La province, terre de mission du divin duc

La province, terre de mission du divin duc

Marin de Viry

On sait que le pouvoir n’a de sens que dans la jouissance du spectacle de ses effets sur autrui. Le reste est littérature centriste. Le phénomène de cour, qui rend possible cette jouissance en réunissant les acteurs nécessaires à son existence et sa répétition, était réduit à l’enceinte élyséenne jusqu’en 1982. Il se multiplie depuis dans les provinces. Celles-ci étaient confinées par les media (parisiens) soit dans un rôle de structure d’accueil pour surmenés, soit de prétexte à des rapports d’étonnement de la littérature : les arbres ont des feuilles qu’ils les perdent en hiver et qui repoussent au printemps, tu m’en fais cent pages, coco.
Ecarter les piétons deux cent mètres avant le passage du bolide gris métal qui vous transporte, bénir négligemment la foule, transformée en ondulation adoratrice par la distance, recenser les bassesses de son entourage et en faire une petite grammaire qu’on comparera, l’âge de la retraite venue, aux aperçus des grands mémorialistes et à ceux des collègues retirés des affaires, toutes ces joies peu innocentes n’avaient pas cours au-delà du boulevard périphérique. Les amusements qu’on appelle « parisiens », et qui consistent à exploiter la fascination pour le prestige commencent doucement, sous l’effet de la décentralisation, à corroder les salons de province.

Cours compactes, ridicules épurés

Nous soupçonnons le Président de la République d’avoir inventé la décentralisation pour se réserver des amusements, pour filer la métaphore de la cour dans un espace réduit où son ridicule, augmenté de l’effet grossissant d’une échelle réduite (le ratio gouvernants-gouvernés est faible et permet mieux l’exploration des relations personnelles), et débarrassé des affectations de simplicité des vieux courtisans parisiens, acquerrait une forme épurée, offerte à l’investigation des sciences humaines (c’est probablement comme cela que Gaston Defferre lui a “vendu” la réforme légale par laquelle il obtiendrait la couronne de Marseille). Le Président savait et espérait que le mimétisme allait déclencher le spectacle, délicieux pour l’amateur, de ces baronnies se fabriquant une cour en cherchant à importer les ressorts de la monarchie dans les provinces, de ces principicules étudiant, pour les restituer, les manières de poser la puissance et de manifester l’importance. Il espérait que toute cette comédie allait ravir son premier septennat et le consolerait de second finissant. Et dire qu’il y a encore des gens pour se demander à quoi servent les littéraires ! Ca sert à prendre le pouvoir et à créer les conditions (aux moyens de la dotation globale de fonctionnement, pour les dépenses courantes, et des transferts de compétence en matière d’urbanisme, pour les petits extras) pour que des trouvères nous racontent encore dans mille ans combien fut fol et gai le règne du président Mitterrand où les provinces du pays franchoué retrouvèrent, avec la liberté, des petites cours où se jouèrent des saynètes de comédie du pouvoir, et comment naquirent des petits potentats faussement décontractés et proches du terrain, crevant secrètement de dépit d’être obligé d’abandonner les symboles d’ostentation au désabus du temps.
Et il est vrai que le spectacle réjouit l’amateur : cette fatuité en chantier, cet orgueil de puissance en devenir, cette genèse du snobisme régional sont pour l’amateur comme pour l’homme de science une expérience morale in vivo, à archiver au fur et à mesure de sa progression. Ah, si Saint-Simon avait pu raconter comment naît et grandit ce lieu où se concentre l’énergie de l’espoir et du désespoir, de la vanité et du sacrifice, des contradictions assumées jusqu’au délire, du parasitisme et de la haine, comment les hommes s’agrègent pour partager la même souffrance inutile, en une solidarité dévoyée et donc réversible en haine ! Si Saint-Simon était né vers 1500, avant Versailles, et mort en 1715, pour raconter comment on cristallise toutes les espérances du royaume entre quatre murs en transformant les campagnes en désert social, nous aurions eu la chance de pouvoir décoder la constitution des pouvoirs absolus, parce qu’absolument maîtres des destins par la parole, et parce que fabriquant des sujets absolument consentants, les courtisans. Nous aurions eu, a fortiori, des grilles de lecture pour comprendre les étapes de constitution de la cour régionale, et nous saurions dire l’évolution par laquelle les collectivités locales deviennent des éclats du pouvoir central de même nature que lui. Au début une cour à Paris, vingt ans plus tard, un clonage massif de cours provinciales, qui font, comme la grande sœur, tourner autour du petit prince une nuée d’âmes navrées en peine de métamorphose radieuse.

