Archéologie du G7

Archéologie du G7

François Ivernel

Ce que j’ai fait, aucun sanglier truffier, aucun historien des Annales ne l’aurait fait. Lire 20 ans de communiqués du G7, escalader les Sommets, plonger dans les déclarations finales. Il fallut résister à de brusques accès de fureur, suivis d’un abattement hypersomniaque.
Les 7 n’étaient pas 7 sauf lorsqu’en 1976 les 6 furent rejoint par le Canada, avant de devenir 7 plus 1, ce 1 (le président de la Commission) représentant 9 pays (dont 4 des 7) mais comptant pour 0. Bien que 8, ils étaient toujours 7, en attendant d’accueillir, un jour peut-être, le cousin pauvre, mais fraîchement converti à l’économie de marché, et qui frappe à la porte du club avec insistance. Mais soit, acceptons que les 7, comme les trois mousquetaires qui étaient en fait quatre, sont en fait plus de 7.
Les 7 — donc — se réunirent à l’origine à l’invitation de la France. Une initiative liée à la découverte de la « contrainte extérieure », destinée à nous prouver que nous appartenons au club des maîtres du monde. Complexe d’un grand pays qui se réveille « puissance moyenne ».
D’abord syndicat des riches outragés par la prise en otage du baril ou le peu d’empressement de l’U.R.S.S. à contribuer à l’aide au développement…
Nous sommes déterminés à assurer à nos économies les sources d’énergie nécessaire à leur croissance. Notre intérêt commun demande que nous continuions à coopérer pour réduire notre dépendance envers l’énergie importée par la réduction de la consommation et le développement d’énergies de remplacement (Rambouillet, 1975).
Une succession de fortes hausses du prix du pétrole, sans relation avec les conditions du marché, et qui ont culminé récemment avec les décisions récentes de l’O.P.E.C. à Alger ont eu pour effet une inflation plus élevée, la menace imminente d’une récession sévère et du chômage dans les pays industrialisés (Venise, 1980).
L’Union soviétique et ses partenaires, dont les contributions sont maigres, devraient consacrer plus de moyens à l’assistance au développement, et prendre une plus grande part de leurs exportations tout en respectant leur indépendance et leur non-alignement (Ottawa, 1981).
…le G7, confirmant que toute organisation tend à persévérer dans son être, a rapidement étendu son champ de réflexion aux questions macrocosmiques dont s’occupent déjà des tas de gens : O.C.D.E., O.N.U., F.M.I., G.A.T.T. Les brefs communiqués des débuts firent place à des déclarations élaborées.
A quoi sert le G7 si sa fonction de syndicat n’est plus d’actualité ? A rien, dira-t-on. Réponse un peu courte tout de même, car si les résultats de ces rencontres annuelles ne sont pas palpables, rien ne prouve que tout n’irait pas plus mal sans elles. L’utilité ou l’inutilité, suivant la thèse choisie, sont l’une et l’autre indémontrables.
Les contre ont la partie facile. Des grands objectifs affichés par le G7 (réduction du chômage, lutte contre l’inflation, lutte contre le terrorisme, contre la drogue, stabilité monétaire, équilibre des balances des paiements, libre-échange…), seuls ceux de réduction de l’inflation et de développement du libre-échange ont été atteints. Les contre ajouteront que le G7 n’est pour rien dans ces succès mais que, d’une part, la montée en puissance des banques centrales dans la gestion monétaire a eu raison de l’inflation, et que, d’autre part, l’intérêt bien compris de chacun a sauvé le libre-échange. Les échecs patents sur les autres sujets sont, eux, la preuve de l’inutilité de cette coopération. Les partisans du G7 répliqueront que la convergence aurait été moindre, les tensions plus vives, la crise plus profonde sans ces rencontres informelles.
Vingt ans après, inutile de tenter un bilan factuel. Les communiqués sont la seule production officielle des sommets. Seuls les naïfs s’imaginent que les communiqués sont le compte-rendu de la rencontre des Grands. Imaginons la scène. Nous sommes à Versailles, en l’an de grâce (qui n’allait pas durer) 1982 :
Margaret Thatcher : « L’emploi et la croissance doivent être augmentés. Ceci ne sera atteint de manière durable seulement si nous réussissons à combattre l’inflation. »
Ronald Reagan : « La croissance du commerce international sous tous ses aspects est à la fois un élément nécessaire pour la croissance de chaque pays et une conséquence de cette croissance. »
Helmut Schmidt : « Nous sommes d’accord pour poursuivre une approche prudente et diversifiée envers l’URSS et l’Europe de l’Est, cohérente avec nos intérêts politiques et de sécurité. »
François Mitterrand : « La croissance des pays en développement et l’approfondissement d’une relation constructive avec eux est vitale pour le bien-être politique et économique du monde entier. » Vous reprendrez bien un peu de thé ?
