De la peinture à la révolution

De la peinture à la révolution

Marthe Tenzer

A propos de J.M.G. Le Clézio, Diego et Frida, Stock, 1993, 237 pages

En associant dans une même biographie Diego Rivera et Frida Kahlo, Le Clézio rend justice à un couple indissolublement lié par un amour survivant à toutes les vicissitudes, uni par la ferveur révolutionnaire, leur commune passion pour la peinture et pour l’indianité du Mexique. A travers leur vie s’esquissent l’histoire tourmentée et l’effervescence artistique du Mexique de l’entre deux guerres, la grande époque aussi des « muralistes » mexicains dont l’influence se perpétue de nos jours encore en Amérique latine comme le montre l’exemple du peintre équatorien Osvaldo Guayashmin.
Il fallait le talent d’évocation de Le Clézio pour rendre compte d’œuvres picturales d’artistes peu familiers aux lecteurs européens. Certes, les grandes fresques murales de Diego Rivera sont relativement connues, ce qui n’est pas le cas pour les œuvres de Frida Kahlo. Sa vocation de peintre se décide lorsque, victime, à l’âge de 18 ans, d’un accident de la circulation qui lui laissa de graves séquelles, elle est immobilisée pendant des mois. Grâce à un miroir suspendu au-dessus de son lit, elle devient son propre modèle : « Je me peins parce que je passe beaucoup de temps seule et parce que je suis le motif que je connais le mieux ». Dorénavant, elle exprime dans des autoportraits — qui forment la presque totalité de son œuvre — les événements de sa vie, ses angoisses, ses sensations les plus intimes. C’est une peinture « qui se nourrit du réel, faite de signes et de symboles et qui agit comme un exorciste ». Elle est donc si importante — outre sa valeur artistique — pour l’appréhension de la personnalité de Frida, qu’il est heureux qu’on puisse disposer de la vision de ses tableaux grâce à la récente monographie Frida Kahlo dans l’édition d’art Taschen .

La « renaissance mexicaine »

Dès le début de son parcours de peintre — sous la dictature de Porfirio Diaz —, Rivera subit l’influence du caricaturiste et graveur Jose Posada, le « prophète » de la révolution, dont il devait dire qu’il lui « a révélé la beauté inhérente au peuple mexicain, ses aspirations et ses combats ». L’auteur nous fait suivre Diego dans ses tumultueuses années européennes, ces quelque dix ans vécus à Montparnasse où il côtoie Picasso, Braque, Modigliani, etc. La révolution mexicaine de 1910, il ne l’a donc pas vécue sur place, mais il en ressentit les effets lors de son retour en 1921.
L’interminable règne du général président Porfirio Diaz, progressiste dans la mesure seulement où il avait modernisé l’économie du pays, avait favorisé — pour développer les cultures d’exportation — une telle concentration de la propriété foncière au profit surtout des sociétés foncières étrangères, accumulant ainsi des millions d’hectares, que plus de 80% des paysans n’avaient plus de terres . La fin de sa dictature est étouffante, l’architecture, la peinture, tout doit se référer aux modèles européens tandis que l’art et la culture indigènes sont tenus dans un profond mépris. Le soulèvement de Madero, grand propriétaire terrien du nord en 1910, est bientôt suivi d’un mouvement plus populaire des paysans du sud conduits par Emiliano Zapata. S’ensuit plus d’une décennie de guerres entre différents clans, qui ont coûté plusieurs centaines de milliers de morts. Mais il resta de cette révolution, malgré toutes les dérives et récupérations abusives, un sentiment de nationalisme, un mouvement de renouveau culturel, la recherche d’une culture mexicaine autonome revalorisant l’indianité et l’art populaire. Cette « renaissance mexicaine », comme l’appelle D. Rivera, allait s’exprimer dans la peinture murale des lieux publics, destinée à rendre l’histoire du continent amérindien accessible à la masse analphabète.
Le Clézio décrit avec lyrisme — en les idéalisant sans doute quelque peu — ces années où « le Mexique est en train de tout inventer, de tout changer dans la période la plus chaotique de son histoire » et où la capitale est cette ville superbe « où bouillonnent la création, l’invention, la nouveauté ». Lorsque D. Rivera revient d’Europe, déjà auréolé de cette réputation qui séduisit la toute jeune Frida Kahlo, il devient vite le chef de file des « muralistes » tels Siqueiros, Orozco, en quête d’une expression nouvelle et attirés comme lui par le mouvement communiste.
Rivera devient un des piliers du parti communiste mexicain né en 1922 ; il est obligé, en 1929, de rompre avec le P.C.M., dont il ne respecte pas la ligne dans le choix de ses commanditaires, comme par exemple lorsque l’ambassade des Etats-Unis au Mexique lui confie le soin de la restauration et de la décoration du palais de Cortès à Cuernavaca. Ce fut aussi, selon Le Clézio, la« première prise de conscience de la solitude de l’artiste dans la recherche de sa vérité ». Il se sent aussi plus proche du trotskisme dans sa quête de la révolution universelle que du stalinisme. Recevant de multiples commandes officielles, Rivera connaît une activité intense — dont pourra se rendre compte tout visiteur du Mexique. C’est en 1929 qu’il épouse Frida Kahlo et le couple s’installe à Cuernavaca où Diego entreprend la décoration du palais de Cortès. Le Mexique rural, indien, qu’ils vont y découvrir, la « sensualité de cette nature […] dont l’âme s’identifie avec celle de Zapata », inspirent à Le Clézio des pages poétiques où transparaît l’attachement qui le lie à la terre mexicaine.

