Les médias, objet d’un projet politique ?

Les médias, objet d’un projet politique ?

Le Banquet

Peut-on tenir un discours politique sur les médias ? La question peut paraître naïve si l’on considère la pratique des hommes politiques de toutes tendances : il existe bien un discours sur les médias présent sur la scène publique. La question doit donc se déplacer : que peut être un discours pertinent sur les médias ? Question qui n’appelle pas d’abord une réponse en termes d’accord ou de désaccord de fond, mais en amont en termes de champ possible d’intervention du politique dans le domaine de la communication.
Il importe d’abord de dénoncer tout discours inopérant en matière de médias, discours qui peut prendre la forme de l’incantation, de la déploration, de l’appel à la vertu, etc. et qui n’exprime aucun projet réaliste, construit et, pour tout dire, politique. Incantatoire : « La production audiovisuelle doit être de qualité. Le niveau dramatiquement bas de la télévision doit se redresser ». Comment ? Dans quelles conditions économiques ? Dans quel cadre juridique ? Déploration : « C’était mieux du temps de l’O.R.T.F. Ce qu’on montre à la télévision est lamentable. » Autrement dit, la meilleure télévision c’est pas de télévision du tout. Quel état social vise-t-on par ce discours ? A quelle utopie fait-on référence ? Va-t-on mettre des agents de police derrière chaque enfant pour limiter son temps d’écoute ? Soyons clairs : le discours de la déploration est un discours de l’impuissance et qui ne s’interroge pas sur les leviers d’action. Appel à la vertu : « Les journalistes doivent faire preuve de davantage de déontologie. Ils doivent être indépendants de tout groupe de pression économique, politique ou autre. Ils doivent vérifier leurs informations et effectuer un travail approfondi d’investigation, d’analyse et de critique ». Qui n’y souscrirait ? Mais comment y parvenir ? Quelles incitations mettre en place ? Quelles sanctions édicter ? Peut-on sérieusement parler comme si les rapports de forces et les conflits d’intérêt n’existaient pas ? Quelles conclusions tirer de ce discours vide et impuissant ?
Mais ce type de propos n’est pas le seul. Un autre langage a d’ores et déjà intégré l’impuissance comme horizon indépassable : c’est celui de la contrainte internationale et technologique. L’évolution du paysage audiovisuel français serait surdéterminée par l’internationalisation, dont le satellite est le vecteur, et dans un pays libre et démocratique, en raison des enjeux de puissance économique, nul ne pourrait rester en dehors des évolutions techniques qui apparaissent partout dans le monde. L’unification médiatique internationale — pour la télévision en premier lieu, mais aussi pour le multimédia et donc pour la presse, quoique à une échéance plus lointaine — serait inévitable, ce qui ne laisserait à la France et à l’Europe d’autre choix que d’épouser ce mouvement ou de disparaître. Sauf à démonter toutes les antennes paraboliques, il n’y aurait d’autre possibilité pour la puissance publique que de favoriser ce mouvement, avec une vision industrielle claire, au lieu de le brider par une série de contraintes réglementaires à contre vue et inadaptées.
Force est de reconnaître qu’un tel discours ne peut se voir refuser toute pertinence : ni la France ni l’Europe ne peuvent de manière sensée se présenter dans le domaine des médias comme des citadelles assiégées en dehors des circuits d’échanges mondiaux. Pas davantage, elles ne sauraient corriger un seul volet — par exemple la pénétration des productions américaines par l’exception culturelle — de cette internationalisation sans adopter une politique plus offensive en matière économique. Enfin, il serait incongru qu’elles persistent dans la désignation facile du bouc émissaire étranger sans s’interroger sur ce qu’elles font sur un plan interne ni a fortiori, de manière positive, sur leur politique en matière de médias.
