Physique ou métaphysique ?

Physique ou métaphysique ?

Sophie Jacquot-David

A propos de Jean-François Gautier, L’univers existe-t-il ?, Le Méjan, Actes Sud, coll. « Le génie du philosophe », 1994.

Ce livre au titre quelque peu provocateur est un essai épistémologique sur l’astrophysique moderne — ou plutôt un pamphlet, l’expression d’une saine colère contre la vulgate forgée par les tenants du courant aujourd’hui dominant en astrophysique, les « universistes », qui postulent l’existence de l’univers.
Petite parenthèse culturelle (à l’usage de ceux qui, comme moi, ont besoin d’une mise à niveau)
Dans un esprit didactique et un style toujours très clair, J.-F. Gautier expose tout d’abord les deux présupposés nécessaires à la compréhension du sujet par les pauvres mortels que nous sommes.
a) L’astronomie se compose de « trois mondes distincts » :
— la cosmographie, ou astronomie scientifique, qui consiste en l’inventaire des « lieux du ciel » et des objets qui s’y trouvent ;
— la cosmologie, qui tente d’interpréter les observations de la première ou, si l’on préfère, de méditer sur les lois qui gouvernent le monde ; ainsi les uns assurent-ils que l’ordre est voulu par Dieu, d’autres (comme les pythagoriciens) qu’il existe un ordre arithmétique, etc. ;
— enfin, la cosmogonie, discours sur l’histoire du monde, le plus connu en Occident étant la Genèse biblique.
b) Le domaine de la science est celui de l’observable et du mesurable. Un scientifique ne parle pas pour convaincre, mais pour démontrer.

L’astrophysique racontée aux grands enfants que nous sommes
Le kosmos antique, d’où nous tirons notre idée d’univers, est en fait l’ensemble imbriqué des trois mondes énoncés ci-dessus que l’astrophysique, au cours de sa lente et passionnante progression, s’est évertuée à démêler.
Si l’on suit les explications de J.-F. Gautier, le voyage express à travers l’histoire de l’astrophysique commence avec les théories antiques pour lesquelles le monde observable reflète la perfection : le logos. Il se poursuit par les « révolutions » de Copernic et Kepler, l’ordre mécanique de Newton, les apports de Laplace, et débouche sur les théories de la relativité : Poincaré, Einstein et, pourquoi pas, Minkowski — tout cela avec une aisance et une facilité déconcertantes.
L’une des raisons de lire ce livre, mais qui n’est pas, et de loin, la seule, est en premier lieu l’indéniable satisfaction que l’on éprouve à se sentir tout à coup devenir très intelligent !

Poincaré contre Einstein ou la « pensée de Dieu »

L’auteur tend à démontrer que depuis l’Antiquité jusqu’à Poincaré (première théorie de la relativité), on sortait de la métaphysique pour entrer dans la physique, alors qu’avec Einstein, premier des « universistes » modernes et ses glorieux successeurs — l’abbé Lemaître, Eddington et, surtout, Hawking —, on sort de la stricte physique pour retourner dans la métaphysique.
L’argument est le suivant : Poincaré et ses prédécesseurs relataient leurs observations au moyen des mathématiques, en faisant parfois appel à l’explication métaphysique quand ils n’en voyaient pas d’autre : « Copernic remettait le soin de l’ordre du monde entre les mains de Dieu. Kepler, lui aussi, attribuait à “un certain dessein de Dieu” la conservation de la forme elliptique des orbites planétaires dont la raison profonde échappait à l’entendement. Galilée lui-même conservait à Dieu son rôle de créateur et de berger du système cosmique » (p. 31).
Laplace, qui venait d’offrir à Napoléon son Exposition du système du monde, se vit adresser cette question : « Je n’ai vu nulle part mention dans votre ouvrage du Créateur de toutes ces choses », et répondit : « C’est simplement, Sire, que je n’ai jamais eu besoin de cette hypothèse » (p. 38). Ainsi, Dieu est une hypothèse qu’il est parfois fortement conseillé d’envisager si l’on en croit les déboires de Galilée, mais ni l’univers ni son créateur ne sont jamais postulés a priori. Cette physique-là ne cherche pas à démontrer l’existence de ceux-ci, mais à décrire des observations : elle se situe dans l’astronomie scientifique.
« Je veux comprendre comment Dieu créa le monde. Je ne suis pas intéressé par tel ou tel phénomène. Je veux pénétrer le fond de Sa pensée. Le reste n’est que détail » confiait Einstein (cité p. 200). Avec lui, nous dit J.-F. Gautier, la physique « n’est plus un outil pour comprendre, elle devient une rhétorique pour faire être » (p. 74). Or, fait remarquer l’auteur, « l’Univers, par définition, est Tout ; il n’a donc pas d’extériorité » (p. 95) ; « l’objet Univers est à lui-même son propre référentiel » (p. 96) : il ne peut donc être ni observé, ni mesuré. « Les choix cosmologiques d’Einstein sur ce point capital, poursuit-il, s’éclairent moins par les contraintes ou les observations de la physique que par la métaphysique de Spinoza » (p. 74). Il s’agit là d’une entreprise qui sort d’une démarche scientifique pour entrer dans une mystique scientiste.
J.-F. Gautier expose que ce qu’Einstein appelait lui-même la « religiosité cosmique » intervient dans la pensée du physicien avant le commencement de son travail de démonstration : « Ce n’est pas un mythe de la physique, mais un mythe importé dans la physique » (p. 199). Hawking, lui, va encore plus loin lorsqu’il prétend qu’une fois sa théorie « unitaire » achevée — théorie qui tend à réconcilier celles de la relativité (mécanique relativiste de l’infiniment grand) et des quantas (mécanique quantique de l’infiniment petit), dont personne n’a su donner jusqu’ici un modèle unifié — « nous connaîtrons la pensée de Dieu » (cité p. 200).
Le lecteur sera sans doute tenté de penser que ces attitudes démiurgiques ne sont pas très modestes ; mais pourquoi s’offusquer ? Cela va-t-il révolutionner le cours des planètes ? Oui, répond J.-F. Gautier.