Le dernier grand chantier des septennats : le clonage élyséen dans les provinces

Dix villes françaises peuvent prétendre avoir accès aux jouissances du pouvoir, au seul vrai, tel qu’il est décrit par Saint-Simon. Il faut qu’elles acquièrent la symbolique du pouvoir. Il y en a trois catégories : les lieux, les manières d’être, le verbe (accompagné de sa gestuelle et des mignardises qui le précèdent, c’est une formule qui ne se peut diviser).
Les palais sont construits dans le goût de Jacques Médecin (Trianon-spaghetti) pour certains, façon « Imprecator » vu par une compagnie d’assurances pour d’autres, le sommet du genre « nouveau pouvoir communicant » étant atteint par des hôtels XVIIIe vampirisés par des faux plafonds lardés de spots halogènes, et des planchers techniques bourrés de fils à envoyer des informations non pertinentes en croissance exponentielle. Des hôtesses déliées et polyglottes constituent, derrière un module de bois exotique câblé sur la terre entière, l’avant-garde d’une valetaille pléthorique, huissiers vous guidant jusqu’aux secrétaires, coursiers chargés par les secrétaires de tout ce qui ne transite pas par les câbles, chargés de mission revenant de nulle part l’air légitimement préoccupé. Sur cette base, on peut monter le spectacle intimidant de l’espace de décision, qu’on modernisera toutefois, pour tenir compte des aspirations légitimes de nos concitoyens, en y incorporant une touche de gaieté insouciante, une aération des espaces et de la légèreté dans les structures, façon Decouflé (Nikky de Saint-Phalle ligth).

