même de sens. On verra que cela entachera singulièrement son discours sur la réforme.

A fortiori, n’y a-t-il pas d’invocation du peuple comme chez Jacques Chirac — le mot ne figure pas dans le Dictionnaire. Tout au plus trouve-t-on une invocation rituelle, quasiment synonyme de nation dans cette acception, lorsqu’il parle de « grand peuple » pour désigner le peuple français. Mais pas davantage que ce n’est le pays qui est désigné, dans sa réalité et sa chair, avec ses traditions et son histoire, n’y a-t-il de mention de la solidité de la société, d’un nœud fort qui la réunit, encore moins d’une souveraineté profonde qui justifierait une confiance instinctive dans le peuple. C’est clairement à l’opposé que J. Chirac, ayant perçu ce point aveugle du discours balladurien, et pour prendre le contre-pied du discours descendant d’élites soi-disant éclairées vers un peuple obtus et abruti, fait l’éloge du peuple et oppose une sorte de bon sens à un conformisme qu’il décrit comme celui des classes dirigeantes et qui repose sur un « mépris des citoyens ». Ceux qui raisonnent ainsi traduisent leur absence de confiance en « l’impact d’une volonté politique » ; ils ont une vision fataliste du réel : « Ils croient que la réduction des inégalités sociales est une utopie dangereuse pour les grands équilibres comptables ». Le message est clair : la source de la volonté est le peuple, et c’est heureux car le peuple est facteur de changement : « Le peuple est conscient de n’être pas pris en compte dans les raisonnements des hiérarques censés le diriger. D’où son rejet d’un système complètement déconnecté des réalités. […] Pour un gaulliste, le peuple n’est pas un vain mot. Je ne prétends pas avoir toujours interprété au mieux ses messages et ses attentes, mais je n’ai jamais mésestimé son bon sens, encore moins sa dignité. Le peuple est devenu l’oublié d’une démocratie du simulacre et de l’apparence : voilà la cause primordiale du mal français ». Derrière les mots, apparaissent finalement deux sources de légitimité différentes : l’une fondée sur des résultats — mais qui les interprétera ? —, l’autre fondée sur une forme de sanction populaire irrécusable — mais ce peuple en général, que devient-il une fois qu’il se voit dans le détail et ses multiples particularités ?

La république

J. Chirac évoque désormais régulièrement la république ; chez E. Balladur, c’est une notion absente. J. Chirac écrit : « Pour reprendre une distinction chère à Régis Debray, le démocrate que j’ai toujours été est peut-être devenu plus républicain ». L’appel à la notion de république a une résonance forte en raison de son ancrage dans notre patrimoine historique. J. Chirac l’a compris, de même que Philippe Séguin, son inspirateur, qui s’offre en l’incarnation de celle-ci. Chez Jacques Chirac pourtant, le thème est ambigu et mal cerné. Chez Philippe Séguin, la république, c’est l’État. Chez Raymond Barre, la république, c’est la justice, une certaine neutralité ; la république y est le véhicule d’une critique des partis et des intérêts particuliers au nom de l’intérêt général et de la raison qu’il prétend incarner. Chez Chirac, rien de tel. C’est en vérité une république qui se cherche qui transparaît dans ses propos : ni principe moral, ni volonté téléologique, mais le souci d’un pays dont chacun serait le « copropriétaire », c’est-à-dire qui ne compterait pas de laissés-pour-compte. La république, chez lui, est désormais une idée sociale, liée à l’idée de progrès. Il y a peut-être un paradoxe entre l’amour qu’il affiche pour une république une et une certaine propension à considérer le peuple dans ses différentes parties catégorielles. Elle est l’instrument aussi d’une critique des élites au nom du peuple : la chose commune ne peut être appropriée par quelques-uns. Mais force est de reconnaître qu’elle ne s’incarne pas encore nettement dans des institutions — malgré le renouveau du rôle du Parlement qu’il appelle de ses vœux. Toujours est-il que l’enjeu de l’élection présidentielle est dramatisé à la fois en termes institutionnels — le rôle du Président de la République est solennisé : « Le Président, seul, peut changer la pratique de la république » — et de société, puisque « La république, c’est un modèle social » : la garantie de « l’ordre républicain » comprend non seulement le respect de la loi, l’indépendance de la justice, l’élimination des zones de non-droit, mais aussi l’élimination des déchirures du tissu urbain : « Hier, on évoquait la cité pour désigner la communauté des citoyens. La ville était le lieu où se forgeaient nos valeurs, où s’exprimaient nos libertés. On en parle désormais pour évoquer les grands ensembles pour la République se défait ». La république est pour lui une clé, une référence, dont le champ d’application paraît infini.

