Les S.D.F., stars médiatiques ?

Les S.D.F., stars médiatiques ?

Julien Damon

C’est une évidence de noter le goût qu’ont la plupart des médias pour relater les différents événements liés aux malaises urbains. Depuis le début des années 1980, à la suite de violences survenues dans le quartier des Minguettes, s’est développé un discours sur les « banlieues à problèmes ». De la même manière, depuis l’apparition sur la scène publique des « nouveaux pauvres », chaque rédaction se doit de constituer régulièrement un dossier sur le chômage, l’exclusion, la misère, en fonction du mot mis à la mode. Plus précisément encore, chaque hiver devient l’occasion de traiter du problème « S.D.F. ». Au retour de l’hiver et à l’offensive du froid, les articles, dossiers, reportages et simples coupures de presse annonçant le décès d’un S.D.F. se multiplient. Le caractère spectaculaire de la précarité de la vie dans la rue en fait un sujet parfait, surtout depuis que les journalistes se sont aperçus qu’il était encore possible de mourir de froid dans les grandes villes françaises. A chaque vague de froid, les rédactions se font un devoir de retransmettre les images et impressions que des journalistes, pris de court, envoient le plus rapidement possible.
Plus globalement, l’augmentation de l’ampleur des phénomènes rassemblés sous le terme « exclusion sociale » est parallèle à une augmentation de l’intérêt des pouvoirs publics, des médias et des chercheurs. La pauvreté, la précarité, l’exclusion sont ainsi devenues au fil du temps une préoccupation majeure des pouvoirs publics ainsi qu’un thème privilégié de recherche. Les médias font la description spectaculaire de ce que voient les journalistes, les chercheurs tâchent d’analyser en profondeur les processus et concepts proposés à leur sagacité et les responsables de l’action publique tentent de répondre à des questions auparavant considérées comme marginales et qui deviennent aujourd’hui, dans une certaine mesure, centrales. Cette forte augmentation de l’intérêt scientifique et médiatique, parallèle à une augmentation objective des phénomènes, n’explique pas totalement l’apparition de l’exclusion sur les agendas de l’action publique. La prise de conscience de l’ampleur de la question S.D.F. a beaucoup à voir avec la visibilité accrue des S.D.F. eux-mêmes. Les médias jouent ici encore un rôle essentiel parce qu’ils participent à la mise en scène de l’exclusion. L’importance de ce rôle est tel qu’il ne semble pas si cynique d’affirmer que les S.D.F. sont ainsi devenus de véritables stars médiatiques. Les individus comptés comme S.D.F. sont aujourd’hui un sujet privilégié des éditoriaux et des dossiers sans que jamais l’on sache réellement qui ils sont. On s’interroge donc sur le rôle des médias dans la construction des populations et dans l’inscription du problème comme un thème majeur de l’action publique.

Les S.D.F., un fait d’hiver

Parce que, depuis le milieu des années 1980, des gens meurent encore de froid en France, faute d’avoir un toit, les médias lancent chaque hiver des dossiers sur la pauvreté. Le nombre et la condition des S.D.F. est, avec le temps, devenu un « marronnier », un de ces sujets qui revient à date fixe dans les journaux. Les S.D.F. sont au cours des années 1980 devenus les vedettes de la misère. Il pourrait même être vu comme une sorte de rubrique hivernale. Le sigle est considéré comme plus parlant, voire plus choquant, peut-être plus « vendeur ». Il est censé au moins résumer le problème. Autour de ce terme de base, une série d’expressions sont utilisées pour éviter les répétitions. S.D.F. devient synonyme de sans-abri, sans-logis, exclu, démuni, etc. D’une manière générale la terminologie utilisée laisse supposer qu’il s’agit là d’un groupe homogène. A côté des expressions qui caractérisent les publics en difficulté, les titres utilisent volontiers un vocabulaire alarmiste, souvent articulé autour d’une thématique de l’urgence. La Croix, par exemple, titre en page une, le 24 novembre 1993 « Sans-logis : l’état d’urgence » et Valeurs Actuelles, la même semaine, s’intéresse à « L’urgence au quotidien ». Des citations extraites de reportages sur les S.D.F. donnent des titres frappants. Ainsi « J’ai 61 ans ! Ne me laissez pas dehors ! » (La Croix, 24 octobre 1993), « Prêts à camper jusqu’à Noël » (Le Parisien, 8 décembre 1993), « On nous retrouvera mortes » (France Soir, 6 décembre 1993), « Des fois, j’ai envie de crier » (L’Express, 10 mars 1994). Le problème des S.D.F. s’inscrit dans un ensemble éditorial sur un domaine précis. La question des S.D.F. devient un genre avec ses codes, ses expressions, ses formules.
Pour décrire les opérations médiatiques qui ont accru la visibilité de la « nouvelle pauvreté » Serge Paugam, sociologue au C.N.R.S., distingue deux types d’opérations : celles de dénonciation et celles de solidarité . L’opération de dénonciation consiste à s’indigner publiquement de la situation de certains citoyens, l’opération de solidarité correspond à une mise en scène des représentations courantes de l’exclusion. Il s’agit dans le premier cas d’expliquer, de clarifier, de dénombrer, voire de dénoncer les responsables désignés. Dans le second cas, il s’agit plutôt de rapporter et de faire observer les dangers qu’encourent à la fois les personnes en situation de précarité et les lecteurs ou téléspectateurs. Nous pourrions ajouter à ces deux formes d’opération celle liée au rôle traditionnel de description. L’opération de description prend la forme d’une campagne de presse non pas contre l’exclusion mais d’abord sur l’exclusion. Depuis l’hiver 1954 la mort de personnes vivant en situation de précarité appelle une grande mobilisation des médias. De manière presque structurée, les différents organes de presse participent à une orchestration de la mise en scène de la condition hivernale des sans-abri. Les année 1992, 1993 et 1994 se sont déroulées dans les titres de la presse avec une stupéfiante similitude.
