L’art de la transition politique

L’art de la transition politique

Par Nicolas Tenzer

L’élection présidentielle de 1995 est une élection de transition. On remarque parfois que cette élection est la dernière animée par les hommes politiques d’une génération qui devra laisser la place à une nouvelle et qu’avec F. Mitterrand s’efface la génération marquée par de Gaulle et par la guerre. Certes, mais la transition politique, quant à elle, est autrement fondamentale : elle se fait sur fond d’épuisement des anciennes références et doctrines alors que de nouvelles — ou une transmutation décisive des précédentes — ne sont pas apparues. Les élections de 1995, loin d’être le prélude à une recomposition, sont une marche vers un avenir politique incertain qu’elles ne dessinent pas. On parle souvent d’un vide, d’une atonie, d’un manque d’imagination, qui donneraient le sentiment d’une absence de distinction politique des propos. Encore faut-il mesurer les raison de cette difficulté du pays à percevoir des projets structurants et totalement explicites dans les discours, pourtant différents, des partis et des hommes. Il s’agit d’expliquer — et non de déplorer — cette difficulté à décider et à s’engager dans des voies, dont le pays attend qu’elles soient neuves, qui résulte d’un sentiment que le pouvoir de transformation de la politique est épuisé.

Une politique bouleversée

Une première raison de la transition peut être avancée. Constatons d’abord qu’un projet et, plus spécifiquement, un projet traduisant une nouvelle donne politique ne peuvent naître de rien, c’est-à-dire du cerveau d’un homme politique, aussi avisé et imaginatif soit-il. Les projets, qui sont censés, en s’affrontant, dessiner un paysage politique lisible, ne peuvent pas être hors de l’histoire et du monde, mais doivent épouser un certain état social et la représentation que s’en font les différentes parties de la société. Or, le discours politique est aujourd’hui apparemment plus déconnecté que jadis de l’état du corps social et de ses divisions, en raison de l’évolution de la société française mais aussi d’une inquiétude des hommes politiques devant celle-ci qui empêche de se la représenter. Il s’agit peut-être d’un facteur de pacification ; il n’est pas certain que c’en soit un de politisation.

Une deuxième raison tient à ce que, faute de capacité à exprimer des projets en concordance avec les représentations, le discours politique, sauf sur ses bords extrêmes, ne parvient pas à trancher, ce qui donne l’image d’un pilotage incertain. Partant, la politique paraît avoir perdu en efficacité : elle transite, mais vers un état nouveau de la société que les discours politiques ne représentent pas. L’interrogation sur le pouvoir de changement du politique, c’est-à-dire sur le pouvoir tout court, est central pour des citoyens qui ne redoutent rien tant que l’impuissance et l’absence d’espoir. Or si le sentiment de transition est aujourd’hui si fort, c’est aussi que les enjeux ont changé. Les choix apparaissent plus drastiques, leurs conséquences amplifiées en raison notamment d’interactions plus fortes entre la France et l’extérieur. Ils reposent une question majeure : qu’est-ce que le pouvoir dans un seul pays qui n’est pas un pays continent ? Il oblige à se prononcer explicitement sur toutes les marges de manœuvre possibles sans rétrécir la politique à des contraintes internationales qui sont moins univoques qu’on ne le dit. Les conséquences du chômage de masse changent la donne de l’action politique. On ne quittera cet état de transition que lorsque apparaîtront les premiers signes d’effets concrets des politiques sur la réalité. On en est loin.

En outre — et c’est le prolongement logique des deux premiers facteurs —, n’apparaissent pas aux citoyens de manière lisible les clivages qui pourront structurer durablement le champ politique. Si, dans la réalité, les projets restent marqués par des différences notables, dans une France qui n’est pas binaire, cette distinction ne suffit pas à donner aux citoyens un sentiment fort d’appartenance politique. Il est banal d’affirmer que les principaux débats — Europe, politique économique, rôle de l’État et décentralisation et même réduction du temps de travail, etc. — divisent chacun des deux camps au point d’être parfois sciemment entourés d’un certain flou. Mais, pour autant, on ne voit pas de recomposition autour de tels problèmes en raison de la persistance durable de la gauche et de la droite. Celle-ci est davantage liée à des sensibilités qu’à des représentations précises. La gauche a ainsi une vision téléologique de la politique : elle ne souhaite pas seulement s’adapter de manière permanente comme la droite à un contexte qui change, mais s’attribue le rôle historique de transformer la société. Une fois qu’on a fait ce constat, il reste à montrer concrètement les lignes de partage qui en découlent. En outre, si l’électorat est en partie mouvant et indécis en raison de la dilution des repères, c’est, comme dirait M. de La Palisse, qu’il n’arrive pas à se fixer sur des familles politiques. Autrement dit, le facteur de vote lié au milieu joue de moins en moins mécaniquement. Le facteur conjoncturel — hommes, circonstances, rejet — s’ajoute à une structuration plus profonde. Celle-ci peut même subsister tout en s’accompagnant d’un déplacement des votes pour des familles politiques différentes. Peut-on imaginer qu’une pareille déshérence puisse longtemps se prolonger ? Donner des repères doit être une mission des hommes politiques. Pour autant, ceux-ci ne sauraient être caricaturaux. On peut se réjouir de cette entrée dans l’ère de la prudence. Encore faut-il qu’elle ne s’accompagne pas d’une anomie politique.