Le contenu de la république est de portée plus limitée chez Édouard Balladur. Au chapitre consacré à ce mot du Dictionnaire de la réforme, on ne trouve que quelques propos généraux sur les hauts fonctionnaires. Chez lui, l’État est la fois fort — principe d’autorité — et absent — il n’y a pas de culte de la chose publique, aucune idée d’une certaine austérité républicaine, nourrie par un esprit patriotique comme chez Philippe Séguin, aucune mystique de l’État. Il exprime ainsi froidement — et peu importe ici qu’il ait raison ou tort — que « le rôle de l’État doit être recentré sur les missions de régulation » dans le domaine des politiques sociales. L’État est pour lui un instrument, de modernisation d’abord, de contrainte ensuite. Il est sans statut spécial ; il n’est pas « républicain » au sens où il n’est pas un lieu de rassemblement du peuple, le lieu symbolique de l’expression d’une volonté démocratique. C’est dès lors le cadre général de l’action qui a été ressenti comme faisant défaut.

La France, le monde et la puissance

Le discours d’Édouard Balladur est très différent de celui de Valéry Giscard d’Estaing, pour lequel la France était une puissance moyenne au milieu de nations moyennes. Il est aussi sans point commun avec celui de François Mitterrand pour lequel la nation française se dépassait et se réalisait dans l’Europe en accomplissant son idée universelle, vraie raison de son exemplarité. S’il y a un élément gaulliste chez E. Balladur — comme chez J. Chirac — c’est que la France n’est pas noyée dans l’Europe. Son choix est clair : « L’intégration de l’Europe constitue une phase dépassée à la fois du discours et de la réalité. L’Europe évoluera vers une association approfondie entre États excluant d’autant plus la fédération qu’elle comptera davantage de participants ».

Chez E. Balladur, le rôle de la France est clairement affirmé dans une perspective de puissance, qui constitue peut-être l’une des explications des réticences à l’égard de l’Allemagne. La France, pour E. Balladur, de par ses caractéristiques institutionnelles — force du pouvoir exécutif, consensus français pour un rôle international important —, peut être et doit être l’interlocuteur privilégié des États-Unis en Europe sur le plan stratégique. Il ne pose pas la question d’une éventuelle parité politique entre l’Europe et les États-Unis, mais se fait le chantre d’une relation bilatérale forte entre la France et les États-Unis, en grande partie pour équilibrer l’Allemagne, pour laquelle on retrouve une méfiance voire une hostilité constante : « Borner la puissance de l’Allemagne, telle est l’ambition permanente de la politique française : en la divisant, comme sous la monarchie, en l’encadrant dans l’Europe, comme aujourd’hui. Vaine illusion. […] Son langage varie selon ses interlocuteurs. […] L’Allemagne a plusieurs politiques. […] La bonne solution pour la France [consiste] à se donner la même liberté de manœuvre que celle que s’octroie l’Allemagne : persévérer dans la construction de l’Europe en accord avec elle […] mais, dans le même temps, nouer avec les États-Unis des liens plus étroites ».

Apparaît donc la volonté d’autonomie stratégique et diplomatique de la France. Le désir de puissance est nettement présent dans les écrits d’E. Balladur, mais qui n’est appuyé par aucun discours charnel sur la France. Cela ne l’empêche pas d’enfourcher le cheval de la tradition gaullienne et pompidolienne. A la question : « La France a-t-elle encore la possibilité de mener dans le monde une politique indépendante et qui soit une grande politique ? A-t-elle encore une mission, une personnalité, une voix originale à faire entendre ? », la réponse est « certainement ».