Les manières

Cette petite scène coûteuse étant en place, il convient de travailler les manières spécifiques de l’homme de pouvoir. Notre baronet s’essayera à la politesse grand siècle (comme la cuvée de champagne du même nom, et comme elle, trop ostensible pour être authentique), au sourire fin de prélat politique, à la fausse confidence à demi-sussurée, au « je vous raccompagne » au nombre de petits pas vers la sortie compté selon l’évaluation de votre importance. Il y a une foule de ces petites manières qui confinent à la minauderie, cette maladie dégénérescente qui frappe l’amour-propre à la naissance de son contentement. Mais ces petites choses ne sont dans l’homme politique que l’accompagnement du vrai talent, celui qui crée l’impression du pouvoir chez l’interlocuteur. Le vrai chef-d’œuvre que chaque puissant, qui veut prolonger son pouvoir de facto d’une puissance métaphysique, s’essaye à servir, c’est la démonstration de ses qualités innées de grand politique par un mixte approprié de verbe et de pose. Le décor et le bruit de fond ne remplaceront jamais l’impression profonde faite par la rencontre d’une personnalité exceptionnelle, dont les défauts deviennent des qualités, les travers des preuves de subtilité, les cuistreries des témoignages évidents d’élégance, et les perversions la marque d’un caractère choisi. Il convient de faire de son personnage le médiateur de l’abnégation des autres, du moins les puissants, voire les demi-puissants cherchent-ils à s’en convaincre. La place manque ici pour faire plus qu’une typologie, où nos lecteurs retrouveront leurs édiles favoris.
Le rôle de « faux gâteux » structure les comportements des plus vieux, qui espèrent en tirer une longévité accrue, en faisant croire, pendant un temps, à la pleine disposition de leurs facultés quand elles les auront quittés. Il s’agit d’alterner l’aphorisme nul prononcé d’une voix blanche, le regard vide, et les foudroyants aperçus où la vigilance endormie de l’interlocuteur verra par contraste la capacité intacte de l’homme qui ne vieillit jamais. Une ou deux scènes de genre, par exemple le rattrapage de son directeur de cabinet dans les trois dernières marches de l’escalier, assurent le coté physique de la supercherie, et l’affaire est faite avec une économie de moyens exemplaire.
La posture « féodal de combat déguisé en républicain consensuel » est assez bien portée en ce moment. L’idée est de suggérer, par une posture d’aigle au delà du bien et du mal, une pugnacité et une cruauté sans failles alliées à des manières exquises et à des capacités manœuvrières étendues, sans compter l’immense et secret réseau qui vous unit depuis l’aube des temps à tout ce qui compte : le modèle Borgia est ancré dans toutes les mémoires, et pour peu que votre famille ait possédé la moitié du département quand il n’était qu’une province, voilà ancrée dans la tête de votre interlocuteur la pensée inexpugnable que tout passe par vous.
Le genre « escroc mégalomane » a ses adeptes, peu nombreux dans ce pays de vieille tradition, et consiste à faire voir par échappées les ravissements en contrepartie desquels le visiteur n’aurait que l’inconvénient de damner son âme.
« L’approche ludique de la trans-culturalité » est un style nouveau, où le prestige s’acquiert par l’impression de câblage direct sur la création culturelle mondiale. C’est un style qui mérite d’être travaillé, car il réclame de parler un Volapuk intégré d’avant-scène, et de marier élégamment des pantalons sepias avec des vestes pieds de poule déstructurées. Le maniement croisé de l’enjeu politique et des problématiques pointues du théâtre d’avant-garde, et d’autres compétences que nous ne pouvons décrire ici, ne s’improvisent pas. Résumons en disant que l’effet recherché est de montrer que la vie est beaucoup plus gaie, élégante, et multinationale, en faisant confiance à celui qui vous le dit si bien, d’autant plus qu’il aura inauguré le festival du graffiti des Caraïbes en compagnie de Melina Mercuri, dans un hôtel du Marais fraîchement piqué à une vieille marquise. Si par ailleurs quelques encres de Michaux sur le thème « l’amour, l’infini à la portée des caniches » font face à l’interlocuteur, sa stupéfaction suppléera un temps à une admiration sans bornes, qu’il aurait peut-être réservée la tète froide.
Il existe naturellement des combinaisons possibles, mais elles ne le sont pas toutes : le faux gâteux se marie fort bien avec le transculturel, car leur alliance permet de rester dans un vague conceptuel commun aux deux modes de raisonnement. En revanche, le gâtisme feint éloigne le genre escroc, car votre visiteur aura peur que vous ne preniez les pieds dans le tapis d’un montage financier, si d’aventure vous avez une absence.

