Difficile déontologie

Difficile déontologie

Entretien avec Jean-Marie Charon

Le Banquet : Dans Carte de presse, vous abordez la question de la déontologie des journalistes en des termes mesurés et sans vous prononcer pour une solution ou une autre. Pouvez-vous dresser les avantages et inconvénients des formules déontologiques, c’est-à-dire de l’autorégulation de la profession, ou les avantages et inconvénients de l’autre solution, celle des contraintes fixées par la loi ?

Loi ou déontologie

Jean-Marie Charon : Il faut un cadrage juridique, des règles respectées relatives au traitement de l’information. Ces derniers temps, sont apparus des hésitations et des débats sur le caractère adapté ou non de la loi. Il faut surtout étudier les procédures. Faut-il encadrer plus fortement ou pas ? Il serait important de faciliter le recours aux tribunaux pour le public, pour les associations le représentant, autrement dit la remise en cause du travail des médias. L’exemple récent d’une action contre TF1, à propos de la diffusion d’une fausse interview, pointe la mise en question des pratiques professionnelles indépendamment du contenu de la loi. Fidel Castro n’avait pas de raison d’attaquer pour diffamation. A partir du moment où l’on sort du cadre diffamatoire pour entrer dans la pratique professionnelle, il est difficile d’encadrer juridiquement. Les pratiques sont évolutives ; chaque média sécrète de nouvelles manières de faire. Revenons à l’exemple de TF1 ; la reconstruction d’un entretien de la part d’une équipe de télévision est choquante, mais l’est-ce plus que la manière dont on traite une interview en presse écrite ? L’argument met en évidence qu’en presse écrite l’écart entre ce qui est obtenu par un journaliste lors d’un entretien et ce qui est publié est considérable, ainsi que la marge de remise en forme. Selon le média et le contexte, il faudrait avoir l’instauration d’une jurisprudence, avec des possibilités de recours qui fassent que la question des pratiques professionnelles puissent être abordées avec un mode d’arbitrage particulier, un débat contradictoire qu’offre un tribunal classique. Ce ne serait que l’un des bords du dispositif, l’autre serait l’animation en continu d’une activité de réflexion sur les pratiques professionnelles au sein des rédactions, des associations de journalistes. En France, il existe une grandes hétérogénéité dans ce domaine. Certaines rédactions disent avoir de fortes discussions en leur sein sur ces sujets. La télévision est soupçonnée de ne pas avoir ces débats ; c’est faux : elles ont de telles discussions qui, toutefois, ne concernent pas de la même manière tous les membres de la rédaction. A TF1, les journalistes se plaignent que les discussions ne remontent pas vers la direction de la rédaction et les présentateurs-vedette.
Je crois à la nécessité de revitaliser le débat. On est frappé par la pauvreté de ce qui existe en France. Les syndicats de journalistes furent des lieux de discussions de ces problèmes : la charte de 1918 est née du syndicat. Les syndicats de journalistes dans les années 1960 abordent fréquemment les questions de traitement du fait divers et des relations avec la police, etc. Le reflux syndical a rendu cette instance bien moins opérante et attentive à ces questions ces derniers temps. Les associations de journalistes, associations spécialisées en agriculture, écologie, presse financière, etc., sont plutôt des associations où l’on se rend service, en sollicitant par exemple des entretiens collectifs. Mais ce sont rarement des lieux de réflexions sur la pratique professionnelle. Quelques-unes, ces derniers mois, ont ébauché cette démarche, comme la presse agricole. Pâtissant d’une très mauvaise image, elle mène un travail sur les problèmes de déontologie.
Il n’existe pas, contrairement aux Etats-Unis, de publication qui porte, et même de façon modeste, sur ces questions. Il n’y a pas de revue critique, ni d’initiative partant de mouvements de journalistes. Le seul exemple est celui de Reporters sans frontières à partir de 1990-1991 à la suite des affaires de Roumanie et de la guerre du Golfe. Depuis, cette approche s’est ralentie en raison du malaise créé ainsi entre cette association et les institutions de la profession. Malgré tout, ce sont ces procédures qui sont les plus adaptées. Je suis davantage préoccupé par l’absence de ce type de dispositif que par un manque travail sur une charte ou une instance de régulation. L’exemple de la charte rédigée par la direction de la rédaction de TF1, ainsi que dans certains quotidiens régionaux, est parlant. Est-il possible qu’un document publié par la direction, ou la direction de la rédaction, identifié à la hiérarchie, soit intimement pris en charge par chaque journaliste comme peut l’être une déontologie ? Cela paraît difficile. Le risque est que chaque direction redessine les règles en fonction de ses priorités. Les chartes ne peuvent être aussi que des documents de circonstance — « regardez nous avons notre charte » — et sans réelle implication pratique. La charte de 1918 en est un bon exemple, elle est de marbre et laisse de marbre.
Deuxième type de dispositif souvent évoqué, une autorité instituée par la profession. D’ici la fin de l’année, je pense que le C.F.P.J. devrait prendre une initiative en ce sens. Mais j’y suis plutôt favorable car je crains qu’on ne s’achemine vers la recherche de quelques affaires exemplaires avec le risque d’une dérive constatée avec l’affaire P.P.D.A. qui a été une sorte de bouc émissaire à un moment donné. Le risque est d’avoir le sentiment d’avoir fait un travail important, alors que cela ne déboucherait que sur une responsabilisation faible de la profession. L’un des problèmes de cette profession est qu’elle est très éclatée et hétérogène et que chacun a le sentiment que le problème évoqué dans l’audiovisuel, la presse spécialisée, la presse locale, etc., ne le concerne pas vraiment.