Jacques Chirac n’a pas une conception fondamentalement différente de la puissance de la France, mais la justification qu’il en donne est différente et il institue une alliance entre la force de la France et l’Europe de la puissance qu’il appelle de ses vœux. Celle-ci doit devenir une « véritable puissance économique, dotée d’un statut monétaire à l’égard de l’extérieur et d’armes commerciales comparables à celles de [ses] concurrents ». La puissance de la France et celle de l’Europe ne sont pas incompatibles. L’une ne passe pas par la mort de l’autre. Au contraire, l’une et l’autre doivent s’épauler. Sa vision de l’Europe se veut pragmatique — d’où sans doute les changements permanents de discours sur sa construction… — et fustige ceux qui « croient inéluctable une dilution de la France dans une Europe de leur imaginaire, dans une Europe alibi » Dès lors, les réponses concrètes apportées aujourd’hui sur l’Europe sont à la fois claires et hésitantes : claires sur la volonté de renforcer les éléments propres à la souveraineté nationale dans le fonctionnement des institutions européennes, affirmées sur l’épine dorsale franco-allemande de l’Europe, hésitantes aussi de par la difficulté à penser une Europe de la puissance sans une plus forte dislocation qu’il ne l’indique des éléments de souveraineté française.

La réforme ou le changement pour que rien ne change ?

La droite veut la réforme. Elle l’affirme haut et fort, empruntant même chez J. Chirac une thématique de la rupture. Mais, de quelle réforme s’agit-il vraiment ? Faut-il seulement juger les propos en termes d’une subtile dialectique du propos technocratique et de l’incantation parfois floue ? Ou faut-il aussi, à l’occasion d’une élection présidentielle, estimer que l’intention même du discours est porteuse d’un changement ? Quant à la société, que veut-elle et que peut-elle entendre ?

Posture du changement

Ce que propose E. Balladur, c’est un changement sans risque et sans heurts, mais le changement quand même. Pour J. Chirac, c’est le changement résolu et décidé tout en étant paisible. C’est le changement en tout cas dans les mots qui a, chez lui, le plus surpris, même si l’on peut y voir quelque chose comme un retour aux sources. La distinction est-elle toutefois seulement, comme l’a dit Madelin, que l’un a le sentiment de l’urgence et l’autre non ? En réalité, c’est la méthode même, au-delà du fond, qui est différente.

E. Balladur se présente comme un élément de modernité de la politique par rapport aux archaïsmes de clan et présente J. Chirac est présenté comme archaïque. Lorsqu’il s’agit de degré de changement et de méthode de changement, E. Balladur se présente comme transformiste et essaie de caricaturer J. Chirac comme celui qui veut réformer la société par décret.

Chez E. Balladur, domine le refus du conflit. Il se veut celui qui réconcilie, recolle les morceaux. Pour ce faire, il renvoie aux Français l’image inverse d’une France brisée : il faut « réconcilier les Français ». Mais ce qui les a séparés voire les sépare encore n’est jamais clairement décrit et affirmé. Il ne s’agit pas de divisions sociales — même s’il existe des aspirations divergentes et de la pauvreté. Non, il s’agit pour lui de divisions politiques qui paraissent le produit de passions humaines, d’un écart par rapport à la raison. Ce qu’il promeut est bien un idéal unanimiste puisqu’il s’agit de « réformer sans fractures ni ruptures, en convainquant, en suscitant l’adhésion grâce au dialogue avec tous ».

Le volontarisme ne peut rien contre la fatalité. Les limites à la réforme pour Édouard Balladur sont essentiellement psychologiques. Pour Jacques Chirac au contraire, le peuple veut la réforme et le politique qui en est issu doit être son interprète. La tâche est considérable puisqu’il est dit qu’« il faut changer la société pour que les Français retrouvent leur entrain et leurs capacités ». Rien ne lui est plus étranger que cette conception d’une société où s’affirmerait certes une « aspiration au changement » mais où domineraient des « forces inaptes à la traduire dans les faits ». Loin que pour lui le balladurisme « offre un miroir fidèle à la société française », ce qui expliquerait son caractère transparent, il s’agirait pour lui d’une déformation de la société, recomposée et reformatée pour des besoins purement politiques. Cela suffit-il à ne pas en faire un conservateur ?