Évidemment, voilà qui ne fait pas très naturel. Les communiqués ne naissent pas autour d’une tasse de thé, ils fleurent bon la prose de technocrate, de ces sherpas de haut vol qui, longtemps avant le Sommet, négocient les virgules. Dans la fièvre de la rencontre, on s’autorise des écarts par rapport au texte pré-négocié, juste suffisants pour dire qu’on n’est pas venu pour rien.
Lisons donc ces textes sacrés, tentons un bilan de la rhétorique planétaire, seule production incontestable des rencontres des grands. Qu’il soit entendu que nous assumons la mauvaise foi du procédé de découpage textuel.
Le G7 n’a pas de légitimité, ni charte, ni statuts, ni secrétariat permanent, ni siège futuriste comme les affectionnaient les organisations internationales dans les années soixante. Ses prises de position n’ont pas de valeur juridique comme peuvent en avoir — bien que parfois théorique — les résolutions de l’O.N.U. Il s’agit de communiquer, c’est-à-dire de donner la priorité à la manière de dire sur le message. La lecture de vingt ans de déclarations le révèle : il s’agit plus de signifier que de décider et, surtout, il s’agit de convaincre que les plus riches sont les plus grands.
Le premier trait de la grandeur, c’est un pléonasme, est la magnanimité envers les faibles. La magnanimité, doublée de compassion, s’exprime au fil des communiqués envers les P.V.D., devenus plus tard les P.E.D. :
Une croissance soutenue dans nos économies est nécessaire à la croissance dans les pays développés et leur croissance contribue significativement à la santé de nos économies (Rambouillet, 1975).
Nous sommes profondément préoccupés par les millions de personnes qui vivent encore dans des conditions de pauvreté absolue (Tokyo, 1979).
Nous continuerons à travailler avec les P.V.D. pour les aider à lutter contre la faim et la maladie, à construire des sociétés libres et prospères et à occuper la place qui leur revient dans la communauté des nations qui adhèrent à la paix et à la liberté (Bonn, 1985).
Nous nous engageons à nouveau à lutter contre la faim et la pauvreté, afin que les pays en développement puissent également jouer pleinement leur rôle dans la construction d’un avenir commun lumineux (Tokyo, 1986).
Nous attachons une importance particulière à promouvoir un progrès économique continu dans les pays en développement dans toute la diversité de leur situation et de leurs besoins (Venise, 1987).
Pas de grandeur sans compassion, certes. Pas de grandeur sans sagesse, bien sûr. Encore faut-il l’affirmer avec force :
Nous nous sommes réunis en raison de croyances et de responsabilités communes. Chacun de nous est responsable du gouvernement d’une société ouverte et démocratique, vouée à la liberté individuelle et au progrès social (Rambouillet, 1975).
En deux jours de discussion, nous nous sommes mis d’accord sur la manière dont nous pouvions le mieux aider à promouvoir le bien-être à la fois de nos économies et des autres (Downing Street, 1977).
En cherchant, ici, à Venise à définir une stratégie économique mondiale et à montrer notre détermination commune à en faire une réalité, nous acceptons consciemment la responsabilité qui incombe aux trois grandes zones industrialisées du monde – l’Amérique du Nord, l’Europe de l’Ouest et le Japon – aider à créer les conditions d’une croissance harmonieuse et partagée (Venise, 1980).
Nous avons tiré les leçons de l’histoire (Bonn, 1985).
Nous avons tiré les leçons du passé et nous avons envisagé l’avenir (Toronto, 1988).
Après la sagesse, la détermination. Car les vraiment Grands, maîtres d’eux-mêmes comme du monde, sont capables, en un instant, de passer du recul sidéral à l’action sur le terrain.
Les pays industriels sont déterminés à surmonter un chômage élevé, une inflation persistante et de graves problèmes énergétiques (Rambouillet, 1975).
Il est également essentiel d’améliorer le fonctionnement du S.M.I. (Bonn, 1985).