Enfin, il y a peut-être aussi une transition quant à la fonction que remplissent les élections présidentielles. Celles-ci, en France, s’articulaient autour de personnes qui incarnaient une certaine vision de la société et qui marquaient, d’une manière ou d’une autre, une rupture par rapport au précédent pouvoir : les Français étaient appelés à faire un choix positif. En 1965, les Français étaient placés devant un choix clair : soit marquer leur fidélité à la personne du général de Gaulle et à ses ambitions nationales, soit esquisser un retour à la IVe République. En 1969, le choix n’était guère différent, la personnalité de G. Pompidou et les événements de mai 1968 renforçant l’aspect conservateur du choix qu’ils allaient émettre. En 1974, il s’agissait de choisir entre le changement de société promis dans le cadre du programme commun entre socialistes et communistes et un changement sans risques d’aspiration libérale et moderne. En 1981, une fois l’hypothèque communiste écartée, il s’agissait de choisir entre reconduire pendant sept ans le même homme, sans résultat tangible sur le plan économique et sur fond de durcissement conservateur et tenter une option d’inspiration socialiste de sortie de la crise dans toutes ses composantes. En 1988, il s’agissait de choisir entre la stabilité républicaine et sociale promise par François Mitterrand et l’étrange précipité, mal définissable, de Jacques Chirac. En 1995, il est difficile de dire entre quels pôles les Français doivent choisir. Non qu’il n’y ait pas une droite et une gauche, mais parce que les enjeux immédiats ne sont pas spontanément exprimés en ces termes vu ce que sont droite et gauche aujourd’hui.Si les élections de 1995 marquent une transition dans l’histoire politique française, c’est qu’elles marquent davantage la clôture d’un cycle que le commencement de quelque chose de défini. Elles sont un simple passage, effectué de manière confuse, et ne marquent pas l’accomplissement d’un nouveau départ.

Depuis l’élection présidentielle de 1988, cette vacuité s’est accentuée : François Mitterrand a été réélu non pas sur un programme ou même une vision de la France et des Français, mais par un réflexe à la fois légitimiste et de recherche de la sécurité par rapport à une extrême droite diabolisée et une droite officielle déchirée par des ambitions personnelles létales. Le septennat qui vient de s’écouler a été marqué par l’absence de débats et de choix véritables. Les Français ont durement sanctionné la gauche socialiste pour avoir été à la fois inefficace dans la lutte contre le chômage et malhonnête dans la gestion des affaires publiques. Ils n’ont pas pour autant accordé un blanc-seing à la droite. Ils attendent un pouvoir qui saura traiter les difficultés qui les assaillent en grand nombre et leur redonne des repères pour l’avenir. Même si Jacques Chirac a pour lui une antériorité sur ses concurrents et une bonne connaissance des gens, aucun n’est un leader historique, incarnant une tradition stable. Une sorte de banalisation du personnel politique paraît s’être opérée qui décontenance les Français.

Ce phénomène de mécontentement général devant le personnel politique est repérable dans la systématisation du phénomène d’alternance : depuis 1981, les Français ont pris l’habitude de « sortir les sortants ». Ils donnent à chacun sa chance, et ce d’autant plus qu’ils n’ont plus la foi depuis l’arrivée de la gauche au pouvoir. Ils miment en politique le « on a tout essayé » de F. Mitterrand en matière de lutte contre le chômage. Les Français essaient tout, eux aussi. Ces essais multiples concernent, dans les deux sens, autant la droite — et les camps qui s’y déchirent — que la gauche qu’ils pourront un jour ramener au pouvoir, même si ses idées sont mal comprises, peu enthousiasmantes et minoritaires. Cette démocratie d’alternance peut paraître à la fois pacifiée et médiocre. Les élections deviennent plus ambiguës car négatives. Elles sont en cela insatisfaisantes par rapport aux attentes traditionnelles des Français, surtout à l’égard de l’élection présidentielle ; elles marquent plus un choix par défaut qu’un espoir, raisonnable ou raisonné. Telle sera la difficulté essentielle pour un Président qui risque d’être mal élu ou élu sur une ambiguïté : peut-il avoir l’autorité qui s’attache habituellement à la fonction ? En quoi transformera-t-il le mandat, nécessairement peu clair, donné par les Français (on sait ce qu’il en advint en 1988) ?

Une politique hors la société

La société française a changé. Il est banal d’expliquer ainsi l’incapacité des différents partis politiques à exprimer aussi facilement qu’ils avaient pu le faire des catégories sociales — au-delà de traditions politiques qui demeurent fortes. Encore faut-il rappeler que la gauche n’a jamais eu le monopole de la représentation des couches populaires, que les classes moyennes sont pour partie indiscernables en termes de modes de vie et que la droite, moins qu’aucune autre force, n’est pas associée à une couche sociale en particulier — même si les non-salariés représentent une part importante de son électorat.

Erosion des repères et faiblesse des choix

Les représentations sociales auxquelles les partis politiques font appel sont de moins en moins nettes et lisibles, voire elles sont fortement dissimulées au moins du côté de la gauche modérée et d’une partie de la droite. Tout se passe comme si le brouillage des représentations était global, ou plutôt comme si l’absence de repères en général avait conduit les partis à éprouver quelque crainte à émettre des propositions trop situées d’un côté de l’échiquier politique, voire caricaturales — au-delà de considérations catégorielles permanentes. Bien sûr, ce brouillage du discours ne se retrouve pas toujours dans la réalité : Pierre Rosanvallon peut ainsi remarquer, à propos de la politique récente, que « lorsque Simone Veil doit reculer pour concéder une hausse de 3% de la tarification des actes médicaux, c’est très clairement un choix de pouvoir d’achat relatif entre les médecins et les autres salariés qui est opéré. De la même façon, lorsque l’impôt sur le revenu a été significativement abaissé en 1994 ou lorsque des avantages fiscaux non négligeables ont été accordés aux ménages employant du personnel de service à domicile, ce sont aussi des catégories sociales bien caractérisées qui ont bénéficié de ces mesures ». Il est non moins avéré que l’électorat de gauche a été échaudé par l’accroissement des inégalités et le règne ostentatoire de l’argent sous le gouvernement du parti socialiste. C’est un facteur explicatif majeur de l’éloignement d’une partie de sa base électorale. La faiblesse actuelle de la gauche, dès lors, ne traduit pas la disparition du clivage entre la gauche et la droite mais le fait qu’elle ne dispose plus d’une armature sociologique telle que le désaveu de l’opinion publique soit amorti sur le plan électoral par un soubassement sociologique puissant. Il reste que ni gauche ni droite ne peuvent tenir un discours visible seulement centré sur des catégories sociales bien isolées. Ce qu’on appelle la rigueur — dans toutes ses composantes —, la nécessité aussi de pallier les conséquences les plus visibles de l’augmentation de la pauvreté de masse, le refus — négatif — de trop bouleverser les « équilibres » sociaux actuels en termes de richesses et de revenus, ont conduit à des politiques ou des propositions qui, aux yeux de l’opinion non spécialiste, sont largement indistinctes et suscitent le scepticisme.