Qualification du changement

Sur le changement, le discours de Jacques Chirac n’est pas exempt d’incohérences dues à des angles morts et son discours est souvent un peu court dès qu’il s’agit de mesurer qui subira les conséquences des réformes qu’il propose. Cela le conduit aussi à des désignations imprécises, floues et stéréotypées singulièrement dans le domaine social. Les invocations sont souvent très générales et concernent toujours les autres, les laissés-pour-compte, sans analyse fine des rapports entre les groupes et les classes. Ainsi, il entonne un discours sur les revenus de certains salariés qui seraient pénalisés, mais il ne dit pas lesquels sont au contraire favorisés. De même, il prend l’exemple catégoriel de la réduction de l’impôt sur le revenu pour les entrepreneurs individuels sans ni reconnaître que c’est la conséquence du refus de certains d’entre eux d’adopter le statut de société, ni surtout tenir un discours global sur la fiscalité du revenu.

Ainsi, ses propos vont viser les « détenteurs de gros capitaux », sans voir que la question politique de la la fiscalité du patrimoine et de ses revenus concerne aussi nécessairement les moyennes fortunes. Un discours binaire — les pauvres et les riches —, qu’évite précisément E. Balladur lorsqu’il place au centre de sa vision de la société les classes moyennes, est un discours peu réaliste. Il est vrai qu’un discours plus conséquent l’aurait conduit à faire des choix, notamment fiscaux. De même, peut-on éviter de poser directement la question du niveau de revenu des travailleurs non qualifiés ou des retraités ? La désignation spectaculaire de la pauvreté extrême évite de pointer les zones dans lesquelles le plus de satisfactions sur l’état des choses. Peut-on monter en haut de l’arbre sans prendre appui sur toutes les branches qui y mènent ?

Dans le détail, sa politique de l’emploi (son projet de contrat-initiative emploi notamment, qui n’est pas nécessairement condamnable) n’est jamais qu’un super-contrat de retour à l’emploi. Son constat sur le niveau d’évolution du capital ne s’accompagne d’aucune proposition. Lorsqu’il propose une relance de la consommation ciblée sur ceux qui n’ont pas d’emploi, comment ne pas voir que cela suppose une augmentation des indemnités de chômage. Qui le financera ? On peut aussi relever certaines ambiguïtés du discours, notamment lorsqu’il prône un système plus co-gestionnaire. Cela signifie-t-il qu’il veut développer le paritarisme dans la gestion de la protection sociale ? Enfin, comment ne pas relever qu’il utilise des notions dont les conséquences paraissent non maîtrisées : ainsi lorsqu’il entame le discours consistant, sans plus de précision, à substituer la notion d’activité à celle d’emploi.

On peut accorder un certain crédit au discours de la France éclatée et des risques que présente la croissance d’une vaste zone de grande pauvreté. Mais le problème de la distance sociale ne concerne pas seulement les exclus. A la différence de Jacques Chirac, Alain Madelin ne mélange pas les problématiques de l’exclusion et de la panne de l’ascenseur social. Comment ne pas voir que certains secteurs de la société ont pris de la distance par rapport aux autres (notamment à Paris et en Ile-de-France) et que la question des inégalités n’est pas soluble dans celle de l’exclusion ?

Les aspects conformistes du discours de Chirac — on ne touche à rien, on ne remet pas en cause les avantages acquis ni les privilèges — constituent sa limite alors qu’il les considère comme sa protection. En découle le caractère réduit en termes concrets des aspects novateurs de son propos, comme si son positionnement politique l’empêchait d’aller jusqu’au fond des implications de son projet. Marier le libéralisme et le populisme, le républicanisme et le marché peut surprendre, éventuellement séduire — mais aussi désorienter —, mais n’est pas exempt de contradictions internes insurmontables et d’effets d’autodestruction de son propre discours. Finalement, il donne surtout un ton, traduit une certaine souplesse, montre qu’il n’est pas insensible aux préoccupations de la société française, mais il ne construit pas de projet cohérent. Comme un mur de téléviseurs qui projetteraient chacun une chaîne différente, il s’intéresse aux salariés et aux entrepreneurs individuels, aux professions libérales et aux exclus, aux agriculteurs et aux urbains, etc. Cette France qu’il aime dans chacun de ses parties, pourra-t-il ainsi en dessiner le projet ? Peut-on en s’adressant avec la même compréhension à chacun construire la France pour tous ?