Pourquoi y aurait-il quelque chose plutôt que rien, ou la croisade contre le « big bang »
Ainsi, Dieu — ou l’univers, du point de vue de la physique — n’a-t-il pas plus de consistance que la matière « en soi », que l’espace ou le temps « en soi » ; ce sont seulement des conventions nécessaires (ou non) à l’énonciation d’hypothèses : « L’âge de la science a commencé avec un renoncement aux explications causales essentielles pour se contenter de la simple intelligibilité des faits séparés. Depuis Descartes, la disjonction des savoirs signe la modernité » (p. 155).
Einstein établit le premier modèle de l’univers statique. Friedmann, reprenant ses travaux sans en discuter les prémisses, relève des erreurs de calcul et postule un modèle dynamique. En 1927, un mathématicien belge, l’abbé Lemaître, plaide pour un univers en expansion : « Pour Georges Lemaître, ce n’est pas la physique elle-même, par ses propres moyens d’investigation et d’observation, qui fonde en droit l’usage du concept d’Univers ; son évidence s’impose par le biais d’un autre ordre de vérités, celles de la théologie. La nature est le langage de Dieu, et l’unité de l’Univers illustre l’unité de la création initiée par Dieu. C’est pourquoi Lemaître fait commencer l’histoire de l’Univers par l’explosion initiale d’un atome primitif (phase qui deviendra plus tard le big bang des anglo-saxons), tenu pour “preuve” de la création » (p. 76). Cette théorie s’imposera dès 1930 et ne sera plus guère remise en question — les thèses de Lemaître seront d’ailleurs à l’origine d’une communication du pape Pie XII à l’Académie pontificale, en 1951, en reprenant la teneur.
Le mythe scientiste de l’existence de l’univers et de l’explication du début de son histoire était né ; il allait connaître un engouement sans précédent. Cette vulgate corrobore les cosmogonies classiques, donc rassure Monsieur Tout—le—monde et fait plaisir au pape : comment lutter contre pareille « erreur » scientifique, surtout quand la mode privilégie la physique théorique par rapport à l’observation du ciel, l’ordinateur par rapport aux instruments optiques ? Allez donc expliquer qu’il n’y a peut—être rien là où tout le monde est d’accord pour qu’il y ait quelque chose !

Rendre à César ce qui est à César

La confusion opérée par les « universistes » est « terrible, car elle autorise le physicien à jouer le rôle du philosophe et à se faire le dépositaire d’une sorte de secret de la nature universelle, laquelle ne fait pourtant pas partie de son champ d’investigation » (p. 189). J.—F. Gautier enfonce le clou en poursuivant : « Demander aux physiciens de ne plus discourir sur l’Univers revient, dans ce contexte, à les inviter à la prudence des géomètres et à les prier de ne plus considérer leur travail de laboratoire ou leurs exercices, si savants soient—ils, sur des systèmes d’équations algébriques, comme des interventions pertinentes dans le champ sémantique du total qui, lui, relèvera toujours des compétences de la philosophie » (p. 190).
Dès 1935, Husserl dénonçait dans sa conférence La crise de l’humanité européenne « l’idéalisation mathématique propre à la physique einsteinienne » et le « défaut de “rationalité authentique” des sciences totalisantes » (p. 214), mais il ne fut pas entendu, voix isolée dans la clameur générale.