Décrypter les pratiques professionnelles

Le Banquet : Vous pensez à une solution de type « corporatiste », à une sorte de conseil de l’ordre ?

J.M.C. : Pas forcément, car il est possible d’imaginer une formule ouverte aux non-journalistes. Au sein de celle-ci — sur le mode de ce qu’on trouve dans certains pays anglo-saxons —, un face-à-face entre journalistes, éditeurs et représentants de la société pourrait se tenir. La déontologie doit être l’objet d’une discussion, d’une confrontation, d’une polémique ; en revanche, tout ce qui déboucherait sur une institutionnalisation par la profession n’est pas souhaitable. Certains membres du C.S.A. voudraient traiter ces questions concernant la télévision. Le C.S.A. a une tradition de discussion close, il ne fait pas de publicité des débats tenus en son sein ; ce n’est donc pas une bonne formule pour mettre en cause le travail d’une rédaction. S’il doit y avoir une polémique, il vaut mieux qu’elle prenne la forme contradictoire traditionnelle qu’utilise la justice parce qu’au moins les arguments peuvent être avancés, les circonstances particulières liées au contexte, expliquées, etc. Ces explications doivent pouvoir être faites, quitte à ce que la responsabilité en dernier ressort soit bien reconnue, de manière claire pour chacun.

Le Banquet : Les cas que vous évoquez, Castro, la guerre du Golfe ne rendent pas compte du quotidien de la presse, qui est plutôt une pression discrète de telle entreprise sur un segment de la presse économique, une connivence ponctuelle de tel journaliste vis-à-vis du milieu politique et qui ne dira pas exactement ce qu’il sait, le fait que telle personnalité n’apparaîtra pas beaucoup dans la presse alors que d’autres plus médiatiques apparaîtront plus souvent, etc. Cette réalité doit être située dans un contexte où il existe a une sorte de mainmise du pouvoir financier et économique sur une partie de la presse. Quelle est la marge de manœuvre d’une rédaction dans un journal comme L’Express ? Comment traiter ces cas au quotidien ?