Un révolutionnaire aux Etats-Unis

Tout le bonheur d’écriture de Le Clézio se manifeste dans la cinquantaine de pages consacrées aux années de séjour des Rivera aux Etats-Unis. S’y dessinent les réactions contrastées de Diego et de Frida dans ce monde nouveau qui les marqua de son empreinte. Tout incite les Rivera à quitter leur pays lorsque Diego est invité à peindre des fresques murales à San Francisco d’abord en 1930, puis à Detroit et à New York. Le Mexique est en pleine récession économique, accentuée par la longue guerre civile dès 1926. Avec la mise hors la loi du parti communiste et les persécutions contre les dissidents et la religion catholique, le régime Calles avait rendu la situation politique impossible et ne favorisait plus le « muralisme » éducatif. Diego était aussi poussé par la conviction que « la vraie révolution du siècle aurait lieu au cœur du règne capitaliste. En se rendant aux Etats-Unis, il pouvait concrétiser son idée de révolution esthétique qu’il précisait dans ses écrits : « L’art en Amérique […] sera le produit de la fusion du merveilleux art indigène […] au centre et au sud du continent et de l’art du travail industriel du nord » . Les Rivera sont accueillis avec enthousiasme à San Francisco où Diego réalisa des fresques à l’école des beaux-arts. Ils se rendent ensuite à Detroit pour un important chantier à l’Institut d’Art de la ville, financé par les usines Ford. Le peintre est transporté d’admiration lorsqu’il découvre l’architecture futuriste d’acier et de ciment de l’usine de La Rouge. Une surprenante connivence s’établit entre Henry Ford et Diego Rivera, née de « l’enthousiasme qu’ils ressentent l’un et l’autre pour cette transformation de la matière brute, pour la force du progrès […], les bouillonnements de la puissance industrielle, l’œuvre commune des masses humaines ». Jamais ne se démentit l’admiration du peintre révolutionnaire pour « le vieil empereur du capitalisme mondial ». Bien différents furent les sentiments de Frida, elle dont le père est d’origine juive hongroise, et qui ne peut accepter les prises de position antisémites de Henry Ford. Si elle éprouve, elle aussi, une certaine fascination pour ce machinisme triomphant, le tableau Entre deux mondes où elle figure entre, d’un côté, le Mexique ensoleillé, riche d’antiques civilisations et d’une végétation luxuriante, de l’autre les Etats-Unis avec ses cheminées d’usine d’où s’échappent des nuages de fumée et la grisaille lugubre des gratte-ciel, ne laisse aucun doute sur son rejet d’un monde industriel inhospitalier. Diego, lui, travaille « avec une sorte de fureur sacrée » aux fresques qui racontent la prodigieuse histoire de l’ère industrielle et qui sont aussi des hymnes à la révolution ouvrière.
Refusée par Matisse et Picasso, l’invitation à participer à la décoration du Centre culturel et artistique, que John Rockefeller Jr était en train de faire construire à New York, est acceptée par Diego Rivera, même si ce qui deviendra le Rockefeller Center était le symbole de la puissance de l’argent. Le pompeux thème proposé à Diego — « l’homme à la croisée des chemins […] envisage un avenir nouveau et meilleur » — pouvait lui permettre de « mettre en évidence le pouvoir nouveau des travailleurs et la force irrésistible du progrès ». Son allégorie toutefois va trop loin dans la provocation et le scandale arrive lorsque l’on découvre sur sa fresque le visage de Lénine ! Devant son refus — sous la probable influence de Frida — de remplacer Lénine par le visage d’un ouvrier anonyme, Rockefeller fit détruire les fresques. Frida a hâte de retrouver le Mexique, sa solitude est grande à New York, elle rejette la société anglo-saxonne et s’irrite, comme elle l’écrit, du « puritanisme dégoûtant des gringos » et surtout Diego, cet « ogre dévoreur de femmes », est trop attiré par celles qui lui servent de modèles.