Science et vérité, ou la quintessence de l’idéologie

« Dans le monde considéré comme Univers, dernier avatar des attributs d’un Dieu disparu, les vérités sont toujours immanentes et préalables, mornes et tragiques répétitions de la négation de toute singularité possible, de toute altérité » (p. 221). Si la vérité est scientifique, elle est révélée, et donc celui qui sait dit la vérité : le responsable « prétend […] exécuter des impératifs rendus visibles par une certaine science de l’Invisible » (p. 209). Que l’on troque le mot d’« univers » pour celui de « dictature du prolétariat », et l’on obtient, selon la comparaison établie par J.—F. Gautier, les travaux du biologiste stalinien Lyssenko démontrant scientifiquement l’existence de ce principe…
Que sont les travaux menés de nos jours en génétique par certains chercheurs qui tentent de démontrer scientifiquement l’inexistence des races humaines, sinon une démarche de ce type ? Les nazis cherchaient, quant à eux, à démontrer le contraire, mais sur un plan strictement intellectuel, la démarche est identique ; seul l’a priori de départ diverge. L’égalité des hommes, Dieu, l’univers, etc., sont des conventions. Les hommes sont égaux entre eux si nous décidons qu’ils le sont. La vérité, tout comme Dieu, ne se démontre pas, car elle n’existe pas en soi ; seules se postulent ma vérité, sa vérité, notre vérité…

Volonté de puissance ou névrose d’angoisse

J.-F. Gautier termine son essai sur une note très pessimiste. Pour lui, la vérité « révélée » par la science joue « un rôle pastoral dans la direction des consciences qu’aucun totalitarisme n’avait jamais rêvé. Le discours sur l’Univers n’est pas innocent : quelque forme qu’on lui donne, il exaltera toujours des vérités pleines et préalables participant à la promotion de la divine terreur d’un Bien, à l’éreintement de toute novation potentielle. Qui assumera les mots d’ordre d’une science aussi fulminante ? » (p. 219). Dans ces conditions, comment s’étonner qu’il « ne reste à la foule qu’un seul degré liberté, celui de l’adhésion » (ibidem) — je dirais quant à moi le degré zéro de la liberté ?
Rejoignant ici Lacan qui répondait, lorsqu’on lui demandait de « tout » révéler sur l’inconscient : « vous cherchez un maître, vous l’aurez ! » (cité p. 213), l’auteur expose avec talent et conviction que la fascination du « tout » est un vertige totalitaire — évidence que l’on a trop souvent tendance à oublier. « Humain, trop humain », aurait dit Nietzsche qui avait quant à lui résolu la question par le « meurtre » de Dieu (le meurtre du père, aurait dit Freud).
Mais les hommes sont de grands enfants et, n’en déplaise à J.-F. Gautier, les physiciens, qui sont aussi des hommes, n’échappent pas à la règle. « Le silence éternel des espaces infinis m’effraie », écrivait Pascal : pour ne pas souffrir du vertige que suscite en lui l’« horreur du vide », l’homme a besoin de certitudes. On peut, certes, le déplorer, mais peut-on l’éviter ? D’ailleurs, comment faire autrement, sauf à se prendre pour le « surhomme » nietzschéen ? Apprendre qu’Einstein lui-même avait peur du vide est, d’une certaine façon, plutôt rassurant, même si la peur est mauvaise conseillère…
La connaissance authentique ne peut être que parcellaire, voire lacunaire. L’homme est condamné à buter sur les fameuses « apories » que déplorait, déjà, Aristote. La déesse Isis est terrifiante, et l’homme, seul devant elle, retient d’une main le voile qu’il tire de l’autre — et peut-être est-ce là que réside son humanité. J.-F. Gautier se situe farouchement dans le courant épistémologique, aujourd’hui dominant, qui considère le philosophe comme extérieur au monde ; mais ne commet-il pas en cela l’erreur même qu’il reproche aux physiciens « universistes » ? En quoi la philosophie aurait-elle plus de légitimité que l’astrophysique à se positionner ainsi, sauf à lui redonner son statut antique de somme absolue des connaissances ?
Car enfin, l’épistémologie n’est pas toute la philosophie ; Heidegger ne doit peut-être pas nous faire oublier tout à fait Kierkegaard, même s’il participe davantage de l’air du temps que ce dernier…