J.M.C. : Je ne connais pas d’autres solutions que celles que je vient d’évoquer : seuls des publications et des lieux de débat peuvent aborder ces questions. Les journalism review américaines sont très proches de la production militante car l’indépendance a ses exigences. Pour certains dossiers, il s’agit de vraies contre-enquêtes, de travaux qui décortiquent des procédures. Cela souligne l’urgence de la constitution d’associations indépendantes. Il y a Reporters sans frontières, à la limite que Reporters sans frontières est affecté d’une contradiction interne qui est de défendre des journalistes en difficultés graves par le biais du parrainage. Or le parrainage nécessite d’avoir P.P.D.A. ou Christine Ockrent. Si vous critiquez ensuite TF1 ou L’Express, l’association est soumise à des pressions très fortes. J’en ai été témoin alors que j’animais une chronique dans la lettre de R.S.F. qui mettait en évidence les problèmes d’enjeux économiques dans le traitement de l’information. Mis en cause, L’Express menaça de supprimer son soutien à un journaliste emprisonné. Il fallut mettre les pouces, la défense des journalistes en danger étant prioritaire. Cela ne m’a tellement surpris car j’avais posé le problèmes d’emblée.
Ceux qui se mobilisent aujourd’hui sur ces questions doivent s’acheminer vers la création de lieux indépendants, en se refusant à l’idée que les problèmes seront réglés en quelques débats ni qu’elles ne peuvent l’être une fois pour toutes. Il faut accepter la vision de problèmes qui se renouvelleront, se reposeront constamment. Les pressions ne peuvent être limitées que si l’on allume en permanence des contre-feux, sans doute déséquilibrés mais qui pointent chaque dérive.

Le Banquet : Vous avez parlé de contre-feux par des organismes indépendants. Vous avez été rédacteur en chef de Médiaspouvoirs ; pensez-vous que c’est un contre-feux suffisant ? Pouvez-vous aussi nous dire un mot de l’Observatoire des pratique de presse que vous créez actuellement ?

J.M.C. : Médiaspouvoirs n’est pas une revue critique au sens propre ; elle n’en a pas les moyens. Elle est liée par son capital à une série de publications de la place, ce qui nous a d’ailleurs exposé à des pressions. Le Monde était sorti du tour de table car nous avions parlé de sa manière de traiter de la guerre du Golfe. Surtout, dans ce type de revue intellectuelle, nous n’avons pas les moyens d’un travail d’investigation. Il n’est pas possible de faire des choses sérieuses sans pouvoir mettre en évidence des procédures qui nécessitent une recherche : comment certains dossiers sont piégés, comment le travail d’une rédaction peut se trouver entravé par sa propriété ou par ses annonceurs, comment certaines pratiques s’expriment de manière répétée, etc.? Tout cela nécessite une recherche. Il faut un dispositif nouveau qui n’existe pas en France mais que j’espère voir apparaître.
L’Observatoire sera un peu cela par un travail continu d’études sur les médias. Celui-ci revêtira plusieurs dimensions : l’analyse des pratiques professionnelles ; l’examen des conditions dans lesquelles se traite l’information ; l’étude de la socio-économie des médias. Nous voulons clarifier par exemple les relations que les journalistes entretiennent avec les annonceurs de leurs médias. Nous travaillons les situations de crise, notamment militaires. Ce travail donne à voir les dispositifs d’information et met en évidence des ambiguïtés dans les relations entre les différents protagonistes. La socio-économie sur les médias, quant à elle, est tellement articulée aux autres que nous devons la suivre en permanence.
Notre activité a donc un aspect d’animation de la réflexion et du débat. En l’occurrence, il s’agit d’une réflexion dans laquelle nous mettrons face-à-face les journalistes qui s’intéressent à ces questions, les chercheurs et des représentants de la société, tous ceux qui sont prêts à venir proposer des textes et à les défendre. Il y aura donc un séminaire régulier et des journées d’étude, qui porteront soit sur un thème fort, l’information scientifique et technique, le traitement de l’information sur l’immigration, etc. soit de manière plus exceptionnelle sur des thèmes d’actualité — cela aurait pu être la Roumanie. Cela va dans le sens d’une discussion sur la déontologie. Mais nous sommes nous-mêmes handicapés par le fait d’être une structure paritaire, rien ne disant qu’à un moment donné, nous ne serons pas gênés par cet aspect des choses. Cela nous amène à réfléchir pour certaines de nos activités, notamment pour un projet de publication, à les dégager institutionnellement du C.F.P.J., pour ne pas s’exposer à des réactions très corporatistes.

Le Banquet : D’ailleurs, on voit mal un journaliste faire une investigation très poussée sur les pratiques professionnelles d’un de ses collègues d’un autre journal.