Catégories, privilèges et réforme

Chez Jacques Chirac, le discours catégoriel, par sa profusion, tend à annihiler toute réforme : on ne peut pas donner à la fois aux agriculteurs, aux médecins, aux petits entrepreneurs, aux sans-logis, aux ouvriers, etc. sans rien prendre à personne. Chez E. Balladur au contraire, le discours sur la réforme, par ses silences, conforte les privilèges. Il dénonce ainsi, implicitement, le discours trop catégoriel de J. Chirac en s’abritant derrière l’ombre du grand homme de Colombey : « Le gaullisme n’est pas un populisme. Il ne flatte pas les instincts que la raison n’éclaire pas, ne se fonde pas sur la peur du mouvement, ne se met pas au service des intérêts de toutes les catégories particulières au détriment de l’intérêt général ». J. Chirac parle de tout et de tous ; la parole chez E. Balladur est plus parcimonieuse et ses silences sont d’or. Ses promesses seront guidées par la prudence, non par un enthousiasme excessif et mal maîtrisé d’une soirée chaleureuse. Sa hauteur par rapport à la contingence du bas monde n’est pas celle de la pensée, mais celle de l’extériorité.

A l’égard de la société, il est deux types de discours chez l’hôte actuel de Matignon. Le premier est un discours adressé à la classe moyenne dont sont reconnus le caractère composite et la diversité d’aspirations et d’intérêts. Lui sont envoyées à la fois une parole respectueuse — c’est le centre de toute politique, c’est elle qui a mis fin au socialisme — et une exhortation à la solidarité et à l’assistance aux plus démunis. Envers les plus démunis, les choses changent. On a là un discours de la distance sociale, de la compassion et de la protection. La division de la société paraît un fait. Le regard porté sur les pauvres, sur ceux qui souffrent est un regard extérieur, pas un regard d’égal à égal, ni un discours d’intégration et de réforme. Alors que la classe moyenne a été fabriquée par le mouvement de l’économie, la pauvreté apparaît comme le résultat d’une malédiction pour partie naturelle, pour partie sociale, mais en tout cas irrémédiable, non corrigible par une action politique et dont il paraîtrait vain de désigner des responsables. Ainsi, il s’agit de « protéger les plus faibles, ceux qui souffrent, ceux qui ont le plus besoin de la fraternité nationale, les victimes de tous les maux qu’engendrent les sociétés modernes ». Il s’agit de protéger, d’assister, d’apporter un peu de charité, mais non de changer l’ordre des choses. On retrouve cette préoccupation dans le Dictionnaire de la réforme, où est fait état d’une nécessaire « solidarité avec ceux que le sort a meurtris ». Cela ressemble fort à la définition classique de l’équité, mot que le Premier ministre vient de redécouvrir : « Réparer envers les hommes les torts qu’ils souffrent par l’injustice du sort ». Le sort, pas la politique. D’où une conception de la solidarité qui ne l’est pas davantage, puisqu’il s’agit de la recherche « d’une justice résultant du sentiment que chacun doit avoir de ses obligations envers autrui, surtout quand celui-ci est moins favorisé. La solidarité est un devoir plus qu’un droit ». A quoi fait écho son programme de candidat : « Ce serait une erreur d’imaginer que l’État puisse seul apporter une réponse aux nombreuses causes d’exclusions. […] L’État n’entend pas se soustraire à ses responsabilités. Mais rien ne sera durable sans que notre société retrouve un sens profond de la fraternité et de la solidarité ». Cette conception de la politique vaut sans doute pour une société d’états où la place de chacun est définie, où suivant son rang chacun doit remplir un devoir moral, non pour une société démocratique et pluraliste, agnostique quant à la morale et où la politique doit pallier les incertaines réalisations de la morale.