La parole

Les lieux étant posés, les styles étant posés et de préférence cohérents avec eux (exemple : le buffet Henri II est exclusif du genre prophète culturel de la sympathie mondiale pour tous), il convient de travailler la parole et tout ce qui l’accompagne. Nous nous bornerons à une petite liste des procédés usuels, en prenant soin de préciser qu’ils sont communs à tous les styles décrits plus haut, car la parole est unique, comme chacun sait, même s’il y a plusieurs demeures dans la maison du père.
Prendre l’air ennuyé quand votre interlocuteur parle
C’est le vieux procédé de la séduction par la panique. Si vous prenez l’air fâché quand on tente de vous séduire, vous ne vous déclarez pas indifférent, tandis que si vous vous déclarez ennuyé, vous suscitez, chez votre interlocuteur, la panique de ne pas provoquer de réaction, ce qui l’amènera bientôt à dire une bêtise que vous pourrez ramasser (voir plus bas), tout en renforçant son admiration pour vous, parce qu’il se sentira incapable de vous séduire. Pardon de cet exposé ennuyeux. La théorie complète est disponible dans Lucien Leuwen, c’est un prince russe qui la décrit.
Ramasser l’interlocuteur d’une formule
Il s’agit ici d’en placer une qui foudroie net votre interlocuteur, qui contemplera dans les débris de son amour-propre les effets de la puissance de votre Verbe. Ca ne s’invente pas.
Se faire assister d’un technicien qui s’exprime à la demande quand ça commence à devenir sérieux, et dont l’autre rôle est de sourire d’un hideux sourire d’esclave lorsque le maître lâche son bon mot.
C’est le coup de la claque, augmenté d’une démonstration de force par le nombre, et de la preuve que vous avez du personnel à disposition.
Faire accroire que sous la platitude de l’idée et de son expression, gît une immense habileté.
Prolonger vos truismes d’un silence profond de qui médite les conséquences infinies de « tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse », « on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépends », « pierre qui roule n’amasse pas mousse », ou, comme dirait César Birotteau « le ministère a des préoccupations purement gouvernementales ».
Crisper le sourcil gauche en fronçant le sourcil droit, comme le Christ pantocrator et les ambassadeurs de France, virtuellement et simultanément vengeurs et prêts à racheter
Suspense : serais-je sauvé ou englouti par ce grand homme ?
Faire oublier qu’on a été élu, par l’emploi du possessif dans tout ce qui a trait à sa circonscription, car il est seyant, en France, d’être député de naissance.
Allusion à la pérennité de votre chance et de votre génie.
Prendre un air de commisération distinguée.
Message subliminal : je vous plains de n’avoir ni mon pouvoir ni mes facultés à l’obtenir et le conserver, mais ce n’est pas une raison pour oublier que ce que vous obtiendrez de moi doit vous affecter d’une reconnaissance profonde et vous remplir d’un dévouement sans faille. Votre infériorité touche mon âme sensible, mais enfin il faut se rendre à la raison.
Terminer l’entretien en ramenant à soi l’initiative de sa fin, donc la maîtrise rétrospective de son déroulement.
Très utile si vous avez perdu le fil.
Que se passera-t-il lorsque vous aurez construit le palais, imposé un style, et alimenté votre légende ? Vous verrez se constituer une cour, chose étonnante et française (les cours espagnoles sont ennuyeuses, anglaises, disgracieuses, etc… C’est une spécialité nationale que le flingage des courtisans par les courtisés, dans des conditions de formes exquises et délicates), dont nous voudrions décrire deux ou trois caractéristiques, un peu l’histoire, et terminer par une prière du type « Mon Dieu, sauvez la France au nom du Sacré-Cœur ».