J.M.C. : Cela dépend : vous postulez une grande solidarité. C’était il y a huit jours, à Point du Jour, une agence d’images qui produit des sujets d’enquête pour les chaînes de télévision. Nous travaillions à une soirée thématique pour Arte concernant les problèmes de communication et d’information. Un journaliste connu était très disponible à l’idée de mener une investigation sur ses camarades. En revanche, l’agence était gênée par certains thèmes : « ces gens sont nos clients, jusqu’où pourrons-nous aller ? ». On tombe vite sur ces problèmes, il est plus difficile de trouver des instances indépendantes que des journalistes disponibles pour ce type de travail, certains cultivant même cette image. Apparaissent deux problèmes. Soit il y a une solidarité trop grande entre les médias, soit vous risquez de dévoyer le sujet comme cela a été le cas à Antenne 2, qui « cartonnait » très fort sur le manque de déontologie de son concurrent. Ne regarder que ce qui se passe chez le concurrent même si, en principe, on jette un regard pudique sur soi-même.

Le Banquet : Pensez-vous que, s’agissant de la concentration économique et de la réglementation de la concurrence, il n’y aurait pas vraiment besoin d’une législation assez lourde ?

J.M.C. : Concernant l’infrastructure économique, on se retrouve dans la situation qui prévalait au début des années 1980, un cadre juridique qui fait référence mais qui n’est pas inapplicable, sur lequel il existe un consensus des politiques et des entreprises de médias pour ne pas l’invoquer. La notion de seuil, garde-fou en matière de concentration, a donné lieu à des prises de positions publiques de parlementaires pour souligner l’inadaptation du dispositif. La logique voudrait qu’on réfléchisse à ce que crée cette situation. La conviction des politiques est plutôt que l’important est de faciliter la constitution d’acteurs français industriels de la communication, agissent sur le marché mondial, plutôt que de se préoccuper de l’application de nos règles nationales. Cela conduit à masquer des phénomènes de surconcentration ou de mainmise excessive de la propriété sur le contenu rédactionnel. Le premier problème à régler est de savoir, si l’on se débarrasse des seuils, ainsi qu’un certain nombre d’élus ou de professionnels le pensent, afin d’invoquer l’abus de position dominante. Encore faut-il examiner en quoi ce dispositif est plus pertinent que la référence à un seuil. Au-delà, faut-il établir des règles en matière de concentration et de quel ordre ?
Le plus urgent est de s’interroger si l’on revient sur la disposition datant de 1944, qui stipulait la séparation des activités entre médias et industriels. Il faudrait alors redéfinir les règles du jeu entre la propriété et la responsabilité rédactionnelle. Des travaux législatifs ont lieu à ce sujet en Allemagne et nous devrions nous y lancer au plus vite avec la perspective de textes précisant les responsabilités de chacun, notamment sur les prérogatives du propriétaire. Aucun cadre juridique ne sera jamais un garde-fou parfait mais la discussion de ce texte entraînera au moins la remise en cause de pratiques existantes et permettra aux rédactions de faire remonter à une dimension collective des choses qui sont vécues sur un plan individuel et éventuellement d’annoncer une doctrine.

Le Banquet : Vous constatez à propos de la formation des journalistes que le niveau monte. Empiriquement le constatez-vous et selon vous, vers quoi doit se diriger l’enseignement ? Faut-il être spécifiquement formé au journalisme ou bien une formation universitaire classique est-elle suffisante ?