Les variations d’un discours

J. Chirac change sans arrêt, en partie sans doute sincèrement. Il écoute tout, entend tout, embrasse avec ferveur de nouvelles idées, à peine sont-elles sorties de leur moule. Il les abandonnera aussi sec sous l’influence d’une doctrine qui lui paraîtra plus sympathique — J. Chirac fonctionne à l’odorat. E. Balladur ne change pas, sauf peut-être sur J. Chirac. S’il ne pense pas, il ne dit pas. S’il craint de devoir se déjuger ou de mentir, il ne parle pas. S’il ne s’intéresse pas, il ne cherche pas à découvrir. Il va toujours au même endroit en vacances. Il n’a ni la curiosité de la truffe, ni le souci de l’étonnement philosophique devant la nouveauté. S’il considère un problème comme vain et inutile, il ne le regardera pas, sauf s’il y est obligé. Il se prémunira ainsi des influences qu’il ne veut pas subir et des pièges de la vaine démagogie. Seul l’intérêt peut l’obliger à changer cette règle de vie, cette hygiène mentale, qui le conduit à détester rien moins qu’un changement de ses habitudes et de ses modes de pensée. Édouard Balladur ne supporte pas d’être dérangé et aspire à gouverner la société sans que celle-ci, importune et goujate, le brusque et l’oblige à descendre dans un monde pour lequel il n’est à l’évidence pas fait.

Mythologies sans passion

Si une élection présidentielle est la rencontre d’un homme, d’une stratégie, d’un peuple et d’un moment, il a longtemps semblé, avec E. Balladur, qu’elle ait lieu dans le vide, par défaut, avec un homme qui ne maîtrise aucun de ces éléments. E. Balladur est privé de toute rhétorique politique. Avec J. Chirac, les choses changent nettement : l’histoire est sans arrêt présente, la langue française constamment mise en avant, la géographie convoquée. La France est de nature continue, à la fois sur le plan historique et de son territoire. Ces éléments sont systématiquement absents de la rhétorique balladurienne. E. Balladur, par exemple, n’a pas d’attache à Marseille ni ailleurs. J. Chirac mentionne sans arrêt dans ses discours la Corrèze, Paris mais aussi d’autres lieux qu’il connaît et qu’il aime.

La rhétorique de l’absence

Édouard Balladur a pu sembler attirer, car il n’offrait pas de prise. Le miracle de sa longue bonne cote de sa popularité est celui de la politique Teffal : tout y glisse et rien ne le tache. Mais cette soft-politique supposait un éloignement d’avec le pays ; il lui avait fallu se construire une sorte de bulle particulière : il lui fallait venir de nulle part, n’être d’aucun lieu, ne pas s’engager, être étrange — d’où son discours politique rachitique. Sa diction, son personnage, les éléments de stratégie politique qu’il énonce donnent un certain sentiment de prévisibilité à l’électeur — même quand, manifestement, ce discours assoupissant contient un aspect de fatale tromperie (y compris les deux points de C.S.G. en plus qu’il n’a jamais osé confirmer et qui sont inévitables pour équilibrer les comptes sociaux).

La dissimulation chez E. Balladur est différente de celle de F. Mitterrand. Il ne s’agit pas de non-dit, par une présentation de la réalité qui est subrepticement différente de ce qu’elle est par des artefacts et des dissimulations : ainsi lorsqu’il est dit, pour défendre Maastricht, que la Banque centrale européenne recevra des directives du Conseil des ministres. E. Balladur n’a pas à répondre de ce qu’il dissimule : des contacts ou non avec le Front national. Il n’a jamais fait preuve d’humilité ni de regrets qui pourraient être une compensation pour le public à un moment donné d’une déception, comme dans les affaires Carignon, Longuet et Roussin. Non, sa défense a préféré être du type : « Je n’étais pas au courant quand je les ai nommés ». Il n’a jamais dit avoir regretté quoi que ce soit.

Il n’y a pas de parité entre lui et les autres, sous la forme d’un contrat même fictif avec les Français. Ce qui est demandé est une adhésion. E. Balladur n’a pas à répondre de ses actes. On ne retrouve d’ailleurs pas les éléments sous la forme du « moi, je » du discours de F. Mitterrand. La thématique balladurienne est une thématique de la croyance et non une thématique de la conviction après un débat d’idées. On en trouve la trace dès son ouvrage Des modes et des convictions, lorsqu’il pose la question finale, qui est pourtant une question antipolitique par excellence : « Le trouble étreint les esprits, et le doute : qui croire, croire en quoi ? Si la politique a un sens et une dignité, il lui revient de répondre à ces questions ». Son discours est un discours de confiance et lorsqu’il intitule son projet « Croire en la France », il veut qu’on croie en lui.