La gestion de la dépendance métaphysique

Qu’est-ce qu’une cour ? C’est un système solaire qui consume ses satellites de dépit, de rage impuissante, de destin manqué par hasard, de grâce obtenue par mégarde. Le tout baigne dans une atmosphère de cruauté morale extrême, qui n’exclut pas la candeur dans l’adoration du caprice souverain. Pour être près de la source infiniment capricieuse du destin de tous, la compétition est féroce. Les gladiateurs volontaires s’éliminent un à un pour avoir le droit de jouer à la roulette russe. Phénomène passionnel que celui de la cour, qui rend l’homme de pouvoir dépendant de la dépendance d’autrui, et l’obligé acharné à monnayer sa dépendance contre un statut matériel, mais bien plus immatériel (vingt ans de militantisme épousant tous les reniements contre un ruban rouge). Il ne l’obtiendra bien sûr qu’à grand-peine, car sa récompense est le signal infaillible de la diminution de son ardeur, son entrée au royaume des élus, sa satisfaction. Or, les hommes de pouvoir veulent le courtisan total, qui refuse la croix pour avoir le plaisir de continuer à désespérer et à espérer tour à tour, dans Leur Ombre, tentant de capter Leur Rayon. Pour jouir bien du pouvoir, il faut aux princes des entourages d’une soumission morale hébétée, des courtisans réduits à une dépendance métaphysique parasitaire, dans la haine de leur condition présente et l’adoration de qui les fait espérer. La courtisanerie est une Passion, une tension permanente entre la haine de qui vous tient à terre, et l’adoration de qui peut vous relever, avec cette particularité que c’est le même homme que visent ces deux sentiments contraires. La seule distraction à cette corrosion infaillible de l’âme, à son installation dans une relation inutile et fiévreuse à la fois, est la joie purement négative, la joie folle, de se voir rapprocher plus vite qu’un autre courtisan de la source du pouvoir, et aussi l’angoisse indescriptible, la désolation dépressive de s’en voir éloigné. La marquise qui reste debout a l’âme corrodée au spectacle de la duchesse à tabouret. Le malheur de condition, comme dirait monsieur Bourdieu, est un demi-enfer : il y a des joies négatives, mais des joies tout de même, il y a un espoir ténu de déboucher au soleil, mais un espoir tout de même.
Le sommet de l’inanité, la fusion la plus pure de l’amour-propre dans le chaudron du pouvoir, c’est évidemment la cour de Louis XIV pour l’histoire, et la cour de Ranuce-Ernest, pour la littérature (dans La chartreuse de Parme, la cour du Roi-Soleil est ramenée à ses mécanismes de fonctionnement élémentaires par la diminution de sa taille).

Déclin et renouveau du pur courtisan

Il ressort de l’œuvre du temps et de l’œuvre de fiction que le vrai pouvoir est la gestion de la dépendance métaphysique. Au-delà du XVIIIe siècle, le pouvoir n’a plus les moyens de créer cette sujétion immatérielle absolue, cette appropriation des âmes réalisée avec une économie de moyens exemplaire, puisque le courtisan se livre entier pour une promesse de statut purement symbolique. Avec la fin de l’anoblissement, en effet, ou sa dégénérescence dans le vaudeville (on sait que Louis XVIII se distrayait à trouver lui-même le nom ridicule dont il allait affubler l’impétrant, et que même sous Louis XIV un conseiller pouvait lui dire que les choses étaient bien faites, car à chaque fois que les finances de sa majesté l’obligeait à créer une charge anoblissante, la Providence lui fournissait un imbécile pour l’acheter), on entre dans l’ère où le pouvoir use de moyens ordinaires pour s’attirer les soutiens. La disposition des titres de noblesse était en effet magique, elle permettait de gommer ce qui est normalement ingommable : le signe sous lequel l’homme est né, l’inscription du destin sur sa tête, le fatum social. Et cela d’un trait, d’un mot. La joie que ressent le comte promu marquis est infiniment profonde, car liée au destin dans les étoiles, à l’accomplissement d’une vocation décidée là où se décident les symboles, bref à l’élection divine. Tandis que sous Louis-Philippe, la joie du spéculateur qui joue et gagne à la rente grâce à un bon tuyau, se résume au plaisir d’être du coté du manche. De La chartreuse, on passe à Lucien Leuwen, et avec ce roman, la courtisanerie devient vile, physique, ennuyeuse, sans grâce. Le docteur Du Poirier, figure emblématique du courtisan moderne, n’est pas du genre à lâcher la proie matérielle pour l’ombre immatérielle, à adorer en secret, à la pâle lueur d’une bougie, un mot d’amitié du prétendant légitimiste. Flatteur sans délicatesse, positif sans générosité, ambitieux sans style, cynique sans recul, crétin articulé, il envahit l’espace réservé à la grandeur, qu’elle soit politique ou sentimentale, de sa peur de terminer sur la paille. C’est d’ailleurs le critère de distinction entre un courtisan acceptable aux yeux de Stendhal et un courtisan qui ne l’est pas : il y a celui qui accepte de tout perdre (Mosca, presque, la Sanseverina, totalement, Rassi et Du Poirier, pas du tout), et les autres, joueurs à somme positive, qui gèrent leur dévotion au Prince en bon père de famille : le romancier vomit les courtisans tièdes.
Passons à la troisième République, qui prétend substituer la sélection par les mérites à la courtisanerie . Elle rend le pouvoir triste, en l’obligeant à choisir les premiers de la classe, au lieu de faire languir les courtisans dans des tortures morales raffinées. La géométrie de collège envahit les boudoirs où se déshonoraient, pour se gagner, les ravissantes. Pour décider, on substitue des critères permanents, inventés par des concepteurs de passages à niveaux, aux caprices gracieux qui modifiaient brutalement et en profondeur les équilibres antérieurs et les situations acquises. La permanence s’installe, la haute administration occupe, en bétonnant les positions, l’espace laissé vide par le reflux du caprice souverain. Le lieu du pouvoir n’est plus la métaphore du destin, de l’élection, de la création.