Durant l’année 1992, Le Nouvel Observateur du 2 au 8 avril construit un dossier sous le titre « Cette France qui couche dans la rue » ; L’Événement du Jeudi du 15 au 11 mars publie trois pages sur « Les french doctors opèrent aussi à Saint-Denis » ; L’Événement du Jeudi du 23 au 29 avril consacre deux pages aux S.D.F. sous le titre « La misère ça rend affreux, sale et violent » ; Télérama du 4 mars évoque le travail du docteur Patrick Henry au centre d’hébergement et d’aide aux personnes sans-abri de Nanterre ; Le Journal du Dimanche du 26 juillet enquête sur « Les gueux de Paris » ; la première page du Monde du 1er août s’intéresse aux « Vagabonds du pavé londonien ». Durant l’hiver 1992/1993, après la mort d’une quinzaine de S.D.F., le 4 janvier, Libération titre « Sans-abri : le froid réveille les initiatives » et publie le 6 janvier un dossier « De plus en plus de jeunes, de femmes et de couples qui glissent du H.L.M. à la rue » ; le 9 janvier, Le Point suit avec un dossier sur « Le monde des exclus », puis le Nouvel Observateur, « -10°C, les clodos meurent », publié dans la semaine du 14 au 20 janvier ; début février, Télérama (n° 2247) analyse le problème sous le titre « Donner et après » et Le Parisien accompagne les policiers de la brigade d’assistance aux personnes sans-abri dans un « Voyage dans le monde des bleus ». Un an après, le mois de novembre 1993 est meurtrier pour une dizaine de S.D.F. Les grands hebdomadaires ont voulu essayer de comprendre le phénomène, sous le titre « 3 S.D.F. Comment ils en sont arrivés là », Globe Hebdo, 8 décembre ; « Survie en sous-sol », Télérama, 8 décembre. L’Événement du Jeudi daté du 9 décembre proposait une simple page d’informations sur les S.D.F. et Le Point de la même semaine recensait le livre de Hubert Prolongeau Sans Domicile Fixe.
Durant l’hiver 1993-1994, comme les années précédentes, la première vague de froid a causé la mort de plusieurs personnes. Au début du mois de novembre, Simone Veil, ministre des affaires sociales, de la santé et de la ville avait présenté son plan d’urgence pour l’hiver qui devait permettre d’héberger pour la nuit entre le 15 novembre et le 15 mars, toutes les personnes qui en auraient besoin. Cette annonce, désormais quasi rituelle, d’un plan d’urgence avait déjà été reprise dans la presse, attirant ainsi l’attention sur la population S.D.F. Ces textes, relativement optimistes sur l’avenir du problème, contrastent avec l’indignation de ceux qui seront publiés deux semaines plus tard. Le Figaro, avec une métaphore météorologique prémonitoire annonçait « 40 millions de francs dégelés pour les sans-abri » (4 novembre 1993), Le Monde titrait « A l’attention des plus démunis » (5 novembre 1993), L’Humanité remarquait « Quelques abris de plus pour les sans-abri » et Le Parisien analysait « La solidarité contre l’exclusion » (4 novembre 1993). Le lundi 22 novembre, tous les journaux font le compte des personnes mortes de froid durant le week-end : trois morts, dans les Bouches-du-Rhône, les Yvelines et la Charente-Maritime. Le 24 novembre, un nouveau bilan porte le nombre de décès de S.D.F. à neuf. L’occasion est saisie par tous les grands journaux pour produire un dossier sur les S.D.F., le logement et la question de la pauvreté en France. Il est vrai que le week-end du 20 au 21 novembre correspond à une chute brutale des températures. Dans toute la France un froid soudain annonce l’hiver. C’est la « première vague de froid », « l’offensive de l’hiver » (Le Parisien), le « grand froid » (Libération), mais c’est surtout le « froid qui tue » (La Croix), « le froid cruel aux pauvres » (L’Humanité). Après la découverte des premiers morts « la solidarité s’organise » (Le Figaro, 23 novembre 1993), c’est la « mobilisation pour les sans-abri » (Le Parisien, 23 novembre 1993), la « mobilisation pour protéger les sans-abri du froid » (Le Monde, 23 novembre 1993). Une quinzaine de morts en moins d’une semaine allume les projecteurs des médias. Le redoux qui suit le grand froid les éteint rapidement. Durant l’hiver, une deuxième vague de froid, en février, ranime à nouveau l’intérêt médiatique. L’anniversaire des quarante ans de l’appel de l’abbé Pierre en hiver 1954 se déroulait dans des circonstances tragiques. Le Canard Enchaîné invite à un « voyage au bout de la nuit froide » dans « le gai Paris des S.D.F. » (16 février 1994), Libération s’intéresse à la « station Saint-Martin dans le circuit des S.D.F. parisiens » (16 février 1994) tandis qu’Infomatin (né entre les deux vagues de froid) présente « les services d’accueil des S.D.F. sous la pression du froid » (15 février 1994). Ce temps, somme toute normal à cette période de l’année, devient un événement de par ses conséquences dramatiques. Mais il faut atteindre le chiffre d’une dizaine de morts avant de pouvoir y consacrer la Une et des dossiers complets. Des personnalités sont alors interrogées et expriment, dans l’unanimité, leur indignation. Les journalistes multiplient les entretiens avec des membres du gouvernement, des responsables d’associations, des personnalités qualifiées et même des sans-abri. Tous ces entretiens s’accordent sur le caractère « intolérable » de ces situations. Simone Veil déclare : « nous essayons de faire le maximum » ; pour Hervé de Charette, ministre du logement, « une petite partie du parc des H.L.M. doit être réservée aux personnes défavorisées » ; seul, Nicolas Sarkozy, porte-parole du gouvernement, marche en retrait : « Vous ne croyez pas que nous sommes responsables du clochard qui se trouve devant chez nous ». Et toutes ces déclarations, remplies de la même indignation mais au fond si différentes, se trouvent sur quelques pages dans un seul journal (La Croix, 25 octobre 1993).