Chez Jacques Chirac, la thématique est différente : c’est celle de la volonté, du retour du politique, du débat, de la mise en scène d’un peuple acteur et non d’un peuple croyant et spectateur. Certes, il s’agit là davantage de rhétorique et on peut attendre longtemps les propositions sur ce que signifierait un autre type de débat. Toujours est-il que l’affirmation consistant à considérer le peuple de manière majeure, comme capable de choix et pas seulement voué à croire, marque une différence de taille de communication politique — et de fond.

L’absence de référence

Édouard Balladur n’apparaît pas appartenir de façon distincte, évidente, à une tradition politique. Cela a pu paraître renforcer le sentiment de sécurité qu’il suscitait mais a fini par se muer en un sentiment d’insécurité et d’anomie, dont Jacques Chirac a profité en dispensant un message davantage identifiable. De ce point de vue, E. Balladur fut un moment significatif de la part du pays de recherche, d’atermoiement dans les références, mais aussi un moment destiné à rester insatisfaisant pour lui car symbolisant le vide politique du pays. Chez Jacques Chirac, le risque est autre : la référence est pleine et constante, mais le problème va résider dans la concrétisation des promesses élevées — la France pour tous — faites au pays. D’une certaine manière, en termes symboliques, Jacques Chirac est l’homme politique des vingt ou trente dernières années qui a promis le plus aux citoyens : aux Français, le général de Gaulle promettait la grandeur nationale, mais bien peu quant à leur vie quotidienne. Jacques Chirac transpose le message de grandeur gaullien qui, en s’universalisant, perdait perdait de sa signification, à la société tout entière. De manière singulière pour un dirigeant de droite, il explique qu’il veut « modifier l’ordre des choses »pour atteindre l’objectif qu’il s’est fixé et qui est grand dans sa formulation : « Chaque Français doit se sentir copropriétaire de la France » et ambitieux dans ses résultats attendus : la réalisation concrète d’un « droit à l’activité ».

L’absence de compréhension dont a témoigné E. Balladur de la carte d’identité symbolique du pays est certes partagée : n’ont pas été nombreux ceux qui ont compris suffisamment tôt que la tentative de révision de la loi Falloux, l’instauration du contrat d’insertion professionnelle (C.I.P.) ou le blocage autoritaire des études à un moment donné de la scolarité étaient inacceptables car dérangeaient les représentations profondes d’une très grande partie du pays. E. Balladur n’a pas compris notamment pas combien la France était syncrétique, témoignant d’une synthèse assez immuable finalement, comprenant notamment la laïcité, le rôle de l’État facteur d’unité de la société, l’idée d’égalité, la présence d’une France rurale, l’aspiration, certes parfois mythique mais essentielle, à un progrès continuel de soi et de ses descendants. On peut ainsi permettre à l’enseignement privé d’exister mais non changer les mécanismes existants afin d’en permettre le développement. Que l’enseignement privé soit subventionné était accepté, en revanche son développement au détriment d’une école publique, qui suscitait a fortiori des interrogations quant à sa qualité, n’était pas admissible. Dans un contexte qui n’était pas ultramontain, et où l’enseignement privé n’était pas ultra-élitiste, l’équilibre entre enseignements privé et public était aussi un élément de deuxième chance et représentait un espoir d’échapper au ghetto ethnique. Tel était le bon niveau d’équilibre politique qu’il était impensable de déplacer. Pas davantage ne peut-on fixer comme objectif politique l’accompagnement de la régression inéluctable du monde rural. On ne peut aussi changer les mécanismes de formation des salaires en fixant comme objectif un élargissement des revenus, y compris salariaux, dans la société — ce qui ne signifie pas qu’il ne se produise pas dans les faits —, ce qui fait d’ailleurs que le S.M.I.C. n’est pas réformable. On ne peut enfin promettre à des enfants que leur existence sera moins assurée que celle de leurs parents.