Si ce constat est évident, pouvait-il en être autrement ? On a envie de répondre « oui » à une pareille interrogation. De fait, la crise n’aurait pas été aussi profonde si une politique monétaire de baisse des taux d’intérêt à court terme avait été conduite, notamment à la fin de l’année 1992 et en 1993. On aurait pu concevoir une autre politique sociale — coupures moins brutales dans l’indemnisation du chômage, meilleure maîtrise des dépenses de l’assurance-maladie, plus grande sélectivité de certaines prestations — et, surtout, fiscale — taxe départementale liée au revenu, fiscalité plus progressive sur la transmission du patrimoine et surtout taxation effective des revenus du capital, etc. Une telle proposition est rationnellement exacte ; l’est-elle politiquement ? Les autres choix qui auraient pu être opérés auraient tous supposé des bouleversements et des remises en cause des représentations politiques et du système de places dans la société. Choisir une politique économique différente aurait impliqué non seulement qu’on la définisse au lieu de se cramponner à un dogme protecteur, mais, plus en amont, que le gouvernement soit conforté par une acceptation par le corps social (toute dévaluation n’est pas infamante, l’accepter n’est pas mettre en cause en général la politique du franc fort mais ajuster momentanément la valeur de la monnaie, etc.). Or, faute d’avoir suscité un accord social sur la clé de partage des efforts, la base électorale d’une telle remise en cause politique faisait défaut. En matière sociale et fiscale, cela est encore plus flagrant : la société étant perçue comme une boîte noire par le pouvoir politique, les gouvernements successifs ont mené une politique de replâtrage dans un cadre globalement inchangé et non de refonte tant de notre système fiscal que de protection sociale.

Les fractures sociales ne dessinent pas la politique

Si, donc, les politiques économiques, sociales et fiscales ont globalement laissé la société en l’état, celle-ci s’est modifiée dans un sens qu’on connaît : croissance de la pauvreté et mise hors jeu d’un nombre de plus en plus important de citoyens, absence de maîtrise qualitative de l’explosion quantitative du système d’enseignement, ambitions faibles en matière d’intégration, multiplication des groupes en situation de fragilité et d’insécurité du lendemain quand bien même leur vie quotidienne n’est pas actuellement très affectée. Les inégalités de tous ordres — de patrimoines, de revenus, d’éducation, de conditions de vie — deviennent de plus en plus évidentes. Les tensions s’aiguisent dans la société française, sans nécessairement que celles-ci débouchent sur des antagonismes clairs entre groupes et a fortiori entre classes faute de relais politiques. Si des fractures apparaissent de tous côtés, elles ne peuvent pas en tant que telles s’exprimer dans des conflits politiques de type classique. Ainsi par exemple, le discours sur l’« exclusion », qu’il soit tenu par la droite ou par la gauche, ne rencontre pas les préoccupations des couches salariées à faible niveau de revenus. Il passe mieux dans le XVIe arrondissement de Paris, car il fait peur ou suscite la compassion, que chez ceux qui peuvent craindre d’y tomber et montrent d’autant plus leur différence. Les préjugés sociaux sont d’autant plus forts que la distance sociale est faible.

Au demeurant, les mutations possibles de la sociologie, qui gouverneront peut-être les divisions politiques de demain, sont loin d’être accomplies. Ainsi, jusqu’à présent il peut encore malgré tout sembler que la France se sorte mieux socialement des mutations économiques que d’autres pays en raison d’un groupe central assez homogène dans ses représentations et, plus encore, dans sa façon de vivre : espaces de consommation identiques (voyages, loisirs) — et de communication plus poussée (moindres différences de langage) — entre cadres ou professions libérales et employés voire ouvriers alors que des fractures culturelles presque infranchissables les séparaient au XIXe siècle. La société d’états existe moins fortement que par le passé, ce qui, là aussi, rend acceptables des différences de revenus et de patrimoines dont la contestation n’apparaît pas paroxystique. En sera-t-il de même demain ? Ce qu’on dépeint à tort comme une classe moyenne connaîtra-t-elle un élargissement des écarts en son sein ? Sachant que l’espérance d’un grand nombre est l’accès à la propriété immobilière, le maintien de taux d’intérêt réels durablement élevés pourrait non seulement conduire à des écarts accrus de patrimoine mais aussi empêcher beaucoup d’y accéder. N’aura-t-on alors pas là une vraie fracture politique ? Un deuxième élément de tension pourrait provenir de perspectives de plus en plus différenciées d’insertion des enfants dans la vie professionnelle des couches sociologiquement centrales de la société. Ce facteur n’a que peu joué jusqu’à présent, mais des signes apparaissent déjà du caractère décisif de ce conflit qui séparera ce groupe moyen en fonction du devenir de ses enfants. Mais on retrouve là l’illisibilité des changements sociologiques : les parcours personnels et familiaux auront un impact plus fort que les déterminants sociologiques. Les nouvelles divisions de demain seront peut-être ainsi — ne nous en plaignons pas a priori — moins théorisables et politiquement exploitables.