Comme pour la plupart des événements sociaux, le traitement opéré par les différents journaux demeure, dans une certaine mesure, fonction de leur ligne éditoriale propre. Cependant, dans le domaine précis de la question S.D.F., les titres, les informations, le vocabulaire, les sources sont exactement les mêmes. Plus encore, les analyses ne diffèrent que très peu puisqu’elles reposent avant tout sur le dernier rapport ou le dernier livre paru, sans que jamais la méthodologie ne soit critiquée. Seuls les résultats sont mis en perspective et analysés. Les faits et les chiffres ne sont pas remis en question. Les causes de ce phénomène forment un dossier beaucoup plus sensible qui, lui, appelle des divergences politiques et provoque des différences de traitement dans les médias. Mais ce ne sont plus alors les mêmes pages ou les mêmes émissions qui sont concernées. Ainsi la mort des S.D.F. apparaît généralement dans des rubriques « société » alors que les dispositifs de lutte contre l’exclusion sont très souvent critiqués dans des rubriques « politique ». Ce sont l’indignation et l’appel au secours (de l’Etat ou de la société) qui structurent très souvent les articles. Cette uniformité du traitement médiatique de la question S.D.F. gomme alors les particularités des titres jusqu’à ne plus pouvoir identifier le support quand on lit un article. Prenons Libération, Le Parisien et La Croix durant les hivers 1992/1993 et 1993/1994. Libération adopte toujours un ton polémique, prend la défense des sans-abri et critique l’Etat. Le Parisien n’a pas la même dimension politique. Le journal opère dans le reportage de proximité et met en scène la misère des S.D.F. et l’indignation de la société. La Croix focalise son travail sur les initiatives en faveur des sans-abri et cherche à humaniser le problème en évoquant l’altruisme des Français et la charité chrétienne. Ces différences ne sont cependant pas grand-chose par rapport à ce qu’ont en commun les titres sur la question S.D.F. et il est parfois déconcertant de constater combien les contenus des dossiers sont semblables, aux illustrations près. Il est également troublant de voir que tous les journaux suivent les saisons pour traiter la question. La surface rédactionnelle consacrée à la question S.D.F. évolue brutalement en fonction du thermomètre et, surtout, du nombre de morts. Omniprésents lors des froids meurtriers les S.D.F. sont presque totalement absents des pages et des émissions d’été alors même que la misère y est tout aussi grande. Catalogués comme objets d’opinion et non comme sujets politiques, les S.D.F. se prêtent aux simplifications et aux généralisations. Il en ressort une population aux contours flous mais qui est toujours décrite de la même manière et qui toujours inquiète et indigne. Le degré d’inquiétude et d’indignation marquera peut-être un peu la particularité de l’article et de son support, mais cette particularité s’efface toujours derrière l’acceptation d’une somme de généralités. Cette appréciation des médias n’est bien entendu pas réservée à la question S.D.F. La dimension emblématique de l’usage spectaculaire de l’errance et de la misère permet d’instruire les critiques qu’on peut adresser aujourd’hui aux journalistes.
Parallèlement à l’engouement des médias pour les S.D.F., s’est développée une inflation de la littérature consacrée au sujet. Si le mot « S.D.F. » ne dispose pas encore d’une bibliographie importante, toutes les notions connexes qui y sont rattachées sont maintenant le thème d’une très abondante littérature qui va de l’accessoire à l’essentiel, du pire au meilleur. Les scientifiques se sont toujours intéressés à la déviance et à la marginalité. L’intérêt d’autres types d’observateurs est plus neuf. Sans formation de sociologue, d’ethnologue ou de travailleur social, sans contrats ni commandes, certains journalistes ont voulu passer une partie de leur temps auprès des populations exclues. En 1985, Sylvie Péju, dans Scènes de la grande pauvreté, rapporte les sept années qu’elle a passées à visiter des familles vivant en cité H.L.M. En 1987, Jean-Luc Porquet est allé vivre quatre mois d’hiver avec les « nouveaux pauvres » avant de publier La débine. Six ans plus tard, Hubert Prolongeau effectuait la même démarche et décrivait l’errance dans Sans domicile fixe. Au même moment et avec le même objectif de témoignage, Patrick Gaboriau, anthropologue en rupture d’université, passait un an auprès de clochards du XVIe arrondissement parisien et restituait ses expériences et analyses dans Clochard. Avec une démarche en fait assez similaire, Antoine Silber et Rahmatou Keita proposaient dans S.D.F., sans domicile fixe, quatorze portraits de S.D.F., et Jean-Louis Degaudenzi, ancien S.D.F. lui-même, racontait son parcours dans Zone. Ces livres, aux qualités diverses, se donnent pour objectif de témoigner de ce qui se passe dans l’espace public . Ils se sont imposés comme des références, il est vrai discutables et discutées. Ils ont en tout cas imposé leurs auteurs comme spécialistes de la question. Si l’on prend le cas de Hubert Prolongeau dont le livre est sorti juste avant la vague de froid meurtrière de novembre 1993, on retrouve l’auteur le 22 novembre dans un entretien avec Le Parisien sous le titre « Pourquoi je préférais dormir dehors », le 24 novembre interviewé par Libération et Le Figaro respectivement sous les titres « Notre regard sur les exclus doit changer » et « Il faut humaniser les foyers ». Le 24 novembre, il signe également un texte dans Le Monde sur l’accueil dans un centre d’urgence « Une nuit à Nicolas Flamel ». Avant la sortie de son livre, il en avait publié le ton et les grandes lignes dans « Parias dans la ville » (Le Monde diplomatique, septembre 1993). Hubert Prolongeau est ainsi devenu, le temps d’un hiver, le spécialiste de la question S.D.F. Bien auparavant, d’autres journalistes et écrivains ont d’ailleurs fait la même expérience. Au début du XXe siècle, Jack London partage pendant deux mois la vie des sans-abri qui vivent dans les bas-fonds de Londres. Au terme de son enquête, il publie Le Peuple de l’abîme, livre qu’il a voulu « celui d’un correspondant écrivant depuis le terrain d’une guerre industrielle, un simple récit des faits tels qu’ils sont ». Georges Orwell mena une expérience similaire, mais lui par nécessité, entre 1928 et 1931 et en tira son livre Dans la dèche à Paris et à Londres . Le témoignage sur la vie des populations errantes n’est donc pas nouveau. La période contemporaine présente la particularité de voir se multiplier ce type d’ouvrages qui enregistrent d’ailleurs des succès importants.
