La critique est aisée mais la télé est difficile

La critique est aisée mais la télé est difficile

André-Luc Molinier

Le général de Gaulle est mort devant la télévision. En faisant une réussite, précisent ses biographes, mais devant la télé tout de même. C’était l’heure des actualités régionales ou du feuilleton vespéral (en langage télé on dirait qu’on était en access prime time). A l’époque, la France — et le Général aussi sans doute, malgré son amour pour l’écriture — se passionnait pour le destin en image d’une héroïne méritante, Nanou, apprentie championne de natation. La télévision d’alors avait transposé avec succès un concept radiophonique, lui-même recopié de la tradition journalistique : le feuilleton quotidien. Il s’agissait de fixer au jour le jour le lecteur, l’auditeur ou le téléspectateur (en langage télé, on dirait aujourd’hui « fidéliser »), en punissant les absents d’un chaînon manquant et en récompensant les assidus d’un nouvel épisode en forme de rebondissement.
Les sociologues parleront du rôle fédérateur de ces feuilletons familiaux qui donnaient une certaine idée de la France (Le temps des copains, L’Homme du Picardie, La caravane Pacouli…) et de son histoire (Rocambole, Vidocq) mais surtout s’imposaient à tous, quel que soit l’âge, par la force des choses : l’unicité et l’uniformité du programme combiné à l’attrait du nouveau exercé par le poste de la télévision. Cela avait au moins un avantage : chacun ayant vu la même chose le soir, le sujet des discussions du lendemain à la cantine ou dans la cour de récréation était aussitôt trouvé. Ceux qui eurent douze ans dans ces années-là auront une bouffée nostalgique en évoquant les héros de leur adolescence Rintintin, Thierry la Fronde, Joss Randall qui évincèrent à l’époque Zig et Puce, le Prince Éric et Kid Carson, et en les comparant à ceux qu’on propose à leurs enfants, Rick Hunter, Brandon, Myke Diver.
Les héros ne sont plus ce qu’ils étaient mais les adolescents d’alors non plus et l’honnêteté oblige à dire, en les regardant à nouveau aujourd’hui, que notre mémoire sélective nous fait oublier la médiocrité et la niaiserie de bien des productions d’antan.
Le feuilleton quotidien a disparu. On pourra avancer toutes les explications qu’on voudra : l’évolution du niveau de vie qui a multiplié les possibilités d’accès à d’autres biens culturels que la télévision, à commencer par le magnétoscope (65 % des foyers télévisés en possèdent), la multiplication des chaînes voire des écrans, la modification des comportements familiaux et l’appropriation de l’usage de la télévision par les enfants. Qu’importe. Le débat sur la télévision a ceci de commun avec ceux sur les élections présidentielles ou sur les résultats de l’équipe de France de foot que chacun peut légitimement avoir un avis, de bonne foi et de bon sens, sans s’exposer à la contradiction des experts ni surtout à une vérification a posteriori. Le constat est là : aucune chaîne ne se risquerait aujourd’hui au feuilleton quotidien. Les téléspectateurs, dont 85% sont équipés d’une télécommande, changent de programme une dizaine de fois par heure (en langage télé, on dit qu’ils zappent). Seuls, 5% sont capables de fidélité une heure durant. Alors la fidélité quotidienne étant aléatoire, on préférera naturellement offrir un produit fini, achevé, prêt à l’emploi et jetable après diffusion. Voilà pourquoi Cricri d’amour a tué Janouck Aimée.
Alain Peyrefitte prête au Général dans C’était de Gaulle cette réflexion sur la télévision : « Pourquoi toujours succomber à la tentation du luxe et du clinquant ? Pourquoi toujours privilégier ce milieu frelaté, ce monde de l’argent facile (sic), de filles faciles ? » . C’était il y a trente ans, avant la Cinq de Berlusconi et ses paillettes, avant le TF1 de Sébastien et ses Super Nanas.
