A la recherche de la qualité

A la recherche de la qualité

Kim Sébastien Pham

De la télévision de l’offre à la télévision de la demande

Les années 1980 ont consacré en Europe le passage de la « paléo-télévision » à la « néo-télévision », passage que les Américains ont connu il y a de nombreuses années. La paléo-télévision s’articule autour d’une politique d’offre. La production n’obéit qu’à des contraintes politiques en matière d’information mais, dans l’ensemble des domaines — culture, divertissement, information —, elle se réalise indépendamment de toute considération de demande. La néo-télévision est issue de la concurrence et de la multiplication des chaînes ; c’est une télévision de la demande. Le téléspectateur devient avant tout consommateur. D’administré de l’O.R.T.F., il devient client des multiples chaînes et se voit sacré roi du marché, souverain du paysage audiovisuel. Avec la libéralisation continue du secteur audiovisuel, le public de la télévision est passé d’une situation où il n’existait quasiment pas aux yeux des programmateurs à un statut magnifié où il détermine tous leurs comportements. Techniquement et du point de vue de l’organisation des chaînes, la programmation a pris le pas sur les programmes. La programmation s’est vue réduite à une technique d’agencement de programmes spécifiques dans des cases horaires, en répondant aux préoccupations commerciales de la régie publicitaire. Ce modèle s’est diffusé à l’ensemble des chaînes, fussent-elles publiques. Le secteur public et le secteur privé se sont trouvés soumis aux mêmes règles de financement, à la redevance près. Les chaînes publiques, contraintes de partager le marché publicitaire avec les chaînes privées dans un contexte de réduction relative de la redevance, étaient lancées dans la course à l’audience, et donc, ont-elles cru, au mimétisme du secteur commercial. Le marketing poussé à outrance est présenté comme un instrument moderne de réalisation de la démocratie. Comment ne pas juger démocratique une télévision où le téléspectateur voit son opinion constamment sollicitée, indirectement par l’audimat ou directement avec le choix de programmes par téléphone, bientôt de façon plus systématique avec l’irruption de l’interactivité ? On a trop voulu croire que désormais, avec l’entrée dans la concurrence, la demande conditionnait l’offre. Mais le marketing lui-même s’oppose aux règles d’un marché pur et parfait ; il vise à fidéliser le consommateur en dotant le produit de certaines caractéristiques. Il s’agit de ce que les économistes appellent la « concurrence monopolistique ». Il n’existe donc aucun déterminisme de la demande. On voudra ici pour seule preuve du caractère toujours déterminant de l’offre en matière audiovisuelle — plus encore qu’ailleurs — les impressionnants flux d’importation et d’imitation de programmes américains qui ont accompagné le basculement dans la logique de marché. On voit mal les téléspectateurs-consommateurs français appeler de leur vœux l’arrivée de programmes dont ils ne soupçonnaient pas l’existence.

La qualité : monstre ou victime ?

Les jugements politiques sur l’ensemble des émissions bas de gamme — reality-show, sitcoms et jeux divers — sont finalement assez rares, les risques d’être taxé de démagogue ou d’élitiste étant très prononcés. Le concept de qualité est trop lourdement chargé d’idéologie. Pourtant, une analyse de la qualité de ces jeux peut être faite, sans honte. Font-ils réfléchir, font-ils rêver ? Des différences de qualité des émissions peuvent être constatées. Certaines font réfléchir (cf. le traditionnel Des chiffres et des lettres) ou font appel à des connaissances, même s’il s’agit de connaître des « encyclopédies de détails » (Questions pour un champion). D’autres reposent sur des séries de questions faisant peut-être appel au sens commun, mais non à une réflexion. Ainsi, le but du jeu dans Une famille en or est de répondre ce que la moyenne des gens a répondu à une question donnée et non de faire une quelconque réponse objectivement vraie ; celui du Juste prix est de dire le prix exact d’une marchandise donnée. Les arguments des concepteurs et présentateurs du jeu sont ceux de la démocratisation de la télévision. Moins le jeu fait réfléchir, moins grande est la sélection pour y participer (sans parler ici des sélections au look).
Le soap opera à la française est désormais solidement implanté et fait preuve d’une exceptionnelle pauvreté. Désormais nous avons Hélène et les garçons, Les filles d’à côté, Terminale B, Le miel et les abeilles, Classe mannequins, etc. Quels en sont les immuables ingrédients ?
— un scénario minimaliste tournant autour d’une amourette avec tromperie ou simple tentation, les forces de rappel étant l’amour, l’amitié, les sentiments familiaux ;
— un agglomérat de lieux communs énoncés en « langage jeune », représentatif de valeurs considérées comme moyennes par les producteurs et les programmateurs ;
— des personnages voulus à la fois proches du spectateur et trop insouciants pour être vrais (on retrouve l’identification-différenciation des jeux).
Le tout semble sorti d’un shaker à résultats de sondage auprès des 12-25 ans. On est proche d’une création télévisuelle assistée par ordinateur. La littérature ou le cinéma ne sont pas exempts de ce genre de productions, mais il atteint son comble dans le domaine télévisuel. La déception est d’autant plus forte que des séries n’exigeant pas davantage de moyens mais sources de réflexion et d’enrichissement culturel sont possibles. On ne citera que l’exemple du Vilain petit canard sur France 3, mettant en scène des enfants qui, au travers d’un journal lycéen, s’interrogent sur des problèmes de société qui les touchent, dans une ambiance plausible, parce que située entre les écueils d’une trop affligeante banalité et du rêve stéréotypé.
Un autre produit d’importation est le reality show ou émission de télévérité, dont les variantes sont infinies : procès reconstitués, étalage de vie privée, recherche de disparus, etc. L’émission de télévérité ne se limite pas à dévoiler la réalité sous le prétexte d’une transparence qui doit toucher jusqu’aux recoins de la vie privée, elle vise également à résoudre des situations délicates et douloureuses, au nom de certaines valeurs : la famille, l’amour, la justice. Le voyeurisme se voit ainsi paré des alibis les plus nobles. Dans la sauvegarde de ces valeurs, la télévérité est désignée comme particulièrement efficace : il permet à X de retrouver dans Perdu de vue son fils, disparu depuis plusieurs années, et de se réconcilier ensuite avec son ex-épouse Z, dans L’amour en danger sous les bons auspices du même présentateur-vedette. Les dévoiements parfois constatés de ces émissions — interférence avec le cours d’un procès, ruines justifiées ou non de réputations de personnes mises en cause — sont oubliés.