Le rituel d’atomisation célébré par un littéraire sadique

Mais ne pleurons plus : la Cinquième République remet la vertu à sa place. Le mérite y pourvoit aux emplois subalternes.
La fine pellicule présidentielle, elle, à l’opposé du système méritocratique, se repère à l’aide de Cabanis (Saint-Simon l’admirable, voir la fortune de cet ouvrage de base à l’Elysée, qui tire les conséquences pratiques des mémoires du duc, dans le petit livre d’Erik Orsenna, Grand amour), et à la couardise près (on voit mal les conseillers du prince laver leurs rivalités dans le sang), on approche de la folie parfaite qui régnait sous le grand Roi. Règne le verbe, vecteur de flatteries toujours plus raffinées et de vacheries toujours plus meurtrières. Règne la relation du Prince au courtisan sur le mode de la dépendance absolue, de la distance infinie qui la renforce. Ainsi l’accueil fait au premier discours que le héros du roman d’Orsenna écrit pour le président (il s’agit d’un discours aux Helvètes) : de Sa main, il renvoie le texte en écrivant : « Pour qui me prenez-vous ? Pour qui vous prenez-vous ? » (de mémoire). Ces deux phrases n’ont naturellement rien à voir avec une critique fondée du discours en question, il s’agit d’un rite initiatique de mise en abîme de l’identité de l’homme qui va devenir courtisan, par là où on lui annonce qu’il sera en état de dépendance, et en état d’infériorité identitaire. Et ça marche, puisque le héros ne démissionne pas, attend qu’on le vire, et il n’est pas viré, donc en restant il accepte de penser en permanence à la question : pour qui me prends-je ? Le président connaît son métier, et s’il a flingué dès son premier pas l’homme de lettres qui devait porter Son Verbe, ce n’est pas par hasard, l’anecdote fût-elle authentique ou pas.
Aux réserves près indiquées plus haut, c’est donc reparti comme en Louis XIV depuis Charles le Singulier, monarque qui aimait le courtisan sacrifié, jusqu’à Mitterrand, qui les préfère captifs et languissants, pour jouir du spectacle de les voir enfermés dans le sérail élyséen, tristement occupés à contempler les autres investir les places qu’ils convoitaient, tout en essuyant des humiliations si profondes qu’elles les dégoûtent même du suicide. Si on est déjà dans le néant, ce n’est pas la peine de le rejoindre.
A l’heure où la multiplication des cours en province va mettre en danger les âmes faibles et peu préparées aux pièges que le Malin a disposé sur leurs routes, une méditation s’impose sur Saint-Simon.