Cela dit, le Général exagère : le goût de la grandeur sans doute. La télévision est tout sauf facile. Depuis Pierre Sabbagh, tout a été montré ou à peu près. En dix ans, le nombre d’heures de programme a été multiplié par quatre. On ne s’étonnera pas alors que la télévision, faute d’idées neuves, ait fini par s’auto-contempler, et par reproduire sur elle-même ce qu’elle a contribué à créer avec la politique quand, tout en continuant à nous offrir du discours politique qu’elle s’efforce de mettre en scène pour le rendre spectaculaire, elle propose du discours sur le discours politique (qu’il s’agisse du Bébête Show, des Guignols ou des trilogues July-Ockrent-Alexandre). La télévision devient, elle aussi, l’objet du discours télévisuel.
Elle s’auto-décrit : TF1 avec Béatrice Schönberg, Canal Plus avec Michel Denisot et France 3 avec Jacques Chancel ont chacun leur magazine sur la télévision. Après tout, n’existe-t-il pas une douzaine de magazines télé qui dissertent sur la télévision pour le plus grand bonheur de leurs lecteurs ? Les trois hebdomadaires les plus lus, toutes catégories confondues, sont en France des hebdomadaires de télévision (Télé 7 jours a onze millions et demi de lecteurs, dix fois plus que Libération qui a compris l’enjeu en augmentant, comme l’avait fait l’Observateur, ses pages télé).
Elle s’auto-promeut. Les émissions sont entrelardées de « bande annonce » pour d’autres émissions. Les animateurs des grandes émissions populaires accueillent sur les plateaux (en langage télé, on parle « d’invité » ; c’est délicat et chaleureux) d’autres animateurs de grandes émissions populaires pour parler de leurs projets d’émission de télévision, de leurs souvenirs à la télévision. Quoi d’étonnant puisque ces vedettes figurent immanquablement parmi les personnalités préférées des Français ? Pourquoi la télévision s’en priverait-elle ? L’auto-célébration parfois hypocrite n’est-elle pas également partagée ?
Voyez la presse, la critique littéraire, les congrès politiques ou, tout simplement, les relations quotidiennes dans le milieu du travail. Quand vraiment on a le sentiment d’avoir tout dit sur la télévision, on rediffuse. Parce que la nostalgie est toujours ce qu’elle est, elle plaît (en langage télé, on dit qu’on fait des « points Audimat »). Ce sont Les enfants de la télé avec Arthur et Pierre Tchernia sur France 2.
Cette propension à s’auto-contempler et à discourir sur soi-même répond à une certaine attente des téléspectateurs, mais elle montre, par défaut, la rareté absolue du bien dont se nourrit la télévision : le concept. La télévision, d’une certaine manière, ressemble à l’amour physique. Quels que soient le talent et l’ingéniosité déployés, la souplesse ou les prouesses techniques des participants, le nombre des figures possibles est au fond limité, même si l’indice de satisfaction peut varier. Même constat à la télévision ; les jeux, les débats (on dit talk-show en langage télé), les émissions de variétés requièrent des ingrédients qui sont toujours les mêmes : un invité, un décor, un objet de débat, des documents, un animateur. La façon d’accommoder le tout s’appelle le concept. Examinons les éléments du problème, qui sont autant de contraintes pour les fabricants de concept.
L’invité : le système promotionnel est ainsi conçu qu’une vedette (du cinéma, du théâtre, du music-hall) ne consent à se déplacer que s’il a un produit à vendre (en langage télé, on dit une Actu). La règle non écrite de la télévision veut que l’animateur s’extasie sur l’œuvre de son invité, même s’il ne la connaît pas ce qui arrive souvent et quelle que soit sa qualité. Les attachés de presse ou les producteurs des artistes proposent ou imposent ainsi un kit qui permet à la vedette une tournée des popotes télévisuelles (Nagui, Drucker, Gildas, Dechavanne, Bravo, Vincent Perrot voire Pivot, Sinclair et le journal télévisé — en langage télé, on dit le J.T. ou le 20 heures —) souvent aussi fastidieuse pour le produit à promouvoir que pour le téléspectateur.