La qualité : le retour

La question de la qualité audiovisuelle est fréquemment posée et aboutit invariablement à la conclusion de l’impossibilité d’une définition, ou de la nécessité de certaines clarifications. Ainsi, il y a nécessité de bien distinguer fiction et information. La confusion des genres peut être nuisible et va parfois fort loin. Une émission telle que Mystères présente soi-disant scientifiquement des phénomènes dits paranormaux, en travestissant au besoin la réalité, en réalisant des ravages dans l’esprit des personnes les plus crédules et notamment chez les enfants. L’honnêteté dans la présentation de la fiction et de l’information est une exigence essentielle, un gage de qualité de la production audiovisuelle. Quant à leur nette distinction, l’exercice est délicat à l’heure où un minimum de ludisme est exigé pour faire passer l’information, et où, prochainement, avec le développement des images dites virtuelles, la création d’univers fictifs se confondant avec la réalité s’imposera de plus en plus sur les écrans. A défaut d’en définir nettement les contours, comment obtenir la qualité ? Le divorce a été consommé avec la fin de la « télévision de l’offre », au sein de laquelle créateurs et intellectuels évoluaient avec les techniques et les habitudes de leur milieu d’origine. La télévision n’avait pas encore conquis son autonomie, autonomie qui allait, avec la multiplication des canaux dans les années 1980, rapidement rimer avec hégémonie. On ne saurait rêver au retour d’une télévision de l’offre, qui avait les couleurs du dirigisme culturel, ne serait-ce que par l’absence de choix qu’elle impliquait pour les téléspectateurs. Pourtant, la télévision ne doit pas se construire contre les autres modes de création. Aucun artiste ou créateur ne saurait aujourd’hui refuser la télévision, au risque que certains d’entre eux se spécialisent dans ce média, en en faisant un ghetto culturel, fût-il du plus grand nombre. Le temps est révolu où Léo Ferré pouvait dire : « C’est pour moi un point d’honneur de ne pas paraître à la télévision ». Le décloisonnement permanent est à rechercher. Prenons les émissions de vulgarisation culturelle. Elles demeurent faibles en nombre et boudées par une grande partie des intellectuels, alors même qu’elles constituent, de Bouillon de culture à Océaniques, une particularité française, même si leur succès d’audience doit grandement au charisme de leur présentateur, ou à des effets de snobisme. Le résultat est simple : une minorité d’intellectuels médiatiques se produisent régulièrement dans un petit nombre d’émissions. Les milieux intellectuels apparaissent ainsi au public comme aussi étroits et confinés que les milieux politiques.
La relative discrétion de la critique de la télévision est également regrettable. Seule cette critique est à même de développer un esprit de contestation et de sélection chez les téléspectateurs. Devant la télévision, deux attitudes extrêmes emprisonnent les intellectuels non médiatiques aujourd’hui. Désorientés par un instrument qui les dépasse, ils s’en détournent catégoriquement en dénonçant sa perversité, ou le plus souvent en se réfugiant dans le silence (au sens médiatique du terme). Les intellectuels médiatiques pour leur part craignent souvent l’ire des médias auxquels ils doivent tant. Il est vrai qu’une critique de qualité se développe dans la presse (suppléments télévision du Monde ou de l’Express…), mais la critique de la télévision à la télévision est quasiment absente. La Tribune de la critique était, dans les première années de la télévision, une émission exemplaire. Elle disparut pour avoir été le théâtre d’attaques à l’égard du gouvernement. La critique à la télévision existe aujourd’hui mais sans se déclarer telle, soit dans des émissions dont ce n’est pas le but principal (par exemple Culture Pub sur M6), soit dans des émissions satiriques (telle que Les guignols de l’info), soit dans des émissions qui, se focalisant sur les personnes plus que sur les contenus ont la saveur d’un nombrilisme microcosmique (Télé Dimanche sur M6) où les professionnels des médias se mettent en scène. La critique de la télévision pourrait prendre des aspects plus divers, jusqu’à la forme extrême de la publicité comparative telle que la pratique la BBC au Royaume-Uni, ce qui ne saurait que tirer la qualité vers le haut.
Cette qualité passe aussi par la diversité et notamment par la création de chaînes thématiques. Il est devenu aujourd’hui politiquement impossible d’empêcher la diversité par l’éclosion des chaînes à thème. Ces chaînes, aussi ciblées soient-elles, ne peuvent qu’enrichir utilement le paysage audiovisuel français et leur existence ne constitue aucunement un enfermement des différents publics dans leurs particularismes, comme le prétend Dominique Wolton . Les téléspectateurs d’une chaîne thématique n’en sont pas les esclaves et personne n’en est exclu. L’audience d’une telle chaîne, quantitativement dénombrable, est qualitativement fluctuante. Les 1% ou 2% d’audience ne sont pas toujours les mêmes personnes. Thématique, catégoriel, n’est pas synonyme d’élitiste. Les arguments de D. Wolton en faveur de la télévision généraliste, qui participerait à la réalisation de la démocratie par la communion qu’elle instaure, sont recevables mais son argumentation est moins convaincante lorsqu’elle aboutit à exclure la cohabitation de cette télévision généraliste avec les chaînes thématiques. On voit mal en quoi les chaînes thématiques participeraient moins au tissage du lien social et en quoi se limiter à regarder ensemble deux, trois ou quatre télévisions généralistes serait davantage porteur de démocratie. Les télévisions spécialisées permettent d’aller plus loin dans les thèmes traités et rendent les intervenants moins esclaves du temps. Imaginerait-on une presse écrite sans titres spécialisés et où le pluralisme consisterait à choisir entre France Soir et Le Monde, L’Express ou L’Événement du Jeudi, sans pouvoir s’abonner à Connaissance des Arts ou à L’Équipe ? Dans cette perspective, la future chaîne de la connaissance pourrait être suivie d’autres expériences.