Mais là où ces thèses déterministes pèchent le plus, c’est lorsqu’elles se présentent comme le dernier mot en matière de politique des médias. Non seulement elles résultent, lorsqu’elles font valoir des contraintes, d’analyses implicites sur ce qui est souhaitable, c’est-à-dire d’objectifs — notamment en termes de diffusion de nos productions dans un univers marqué par la réciprocité et de liberté du consommateur —, mais surtout elles laissent ouvertes de nombreuses marges de manœuvre qu’il s’agit d’explorer. Il n’est pas obligatoire que l’internationalisation soit synonyme de loi de la jungle, pas davantage que le respect des règles du marché n’est antinomique de l’organisation de la concurrence, de la recherche de la qualité, de l’absence de définition d’infractions et de sanction de celles-ci, ni d’un rôle spécifique assigné au secteur public. Encore faut-il savoir ce qu’on veut et définir de manière aussi stable et prévisible que possible le cadre dans lequel évoluent les différents acteurs du paysage audiovisuel français.
Il est également un troisième biais d’analyse contre lequel il convient de lutter et qui est, plus que tout autre, responsable des atermoiements de la politique des médias en France, c’est celui qui consiste à n’agir que de manière partielle, très indirecte, sans tenir compte de l’ensemble des déterminants d’une politique. En matière audiovisuelle, cette tendance est exacerbée : le discours politique est concentré sur le seul secteur public, qui paraît souvent pris en tenailles entre les deux exigences apparemment contradictoires d’audience — et donc de rentabilité — et de qualité. Quant au secteur privé — essentiellement TF1 —, il est critiqué pour sa soumission absolue aux lois de la médiocrité maximum sans que soient envisagés les moyens de mettre en place les outils susceptibles de contrarier la dérive insensée de cette chaîne. Les pouvoirs publics feignent de croire qu’il y a, d’un côté, un téléspectateur privé, de l’autre, un téléspectateur public, qui justifieraient d’un traitement différent comme si ce n’était pas un seul et même citoyen. Ils se moquent aussi de constater la diminution de la part de l’audience réservée aux chaînes du secteur public comme si on pouvait se satisfaire d’une situation dans laquelle le service public servirait de référence en matière de qualité mais ne drainerait qu’un tout petit nombre de téléspectateurs. Ce biais se retrouve lorsqu’on regrette, non sans raison, le temps passé par les jeunes enfants devant la télévision au détriment de la lecture, de la vie familiale ou de jeux non électroniques, sans en analyser les causes, notamment sociales, et sans que soit mise en place une politique de la lecture à l’école digne de ce nom. Et l’on pourrait citer la presse qui fait l’objet d’aides indistinctes sans discernement de l’apport réel, politique, informatif et culturel, de ses produits. En vérité, le politique ne peut s’abstenir d’agir sur un secteur qui, à un titre ou à un autre, forme la conscience des citoyens. Encore doit-il se poser les bonnes questions, sans tabou ni illusion.
Enfin, il convient d’éviter une vision trop irénique sur les médias. Ceux-ci, même sous l’apparence de la fadeur, sont des instruments politiques au service de certains pouvoirs et d’une certaine idéologie. Il nous faut, à cet égard, méditer l’exemple italien : les télévisions de Berlusconi avaient, en concurrençant la R.A.I., conduit cette dernière à affaiblir ses programmes. Berlusconi a triomphé non seulement sur le champ de ruines de la Démocratie chrétienne mais aussi grâce à une tactique savamment orchestrée de disparition du sens civique. Si son pouvoir n’est pas politique au sens classique de ce terme, il s’agit d’un pouvoir quand même et y accéder supposait une stratégie dont les médias étaient un moyen. Il nous appartient de critiquer régulièrement les dissimulations au profit de divers pouvoirs auxquels se livrent les médias, en percevant que, derrière leur caractère pacifié et apparemment neutre, se jouent des luttes et s’expriment des rapports de forces. Le divertissement dit bien ce qu’il est : il divertit de la réalité. L’angélisme n’est pas de mise, en matière médiatique moins qu’ailleurs et le soupçon une mesure de salubrité minimum dans un monde où la complaisance est la ligne de la plus grande pente.