Si cette multitude de cas individuels ne débouche sur aucune dichotomie dans les représentations politiques, les conflits prendront davantage la forme de révoltes ou contestations sporadiques non canalisées. Elles ne sont pas a fortiori encadrées dans la division entre la gauche et la droite qui dépassera ces séparations sociales moins aisément représentables que les classes de jadis. Cela sera le cas si la gauche et la droite — et la gauche en particulier en raison de sa fonction politique d’incarnation du changement social — ne portent pas de projet unificateur, dont les éléments sociologiques ne seront qu’un des facteurs déterminants. On continuera alors à assister à des mouvements de flux et de reflux des votes en faveur de tel ou tel camp, en fonction de rejets et non d’un message positif. Une telle situation serait pourtant étonnante. D’abord, les forces traditionnelles de transformation sociale (ouvriers, employés, petits cadres) représentent encore la majorité sociologique de la France. Si une tétanie et en tout cas une aphasie politiques paraissent les caractériser, c’est davantage parce que le changement leur semble plus redoutable qu’un futur annoncé, lui-même inquiétant : les mouvements dits catégoriels ne s’incluent pas dans un projet plus vaste. La gauche n’a pas essayé de les mobiliser ensemble. Ensuite, parce que, pour une majorité encore plus large de la société, des risques accrus sont apparus, tant directs — quel avenir pour les professions libérales, les agriculteurs, etc.? — qu’indirects : la croissance des situations sans espoir est porteuse d’une insécurité globale de la société. Une redéfinition d’une autre clé de partage des efforts est la condition d’une plus grande stabilité sociale, qui pourra être aussi comprise par des couches non encore touchées par les menaces personnelles les plus aiguës.

Le changement non représentable ?

Dans ce contexte, un autre paradoxe s’est révélé : le discours formel du changement n’est plus porté seulement par la gauche mais également par la droite. Les hommes politiques de tous bords annoncent régulièrement que la situation n’est plus tenable. Or ce discours crée un brouillage accru des perceptions puisque l’état social souhaité — ou nécessaire — de demain n’est pas précisément décrit. Ce qu’impliquent concrètement la fraternité et la solidarité n’est à peu près jamais défini. La mécanique de redistribution des places qu’une telle définition impliquerait est malaisée dans une société obscure à elle-même et dans laquelle beaucoup d’individus ont perdu toute estimation claire de leur place relative dans l’ensemble social, les représentations ne coïncidant pas spontanément avec l’état réel. D’ailleurs, cette obscurité n’est pas en soi un mal : la marche vers l’indistinction apparente est un tropisme de notre histoire nationale ; mettre à jour trop nettement les mécanismes redistributifs pourrait se révéler contraire à la poursuite de cette redistribution en déclenchant une protestation forte des couches dont le « taux de retour » serait trop faible. Il n’en reste pas moins que cette obscurité entrave l’exposé d’un changement trop explicite. Réciproquement, l’absence de définition volontaire — fortement conditionnée donc — d’un nouvel état social et le caractère de boîte noire du système redistributif accroissent ce brouillage des perceptions et donnent une prime évidente au conservatisme.

Enfin, et ce n’est pas la moindre difficulté, la désocialisation et l’effritement de la mémoire historique d’une large partie des couches les plus jeunes de la population — en même temps que l’incertitude croissante de leur position sociale relative par rapport à leurs aînés — contrarient la capacité à jouer aisément sur les repères classiques de la droite et de la gauche pour la partie montante de l’électorat. Les hommes politiques qui parviendront à conquérir les suffrages politiques de ces nouvelles couches — voire, tout simplement, à les intégrer politiquement dans le pays — seront ceux qui auront compris que la politique des dix ou vingt prochaines années doit être reconstruite. Si un clivage gauche-droite devrait perdurer, il s’appuyera sur tout à fait autre chose chez des générations qui n’ont pas eu l’encadrement politique de leurs aînées. Toujours, évidemment, existera un point de rattachement historique et surtout un ancrage social ; mais quelque chose comme une nouvelle tradition politique devra être fondée, à la fois susceptible de bâtir des repères temporels et de pratiquer des ruptures radicales.

L’espoir brisé de la politique

La politique peut-elle exister sans espoir ? Et l’espoir sans idéal ? Il est des espoirs un peu illusoires, et surtout des espoirs brisés. La liesse de la Bastille le 10 mai 1981 est rétrospectivement un souvenir amer : il y a eu supercherie et tromperie. Mais que vaudrait un Président de la République nouvellement élu dont la victoire ne serait pas célébrée dans l’allégresse par ses partisans ? Que serait un Président qui ne créerait aucun espoir ni aucun enthousiasme ? Que serait un Président qui n’enflammerait pas, quand bien même il exprimerait aussi avec gravité la nécessité de sacrifices et d’efforts ? Evidemment, l’espoir, tant individuel que collectif, qui pourrait être présenté doit être un espoir crédible et raisonné. Peut-il renaître aujourd’hui.

Sortir de la destruction mitterrandienne

Au-delà des hommes, il y a à cette situation des raisons historiques et idéologiques. L’une des plus évidentes est la glaciation opérée par le second septennat de François Mitterrand. Jamais période politique n’a été aussi vide, stérile mais aussi stérilisante, non que rien n’ait été fait, mais parce qu’aucun sens — signification et direction — n’a été apporté à la vie politique. L’organisation de la destruction de la gauche a été menée de main de maître, de manière continue et inflexible. Le discours s’est séparé de la réalité. La politique a non tant piétiné que reculé. Tous les repères ont été détruits. Les institutions ont été corrompues dans leur nature et leur fonctionnement quotidien. Le vide a été créé, au point que même l’opposition a paru désarmée dans ses critiques des pratiques du pouvoir mitterrandien, le personnage faisant l’objet d’un respect quasi sacré autant que d’une répulsion. Il est d’ailleurs prodigieux que des gens jeunes, a priori convaincus et lucides, aient accepté de participer à une telle opération d’arasement des institutions politiques.

Mais, dans sa faillite, l’épisode mitterrandien a donné à voir les interrogations les plus fondamentales de la politique moderne. Parce qu’il symbolise la renonciation au pouvoir transformateur de la politique et le magistère des mots qui recouvrent les faits, il a créé les conditions d’une table rase et d’une reconstruction qui ne peut être que radicale.