Le nombre de titres publiés en France sur ces problématiques est impressionnant. Certaines collections et maisons d’édition y portent un intérêt prononcé. C’est le cas de la collection « Société » des éditions Esprit qui ont successivement publié de 1991 à 1993 Face à l’exclusion, le modèle français, sous la direction de Jacques Donzelot, Citoyenneté et urbanité, sous la direction de Yves Dauge, Justice sociale et inégalités, sous la direction de Jean-Baptiste de Foucauld et Joëlle Affichard, Ville, exclusion et citoyenneté, sous la direction de Joël Roman. Si les maisons d’édition ont trouvé un intérêt commercial à publier sur l’exclusion, certaines librairies ont même institué un rayon « S.D.F. » pour réunir les ouvrages qui traitent des questions liées à cette problématique. Au même titre que la plupart des grandes maisons d’édition, la plupart des grandes revues se sont intéressées aux problématiques de l’exclusion sociale en général et des S.D.F. en particulier. Ainsi Esprit consacrait sa livraison de juin 1992 à « La France de l’exclusion », Les Temps Modernes publiait en octobre 1993 les actes d’un colloque sur le thème « Toxicomanie, S.I.D.A., exclusion », Panoramiques consacrait sa neuvième édition à un dossier « Chômage, pauvreté, exclusions », Le Monde diplomatique dans la collection « Manière de voir » s’intéressait en novembre 1993 au « temps des exclusions », L’Événement européen, pour son ultime numéro, proposait en février 1994 un dossier « Exclusions ». Des revues à vocation plus technique ont également traité de ces questions. C’est le cas, par exemple, des numéros des Actes de la recherche en sciences sociales sur « La souffrance », des Annales de la recherche urbaine sur « Espaces publics en ville », de Informations sociales sur « La nuit », ou encore de Sciences Humaines sur « L’exclusion, nouvelle question sociale ».
L’importance de ces publications réside dans le fait qu’elles participent aussi au problème d’exclusion sociale. C’est d’ailleurs avec le livre de René Lenoir, Les exclus. Un Français sur dix, que le terme « exclu » a pris place dans le débat public. René Lenoir dénonçait en 1974 le risque d’une société coupée en deux. Depuis, le mot, et surtout ceux qu’il désigne, ont pris de l’importance. En vingt ans, le livre du secrétaire d’Etat à l’action sociale a imposé le problème à l’opinion publique et ajouté une expression au vocabulaire courant. Le terme « S.D.F. » a été, lui, substantivé au milieu des années 1980 par des journalistes qui rédigeaient des articles ou des livres. D’ailleurs, la plupart des livres qui portent sur les individus S.D.F. (ainsi nommés) sont rédigés par des journalistes. Ces ouvrages ont un impact impressionnant autant sur les acteurs de terrain que sur le citoyen qui cherche à comprendre ce qui se passe sur son trottoir.

La mise en scène médiatique des S.D.F.

La diversité médiatique est indéniable et le traitement que peuvent faire Le Monde, TF1 ou R.T.L. du phénomène est différent, ne serait-ce qu’en raison des contraintes du support . Des comportements de reprise de l’information entraînent cependant une certaine uniformisation du traitement : les faits décrits proviennent, en effet, moins d’une collecte sur le terrain que de revues de presse et de dépêches d’agences communes à toutes les rédactions. De plus, l’agenda médiatique est largement auto-entretenu puisqu’il faut couvrir ce que la concurrence couvre. Il existerait même un cycle médiatique de production de l’information, voire de création de l’événement : « 1) Information approximative ou “petite phrase” diffusée par la télévision ; 2) déluge de commentaires “à chaud” dans la presse écrite du lendemain ; 3) répétition polémique et politisation du commentaire dans la presse du surlendemain ; 4) reprise de l’information et du commentaire global dans les hebdos » . Ce schéma s’applique à la question S.D.F. Autour du mois de novembre les journaux télévisés relatent, avec effroi, la mort de quelques individus sans-abri. Ces morts font les titres des quotidiens du lendemain, puis ils sont le sujet des dossiers de la presse du surlendemain avant de devenir les principaux thèmes des hebdomadaires. Le nombre de S.D.F. morts médiatisés est néanmoins faible au regard du nombre total de S.D.F. retrouvés morts dans les rues tout au long d’une année. La plupart n’ont droit qu’à quelques lignes dans la presse locale, voire à un oubli absolu. Seule la mort par le froid, au début de l’hiver, rappelle tous les ans l’existence des S.D.F. Pourtant des cas d’hypothermie fatale ont été relevés par les médecins, à Paris, en plein été. La montée en charge hivernale du discours médiatique met en exergue les conditions de vie intolérables des S.D.F. Mais l’oubli médiatique dans lequel sont plongés ces individus par la suite ne permet pas de rendre compte du déroulement de leur vie sur une année. S’il est vrai que l’hiver est une période particulière pour les S.D.F. (comme d’ailleurs pour toutes les personnes fragiles, dont les personnes âgées), toutes les saisons présentent des dangers beaucoup moins médiatisés que le froid. La violence, la drogue, la tuberculose, le S.I.D.A., la prostitution, les maladies de peau n’existent pas qu’en hiver. Ces éléments de misère accompagnent tout au long de l’année la vie quotidienne des plus désocialisés. Ils ne font scandale qu’une fois par an. Les responsables d’associations, bien au courant de ces phénomènes, supportent de moins en moins d’être sur-sollicités par les journalistes en hiver au sujet de conditions de vie qui sont épouvantables toute l’année. Ces mêmes responsables d’associations commencent également à s’agacer de se voir tous les hivers poser les mêmes questions concernant leur public qu’ils n’ont pas eux-mêmes baptisé S.D.F. Leurs relations avec les journalistes n’en sont pas pour autant devenues plus tendues ou plus distantes, mais peut-être plus réservées voire plus méfiantes.