L’enfer du désamour

C’est en ces termes que Le Clézio qualifie les années qui ont suivi le retour du couple à Mexico en 1934 jusqu’au divorce de fin 1939. L’intérêt de l’auteur se concentre alors sur Frida, sur sa détresse lorsqu’elle apprend la liaison de sa sœur préférée avec Diego, sur l’amour-culte qu’elle voue à son mari. Une séparation devient inévitable, même s’ils se retrouvent encore par moments, par exemple pour accueillir Trotski qui, grâce à l’intervention de Diego, trouve refuge au Mexique en 1937. Pour Frida, c’est l’époque où elle tente d’affirmer son indépendance et de se libérer de cet amour exclusif en jouant de sa beauté et de sa séduction — même envers Trotski. Elle part seule à New York pour une exposition de ses œuvres et y connaît un grand succès. Elle est fêtée, admirée, prise dans le tourbillon de la vie new-yorkaise et des liaisons amoureuses.
Une exposition mexicaine à laquelle elle participe la conduit à Paris en 1939 — le Louvre lui achète une toile — où, malgré l’accueil enthousiaste des surréalistes — André Breton avait rencontré les Rivera au Mexique —, elle a des mots très durs pour « cette bande de fils de putes lunatiques que sont les surréalistes » et pour les « intellectuels parisiens » : « ça valait la peine de venir jusqu’ici juste pour comprendre pourquoi l’Europe est en train de pourrir, pourquoi tous ces incapables sont la causes de tous les Hitler et Mussolini ». Malgré les apparences, elle continue à être obsédée par Diego et l’exprime dans des tableaux violents, étranges où se retrouve l’influence des images brutales et crues des ex-voto populaires. Ainsi ce tableau intitulé Souvenir où son cœur brisé, énorme à ses pieds, symbolisait la violence de son chagrin. Diego et Frida ne peuvent vivre l’un sans l’autre, leur relation amoureuse « étant faite de souffrance, de cruauté, mais aussi d’absolue nécessité ». Comme devait l’écrire plus tard Frida : « Pour moi [Diego] est mon fils, il est ma mère, mon père, mon époux, il est mon tout ».
Ils se remarient en 1940 et s’installent dans la maison familiale des Kahlo aux environs de Mexico, à Coyoacàn, appelée « maison bleue » depuis que Frida y a fait peindre les murs de cette couleur indigo des temples et palais aztèques. Ils connaissent des années d’intense activité picturale, tant Frida, qui reçoit de nombreuses commandes de portraits, que Diego qui, après une période d’éclipse due à la situation politique, redevient l’homme à la mode à qui sont confiés de nombreux chantiers.