Pour le plus grand malheur des concepteurs d’émissions, les bons invités — c’est-à-dire, tout talent personnel mis à part, ceux qui connaissent les règles du jeu, savent les jouer comme il faut, avec gentillesse et drôlerie et sans imprévisibilité — sont rares, donc demandés et exigeants avant d’être sur le plateau.
Le choix est d’autant plus réduit que les agents étant multicartes, il arrive que la présence d’un invité prestigieux ne soit acceptée qu’avec contrepartie. Vous voulez Jean Roucas, d’accord mais la prochaine fois, vous me prendrez France Gall. Jean-Louis Aubert oui, mais un ticket avec Charlotte de Turkheim.
Le document : la télévision n’est pas de la radio filmée. Les plans statiques ou les champs contre champ, même s’ils sont lourds d’émotion (Ah ! les visages ravagés des invités des reality-show — Ah ! le regard ému de Poivre face à Béatrice Dalle — Ah ! la maladie inscrite dans les traits de l’invité de Mireille Dumas) ne suffisent pas. La principale émission politique de la télévision, Sept sur Sept, consomme des images. Or, les images coûtent cher, en recherche, en droits, en temps passé à négocier avec des réalisateurs ou des producteurs qui imposent leurs conditions de diffusion (un extrait de film de moins d’une minute coûte entre 20 000 et 50 000 francs) et surtout les documents doivent, si possible, être inédits (première télévision de telle vedette, documents étrangers). D’où la concurrence rude entre les consommateurs nombreux (6 chaînes) vis-à-vis d’un bien rare.
Le décor : compte tenu des contraintes techniques (colorisation, éclairage, dimension du plateau) et financières, le décor se réduit à quelques options en matière de mobilier. L’animateur est assis sur un pouf (J.P. Foucault), sur un divan (Amanda Lear), sur une chaise (Nagui), debout (Delarue, Jacques Martin), sur un tabouret (Denisot), un fauteuil (Pivot, Laure Adler), avec table (Bravo, Dechavanne, Julien Courbet) ou sans table (Roger Zabel)…
Autre option, la présence ou non du public dont on observera, si l’on est attentif, qu’il comporte un noyau dur de public professionnel, autrement dit de (télé)-spectateurs dont l’occupation principale est d’assister à toutes les émissions enregistrées.
L’objet du débat : le plus simple est le problème de société. Nul n’y échappe. Smaïn donne son avis sur le C.I.P., Sarkozy sur Naomi Campbell (la beauté est un problème de société). Le thème n’a vraiment pas d’importance. La santé, les problèmes familiaux, conjugaux ou sexuels font recette. Pour le reste, on pourra puiser dans n’importe quel sujet de bac philo.
L’animateur : On plaindra ici l’animateur de télévision. Le moindre présentateur de la plus petite émission de télévision aura toujours une gloire et une notoriété supérieures à celle de Pascal Guignard, de Patrick Besson ou d’un secrétaire d’Etat. On trouvera cela injuste. La télévision, c’est un peu l’infini à la portée de tout le monde. Mais à quel prix ! L’animateur cumule les contraintes. Il lui faut subir la pression de la production, de la chaîne (et le mot convient à merveille), qui disent, souvent en termes contradictoires, ce qu’ils veulent voir ou ne plus voir. Celle de la presse-télé qui pour nourrir chaque semaine les centaines de pages de reportages et de photos qu’elle consacre à ces stars cathodiques met le doigt où cela fait mal, avive des disputes, entretient des polémiques. Celle du public qui se sent des droits face à des compagnons familiers qu’il reçoit chez lui. Celle de l’environnement de l’argent facile (pas si facile !) du moins d’un univers où les progressions financières peuvent être considérables, sans justification apparente.
Plus que dans toute activité professionnelle où il faut justifier de résultats, parce que d’autres sont prêts à prendre la place et que la hiérarchie l’exige, toute mise en cause, en télévision, devient une grave affaire personnelle. Critiquer le travail d’une femme ou d’un homme de télévision dont le produit essentiel est d’abord son image, c’est-à-dire lui-même, c’est contester l’individu non pour ses compétences professionnelles mais dans son propre ego. Le drame psychologique n’est pas loin.