J.M.C. : Le fait que les journalistes arrivent avec une formation universitaire importante transforme les données du problème. A priori, les écoles de journalistes avaient deux fonctions : donner des bases de culture générale et acquérir des techniques professionnelles. La formation universitaire des candidats a tendance à dégager les écoles de la première fonction. En revanche, reste aux écoles l’apprentissage technique, au sens large, de manières de pratiquer et de faire. Elles doivent préparer les futurs journalistes aux conditions dans lesquelles ils vont exercer leur activité ; c’est ce qui constitue le volet déontologique. Souvent, il est reproché aux écoles de ne pas avoir de dispositif explicite sur la déontologie mais cela découle d’une méconnaissance de leur formation. La préparation à la déontologie se fait au travers des formations sur le terrain dans lesquelles les étudiants sont affrontés à des cas concrets. A chaque fois, vont être mis en valeur les problèmes sans de grandes théories sur la déontologie.
Aujourd’hui, les écoles préparent à ce que sont les règles et les attitudes à tenir dans l’exercice de son activité et apprennent la technicité. Si vous ne passez pas par une école de journalisme, ce qui est le cas de 80% de ceux qui sont actuellement dans cette profession, les deux problèmes restent pendants. Si vous entrez dans une grande rédaction avec des règles du jeu structurées, avec une tradition, une déontologie exprimée — ce qui devient extrêmement rare —, vous avez moins de handicap car la phase initiale de votre activité va consister dans ce cadrage. Or, de plus en plus, vous accédez à la profession comme pigistes, sans être cadrés. Il y a là une phase délicate car vous allez découvrir le journalisme sans connaître les pièges auxquels vous êtes exposés. Prenons l’exemple de la fameuse règle, qui peut paraître anodine, qui est de ne pas faire relire son texte à ses sources. Quand vous êtes dans une rédaction, vous êtes à moitié exposé, si vous renvoyez un papier que vous allez publier demain (généralement cela ne se fait pas), vous pouvez faire face : « excusez-nous mais nous sommes sûrs de nos sources et notre fait ». Mais si vous êtes un individu pigiste, qui espère vendre son papier, les pressions sont d’une autre nature et votre capacité à faire face à une pression forte d’un groupe même modeste n’est pas grande. Voila typiquement une petite règle qu’il faut expliquer aux futurs journalistes. Deuxième chose, le fait de ne pas être passé par une école va rigidifier votre parcours professionnel par la suite, sauf talent exceptionnel. Pour celui qui a des qualités moyennes par rapport à la profession ou qui ne bénéficie pas de la chance de rentrer dans tel titre ou service plutôt que dans tel autre, l’école permet de rebondir et de passer d’un média à un autre plus facilement. En revanche, ceux qui se sentent coincés doivent pouvoir revenir à une formation qui leur permettra éventuellement de rebondir. C’est donc du côté de la formation permanente et des dispositifs liés à la formation permanente, y compris pour ceux qui sont en situation de précarité, qu’existe la nécessité de faire un travail. Ce travail est d’ailleurs en cours, un travail de mutualisation de certains fonds de formation qui ne sont pas ouverts aux pigistes et qu’on souhaite leur rendre accessibles, ce qui leur permettrait à un moment donné, tout en gardant leur indépendance, de recourir à des formations et de changer de secteur.

La presse à l’épreuve des réseaux télématiques

Le Banquet : Vous parliez des ruptures technologiques récentes. Les techniques multimédia ne risquent-elles pas de faire du journaliste une sorte de conseil en information réalisant des produits sur mesure ? Comment les écoles et la profession peuvent-elles gérer cette évolution ?

J.M.C. : On connaît la situation qui prévalait à la fin des années 1970 devant l’annonce de la révolution télématique. Il y a deux types d’attitude à avoir. La première est de serrer au plus près l’évolution des pratiques là où se font les produits multimédia et d’observer, d’apprendre précisément comment les choses s’opèrent très concrètement. Le deuxième niveau est une réflexion plus générale qui consiste à essayer de comprendre ce que vont être les rôles nouveaux qui vont apparaître. Le problème est moins de savoir ce que vont être les tours de mains que de savoir exactement jusqu’à quel point certains rôles traditionnels vont disparaître, notamment le rôle spécifique de médiateur du journaliste, c’est-à-dire de choix entre la production des sources et le public. Ces techniques nouvelles — télématique et réseaux — sont des procédures permettant la connexion directe d’un certain nombre d’acteurs sociaux au public, sachant que pour certains promoteurs de ces systèmes cette disposition est valorisée. La manière dont on promouvait la télématique il y a quelques années était de dire qu’enfin la communication directe serait possible entre les grandes institutions et le public. Il est intéressant que cette communication ait lieu dans un modèle idéal mais aussi qu’il y ait des lieux où un certain travail soit fait entre les sources et le public. Il faudra voir dans quelle mesure ce rôle de médiateur est encore possible. La télématique telle qu’elle s’est développée, comme certains réseaux aux Etats-Unis, montre que certains dispositifs ne sont pas des dispositifs d’information en tant que tels et qu’ils ne relèvent pas de l’activité journalistique. D’autres dispositifs, en revanche, sont à part entière des dispositifs journalistiques, et il est important de voir comment on peut mettre en évidence auprès du public qu’il existe un travail journalistique. Mais le fait de revendiquer un rôle qui serait un pseudo-rôle, un travail d’assembleur, un simple « portier » au sens où on laisse tout passer, ne serait pas intéressant.