Une crise d’efficacité

Les échecs de la politique qui forment la première crise de la politique moderne, celle de son efficacité, résultent d’abord d’une incapacité ou d’un refus de la politique à assumer, en toute responsabilité, ses actes et les faits qui en résultent. Si le pouvoir socialiste a perdu toute crédibilité, c’est parce qu’il a paru marqué par une indifférence aux faits, c’est-à-dire à l’échec. Les mécanismes occultes de décision, l’absence de clarté dans le fonctionnement des institutions, le déni de responsabilité furent la contrepartie d’une pratique du pouvoir fondée sur le seul langage et les grands principes, d’autant plus solennellement affirmés que la réalité s’en éloignait à grands pas. Si inefficacité il y a, ce n’était pas par rapport à des objectifs précis mais limités, mais en quelque sorte dans l’absolu, par rapport à des maux d’autant plus évidents — éducation, pauvreté, ville, etc. — qu’ils étaient dissimulés ou auto-pardonnés par un discours de la complexité, confondant la décision politique et l’argutie administrative, ou par la dénégation pure et simple.

Jamais cette dispense de fournir des arguments crédibles n’est aussi forte que lorsque l’absence de marge de manœuvre est invoquée. Cela ne signifie pas que l’exercice du pouvoir ne soit pas moins difficile dans une société ouverte sur le monde. Mais bien des contraintes présentées comme absolues — alors qu’elles découlent toujours, et par définition, d’objectifs — relèvent d’un refus de regarder en face les conflits que leur desserrement supposerait. Faire l’impasse sur les pouvoirs et les conflits, les « résoudre » par l’invocation de l’extérieur, c’est renvoyer à la société sa propre impuissance, refuser d’exploiter les marges internes et faire accroire que la politique ne peut rien, alors qu’elle ne peut effectivement qu’en choisissant. Le confort de l’absence de décision a, de ce point de vue, été absolu : l’apriorisme monétaire, devenu suicidaire en 1992, le refus de s’engager dans une politique fiscale moins favorable au capital, l’absence d’organisation d’un droit au logement témoignent du refus de modifier l’organisation des pouvoirs en place.

Volonté et conflits

Dans cette situation, rien ne serait pire que de se contenter de faire l’éloge incantatoire de la volonté. D’abord, parce que le politique et son bras séculier, l’État, ne peuvent pas tout. Ensuite, parce que l’exercice de la volonté suppose une absence de distance sociale entre les classes dirigeantes et la pays et une acceptation d’une mutation des places. Or, nous n’avons pas un fonctionnement de l’État irréprochable. La démocratisation des institutions, au sens politique comme au sens social, devient une question de capacité de faire et d’efficacité pour le pouvoir politique et pas seulement de libertés publiques. La volonté ne peut s’exercer sur le corps social, mais c’est la volonté du corps social qui doit pouvoir s’exprimer par l’État. C’est sur ce paradoxe que s’articule la question de la capacité de transformation politique et de la représentation de la société : l’État est unitaire ; il y a une volonté une du pouvoir politique. Mais celle-ci ne peut s’exprimer que sur fond de révélation à la société elle-même des conflits qui la traversent.

A ceux qui prônent la réconciliation et le rassemblement — objectifs que nul ne peut a priori contester, pas davantage que la justice, le bonheur et toutes ces belles préoccupations —, il convient de rappeler qu’on ne réconcilie et ne rassemble que ce qui est divisé. Cette figure imposée du discours politique est vaine : on ne rassemble bien souvent qu’en trompant ou en hypnotisant. Telle est aujourd’hui la vertu essentielle qu’on peut attendre d’un grand homme politique : diviser, ou plutôt faire voir les divisions, pour proposer une voie de concorde, voire de compromis, entre ces intérêts antagonistes. Or le pouvoir politique fonctionne à la dissimulation, d’autant plus qu’on est dans une période électorale. Le risque est alors clair : que ces divisions ressurgissent sans être politiquement médiatisées, qu’elles s’expriment après les échéances sans avoir été préparées. On invoquera alors peut-être les mânes du général de Gaulle pour conforter cette mystique du rassemblement. Mais celui-ci, en des périodes tragiques, a su — c’est son génie — incarner une Nation menacée de disparition ; il n’a jamais vraiment rassemblé la société, ne serait-ce que par indifférence aux Français et souci premier pour la France. L’avant-dernière année de son mandat devait témoigner de cet éloignement de la société réelle. Si l’on ne considère que les intérêts, on s’aperçoit bien que le lieu de rassemblement potentiel est le point aveugle de la politique. L’action politique est davantage collective que rassemblée. Or ce collectif est un construit et non pas un donné qu’une personne pourrait incarner.

Gauche et droite en quête d’auteurs

La sociologie et l’histoire politique des quinze dernières années paraissent donc avoir ôté à la droite et à la gauche des références certaines et incontestables pour leurs partisans respectifs. Les divisions de la première — qui ne sont pas qu’humaines —, l’incapacité de la seconde à incarner ce pour quoi elle est faite, à savoir une force de changement volontaire de la société dans le sens du mieux-être de chacun — ce qui la place hors de la posture d’exercice du pouvoir —, sont des réalités évidentes. Aujourd’hui, la gauche paraît hésitante sur sa capacité à remplir le rôle historique qui lui incombe en vertu de sa tradition politique et quant aux voies pour ce faire.

Faut-il chercher l’identité ?

Cette évolution pose deux séries de problèmes. Les premiers sont liés aux bases programmatiques susceptibles de constituer une identité des deux camps. A priori, celles-ci doivent être reconstruites sauf à laisser s’accroître la déstructuration de la scène politique et à entraîner des balancements réguliers d’électeurs entre des camps mal distingués. Pourtant cela n’est ni évidemment possible, ni sans risques. La droite le peut-elle alors même que ses divisions durables — et peut-être structurelles —, à la fois de sensibilité et de projet, la conduit plus naturellement à cacher tout ce qui peut la diviser — c’est-à-dire à peu près tout ? La gauche en a-t-elle également la possibilité sans se représenter à nouveaux frais la société susceptible de la porter au pouvoir ?