Il est une opposition fondamentale entre le chercheur et le journaliste et, par extension, l’opinion publique. Pour le premier, la catégorie S.D.F. doit s’apprécier en fonction de critères objectifs précis, de définitions élaborées et de paramètres clés. A l’opposé, le journaliste raisonne à partir de cas exemplaires, de faits saillants et s’avère ainsi sensible à des évolutions et phénomènes qui ne peuvent pas toujours être généralisables. Projetant dans son travail certaines idées reçues qu’il peut posséder sur la question S.D.F., l’observateur médiatique les généralise souvent. Les journalistes sont à la recherche des cas les plus spectaculaires et préfèrent interroger le S.D.F. qui leur dit avoir un diplôme d’ingénieur. Ils entretiennent ainsi le mythe du « ça peut arriver à tout le monde ». Pourtant l’histoire de la plupart des S.D.F. est banalement triste. Il est vrai que les pratiques ordinaires de survie, la tristesse monotone de la misère quotidienne et les situations intermédiaires — qui sont les plus répandues — n’intéressent guère. De nombreux portraits ont beau illustrer les dossiers , rien n’est dit ou presque sur l’hétérogénéité de la population. De plus, ce sont souvent les cas les plus insolites qui sont mis en avant. Des situations par trop singulières apparaissent alors exemplaires. Alexandre Vexliard, dans une fascinante étude de psychologie sociale sur le clochard, remarquait dans les années 1950 cette tentation qu’avait la presse a vouloir rendre sensationnelle la question des sans-abri. « Ce sont les cas exceptionnels qu’on trouve dans les reportages à titres sensationnels sur les clochards. Il s’agit de “clochards intellectuels”, de “mendiants-millionnaires”, de “millionnaires-mendiants”, de “roi des vagabonds”, de “princesse de la cloche” » . Comme le précise Alexandre Vexliard, la vérification de ces informations démontrent qu’elles sont souvent très loin de la réalité, quand elles ne sont pas entièrement forgées par l’imagination d’un S.D.F. mégalomane, en quête de publicité ou cherchant tout simplement à rêver. Le cas banal est oublié par les journalistes au profit du cas exceptionnel ; c’est le modèle de l’exception qui sert alors de base à la description générale des phénomènes. La particularité de la situation devient, après son traitement médiatique, la condition universelle des S.D.F. Il s’est ainsi formé au fil du temps une représentation médiatique des S.D.F., au point qu’on peut parler d’un monopole. Il y a là monopole dans la définition des populations et dans la construction des porte-parole et des discours.
Par la maîtrise de la caractérisation des événements, on peut parler d’un monopole médiatique. Le vocabulaire classique désignant les « clochards », les « vagabonds », les « mendiants » a, en effet, fait place à ces nouveaux termes, sans-abri, sans-logis, S.D.F. Les médias autorisent par les mots qu’ils impriment des prédispositions langagières qui précéderont l’analyse d’une condition sociale. Le discours médiatique nomme S.D.F. les personnes en difficulté sociale qui n’ont plus comme ressources que celles de l’espace public. Les organes de presse ont porté sur les fonds baptismaux une foule d’individus, qu’ils soient « clochards », « nouveaux pauvres », « vagabonds », « paumés » ou « zonards », pour les regrouper sous l’appellation particulière de « S.D.F. ». Le sociologue américain Anselm Strauss insiste sur la force de cet acte de nomination : « Un nom est un vase dans lequel celui qui nomme verse ses évaluations conscientes ou inconscientes » . L’individu nommé ainsi S.D.F. par un journal, ce qui peut concrètement s’effectuer à partir d’une légende de photo publiée sans assentiment, se voit attribuer un statut. Cette tentative d’identification peut provoquer, toujours selon Anselm Strauss, tout une gamme de réactions qui va de l’acceptation résignée ou fière au rejet violent ou non signifié, en passant par l’indifférence.
Plus encore que par la stigmatisation des populations, les médias opèrent, de temps en temps, par la dramatisation des phénomènes. La dernière enquête du C.E.R.C., rendue publique le 24 février 1994, a été largement citée dans les médias. Le Monde devait même titrer « Près de la moitié de la population active française serait en situation de “fragilité économique et sociale” » . Il est vrai qu’en additionnant tous les chiffres de cette étude on arrive à un total de 11,7 millions de personnes, mais rien n’indique, dans le rapport, qu’elles sont toutes « en situation de fragilité économique et sociale ». La démarche de ce travail n’est en rien de parler d’exclusion et encore moins des exclus ; il ne s’agit pas d’étudier les formes les plus extrêmes de la marginalité mais de repérer en amont les processus qui peuvent y conduire. L’enquête du C.E.R.C. ne traite pas d’exclusion, elle désigne les zones de fragilité qui peuvent conduire à un cumul de difficultés. Les chercheurs du C.E.R.C. ne décrivent donc pas une situation, ils évaluent un risque. Les journalistes (tous titres confondus) n’évaluent pas le risque de leurs articles. Il ne s’agit pas ici de critiquer le travail des journalistes qui, localiers ou correspondants d’agence, produisent généralement des enquêtes remarquables. Mais leur terrain n’est toujours que partiel. La somme de connaissances que nous possédons sur les S.D.F., et plus largement sur l’exclusion, est aujourd’hui trop incomplète et fragmentaire pour permettre des généralisations. Aussi les éditoriaux et les textes trop affirmatifs sur la question S.D.F. ne peuvent qu’être biaisés par l’idéologie s’ils ont l’outrecuidance de donner des chiffres précis ou de livrer des explications monocausales. Le plus grand danger pour les médias est donc de ne pas faire aveu d’ignorance sur un sujet, en fait, méconnu. La mauvaise interprétation des analyses et la tendance à la généralisation de données locales ne peuvent conduire qu’à des opinions et à des décisions incertaines et parfois dangereuses. Le deuxième grand danger médiatique est de voir les journalistes se laisser aspirer par le « vécu » et se prendre au jeu du porte-misère.