Le Banquet : Avec la perte de personnalité à la fois du titre et du journaliste, si l’on est dans une situation où si je suis intéressé uniquement par les articles sur Haïti, j’appuie sur un bouton et j’obtiens les articles sur ce thème…

J.M.C. : Notre capacité d’anticipation est faible et les hypothèses d’évolution très importantes. Cette semaine, nous travaillions avec Le Monde sur certains de leurs projets. Un certain nombre d’effets pervers apparaissaient au regard des sujets que propose Reuters aujourd’hui. Il ne s’agit même pas d’accéder directement aux textes des journaux dans la mesure où il pourrait y avoir discussion sur les conditions dans lesquelles vous exploitez le contenu. Reuters pratique la reformulation. Vous pouvez appeler tout ce qui vous intéresse, critère par critère. Vous apprenez qu’il y a tant d’articles dont on vous donne la liste et les dates de parution. Si vous appelez les articles, vous n’avez pas les articles mais une réécriture de ceux-ci en un feuillet environ, ce qui est souvent plus court que l’article, mais plus long qu’un simple résumé. Vous avez l’impression de lire un article et donc moins l’envie d’aller voir l’original que si vous aviez trois lignes de résumé. Cela pose une vraie question. Comment peut-on invoquer la responsabilité ? En admettant que vous décidiez d’agir tout de suite après la lecture de l’un de ces articles, que vous vous aperceviez que la situation décrite dans cet article est fausse, contre qui allez-vous vous retourner ? Contre Reuters ? Contre le journal ? Le journal vous dira que son article présente une nuance et qu’un contresens, qui ne l’engage pas, a été fait par Reuters. Reuters peut considérer qu’il y avait une ambiguïté dans l’article et que le sens de son résumé a été choisi légitimement, etc. C’est une réalité dès aujourd’hui mais on est très loin d’un produit grand public et peut-être cela ne deviendra-t-il jamais une pratique banalisée mettant en cause le grand public et restera un produit professionnel.

Le Banquet : Si cela atteignait le grand public, une grande partie de ce public ne serait pas de fait informé d’une série d’événements qu’aujourd’hui il est obligé d’ingurgiter. Quand il feuillette son journal ou regarde son journal télévisé, même s’il ne s’intéresse pas à la politique étrangère, il sera nécessairement au courant d’Haïti, du Rwanda, du Koweït, etc. C’est un facteur d’homogénéité de l’espace public.

J.M.C. : Ce problème fait partie des grands problème en matière d’information grand public. Aujourd’hui, se dessine un mouvement qui va dans le sens d’une entrée dans l’information par des thèmes, par des pôles d’intérêt, par des publications spécialisées plutôt que par un quotidien ou un magazine généraliste. Demain apparaîtront des phénomènes similaires en matière d’information télévisée sur le câble. Ce problème existe déjà sans avoir affaire au multimédia ; sachant que les publications spécialisées elles-mêmes, sentant qu’elles sont un point d’entrée dans l’actualité, ont tendance à élargir leur domaine. C’est le cas dans la presse économique où, aujourd’hui, des grands quotidiens économiques comme La Tribune ou Les Échos ne peuvent plus rester muets sur les grands faits de la journée. Leurs lecteurs sont de moins en moins des lecteurs d’un autre quotidien généraliste.

Entre une puissance vaine et un pouvoir mythique

Le Banquet : Dans Carte de presse, vous dites que les journalistes ont gagné en puissance ce qu’ils ont perdu en pouvoir. Mais comment redonner du pouvoir aux journalistes, pour autant qu’ils veuillent avoir du pouvoir ?