Surtout, est-il vraiment souhaitable de parvenir à une définition identitaire forte de chaque camp, en admettant même que cela soit possible ? On peut évidemment constater qu’aujourd’hui ce n’est pas le cas en France : le socialisme n’est plus marxiste et menacé par une surenchère communiste ; la droite parlementaire n’a, en général, pas atteint les excès libéraux ou sécuritaires de droites au pouvoir dans d’autres pays. Le niveau atteint par le chômage a brisé une grande partie des certitudes de chacun des camps, celles sur l’économie dirigée comme celles sur les bienfaits économiques du marché pur. Si, dans leur recherche de solutions, droite et gauche obéissent à des références, elles ne les plaquent pas a priori et se montrent pragmatiques au point d’être timorées. Il serait dangereux d’assister à un mouvement de transition de la droite vers une ultra-droite brutale en matière de déréglementation du droit du travail et de fiscalité, sécuritaire et nationaliste en matière d’immigration, et volontiers autoritaire. Une gauche promettant à nouveau un improbable happening et se vouant à des utopies fumeuses tuerait dans l’œuf tout espoir de changement véritable.

Dès lors, la situation paraît durablement informe et les repères moins tranchés. S’il ne peut y avoir de structuration, fût-ce de manière modérée, des idées par la gauche et par la droite, alors on entre dans une zone dangereuse et difforme où la politique est à la merci de l’opinion et le pouvoir politique court après elle. Ce risque d’anomie politique conduira à s’interroger sur la place que peuvent occuper aujourd’hui les mythologies dans la vie politique. Celles-ci ont longtemps, plus que partout ailleurs, structuré une vie politique souvent décrite comme marquée par des oppositions de type absolu et religieux. Aujourd’hui, il existe un dessèchement évident de tels repères, ce qui repose la question même de l’organisation de la vie politique.

La gauche déçue

L’un des signes de la déliquescence programmatique de la gauche tient à la naissance d’une nouvelle gauche, rarement répertoriée, la gauche contemplative, peuplée de gens qui font commerce de leur vertu pour ne pas prendre ce que Hannah Arendt appelait les « risques de la vie publique ». Si l’on doit être admiratif devant les actes individuels de générosité, on ne peut qu’être inquiet quant à la capacité de la gauche de bâtir un projet qui rencontre la société lorsqu’on voit poindre soit des visions millénaristes et utopistes dont la réalisation est impossible, soit une alliance étrange d’un conformisme économique — il n’y a qu’une seule politique possible, et tel est le centre du débat politique, fermé aussitôt qu’ouvert — et d’une préoccupation de solidarité individuelle renvoyée à l’ordre d’une improbable éthique. Continuons comme avant dans les affaires monétaires, mais réparons les dégâts par la solidarité ! Il n’y a là aucune prémisse d’une politique cohérente car touchant à l’ensemble des problèmes — le social et l’économique sont séparés — ni, par voie de conséquence, aucune promesse crédible d’une société stable. Sur ce point, il n’y a pas transition, mais bien arrêt sur une image, pendant que le grand film de la société continue.

La question se trouve dès lors posée de la capacité de la gauche, à la fois d’embrayer sur la réalité et, pour ce faire, de penser ensemble l’intégralité des facteurs qui déterminent le visage de la société future — sans renvoyer ceux qui la dérangent le plus fortement dans la catégorie de l’éthique ou du supplément d’âme — et de dessiner un projet susceptible de créer les conditions d’une mobilisation collective, ce qui, à l’évidence, n’est pas le cas aujourd’hui. Question qui renvoie aux structures et aux hommes en place : est-il possible que le parti socialiste tel qu’il est aujourd’hui accomplisse cet effort de rénovation conceptuelle et donc ce retour critique sur lui-même ? Plus brutalement, doit-il passer par de très basses eaux — plutôt que de continuer à vivoter avec ses habitudes et ses courants — pour avoir une quelconque chance non pas de revenir au pouvoir mais de porter un projet incarnant la gauche ? Cet élément jouera de manière déterminante pour le parti socialiste au lendemain de l’élection présidentielle. Il paraît, de fait, pris entre deux feux : faire un score honorable au deuxième tour ce qui lui permettra de continuer à exister comme parti et de ne pas briser dans le pays à terme tout espoir d’alternance — ce qui serait le cas s’il faisait un score déplorable —, ou subir un électrochoc, à la fois démobilisant dans l’immédiat et porteur à plus long terme d’un espoir de refondation radicale, mais dont les bases sont incertaines et potentiellement dangereuses.

Des deux éléments qui ont dominé l’espoir de 1981 — le changement et la durée —, seul le second a paru plus ou moins se réaliser. Cette idée de durée ne pouvait pourtant qu’être au changement, sauf à perdre tout sens et à ôter toute spécificité de l’ambition politique de gauche par rapport à celle de la droite. Or ce qui s’est joué pour la gauche dans les quinze dernières années a à la fois été, pour de nombreux militants, l’idée qu’elle ne pouvait exercer le pouvoir conformément à son idéal et le fait qu’elle pouvait réussir à être — et un jour à revenir — au pouvoir. Mais pour quoi faire ? On n’est toujours pas sorti de ce débat apparemment simple.

La gauche paraît condamnée à avancer avec sa sœur, qui s’appelle « déception ». Parce qu’elle attendait beaucoup, elle paraissait vouée à être toujours déçue, à manquer son idéal. Pouvait-elle espérer toutefois qu’elle serait aussi forte ? Que ce ne serait pas un simple échec économique qu’il faudrait lui reprocher mais une trahison de l’ensemble de ses principes fondateurs ? Il est certes toujours des vieux militants qui croient, qui espèrent que les plus jeunes connaîtront ce « monde meilleur » qu’ils n’auront pu bâtir, que l’espoir n’est pas mort, que la gauche, qui est pour eux autre chose que ce que sont les gens qui la composent — avec leurs mesquineries et leurs petites bassesses —, pourra ainsi garder un pouvoir de transfiguration. Cet espoir pourra-t-il être vraiment partagé ?