C’est aussi la période où s’affirme à nouveau leur engagement politique : Frida rejoint en 1948 le parti communiste mexicain, que réintègre Diego quelques années plus tard. Frida exprimait le souhait, vers la fin de sa vie, que sa santé si ébranlée — elle avait dû subir sept interventions à la colonne vertébrale et l’amputation d’une jambe — puisse encore lui permettre, à elle qui n’avait jamais « peint que son honorable personne » de « transformer sa peinture pour qu’elle serve à quelque chose […], qu’elle serve la révolution ». C’est ainsi qu’on peut encore voir sur son chevalet dans la « maison bleue » un portrait inachevé de Staline. Elle ne voyait pas que son œuvre picturale où elle raconte sa propre histoire, faite d’amour, de solitude, de rêves et de souffrances, utilisant souvent les symboles de la mythologie précolombienne survivant dans la mémoire populaire — comme le principe dualiste de la lutte permanente entre le dieu du soleil et celui de la nuit garantissant l’équilibre du monde — et les représentations de la faune et de la flore mexicaines, resterait d’une portée bien plus intemporelle.
Pour Diego et Frida, leur foi en la révolution et leur espoir de paix universelle entre les peuples sont une sorte de rêve mystique qui les a conduits à adorer de faux dieux. Mais n’oublions pas qu’ils vivaient dans un pays plusieurs fois soumis à des interventions étrangères de type colonial et dont l’entrée dans la modernité s’était faite au prix de convulsions sanglantes, sans résoudre, malgré des réformes agraires indubitables, la situation dramatique des masses rurales. En 1946, « la révolution mexicaine sombre dans la corruption la plus effrénée. Le parti officiel […] contrôle totalement les élections qui ne sont que des formalités dénuées de sens » .

Le rêve indien

La dernière partie du livre déconcerte d’abord par un changement de ton, puis on se laisse bercer par cette sorte d’incantation poétique. Lorsqu’il analyse l’étrange relation amoureuse entre Diego et Frida, lorsqu’il interprète leur démarche picturale, Le Clézio est inspiré par son propre « rêve indien ». Ainsi se dévoile l’envoûtement qu’exerce sur lui le monde indien, ses mythes, sa « force de vie, son exubérance colorée », sa culture populaire, la richesse de son folklore, le « rythme lente et religieux » de ses danses. Cette affinité lui permet d’être en symbiose avec ses héros, si bien qu’il nous les rend très présents ; et nous restons hantés par eux, longtemps encore une fois le livre refermé.
Le rêve indien, c’est aussi celui qui anime les laissés-pour-compte du développement économique, ces misérables masses rurales indiennes dont les Rivera avaient épousé la cause et qui, pour revendiquer leur place au soleil, la sortie d’une intolérable pauvreté, leur reconnaissance aussi comme un des éléments vivants du Mexique d’aujourd’hui, n’ont d’autre recours — comme le montrent les événements des derniers mois dans l’Etat de Chiapas — que la révolte sous la bannière du héros populaire de la révolution mexicaine. Mais, au moment où le Mexique s’apprête à rejoindre les démocraties occidentales au sein de l’O.C.D.E. — ce « club de pays riches » —, peut-être n’est-il pas totalement absurde d’espérer que, contrairement aux nombreuses guérillas paysannes précédentes, cet appel du désespoir n’aura pas été vain.