J.M.C. : Je ne souhaite pas que les journalistes aient du pouvoir. Les journalistes n’ont pas un pouvoir exorbitant ; en revanche, leur puissance donne un sentiment de pouvoir. Je définis cette puissance comme la capacité qu’ils ont de mettre en œuvre des moyens extrêmement efficaces pour aller chercher des choses à l’autre bout de la planète et les rendre disponibles instantanément, pour le public. Le pouvoir, c’est la capacité d’avoir un projet et une forme d’autonomie avec des moyens vous permettant d’influencer la réalité et d’atteindre vos objectifs. Or, toutes les analyses de la profession montrent que cette capacité d’autonomie est très limitée à la fois par la manière dont s’opèrent les relations avec les sources et par sa perte d’influence dans les entreprises de presse où son activité est de plus en plus cadrée par des considérations gestionnaires. Un pouvoir à ce point entravé et conditionné n’est pas un pouvoir. C’est comme si l’agent de police au coin de la rue, sous prétexte qu’il peut arrêter la circulation, détenait un vrai pouvoir. A un pouvoir celui qui lui a donné ce rôle.

Le Banquet : Pour reprendre l’exemple du préfet de police, faut-il penser que celui qui a du pouvoir est le directeur de la rédaction ?

J.M.C. : Il a un peu plus de pouvoir. On peut toujours fantasmer sur le pouvoir du directeur de la rédaction mais il n’y a pas une grande graduation entre lui et le journaliste. Le système de contraintes dans lequel il se débat est équivalent à celui du journaliste. Lorsque vous discutez avec des rédacteurs en chef, apparaît la dimension de l’encadrement de leur activité par les finances de l’entreprise, par la fabrication, par les choix industriels effectués sans leur intervention, par les relations aux annonceurs, etc. Dans la presse périodique, un rédacteur en chef ne peut plus échapper à une série de dîners et de déjeuners avec les grands annonceurs, car cela fait partie de la manière de vendre leur espace publicitaire. Ils n’ont pas vraiment une grande autonomie.

Le Banquet : Cela est-il lié à l’éclatement de la profession ?

J.M.C. : Oui, mais aussi à la place des médias dans notre société qui sont davantage des lieux gérés et articulés avec de grands espaces économiques et industriels. Ce phénomène était moins prégnant dans la presse écrite du XIXe siècle qui était davantage articulée avec la société politique. Désormais, la fonction d’information des médias n’est plus qu’une fonction parmi d’autres. Les rédactions doivent arbitrer avec d’autres forces à l’intérieur. Au sein de l’information, les formes d’information développées par les médias ont des degrés d’articulation différents avec les sources. Par exemple il apparaît normal que, dans de nombreux médias, on trouve des informations ou des services pratiques fortement imbriqués avec des préconisations d’une série de sources. Cela se répercute par beaucoup de contraintes. Il est difficile pour une rédaction comme celle du Monde d’envoyer balader le responsable de la publicité qui a trouvé un contrat fantastique de huit pages de publicité avec le Koweït contre une demi-page « tout à fait indépendante bien sûr » sur le Koweït. La rédaction du Monde vous dira que cela se fait très peu, mais elle ne peut que constater les échéances financières.

Le Banquet : Les journalistes ont-ils une envie véritable d’exercer une influence ou bien trouvent-ils que la situation n’est pas confortable, sécurisante précisément parce qu’il existe des contraintes, qui constituent une sorte d’abri ?

J.M.C. : C’est très variable. Le fait qu’on ait un effectif qui a à ce point grossi par le développement de formes de journalisme très différentes, a pour conséquence que cohabitent dans la profession des représentations très diversifiées. Si vous prenez une promotion de 45 jeunes gens du C.F.P.J., une moitié au moins se réfère, au moins implicitement, à un rôle fort plus ou moins mythiques à jouer. L’autre moitié se situe davantage dans la catégorie de travailleurs sociaux. Quand on leur demande pourquoi ils font ce métier, ils répondent mission de service du public ; on se rapproche là d’une conception nord-américaine. Cela n’empêchera pas des grandes vedettes ou des personnalités au sein des rédactions du Figaro ou du Monde d’être convaincues de jouer un rôle de premier plan dans la vie politique française.

Propos recueillis par Julien Damon, Kim Sébastien Pham et Nicolas Tenzer