La droite boiteuse

Pour la droite parlementaire, la difficulté programmatique est tout aussi forte, voire davantage, car elle paraît concassée, prise entre des traditions différentes dont on perçoit mal la réconciliation. Cette situation de division est largement due à une incapacité de la droite française non extrême à s’affirmer comme telle, à la différence de droites anglo-saxonnes identitaires et souvent « révolutionnaires ». Elle n’est pas rassemblée sur une doctrine précise. Si l’on peut se demander jusqu’à quand la droite française va pouvoir ne pas se définir en termes de camp politique, c’est peut-être un gage de modération : les hommes politiques de droite conduisent moins durement que d’autres une politique de droite. Le libéralisme économique a un ancrage faible en France et ne va pas jusqu’au bout des forces du marché ; la droite ne défait pas, ou peu, les réalisations de la gauche. C’est d’ailleurs sans doute la portée historique du gaullisme d’avoir empêché dans la deuxième moitié du XXe siècle l’apparition d’une droite comme idée. Il a permis une dérivation sur des thèmes plus généraux — grandeur nationale — que sur des programmes doctrinaux offensifs. Parmi les facteurs de modération, il faut sans doute ajouter la faiblesse d’une classe politique nationale : le poids des élus locaux a compromis l’existence de grands débats d’idées du côté de la droite et renforcé son pragmatisme.

Mais cette absence d’unité de la droite révèle aussi des différences assez sensibles d’approches et de sensibilités. Bien sûr, on peut retrouver à toutes les droites des traits communs : le culte de l’effort — lié fortement à la présence de professions indépendantes en nombre dans son électorat —, le refus de toute prétention de changement radical — elle n’est pas là pour réaliser le bien sur terre —, un certain « réalisme » sur la nature humaine — la droite est et ne peut être que ce que les gens qui la composent sont, et le seul dépassement a lieu dans la Nation, ce qui n’est pas le ressort de toute la droite —, un goût pragmatique pour la gestion, un refus de modifier par la politique l’ordre des choses, notamment par une redistribution accrue et un effort fiscal. Au-delà de ces convergences, ses positions possibles, qui ne sont pas nécessairement ses positions réelles, peuvent être regroupées en trois grandes familles.

La première position d’une grande partie de la droite consiste dans le refus de se représenter la société future souhaitée. Cette tendance est prégnante par construction du côté de la droite libérale pour des raisons fortes : ce sont les rapports de forces, mus par le marché, qui dessineront ce que demain sera la société. La politique n’est que l’art de l’adaptation permanente des choses. Au mieux, s’agit-il de compenser les chocs excessifs et potentiellement désorganisateurs du marché qui pourraient naître de cette situation. Les éléments de choix politiques qu’implique cette position sont évidents : il s’agit de créer les conditions (en termes de compétitivité, de coût du travail, d’unification des marchés et de stabilité relative des monnaies) pour que les évolutions souhaitables se fassent. Pour guider ces actions, le visage de la société future n’est pas décrit ; il est seulement affirmé qu’il sera meilleur car caractérisé par plus de prospérité, quand bien même la clef de partage de celle-ci ne paraît pas une question majeure.

La deuxième position reprend une autre tradition de la droite : celle de la hiérarchie. Dans cette conception, il existe bien un ordre social, un ordre qui est précisément celui d’une société d’ordres. Les places peuvent évoluer, mais à la marge. Cependant toute évolution, à l’intérieur des places attribuées, n’est pas exclue : les pauvres doivent devenir moins pauvres, le cas échéant les plus riches doivent user de leurs richesses avec tempérance et, comme les différents ordres concourent à un ordre global, il convient que tout le monde se rassemble et qu’une belle fraternité existe entre les groupes au-delà des différences. La distance sociale est préservée et elle prend la forme d’une indifférence polie tempérée par la charité. L’État est là pour éviter les désordres sociaux, pour réparer les excès que provoque un mouvement dit « naturel » de la société, mais non pour faire en sorte qu’un passage à la hausse s’accomplisse entre les différents groupes sociaux.

Enfin, une troisième posture de la droite est empreinte de l’idée de peuple. Dans ce cadre, le peuple doit progresser, ne doit pas rester enfermé dans sa position si elle est défavorable. Pour autant, il ne saurait s’agir de bouleverser de manière trop volontaire l’ordre social. Celui-ci n’est pas perçu comme naturellement hiérarchique, mais au contraire fondamentalement égalitaire. Toutefois, des distinctions surgissent dans cet ordre qu’il ne saurait araser. Le peuple est considéré dans sa diversité ; ensemble, il forme une nation, qui ne saurait être unie si prévaut une distance sociale forte entre ses composantes. Les distinctions en termes de position économique non seulement ne sauraient être irréductibles, mais elles ne sauraient reproduire des distinctions sociologiques. Cette position de droite, clairement populaire, a intégré l’héritage politique de 1789 et pas seulement son libéralisme économique.

On ne retrouve pas ces trois positions de manière parfaitement pure sur l’échiquier politique français ; en particulier, la première et la seconde sont souvent mêlées dans une sorte de libéralisme de l’ordre qui n’exprime ni une vision libérale pure ni, de manière ouverte, sa conception de la hiérarchie sociale. De même, la droite davantage populaire vit, pour des raisons de réalisme, en concubinage étroit avec un libéralisme plus indifférent qu’elle à l’ordre social et elle éprouve des difficultés à marier son souci profond de l’égalité républicaine et son refus de mettre en œuvre des interventions trop massives dans la société dont l’effet évident serait de bouleverser les places telles qu’elles existent aujourd’hui. Entre la banalisation politique de la première position — l’ajustement économique a fini par caractériser la gauche au pouvoir sous les gouvernements d’E. Cresson et de P. Bérégovoy —, le caractère en décalage sociologique majeur des positions de la deuxième droite — comment expliciter une conception hiérarchique de l’ordre social ? — et la difficulté à donner une figure concrète au peuple de la troisième, on s’aperçoit que les droites françaises sont au tournant de leur histoire. Leur unité est impossible ; le précipité du premier et du troisième éléments a jusqu’à présent, si l’on excepte les poussées régulières de sécuritarisme, prémuni la droite de trop de dérives, soit dans le populisme, soit dans un libéralisme sauvage. Pourra-t-elle lever son ambiguïté ?