Il n’existe pas de porte-parole, de représentant naturel qui peut communiquer avec les médias sur la question S.D.F. Ceux-ci ont cependant besoin de témoignages et surtout d’un représentant identifiable qui pourra avoir une légitimité aux yeux de leurs mandants. C’est ainsi qu’une personne, par sa capacité à construire un discours plus que par sa légitimité, sera érigée en porte-parole par une chaîne de télévision et ensuite interviewée par les autres médias qui doivent obtenir le témoignage du gatekeeper, du décodeur officiel, dont la figure caractéristique pour les questions d’exclusion sociale est l’abbé Pierre, souvent décrit comme le plus officiel des contestataires. Déjà Roland Barthes se demandait dans ses Mythologies « si la belle et touchante iconographie de l’abbé Pierre n’est pas l’alibi dont une bonne partie de la nation s’autorise, une fois de plus, pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice ». Les informations et les schémas explicatifs que l’on retrouve dans la presse sont donc ceux empruntés aux descriptions qu’on admet officielles. Et ces informations peuvent être fausses, voire dangereuses. La conférence de presse qui a eu lieu en novembre 1993 lors de l’inauguration de la première « boutique solidarité » de la fondation Abbé Pierre révèle l’existence d’une réelle aberration. L’abbé Pierre a affirmé, lors des nombreux entretiens et soutiens qu’il accorde, que 15 000 jeunes femmes de moins de 25 ans, dont la moitié avec un niveau supérieur au baccalauréat, vivraient dans la rue en région parisienne. Ce chiffre extravagant ne peut même pas être considéré comme une extrapolation d’estimations locales. Il apparaît, en effet, que ce soit dans les centres d’hébergement ou dans les permanences des associations ou administrations, que la proportion de femmes dans les publics accueillis ne dépasse pas 20%. Les estimations maximales du nombre de S.D.F. en région parisienne tournent autour de 40 000 individus, soit au très grand maximum 10 000 femmes avec, en règle générale, des niveaux de qualification très faible et un âge moyen supérieur à 25 ans. Malgré l’extravagance du chiffre, il a été fidèlement repris par les journalistes, dans l’Humanité du 22 novembre, dans Le Figaro du 24 novembre et dans Le Monde du 24 novembre . On retrouve ce chiffre encore plus tard dans certains articles plus généraux comme « 1954 : des sans-logis aux S.D.F. » (Le Point, 29 janvier 1994). L’engagement et le dynamisme de l’abbé Pierre méritent, à raison, la place que les Français lui accordent dans leur cœur. Mais la place que lui accordent les journalistes sur leurs agendas dépasse de très loin des capacités qui restent au demeurant exceptionnelles. Cette observation pour le plus médiatique des porte-parole de la question S.D.F. est vraie pour une multitude d’autres acteurs moins connus, mais dont le dévouement et le travail sont dignes d’autant d’admiration. Que ce soient Pedro Meca des Compagnons de la nuit, le docteur Patrick Henry de la R.A.T.P. ou le docteur Xavier Emmanuelli du S.A.M.U. Social (« Don Quichotte chez les S.D.F. » comme l’appelle Le Nouvel Observateur du 23 décembre 1993), ils sont tous sollicités dans l’urgence hivernale et relativement oubliés dans la fausse tranquillité estivale. L’urgence est leur métier, pourraient-ils rétorquer, ils y sont habitués. Ce qui est gênant c’est que le calendrier médiatique doit être pris en compte par ces formidables porteurs de projet qui n’ont pas de temps à perdre.
Au-delà de la question des porte-parole médiatiques, globalement, les médias ont contribué à rendre les S.D.F. plus distants, plus différents, plus « exclus ». Paul Virilio résume l’influence de la puissance des médias en remarquant que le médiatique nous rapproche du lointain et, en même temps, nous éloigne du prochain. Nos lointains qui deviennent si proches sont Hélène et ses garçons, Patrick Sabatier ou Poivre d’Arvor. Ils nous occupent et nous parlent plus que nous ne le faisons avec nos parents et amis. Nos prochains qui s’éloignent sont bien sûrs nos voisins que nous ne croisons plus, mais aussi ces exclus qu’on croise désormais sans les voir dans les couloirs du métro recouverts d’affiches à la gloire de nos proches médiatiques. La place des médias est à prendre en compte quand on veut parler d’action publique.