Reste maintenant à trouver un concept. Peu importe s’il est copié d’une émission à succès de TV globo (la télévision brésilienne) ou des archives de l’I.N.A., l’essentiel est qu’il existe et fonctionne. Voici aujourd’hui un moyen honnête et créatif de faire fortune : inventer des concepts.
Le général de Gaulle avait appris de son père que l’orgueil est le péché capital : il a perdu Lucifer. Interrogé par Michel Denisot (Canal Plus) sur les piètres résultats d’une soirée Patrick Bruel diffusée par TF1, Étienne Mougeotte (n° 2 de TF1) a expliqué que c’était un échec pour Bruel et qu’il était important que Patrick se ressaisisse (sic). Pas un instant (péché d’orgueil ou défaut d’analyse ?), TF1 n’envisageait pas se remettre en cause. Le chagrin fait perdre la lucidité et Mougeotte était ce jour-là un producteur malheureux.
Le drame du producteur de télévision, c’est le téléspectateur ou plus exactement le téléspectateur qui ne regarde pas son programme. Du téléspectateur, on sait tout ou presque. Les oscillations de l’audimat (en langage télé, on dit Médiamat) permettent de savoir à la minute près à quel moment il change de chaîne. On connaît aussi son âge — 55 ans en moyenne — et qu’il regarde beaucoup la télévision. Ces connaissances sont bien utiles, et on remarquera en passant que, contrairement à une idée reçue, la qualité est souvent payante. L’horrible dictature de l’audimat, tant de fois dénoncée, serait responsable d’une dégradation du niveau des émissions… Pourquoi, contrairement aux équipes de football, aux films, aux livres, aux pièces de théâtre, aux journaux ou aux hommes politiques, la télévision ne serait-elle pas soumise au verdict du public ?
Au demeurant, l’audimat n’est pas dépourvu de bon sens qui vient certes, avec ingratitude, de condamner Dechavanne pour Tout le toutim (4 579 050 téléspectateurs pour lui et 5 453 700 pour Envoyé Spécial), comme il avait condamné Sabatier et Foucault mais a promu Michel Field et Thalassa. France 2 se souvient encore, en s’en mordant les doigts, de quelques 20 heures 30 du samedi soir, montés à grands frais, et dont l’indigence et la vulgarité ont été sanctionnées sans appel par le téléspectateur.
Ce marché incroyablement volatile qu’est le public de télévision se construit en priorité autour de deux cibles : les femmes de moins de 50 ans, toujours très attractives pour les publicitaires car elles dépensent l’argent du ménage, et les jeunes, qui s’ils ne sont pas toujours consommateurs sont des prescripteurs. Prescripteurs de programmes télé. Prescripteurs de produits promus, avant, pendant et après les émissions qui touchent un public jeune. On observera ainsi qu’en 1994, les quatre prénoms à la mode donnés par de jeunes parents ou suggérés par des aînés téléphages sont Bryan, Dylan et Brandon (les trois héros de la série de TF1 Beverly Hills) et Jordy (bébé-star, idole des maternelles téléphages).
Pour mieux comprendre la crise de conscience des gens de télévision, on écoutera Florence Belkacem. Cette (assez) jolie jeune femme au sourire conquérant interroge sur TF1 avec impertinence (c’est écrit dans tous les magazines) des hommes remarquables à des heures où, comme le notait aimablement un de ses illustres invités, le sénateur Charasse, « il n’y a de toute façon plus personne devant le petit écran pour entendre des propos pas bien intéressants ». Il arrive aussi qu’elle s’interroge sur son art, Florence : « La télévision, dit-elle, n’offre plus beaucoup de véritables tribunes où les gens s’expriment… il y a trop d’images » .
On croirait Salieri parlant de Mozart : « Trop de notes ». La télévision, selon Larousse, n’est jamais que la transmission par voie électrique d’images non permanentes. Trop d’images ! « Bon Dieu, mais c’est bien sûr », comme disait l’inspecteur Bourrel (en langage télé, on appellera cette formulation, un reminder). La belle Flo vient d’inventer la radio, comme quoi…