Du numérique au politique

La diversité de l’offre médiatique sera inéluctablement démultipliée avec l’accélération des innovations technologiques et cette évolution place à nouveau la question de la qualité et des relations entre médias et culture au centre des débats. Y a-t-il un déterminisme de la déculturation par l’évolution technique et notamment par l’intrusion de la technologie numérique ? La technologie numérique va permettre la multiplication des canaux, à moindre coût, mais aussi révolutionner le rapport du téléspectateur à l’écran avec le développement d’univers virtuels et de l’interactivité. Ces évolutions présentent des risques mais également des opportunités, en étant de nature à réhabiliter l’écrit sous des formes nouvelles et à ouvrir de nouveaux champs au transfert de la connaissance. La télévision pourra être un vecteur de savoir par le jeu, ce qui constitue un défi pour l’enseignement. Dans le domaine de la télévision, l’offre de services va inéluctablement se diversifier, se personnaliser (notamment avec la compression numérique), avec le risque de voir se développer un « marketing remontant » dans lequel le journal télévisé par exemple est quasiment confectionné par les téléspectateurs. Après le passage de la télévision de l’offre à la télévision de la demande, viendra la « télévision à la demande ».
L’emballement technologique somme l’Etat de prendre ses responsabilités en matière de politique culturelle. Il a une légitimité à définir sans honte une politique culturelle dont le vecteur essentiel serait la télévision. La qualité, on l’a vu, ne peut certes pas être cerné objectivement mais, dans un système démocratique et concurrentiel, l’autorité politique a le droit de définir la qualité et de la produire, à charge pour le secteur privé de faire mieux que l’« étalon public ». L’insaisissable qualité serait ce que le politique aurait défini subjectivement mais démocratiquement comme tel. D’aucuns mettent en avant l’absence de débat sur le rôle de la télévision en matière culturelle aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou en Allemagne pour dénoncer l’inanité d’un tel débat en France. Or, cette spécificité française est à cultiver. Une politique culturelle télévisuelle est aujourd’hui d’autant plus légitime que la concurrence du secteur privé s’inscrit dans les faits. Le gouvernement issu des urnes, associé au Parlement, peut concevoir une politique culturelle comme il définit une politique sociale ou une politique d’aménagement du territoire.