L’action publique interpellée

Si les médias ne fabriquent pas les sentiments des individus, il est troublant de constater combien les gouvernements sont, eux, sensibles aux premières pages de la presse. Comme l’analyse Roland Castro, c’est dans le « temps médiatique » que les problèmes sociaux prennent place dans l’opinion publique et peuvent être traités par les responsables politiques. Aux déclarations qui remplissent les pages des journaux répondent les « mesures d’urgence », préparées en fait quelques semaines plus tôt dans le cadre des programmes de campagne « pauvreté-précarité ». Dans une atmosphère d’émotion et d’indignation publique, les responsables de l’action publique, appuyés par les responsables d’associations caritatives, annoncent et mettent en place des dispositifs d’urgence. Ces solutions consistent principalement à ouvrir des centres d’accueil pour les S.D.F. A Paris, comme cela a déjà eu lieu les hivers précédents, la R.A.T.P. ouvre en cas d’extrême urgence deux stations de métro désaffectées, Saint-Martin et Champ de Mars. La S.N.C.F. propose, gare de l’Est, un hébergement dans un train spécialement aménagé. La ville de Paris appuie le projet de S.A.M.U. social, dispositif médicalisé de recueil nocturne des publics en situation d’errance. En province, les initiatives se multiplient. Cette somme de mesures est reprise dans les médias. Les médias poussent à la mise en place des dispositifs, puis ils en rendent compte, avant de changer, avec la saison, de préoccupation. Pendant une partie de l’hiver, les S.D.F. alimentent ainsi le débat public jusqu’à la caricature. L’oubli dans lequel ils sombrent le reste de l’année a quelque chose d’obscène. On peut raisonner autrement et insister sur le fait que les médias secouent l’activité du gouvernement, bousculent des agendas, forcent des réajustements. Mais, paradoxalement, un fait médiatique appelle souvent une action médiatique de la part des gouvernements. Les critiques de l’inefficacité des mesures prises jusqu’à aujourd’hui semblent pertinentes, dans la mesure où la plupart peuvent être analysées comme ayant pour premier but d’asseoir la position des décideurs avant de vouloir traiter en profondeur les phénomènes auxquels les responsables politiques sont confrontés. La question du nombre de S.D.F. est symptomatique de cette dérive médiatique de l’action publique. Personne ne connaît le nombre d’individus définis comme S.D.F. en France ; pourtant tous les médias produisent des chiffres. Les organisations chargées de l’information statistique sont aujourd’hui en retard derrière les médias qui tous se sont fait les relais d’affirmations plus ou moins vraisemblables remplissant les pages des journaux et les dossiers des décideurs.
A partir du moment où le phénomène S.D.F. est devenu un réel problème, les journalistes ont commencé à demander des chiffres. En l’absence de statistiques officielles, les journalistes se sont donc tournés vers les associations caritatives. Aux Etats-Unis, à la fin des années 1970, Mitch Snyder avait avancé qu’un million d’Américains étaient homeless. En 1982, avec Mary Ellen Hombs, ils ont augmenté leur estimation jusqu’à un chiffre qui oscillait entre 2 et 3 millions . Manquant de chiffres plus pertinents, des journalistes puis des hommes politiques répétèrent ces conjectures, généralement sans citer de source. Finalement, ces estimations devinrent si familières que de nombreuses personnes les considérèrent comme un fait établi. La large acceptation de l’estimation de Snyder a apparemment convaincu l’administration Reagan que laisser à l’initiative privée les statistiques liées au phénomène homeless était une erreur politique. Aussi, en 1984, le Département du logement et du développement urbain (H.U.D.) produisit quelques chiffres. Le H.U.D. avait téléphoné aux informateurs qu’il pouvait trouver dans chaque grande ville américaine, et leur demandait d’estimer le nombre de homeless sur leur territoire. Les analystes du département déterminèrent alors un chiffre proche de la somme des moyennes de chaque territoire. Extrapolant ces estimations locales, la meilleure évaluation de la population homeless à l’échelle de la nation se situait, selon le H.U.D., entre 250 000 et 350 000 personnes. Cette nouvelle estimation était si faible par rapport à celle de Snyder que de nombreuses personnes supposèrent que le H.U.D. avait truqué les données. Mais quand on demanda à Snyder d’où provenait sa propre estimation (entre deux et trois millions de homeless), voila ce qu’il répondit : « Tout le monde le demande. Tout le monde réclame une estimation… Nous nous sommes servis du téléphone, nous avons passé un grand nombre d’appels, nous avons parlé avec un grand nombre de personnes, et nous avons dit, “bien, voilà quelques chiffres”. Ils n’ont pas de sens, pas de valeur » . Mais, alors que Snyder concédait que ses chiffres n’avaient pas de valeur, il n’en déclarait pas moins que l’estimation du H.U.D. était une « idiotie ». Il ne remettait pas en cause les méthodes du H.U.D., qui ressemblaient à celles qu’il avait apparemment utilisés. Il rejetait simplement les conclusions du H.U.D. Si les chiffres de H.U.D. étaient acceptés, ajoutait-il, ils « enlèveraient un peu de pouvoir… un peu de notre impact potentiel… et un peu des ressources auxquelles nous aurions pu avoir accès, parce que nous ne parlons pas de quelque chose de mesuré en millions ». Snyder avait raison. Si l’on veut soulever l’attention des grands médias aux Etats-Unis, passer au-dessus de « la barre du million » est important. C’est pourquoi de nombreux avocats des homeless disent aux journalistes et aux gestionnaires des subventions que quelques millions d’Américains sont homeless, même si aucune étude sérieuse n’a jamais livré une estimation aussi élevée . De nombreux journalistes qui couvrent la question homeless continuent encore à citer des estimations qui tournent autour du million, certainement parce que ces chiffres peuvent légitimer leur demande de voir apparaître leurs articles en première page ou leurs reportages en prime time.
En France le phénomène est à peu près le même. L’I.N.S.E.E. ne dispose toujours pas de méthodes statistiques permettant d’appréhender la population sans-abri. Selon les estimations, le nombre de S.D.F. oscille entre 100 000 et 700 000 personnes… Dans une étude pour la Caisse des dépôts réalisée à partir du recensement de la population de 1990, le chiffre de 202 000 « exclus du logement » dont 98 000 S.D.F. était avancé. De son côté, l’abbé Pierre parlait, au même moment, de 400 000 personnes qui « couchent dehors » reprenant une estimation de 1987 du père Joseph Wresinski. Aucune étude n’ayant réellement été menée sur les S.D.F. avec des méthodologies et des résultats indiscutables, il est impossible de donner une estimation incontestable de leur nombre. Mais si le nombre de clochards semble d’une troublante stabilité, le nombre d’individus comptés comme S.D.F. progresse certainement dans des proportions difficilement cernables mais qui inquiètent.