Quelques-uns des articles ici présentés contribuent à ce nécessaire débat que Le Banquet approfondira dans des livraisons ultérieures.
Il importait d’abord de poser le paysage technique et d’en mesurer avec précision les implications. C’est ce que fait, de manière exemplaire, Philippe-Olivier Rousseau. Son propos vise à réconcilier la logique du marché, qui a de manière évidente sa préférence pour des raisons de fait, et des conditions claires et transparentes de compétition. Que la situation de monopole privé de TF1 justifie, à elle seule, l’existence d’un service public concurrent, voilà une réflexion à méditer, non seulement en elle-même mais parce qu’elle conduit à infléchir certaines idées reçues. Rappeler qu’aux Etats-Unis, pays libéral s’il en est, un industriel ne peut détenir un groupe de presse, audiovisuelle ou écrite, cela mérite peut-être qu’on s’en inspire. Que le contrôle en matière de télévision ne relève pas que de règlements et de pressions indirectes mais aussi de mesures de coercition et de répression, il fallait oser le dire à une époque où l’on pense tout régler par la négociation. Les évolutions technologiques obligeront certainement non pas à abdiquer toute intervention politique mais à en changer la nature. Les interrogations de Jean-Marie Boucher sur le développement du numérique, fondées sur des sources de première main, conduisent à une réflexion sereine : il existe un écart considérable entre le développement d’une technique et son application et a fortiori sa généralisation. Apprécier et distinguer les changements certains, virtuels, possibles ou peu probables, tel est l’effort que doit en premier lieu effectuer l’homme politique.
Une réflexion particulière s’imposait évidemment sur la question controversée de la déontologie, afin de faire le partage entre ce qui relève de la loi et ce qui incombe à la profession. Les analyses de Jean-Marie Charon montrent ce que sont, selon lui, les limites du possible. Peut-on les reculer plus qu’il ne le dit ? Réglementer davantage, notamment pour briser les pouvoirs économiques ? On retiendra son appel adressé aux hommes politiques à suivre l’exemple de l’Allemagne qui a lancé un débat législatif pour redéfinir les règles du jeu entre ceux qui détiennent la propriété d’un titre et ceux qui sont en charge de la responsabilité rédactionnelle.
Une réflexion sur la qualité et ses critères s’imposait car c’est ce thème qui revient le plus souvent, parfois de manière naïve, dans le discours politique. André-Luc Molinier montre, en se fondant sur des exemples précis, les déterminants d’une émission de télévision dans lesquels paraissent emprisonnés les producteurs. Ne peuvent-ils vraiment être desserrés ? De manière plus large, Kim Sébastien Pham s’interroge sur une objectivité minimum en matière de qualité. Si l’on admet que les pouvoirs publics doivent la promouvoir, et ce indépendamment du statut public ou privé de la chaîne, ne peut-on y lier plus fortement le financement public ? Notre réflexion ne s’arrêtera pas en chemin : encore fallait-il lever le tabou et du plus puissant d’entre eux, la télévision.
Restait à aborder la question du pouvoir des médias et, sur un plan plus particulier, du traitement de certains faits. A partir d’une analyse de certaines émissions porteuses — talk-show, reality-show, etc. —, François Ivernel conclut au caractère a-idéologique de ce média. L’effet de toutes ces émissions serait très exactement une dépolitisation et une anesthésie générale des passions politiques. De fait, cette situation provoque bien un gigantesque effet politique : la tiédeur même de la télévision, son appel à des réactions purement émotionnelles, traduit la vacuité du pouvoir d’un monde dépolitisé. C’est parce que ce média gomme les angles qu’il empêche et prévient toute critique et que la présentation biaisée de l’information n’est même plus relevée. Avec un tel média, comment faire la révolution ? Comment même organiser une contestation ? L’apolitique devient une hyperpolitique, serait-ce une politique du vide.
D’un autre point de vue, l’article de Julien Damon sur les sans-domicile fixe montre combien un traitement globalisant d’un phénomène est contraire à ce que devrait être la nature même de l’information, à savoir un traitement critique et informé d’une question. Plus on parle des S.D.F., moins on sait ce qu’est la pauvreté et moins on cherche à le savoir. Le remplissage occulte la vérité et, là aussi, annihile toute velléité de critique politique.
Enfin, nous clôturons cette série d’articles par un parcours du regard qui n’est pas sans lien avec une réflexion de nature publique. L’image suscite le désir ; en cela, elle renvoie à un manque, à un perpétuel inachèvement, à une sorte de quête désespérée mue par un réel inatteignable, une volonté d’identité impossible avec un double imaginaire. La réflexion que propose Claude Smith est riche de sens pour qui veut percevoir tant l’insatisfaction actuelle que la difficulté de sa traduction politique concrète et opérationnelle. Une civilisation de l’image est une civilisation qui s’éloigne de la réalité, ne peut l’appréhender et la saisir, contrarie toute action et meurt de son instabilité permanente.

N.T.