Nous réaffirmons fermement notre condamnation du terrorisme international sous toutes ses formes (Tokyo, 1986).
Nous avons déjà condamné la violente répression exercée en Chine (Arche, 1989).
Nous sommes déterminés à aider partout dans le monde les autres peuples à atteindre et à conserver la prospérité économique et le liberté politique (Houston, 1990).
Nous sommes résolus, à travers des actions coordonnées et individuelles, à renforcer la confiance des investisseurs, des épargnants et des consommateurs (Munich, 1992).
Nous sommes déterminés à agir ensemble pour créer un monde plus sûr et plus humain en renforçant la coopération internationale, et en assignant à celle-ci un champ d’action et de partenariat plus large (Tokyo, 1993).
Seulement, l’action sur le terrain n’est pas toujours couronnée de succès. Alors commence la litanie de la préoccupation qui rassure et ne coûte pas cher :
Nous sommes, avant tout, préoccupés par le chômage dans le monde parce qu’il a été à un niveau trop élevé depuis trop longtemps, parce qu’il frappe particulièrement les personnes les plus vulnérables, parce que son coût économique est élevé et son coût humain plus élevé encore (Bonn, 1978).
Une croissance non-inflationniste reste la clé essentielle pour limiter et réduire le chômage (Tokyo, 1986).
Trop de personnes sont sans emploi (Munich, 1992).
Nous sommes particulièrement préoccupés par le niveau du chômage. Plus de 23 millions de personnes sont au chômage dans nos pays : cela est inacceptable (Tokyo, 1993).
Le chômage reste beaucoup trop élevé, avec plus de 24 millions de chômeurs dans nos pays. C’est un gâchis inacceptable (Naples, 1994).
Comme, dans ces circonstances, les compliments sont rares, il vaut mieux se les adresser soi-même. Seuls les Grands peuvent se le permettre. Après le concert des nations, la septuor de l’autocongratulation :
Des progrès significatifs ont été accomplis depuis Rambouillet… Une confiance renouvelée dans l’avenir a remplacé les doutes sur les perspectives économiques et financières (Puerto Rico, 1976).
Le message de Downing Street est un message de confiance :
— dans la force continue de nos sociétés et les principes démocratiques éprouvés qui leur confèrent leur stabilité ;
— que nous prenons les mesures nécessaires pour surmonter les problèmes et parvenir à un avenir plus prospère (Downing Street, 1977).
Les décisions prises au sommet de Bonn ont contribué à l’amélioration de l’économie mondiale (Tokyo, 1979).
Nous Nous Félicitons (N.N.F., pour faire court) du dialogue avec les pays en développement (Bonn, 1985).
N.N.F. chaleureusement des progrès réalisés par le Groupe des sept ministres des finances…(Venise, 1987).
Les progrès de la coordination apportent leur contribution au processus d’amélioration permanente du fonctionnement du S.M.I. (Toronto, 1988).
N.N.F. de l’étroite coopération sur le marché des changes et du travail accompli pour améliorer le fonctionnement du système monétaire international (Londres, 1991).
N.N.F. des résultats obtenus par les groupes d’action (contre la drogue) dont la création a été décidée lors des précédents sommets (Londres, 1991).
N.N.F. du rapport intérimaire de l’O.C.D.E. sur l’emploi et le chômage (Tokyo, 1993).
Nous Nous Réjouissons (variante de N.N.F.) des progrès économiques accomplis par de nombreux pays en développement (Naples, 1994).
N.N.F., à notre tour, que les Grands se réjouissent. Avec tous leurs soucis, ils ont bien mérité de petites satisfactions. Et puis, cela ne peut faire de mal, diront certains. Les Sommets sont un exutoire à la mégalomanie des puissants, moins coûteux que les grands travaux et plus économes en vies humaines que les chars. Mieux vaut se chamailler sur des déclarations finales que de s’envoyer des missiles à la tête. Mieux vaut un dîner sympa entre amis dans la galerie des glaces que de construire une Très grande bibliothèque en dépit du bon sens.
Qu’il nous soit permis de troubler l’allégresse générale. A lire les communiqués du G7, à mesurer leurs effets concrets, on sent bien que tout cela ne sert pas à grand-chose — sauf à consolider l’endormissement démocratique. Si le spectacle narcissique que les Grands se donnent à eux-mêmes tient lieu de politique, le G7 n’est qu’une manière parmi d’autres de dire : « bonne nuit les petits, les Grands veillent ».