Dans les débats de ce genre, note le sociologue Christopher Jencks dans son étude sur les homeless , on doit distinguer les chiffres politiques des chiffres scientifiques. Cette distinction n’a rien à voir avec la vérité : les chiffres scientifiques sont souvent faux et les chiffres politiques sont souvent vrais. Mais les chiffres scientifiques sont accompagnés d’une documentation suffisante pour dire qui compte quoi, alors que les chiffres politiques ne le sont pas. Vrais ou faux, les chiffres produits en 1984 par le H.U.D. étaient raisonnablement bien documentés, alors que les chiffres auparavant proposés par Snyder ne l’étaient pas. En France, aucune statistique ne dispose encore d’une légitimation suffisante pour dire qu’il existe une estimation pertinente du nombre de S.D.F. Les conjectures proposées aux administrations et aux institutions leur permettent de travailler. Les journalistes eux essayent d’informer, mais il serait parfois préférable d’avouer l’ignorance plutôt que d’afficher de réelles aberrations. Dans les pages « Balises » de l’Express du 16 décembre 1993, on trouvait sur deux pages deux chiffres différents pour estimer le nombre de sans-abri en France. Sur la page de gauche, on rapportait le chiffre de 202 000 sans-abri (étude du B.I.P.E. pour la Caisse des Dépôts), sur celle de droite le chiffre de 627 000 (estimation de la Fédération européenne des associations nationales travaillant avec les sans-abri). L’Événement du Jeudi commettait exactement la même erreur, sur une seule page, dans son numéro du 11 au 17 novembre .
C’est tout le domaine de la pauvreté-précarité qui est mal connu sur le plan statistique. Le rapport Grande pauvreté et précarité économique et sociale présentée en 1987 au nom du Conseil économique et social par le père Joseph Wresinski insistait sur ces lacunes. Face à cette situation, le Conseil national de l’information statistique (C.N.I.S.) a décidé, fin 1987, la création d’un groupe de travail dont la mission était de proposer un programme statistique à moyen terme visant à « améliorer et coordonner l’information quantitative sur la pauvreté et la précarité ». Dans la continuité de ce projet et toujours pour mieux connaître les populations concernées, le Haut comité pour le logement des personnes défavorisées a commandé en 1993 au C.N.I.S. une étude pour pouvoir approcher statistiquement de manière pertinente tous les « sans-abri ». Cette initiative a l’intérêt de vouloir clarifier toutes les zones d’ombre qui entourent la question de l’importance du phénomène « sans-abri ». Les populations S.D.F. sont par définition en dehors du champ des méthodes habituelles d’enquête statistiques. Le C.N.I.S. a recommandé que la population des sans-abri et sans-logis fasse l’objet d’une investigation méthodologique pour préparer les voies d’une meilleure connaissance de ces populations. Afin de répondre à cette recommandation un groupe de travail sur les sans-abri a été créé avec mission de proposer un schéma d’investigation qui permette de recenser et de connaître, de façon aussi scientifique que possible, la population des exclus du logement et les obstacles que celle-ci rencontre dans la recherche d’un toit. Ce groupe a pour mission de formuler des recommandations pour le test, en 1995, du recensement général de la population de 1997. Le C.N.I.S. propose, avec ce travail, d’aboutir à une connaissance des populations mais aussi des obstacles à leur insertion. Son rapport dépassera donc le dénombrement et les typologies. L’importance de ce type de démarche est résumée par Raymond Boudon pour qui « l’analyse statistique a […] une fonction principale : celle de permettre une critique objective des idées reçues. Cette critique est essentielle. Elle permet d’éviter que l’action publique ne s’inspire d’idées fausses et contreproductives dont le citoyen est toujours appelé en dernier ressort à faire les frais » .
Dans le domaine des statistiques administratives, les sources concernant les populations prises en charge par les politiques sociales se développent. La Caisse nationale des allocations familiales (C.N.A.F.) et le service statistique du ministère des affaires sociales (S.E.S.I.) font de gros efforts en ce sens. Tous ces travaux prennent en compte la nécessité d’avoir, parallèlement à une approche quantitative, une approche qualitative qui permette à la fois de bien comprendre l’histoire des personnes et le point de vue des diverses organisations qui sont à leur contact. Les progrès dans le domaine de la connaissance des publics défavorisés sont salutaires. Ils seront bénéfiques aux gestionnaires de crédits publics, aux associations caritatives et aux personnes en difficulté. Ils autoriseront surtout les responsables de l’action publique, dominés par les thématiques de l’exclusion et de l’urgence, à prendre le recul nécessaire pour des prises de décisions pertinentes. La question S.D.F. se situe, en effet, aujourd’hui à un important point de convergence de certains dysfonctionnements de l’action publique. Il faut maintenant souhaiter que ces dysfonctionnements donnent lieu à des débats et à des changements.
« Notre dilemme, en tant qu’individus comme en tant que société, est de concilier les appels à la compassion et les appels à la prudence », écrit Christopher Jencks à la fin de son étude sur les homeless. Si aucun dispositif public n’est capable de résoudre aujourd’hui totalement les problèmes des homeless américains ou des S.D.F. français, l’action publique se doit de regarder ce qui peut se produire et de veiller au maintien des conditions de l’égalité politique des citoyens. A garder les yeux fixés sur les titres des journaux, les décideurs risquent de ne jamais pouvoir traiter les problèmes importants et les S.D.F. de demeurer des saisonniers de l’action publique. La question S.D.F. reste donc aujourd’hui inscrite dans une logique médiatique qui empêche toute prudence et qui, parfois, peut orienter la compassion vers l’idéologie. Il serait tout à l’honneur des responsables politiques d’insuffler et de soutenir de larges programmes de recherche, plus que des mesures spectaculaires, sur des problèmes pluriséculaires. Les questions éternelles sur les raisons du vagabondage ne trouveront jamais de réponses absolues. En revanche, des procédures d’harmonisation des statistiques et d’évaluation des processus de disqualification sociale peuvent permettre de présenter des faits et des chiffres indiscutables et de couper ainsi court à des errances médiatiques qui vont de l’excellente analyse à l’aberration la plus dangereuse. Toute décision politique prise en ce sens permettra de considérer les S.D.F. non plus comme des objets médiatiques mais bien comme des sujets politiques.