La catastrophe en creux du saint-simonisme

Le divin duc a vécu au purgatoire si c’est l’endroit où se refait à l’envers le chemin de l’indifférence. Car il en a souffert mille morts, le duc, d’avoir été indifférent à la souffrance véritable, d’avoir suivi son amour-propre dans la voie d’une souffrance bidon, absence de souffrance qui vide la vraie de son sens, il en a souffert obligatoirement, génial qu’il était, de trouver un son creux à ses indignations, une température glaciale à son feu intérieur de croisé du snobisme, une absence au cœur de ses interjections, peu de couleurs dans ses bouquets de fiel. On le voit au bord de nous décrire la panique du creux, le pédalage à vide, le désespoir que le désespoir n’est pas dans la faveur refusée. On le sent presque dire que l’espoir n’est pas l’espoir qu’un jour viendra, couleur d’orange, où sera gravé dans le marbre que la noblesse d’extraction chevaleresque antérieure à l’an 1200 aura le droit de faire pipi sous le vent dans les bassins de Versailles, la semaine précédant l’ouverture des Etats généraux, en témoignage, devant la canaille, de son irréductible indépendance. A l’époque de ses cris les plus stridents pour qu’enfin la naissance soit respectée et inspire plus profondément le protocole chinois de la cour, vers 1710, la France est à moitié morte de faim et militairement au bord du précipice. Le parallélisme du raffinement dans la revendication inutile et de l’urgence des réalités n’est pas qu’un scandale de plus : c’est une aventure de l’esprit, l’aventure de l’indifférence, assez belle à regarder, d’une cruauté impensée qui ajoute à l’œuvre du mémorialiste une couche supplémentaire de moralisme : il y a le moralisme de la description du courtisan, il y a celui, en creux, de l’écrivain qui ne regarde plus par la fenêtre. Il en a souffert de cette souffrance froide et en tout cas non physique qui fait concevoir l’éternité et le désespoir par échappées, c’est son style qui nous le dit. Peu d’écritures nous mettent en position de juger l’auteur avec lucidité, celle de Saint-Simon en est une. Un écrivain a inventé ses lecteurs en juges, à force de ne témoigner que pour des fadaises, en y mettant ce que la civilisation a de plus accompli, ses phrases. Les chimères, les hommes enfermés dans des métaphores animales, ce tranchant jamais définitif de ses formules, car appelant une autre violence comme pour excuser la précédente par une brutalité plus grande, ce rite de purification par l’ordure qu’est son style, cet assouvissement perpétuel de la rage nous disent où nous sommes : en enfer. Son œuvre a beaucoup plus que le caractère des mémoires d’un snob, expliquées aux puissants et aux amateurs de parler-vrai. Elle a l’air de donner le signal de la chute des anges rebelles. Toutes ces intuitions d’un ratage immense, venant d’un génie d’une telle hauteur, nous amènent, sans que nous sachions l’expliquer tout à fait, à formuler un vœu : qu’il y ait en France aussi peu de cour que possible, c’est mauvais pour l’éternité. Le courtisan est un apprenti-damné, si l’on accepte la lecture par le salut, plus qu’un pécheur ordinaire, car il jouit de l’erreur qui consiste à prendre un bobo d’amour-propre pour une injustice monstrueuse, et l’euphorie d’être jalousé comme le bonheur final.
Tout à l’opposé du courtisan dont les rubans ornent le parasitisme, le modèle de l’énarque pâle, “édictant-rédigeant”, dans les combles mal éclairés d’un palais national, des règlements abstraits, et pour qui le « terrain » régional est le vaisseau du diable et de toutes ses tentations, est peut-être un peu outré. Mais il y a là, parfois, dans ces cerveaux prévenus par la morale républicaine contre la compromission et l’enflure, les résidus d’une belle humilité du rôle de l’Etat dans laquelle quelques graines de justice résident, tandis que l’histoire dit que le crétinisme des cours emporte tous les sentiments du bien commun.