Diriger la recherche ?

Diriger la recherche ?

Le Banquet

Si nous avons voulu entamer dans ce numéro une réflexion approfondie sur la recherche, c’est en raison d’une inquiétude et d’une interrogation. Inquiétude tout d’abord sur l’état de notre recherche. Il dépend, pour une large part, d’une disposition d’esprit de nos gouvernants et de la société à l’égard d’un investissement incertain. Interrogation ensuite, dans la perspective politique qui est la nôtre, sur les transformations nécessaires à une plus grande efficacité.
Si nous avons souhaité lier ces deux réflexions c’est parce que les points d’appui solides sur lesquels nous pouvions nous appuyer nous paraissaient manquer. En premier lieu, les instruments d’appréciation que nous pouvons mettre en avant sont en nombre limité. Qu’il existe des centres de recherche, publics et privés, remarquables, de grands scientifiques mondialement connus, des réussites industrielles fondées sur des technologies où nous avons réussi à prendre une avance considérable, qui n’y souscrirait ? Qu’inversement certains maux spécifiques concernent la recherche en France — passage au développement, coupure marquée entre la recherche publique et la recherche privée, insuffisance de la recherche dans les petites et moyennes entreprises —, la chose est assez connue pour qu’on ne s’y attarde pas outre mesure. Ces indications, positives et négatives, ne nous disent pas ce que pourra être la recherche dans dix ans sans changement d’orientation de la politique de recherche. Ils ne fournissent pas davantage de guide pour ce que les pouvoirs publics devraient faire pour qu’elle tienne son rang au niveau mondial. Ces données, éparses et lacunaires, dispersées et difficilement globalisables, ne sont pas immédiatement traduisibles en un bilan ni transmuables en une action.
Si nous avons posé d’entrée de jeu la question de la direction de la recherche — sans préjuger le sens d’une telle direction ni même la possibilité de son existence —, c’est pour nous demander s’il était possible de dépasser la triple impression d’une recherche par nature aléatoire, décentralisée et effectuée par de multiples acteurs. C’est aussi parce que la France s’est caractérisée, de manière plus officielle que d’autres pays, par une ambition en matière de recherche portée au plus haut niveau de l’Etat. Or, on semble assister à la fin d’un cycle ouvert en 1945 par la mise en place de grands organismes de recherche publics, puis le lancement de grands programmes technologiques (nucléaire, télécommunications, aéronautique, espace). Les premiers ont doté la France d’une plate-forme scientifique complète. Les seconds ont renforcé ses capacités industrielles dans des domaines où l’intervention de la puissance publique est déterminante., parce que souvent c’est elle qui crée le marché Mais d’aucuns voient dans la faiblesse des mécanismes d’irrigation du reste du tissu économique le revers de ces grands organismes et programmes. De surcroît, la période postérieure à 1945 n’a pas été linéaire : la recherche fondamentale a été quelque peu reléguée par la recherche technologique, dont les effets sur le tissu économique et la puissance industrielle de la France apparaissaient plus déterminants. En définissant des programmes mobilisateurs volontaristes, la consultation nationale sur la recherche de 1982 a marqué un regain d’intérêt pour la recherche fondamentale et la volonté de mieux lier celle-ci à ses débouchés industriels potentiels. Était-il fatal qu’elle apparaisse plus de dix ans après comme le chant du cygne des ambitions de l’Etat en matière de recherche ? Les programmes de 1982 étaient-il condamnés dans l’œuf à ne pas aller jusqu’à leur terme ? Ou l’élan s’est-il seulement fracassé sur des considérations budgétaires à courte vue et à terme suicidaires pour notre compétitivité ou encore sur des replis corporatistes propres aux organismes ?
Nous ne saurions répondre de manière simple à ces questions. Il n’est pas évident que la recherche soit bien connue, bien acceptée et bien définie. Le caractère virtuellement contestataire de la recherche, le caractère toujours improbable de ses résultats, la difficulté de la mesure de sa qualité et de ses effets, le poids aussi des chapelles, des clans et des coteries, la rendent finalement assez extérieure à de nombreux dirigeants publics. Il existe manifestement une certaine incommunicabilité entre deux mondes qui s’ignorent, parfois se dédaignent, dans une configuration curieuse où l’administratif adopte une position scientiste pour récuser le chercheur.

Les contributions du Banquet au débat sur la recherche présentent des éclairages particuliers. D’abord l’analyse de la politique de recherche issue de deux expériences industrielles, elles-mêmes très différentes, de Claude Jablon et d’Erich Spitz. La recherche industrielle comporte des spécificités évidentes et elle ne saurait être confondue avec celle effectuée par les organismes de recherche. Des adhérences existent pourtant et l’un comme l’autre les décrivent précisément. Leurs désaccords apparents s’expliquent par les caractéristiques du secteur auquel ils appartiennent et contribuent ainsi à nous prémunir contre toute globalisation hâtive. Le débat entre Étienne Guyon et Édouard Brézin témoigne, quant à lui, de la nécessité d’une organisation de la recherche qui soit suffisamment pensée et volontaire, notamment et y compris en matière d’éducation. Quant à l’entretien que nous a accordé Philippe Lazar, directeur général de l’I.N.S.E.R.M., il illustre la nécessité d’une capacité d’organiser la recherche la plus pointue dans un cadre stable et soutenu par les pouvoirs publics.

N.T.