Vous dites politique culturelle ?

Quels sont les voies et moyens envisageables de cette politique culturelle télévisuelle ? Il ne s’agit pas de chercher à proscrire les émissions faiblement enrichissantes mais de s’interroger sur leur inscription dans le cadre d’une mission de service public. Les chaînes publiques ou privées accomplissent-elles une mission de service public en programmant ces émissions ? La définition du service public de la télévision, établie par les textes de 1964 (information, divertissement, éducation), est à recalibrer dans un sens plus strict. Tout type de divertissement ne peut être entendu comme relevant du service public. Une solution originale et délicate à mettre en œuvre consisterait en une définition « par la qualité », qualité jaugée par le ministère compétent, après consultation d’une institution indépendante, qui existe, le C.S.A. Dans ce contexte, il faudrait se défaire du complexe ambiant au sujet de la qualité, dont la définition est systématiquement éludée de peur de se faire taxer d’élitiste ou de démagogue. Risquons une ébauche de définition, qui diffère selon qu’on parle d’information ou de fiction, mais qui, dans les deux cas, part d’une exigence de distance et de réflexion. L’information de qualité est honnête et doit se distinguer de la fiction et annoncer clairement ce qui ressortit respectivement à la présentation de faits et à leur analyse. La fiction de qualité est celle qui divertit, certes, mais aussi celle qui fait réfléchir autant qu’elle émeut ou amuse, celle qui possède une dimension esthétique minimale. On en arrive à cette inévitable exigence qui constitue le défi de la télévision : la qualité s’oppose à la passivité neuronale du téléspectateur et requiert, dans des proportions variables, une initiation. Ainsi, la définition de la qualité étant encadrée de manière suffisamment souple, l’autorité publique conserverait une certaine marge de manœuvre, en satisfaisant aussi bien les tenants d’une « culture moyenne » que ceux pour qui toute culture est « contre-culture » et révolution permanente.
Le financement public des chaînes pourrait être conditionné et proportionnel à l’accomplissement des missions de service public définis par la qualité. Les financements publics seraient destinés au secteur public comme au secteur privé, dans le cadre de ces missions de service public. Pour permettre au secteur public de s’affranchir au moins partiellement de sa concurrence avec le privé, la place relative de la redevance dans le financement du secteur public doit être renforcée. Un pas — encore timide — est aujourd’hui fait dans cette voie. Si le système actuel était maintenu, une affectation des ressources devrait être réalisée : aux missions de service public les fonds issus de la redevance et aux « émissions commerciales » les recettes de publicité. L’aide sur fonds publics au secteur privé de l’audiovisuel ne serait pas une simple perfusion conjoncturelle soutenant des chaînes privées en difficulté, mais une aide structurelle (sous condition d’une certaine situation de bilan) à toute chaîne accomplissant une mission de service public. C’est ici que prend tout son sens l’expression de « télévision libre ». Ces termes ne sont pas synonymes purement et simplement de télévision commerciale comme on le croit souvent. L’Etat a une entière légitimité à subventionner tout projet de télévision privée qui remplit des missions de service public que la puissance publique a définies au préalable et précisées dans chaque cahier des charges. C’est ainsi que les chaînes publiques pourront poursuivre leurs — parfois audacieuses — programmations culturelles et que les chaînes privées pourront également les suivre sur ce chemin. A titre d’illustration, on rappellera le rôle d’aune de la qualité joué par BBC2 au Royaume-Uni, entraînant Channel Four dans un véritable cercle vertueux. Le financement de ces subventions serait assuré par un prélèvement sur les recettes publicitaires de l’ensemble des chaînes, privées et publiques. C’est à cette condition que pourront être viables des chaînes thématiques, qui pourront être étroitement ciblées. Cette nouvelle taxe parafiscale pourra également alimenter le budget du secteur public, dans la mesure ou la redevance sera jugée insuffisante pour l’accomplissement de ses tâches de service public. Dans un tel cadre, le C.S.A. pourrait se voir confier la gestion d’un fonds d’aide à la création audiovisuelle. Pour ce faire de nouveaux pouvoirs de contrôle lui seraient dévolus : contrôle de la qualité et contrôle des bilans notamment.
La concurrence est désormais un acquis sur lequel on ne saurait revenir, et qui autorise le secteur public à entretenir sa spécificité qui est d’être un étalon de qualité. C’est à ce prix que l’excellence se diffusera et que l’alignement de la qualité des programmes se fera « par le haut », permettant ainsi d’assurer, sur le long terme, la compétitivité des produits culturels français.