Des mythologies politiques

Une dernière transition dans l’héritage de la gauche et de la droite tient aussi à un amoindrissement du rôle des mythologies politiques — ou, en tout cas, de leur caractère aisément manipulable. De ce point de vue, F. Mitterrand a peut-être été le dernier grand manipulateur de symboles — et ce, d’autant plus qu’il agissait surtout par le verbe.

La vie politique française dispose d’une symbolique républicaine et nationale assez forte que François Mitterrand n’a eu de cesse de renforcer depuis le Panthéon jusqu’au défilé de l’Eurocorps sur les Champs-Elysées, de la cérémonie à Verdun avec Kohl à l’opéra situé à la Bastille. Le film de sa candidature en 1988 était fondé sur un défilé des grands moments de l’histoire de France. Il a fondu le moderne dans l’ancien : il fait défiler l’Eurocorps le 14 juillet et non le jour de commémoration du Traité de Rome ; la pyramide du Louvre est moderne, mais est une forme ancienne, dans un lieu ancien de l’histoire de France. La France de Mitterrand est à la fois charnelle, peuplée de lieux, et une France d’idées. C’est par sa maîtrise historique et symbolique et un jeu sur son enracinement qu’il a institué un dialogue politique avec les Français. Son discours est fondé sur un élément de plein politique, riche en références, apte à suggérer une direction et une signification — quand bien il n’offrirait aucun élément de sa concrétisation. D’où d’ailleurs l’opinion positive de la part des Français à l’égard de F. Mitterrand, malgré ses échecs et ses compromissions : il est toujours apparu comme appartenant « naturellement » à leur histoire. S’il ne l’avait pas été personnellement, il n’aurait jamais pu être en cohabitation en 1986 et 1993.

De ce point de vue, la gestion balladurienne de la politique, en tant que Premier ministre et en tant que candidat, est intéressante à observer. Édouard Balladur est l’antithèse de François Mitterrand. Il a refusé de s’attacher aux symboles et de se mettre en scène dans l’histoire française. Il n’a ni usé du geste latin, ni témoigné d’un enracinement dans la Nation et dans la société. L’élément technocratique du discours balladurien tient à une certaine réserve, à une manière de s’exprimer distanciée, mais aussi à une absence de volonté de « chaleur » liée à son refus d’utiliser références et symboles. Ceux-ci sont étrangers à sa manière d’être politique, qu’il s’agisse évidemment d’une symbolique de gauche, mais aussi d’une symbolique nationale. De ce point de vue, il a inauguré un mode de communication politique singulier, totalement anhistorique et, d’une certaine manière, asocial. Les éléments techniques et intemporels l’ont emporté sur les éléments de continuité historique et de prise en compte de la réalité vivante du pays. Or un politique peut-il marcher sans de tels éléments de communication politique ?

Il existe une vraie interrogation à ce sujet quand on observe sa cote de popularité favorable, qui fut durable dans les sondages jusqu’à l’affaire des écoutes, et ce malgré un tel retrait par rapport aux grands mythes nationaux. Cela pourrait aussi signifier a contrario que cette symbolique traditionnelle marche moins bien. Il a fallu attendre sa baisse spectaculaire pour qu’on puisse commencer à se demander si un candidat à la présidence de la République — qui est d’une autre nature qu’un Premier ministre — peut avoir quelque chance de succès sans montrer, par l’utilisation de tels symboles, son appartenance à une histoire et une société. Peut-on durablement faire de la politique sans risque d’incompréhension, d’anomie voire de révoltes, sans ces symboles ? Mais cette interrogation sur la structuration des appartenances et des correspondances politiques ne dispense pas de s’interroger sur les éléments de modification.

Il reste que les anciens modes et symboles sont moins parlants, moins en correspondance avec les réalités du sentiment et des opinions politiques. Bien des éléments épiques du discours de F. Mitterrand ne passent plus dans certaines générations. Cela pose une question majeure pour l’avenir de la politique française. Il faut à la fois limiter l’importance du phénomène symbolique en tenant compte de la désocialisation — qui implique une moindre transmission de la mémoire historique — et constater sa permanence en tant que forme de communication. On peut penser que les symboles changeront, qu’ils ne seront plus communiqués de la même manière, mais que le plein de la communication politique est nécessairement symbolique. A moins peut-être que la perte d’un certain nombre de références ne marque l’incapacité structurelle de la politique à représenter une société anomique.

Au-delà, se pose la question de l’autorité présidentielle. Le Président de la République ne peut exister que s’il assume une fonction symbolique forte. Le général de Gaulle, Valéry Giscard d’Estaing et Georges Pompidou ont participé à cette mise en valeur de fonction présidentielle au-delà de représentant d’une majorité politique. François Mitterrand a marqué le passage d’une période à l’autre : il a joué au maximum sur la symbolique, tout en étant dans un relatif retrait dans l’action, pour des raisons à la fois politiques (devenir de la gauche après 1983) et plus générales (les Français n’acceptent plus une autorité aussi visible). Or cette fonction peut-elle exister aussi aisément dans le monde moderne ? Un vide symbolique présidentiel développerait un sentiment d’abandon qui ne trouve pas d’équivalent dans les autres pays développés où il existe une identité politique claire des partis. La France paraît tenir uniquement par son sommet, dût-il, pour cela, maquiller l’histoire des divisions françaises les plus meurtrières et absolues. Mais n’est-ce pas plutôt la présidence qu’il faut alors changer ? Y aura-t-il transition vers une nouvelle forme d’exercice du pouvoir présidentiel ? Ce qui peut paraître rationnellement souhaitable n’est peut-être pas la voie la plus sage.