Alors qu’il rassurait les rentiers — et par contagion une grande partie de la société —, son caractère rassurant même, le calme couvrant le caractère inéluctable d’une démarche de réforme non encore accomplie, devaient apparaître très vite inquiétants dans leur étrangeté même. Certes, rares sont ceux qui ont lu les quelques propositions étiques de son Projet pour les Français, pris le soin d’analyser ses déclarations d’intention. Force est de constater que sa communication a paru insuffisamment directe pour donner l’impression, certes inconsciente, de dissimulation, en opposition totale avec le caractère direct et volontaire des propos de Jacques Chirac. L’utilisation par E. Balladur du terme d’équité, remis au goût du jour par son conseiller Alain Minc, et sa contestation par J. Chirac sont significatives de deux perceptions différente de la politique et de l’utilisation de la référence historique. L’une des expressions les plus significatives par E. Balladur a eu lieu lors de sa conférence de presse du 13 février 1995. Dans son préambule, il est dit qu’il s’agit de « démontrer l’esprit d’équité qui inspire chacun des réformes proposées ; c’est parce qu’elle n’a pas toujours su manifester cette volonté que la majorité d’aujourd’hui n’a pas toujours été comprise dans le passé ». Il ne s’agit pas de dire qu’il faut être équitable, ni que la majorité passé ne l’a pas été suffisamment, mais qu’elle n’a pas « démontré » cette volonté, ce qui se place dans la représentation, dans l’opinion, dans la croyance. Ce faisant, l’équité se donne pour ce qu’elle est dans le discours politique, pour un procédé visant à faire « avaler » des choix prédéterminés et habillés par la suite de concepts élégants. Surtout, ce concept, intemporel car non présent dans notre histoire, abstrait et finalement incompréhensible, ne parle pas aux gens. Etre essayiste est une chose, s’ériger en conseiller d’un homme politique en est une autre !

La distance prise par J. Chirac par rapport au concept est assez aisée : « Une mode récente a promu la notion d’équité pour supplanter celle d’égalité, jugée vieillotte et chimérique. Ce troc de mots n’est pas sans risque : il ne doit pas trahir, dans l’ordre symbolique, le renoncement à un principe républicain de base. Il ne doit pas parachever la démission du politique. Je suis, pour ma part, attaché à ce mot — égalité — inscrit sur les frontons de nos édifices publics. Je n’accepte pas l’éclatement de la France en fragments sociaux hostiles ou repliés sur eux-mêmes. Je ne conçois la France qu’unie et solidaire, sans laissés-pour-compte ». Cette critique de l’équité donne à J. Chirac l’occasion d’émettre un message plus irradiant et unificateur. Il lui donne l’occasion en passant de rappeler que l’égalité rime avec politique, c’est-à-dire avec un projet d’égalité, alors que l’équité paraît se déduire d’une impuissance à réaliser l’égalité. Ce faisant, il passe immédiatement, dans le même paragraphe, au terrain concret, celui de l’égalité réelle, pour laquelle pourtant on ne peut qu’être un peu déçu : « Ma conception de la démocratie repose sur un consensus social ; s’il est menacé, l’État dit agir immédiatement pour protéger les faibles que la nature et la vie en société, hélas, ne cessent d’engendrer ». Il n’est plus question là d’égalité, mais de corrections des inégalités les plus insoutenables, celles qui débouchent sur la pauvreté. E. Balladur, aidé par A. Minc, imaginait des idées plus grandes que lui pour empêcher toute fixation sur un discours précis. Jacques Chirac préfère, du moins dans le cadre d’une élection présidentielle, lancer de gigantesques montgolfières qui ne permettent pas toujours de voir les éléments concrets de ses propositions.

Quelle sera vraiment la France pour tous que Jacques Chirac entendra construire ? Force est de reconnaître que si E. Balladur ne nous annonce guère de surprise — sauf peut-être fiscale —, avec J. Chirac son projet concret reste encore à écrire, dont on ne sait s’il sera celui que les Français ont entendu à travers son ambitieux dessein. Pour le réaliser, il devra user de moyens de coercition, contraindre et déplaire, d’abord à ses électeurs traditionnels. Par là, l’avenir est infiniment ouvert avec lui, c’est-à-dire à la fois possible et incertain. J. Chirac s’est adressé à une certaine France moyenne, à une France telle qu’elle est, dont il se réclame et qui lui donne sa légitimité. Un Président de la République peut-il ne fonder son projet puis son action que sur les gens tels qu’ils sont ou doit-il dépasser leurs inquiétudes, leurs aspirations et leurs préférences immédiates ? Autrement dit, un « vrai » Président ne doit-il pas être autre chose que ce qui lui enjoint d’être sa sociologie ?La fonction pourra-t-elle transfigurer l’homme ?